QUI VIVRA RIRA
L'action se passe à Paris en 1883 ou 1884. Le théâtre représente le cabinet d'un historiographe, paléographe, archiviste, uge d'armes, redoreur de blasons, fournisseur d'ascendants, redresseur d'arbres généalogiques, etc., etc. — Au lever du rideau, l'historiographe, seul, fume sa bonne pipe de Saint-Louis, en feuilletant un armoriai.)
L'Historiographe. — Inutile de chercher à me le dissimuler : les affaires ne vont pas... j'entends mes affaires à moi. Ce nouveau gouvernement manque absolument de race. Les vilains renoncent de plus en plus à se faire de'crasser. Colberi, s'il revenait au monde, y perdrait son savon. Lamentable! lamentable! Tous mes marquisats me restent sur les bras; mes écussons ne s'écoulent plus. En un mois, je n'ai crée qu'un pauvre petit vidame. Honte et platitude! La France de 1884 n*a plus souci de Tart héraldique; elle se mo
que aujourd'hui d'une couronne ou d'un tortil comme d'une guigne. Elle joue à la nation forte et sensée. Voilà mon industrie ruinée de fond -en comble. Montjoye et Saint-Denis I que vais-je devenir?
Un Valet, entrant et lui apportant une lettre sur un plateau. — Monsieur?
L'Historiographe. — Qu'est-ce qu'il y a, Soye-
court ?
Le Valet. — Un monsieur qui désire parler à monsieur.
L'Historiographe, lisant, — « Leconte. » Connais pas. Il est seul dans l'antichambre?
Le Valet. — Hélas I oui, monsieur.
L'Historiographe. — Je te comprends, mon fidèle Soyecourt. Ah I les temps sont durs 1 Nous traversons une période sans prestige... Introduis ce croquant.
Leconte — Bonjour, d'Hozier; bonjour, Chérin
bonjour, vieux blagueur !
L'Historiographe. — Hein? que signifie? Attendez donc, mais je vous remets, vous.
Leconte. — Il n'y a rien d'étonnant à cela, grand légendaire.
L'Historiographe. — Vous êtes le comte Pépin- Gombault d'Entre-deux-Celles.
Leconte. — Lui-même, aimable farceur. Il y a
QUI VIVRA RIRA 1 yS
juste dix ans que vous m'avez anobli et chamarré de tous ces noms et prénoms.
L'Historiographe. — Voulez- vous bien vous taire! Est-ce qu^on dit les choses aussi crûment ? Je vous ai aidé à retrouver vos parchemins, voilà tout.
Leconte. ^ Pauvres parchemins! étaient-ils assez couverts de poussière ! (// rit.)
L'Historiographe. — J'ai relevé également votre arbre généalogique...
Leconte. — Auquel il manquait pas mal de branches, convenez-en, papa.
L'Historiographe. — J'avoue que vous m'avez donné quelque peine pour reconstituer vos fiefs.
Leconte. — Il est superbe, ma parole d'honneur! mes fiefs !
L'Historiographe. — La seigneurie d'Entre-deux- Celles s'est longtemps dérobée à mes recherches.
Leconte. — Je le crois bien !
L'Historiographe. — Il m'a fallu beaucoup de persévérance pour arriver à mettre la main sur les dates de possession et de transmission.
Leconte. — Plus que de la persévérance! De l'imagination !
L^Historiographe. — Mais quelles jolies armoiries je vous ai composées!... D* argent à trois croisettes de gueules posées en bande,,. Comme c'est coquet!
Leconte. — Oui, les croisettes font bien.
L'Historiographe. — Et la devise? la devise des Entre-deux-Celles ! Voui^^emblez compter pour rien la devise : Dieu le ramassera!... Connaissez- vous
quelque chose de plus ingénieux?... Dieu le ramassera !
Leconte. — Oui... oui... c'est drôle !
L'Historiographe. — Entre nous, vous êtes une de mes plus belles créations. Les Entre-deux-Celles sont indestructibles désormais. Vous êtes entré dans l'histoire pour n'en plus sortir.
