ET L'AUVERGNAT
J'avais remarqué à la porte de mon logement, quai Voltaire, un jeune commissionnaire, de seize à dixsept ans, d'une figure intelligente et fort éveillée. Lorsque ses crochets lui laissaient un moment de répit, il remployait à lire les journaux avec uneattention dont je finis par être frappé.
Un jour, je lui dis :
— Veux-tu venir tous les matins chez moi brosser mes vêtements?
— Chertainement, mochieu.
— Comment te nommes-tu ?
— Louis, pour vous chervir.
— Eh bien! Louis, je i'atien4s demain, à neuf heures.
— Ch'est convenu, mochieu.
J'avais mon idée.
ï86 UNE TROUPE DK COMÉDIENS
«Il
Depuis quelque temps, j'étais en butte aux attaques d'un journal fort mal embouché. La politique n'était pas tout à fait étrangère à l'événement, quoique je ne me sois jamais trouvé bien en évidence dans aucun parti, mais j'appartenais alors à une feuille concurrente, et cela suffisait. Il n'y avait pas de semaine qwe je ne reçusse un horion, un brocart du Saltahadil ("c'est le nom sous lequel je désignerai le journal en question). C'était comme une petite rente qu'il me servait régulièrement.
Dès que cette manœuvre m'eut été signalée, je m'empressai de ne plus lire du tout' le Saltahadil, que déjà je ne lisais pas beaucoup. Mais je ne laissai pas cependant que d'éu^e inquiet. Il est difficile en matière de publicité de se réfugier dans l'indifférence absolue, à moins d'habiter les sommets les plus élevés de la gloire. J'étais partagé entre la curiosité et le souci de mon repos.
C'était afin de concilier ces deux sentiments que j'avais jeté- les yeux sur mon jeune commissionnaire. J'éprouvais moins d'embarras à me confier à un Auvergnat qu'à un confrère ou à un ami.
— Ecoute, lui dis-je le lendemain; tu te plais à la lecture des journaux?
— Ch'est vrai, mochieu.
— Naïf produit de la Li magné!
— Est-che qu'il y a du mal à cha ?
— Cha dépend... Tiens! je parle comme toi... Connais-tu le Saltabadil?
— Le Chaltabadil? Cest le journal que j'aime le moins.
— Tant pis. Tu rachèteras dorénsivant' tous les jours.
— Pour vous?
— Noa. Pour toi.
— Comme mochieu voudra. Et qu'est-ce que j'en fera?
— Tu le liras religieusement du commencement jusqu'à la fin.
— Cha n'est pas difficile.
— Non, mais c'est pénible.
— Enchuite?
— Tu examineras attentivementsi j'y suisempoigné.
— Empoigné? fouchtra!
— Oui... attrapé... éreinte'... tourné en ridicule.
— Bien, bien.
— Tu comprends?
— Je commenche.
— Alors quand tu verras que je suis empoigné...
— