‹ Une troupe de comédiensChapitre 45 sur 54 · LE PORTRAIT DE SA GRANDEUR · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT DE SA GRANDEUR

L'histoire que je vais raconter est toute récente et parfaitement inédite.

Elle s'est passe'e dans une ville de province; on pourrait l'intituler : le Peintre , VEvêque et le Concierge.

Ne cherchez pas le nom de cet évéque, je me suis prorais de le taire; — ne cherchez pas la ville non plus.

L'évéque, cédant aux sollicitations d'un grand nombre de ses ouailles, s'était décidé à faire faire son portrait. Grave détermination I

Il était venu dans l'atelier du peintre, et il avait posé dans ses beaux habits pontificaux. 11 avait posé une fois^ deux fois, trois fois. Mais le temps de Sa Grandeur était précieux, — et le peintre, quoique ce fût un excellent peintre, n'allait guère vite en besogne.

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Il unissait la lenteur d'Ingres ay scrupule de Meissonier.

— Mon fils, cela promet d'être bien long, lui dit un jour l'évêque.

— Monseigneur, pas autant que vous le croyez peut-être, répondit le peintre; la tête sera bientôt achevée.

— Mais le corps?

— Le corps est de'jà suffisamment e'bauché... Et d'ailleurs, il y aurait un moyen d'épargner à Votre Grandeur quelques séances fastidieuses pour Elle.

— Voyons votre moyen.

— Ce serait de me confier vos habits sacerdotaux, et je me chargerais de faire poser le corps par un modèle de votre encolure.

— Cela me paraît fort judicieux, en effet, dit l'évêque.

Et Monseigneur abandonna ses riches vêtements au peintre, qui se mit immédiatement en quête d'un- modèle.

L'évêque était un personnage d'une haute taille et très avantagé des épaules.

Le peintre, voisin d'une caserne, crut ne pouvoir mieux faire que de s'adresser au colonel et de lui demander — dans une lettre infiniment respectueuse — un de ses plus beaux hommes.

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Le colonel lui repondit à peu près :

« Monsieur,

» L'armée n'est pas faite pour fournir des mannequins aux artistes.

» Tâchez de trouver dans Teleraent civil ce que vous désirez .

» J'ai l'honneur de vous saluer. »

Un peu mortifie, le peintre se rabattit en effet sur Vêlement civil, et se contenta d'un simple concierge des environs pour poser le buste de l'évêque.

Le concierge, tout gonflé d'un semblable honneur, revêtit avec empressement la robe violettedu prélat, ses manchettes de dentelles et sa croix pastorale.

Il était superbe ainsi et semblait donner raison au proverbe : « L'habit fait le moine. »

Il posa consciencieusement pendant les premiers jours; lorsque le peintre n'était pas arrivé, il s'habillait en l'attendant, se regardait avec complaisance dans la glace et faisait des effets de bénédiction.

Puis, il en grillait une.

Le véritable évêque aurait peut-être froncé le sourcil s'il avait vu son sosie une pipe entre les dents, — mais ce spectacle ne lui fut pas donné.

Cela alh fort bien une huitaine.

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Au bout de ce temps, le concierge se relâcha; il était malheureusement un peu enclin à la boisson. Le peintre commença à s'apercevoir dequelque incorrection dans sa tenue. Il lui en fit des reproches, légers d'abord, ensuite sévères.

— Songez à l'habit que vous portez î lui dit-il.

— Suffit! répondit ce jour-là le concierge aux yeux brillants.

Mais, un autre jour que le peintre tardait plus que de coutume à arriver à l'atelier, le démon tenta le concierge. Revêtu depuis trois quarts d'heure des habits de l'évéque, il s'impatienta et finit par se dire :

— La soif me dessèche le gosier, le marchand de vin est en face. Il n'y a que la rue à traverser : six pas à franchir, quatre en les faisant grands. Je peux passer comme un éclair. Le quartier est peu fréquenté; un cinquième est vite bu. Allons!

Il n'y eut pas d'autre tempête sous son crâne. Le malheureux se précipita chez le marchand de vin.

Ces choses-là veulent être racontées simplement.

... Quelques instants après, le peintre, arrivant, se heurta à un attroupement dont il voulut pénétrer la cause.

Il y avait là des éclats de rire et des huées moqueuses qui l'intriguaient. Il eut tout à coup un pressentiment horrible.

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11 écarta rapidement deux ou trois ouvriers, et il vit...

Il vit son concierge, magnifiquement violet et chantant à tue-tête :

Celui qui dit que le vin lui ^it mal, Ça n*est-il pas un animal ?

Le peintre sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se jeta sur son modèle^ qui chantait encore en se laissant entraîner à Tatelier :

J'ai sur la tête un coquin de chapeau Qui ne vaut rien, car il prend l*eau!

Mes amis en le vendant,

Nous en ferons de l'argent, Pour aller boire, boire, boire !...

Ce fut la dernière fois que le concierge delà ville de X,,,posa les évêques.

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