Leconte. — Et voilà bien ce qui m'ennuie, ma vieille lettre- patente.
L'Historiographe. — Comment I cela vous ennuie?
Leconte. — Assurément.
L'Historiographe. — N'avez-vous pas largement bénéficié de votre titre sous l'empire?
Leconte. — Largement, oui... mais trop rapidement.
L'Historiographe. — Le comte Pépin-Gombault d'Entre-deux-Celles avait ses grandes et ses petites entrées aux Tuileries , à Compiègne , à Fontainebleau ?
Leconte. — C'est vrai.
L'Historiographe. — Il émargeait.
Leconte. — Cela n'a pas duré assez longtemps. Deux ans, et puis patatras ! Aujourd'hui tout est changé, complètement changé.
L'Historiographe. — A qui ,1e dites-vous, monsieur le comte?
Leconte. — Mon titre (Ah I vous m'avez rendu là un joli service ! ) est devenu un fardeau pour moi, une gêne, un obstacle. Si je me, fais annoncer quelque part, on sourit. Tout le monde a l'air de me dire : Cache:{ donc ça! Les républicains...
QUI VIVRA RIRA lyS
L'Historiographe. — Pourquoi fréquentez-vous les républicains?
Leconte, stupéfait, — Pourquoi?
L'Historiographe. — Oui^ pourquoi?
Leconte. — Mais, vieille masse d'armes, parce que j'en suis un moi-même.
L'Historiographe. — Un. .. républicain?
Leconte. — Un républicain. Et un pur! et un sincère ! Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela, entrepreneur de Coucy et de Crécy?
L'Historiographe. — Rien... Oh ! rien.
Leconte. — Le patriotisme me commandait de me rallier. Je me suis rallié. Mon pays avant tout! Je devais le sacrifice de mes opinions à la prospérité générale... Malheureusement, mon abnégation n*a pas été comprise... ou plutôt mon satané titre m'a rendu suspect. On se méfie de moi... et de mes trois croisettes.
L'Historiographe. — Il en aurait peut-être fallu une de plus.
Leconte. — « Mon cher, me disait Tautre jour le ministre, auprès duquel je sollicitais n'importe quoi, nous ne pouvons pas nommer un noble à cette place... cela ferait crier. » Un noble, moi ! j'enrage!
L'Historiographe. — Je conçois votre dépit
mais que voulez-vous?
Leconte. — Aussi je suis revenu vers vous, vieux lambrequin.
L'Historiographe. — Vers moi, monsieur le comte?
Leconte. — Vous m'avez anobli... Il faut que vous me désanoblissiez.
L'Historiographe, surpris. — QucT je vous...
Leconte. — Désanoblisse. Oui.
L'Historiographe. — Il est bien tard pour cela, monsieur le comte.
Leconte. — D'abord, vous savez aussi bien que moi que je ne m^appelle pas M. le comte... mais Jean Leconte.
L'Historiographe. — Il n'y a pas d'orthographe pour l'oreille. L'euphonie conspire contre vous. Noble vous êtes devenu, noble vous resterez.
Leconte. — Mais la seigneurie d'Entre-deux-Celles n'a jamais existé sur aucune carte géographique.
L'Historiographe. — Elle existe depuis que j'en ai déterminé les limites sur vos titres de noblesse.
Leconte. — Ma noblesse I ma noblesse!... Je suis le fils d'un aubergiste.
L'Historiographe. — Qu'importe! Vous n'êtes pas le seul.
Leconte. — A bas les titres I à bas les privilèges ! à bas les hochets! Je foule aux pieds mes parchemins!
L'Historiographe. — Sacrilège !
Leconte. — Je veux marcher avec mon époque... libre de préjugés et d'entraves... avec le régime de 1884.... 11 n'y a plus de Pépin, ni de Gombault, ni de Galaor... J'entends m'appeler Brutus, Spartacus, Gracchus I Philopœmen !
L'Historiographe. — Réfléchissez...
Leconte. — Vive la République!
L'Historiographe:. — Miséricorde I Leconte. — Monsieur l'historiographej'e veux redevenir vilain... entendez- vous!... Vous allez me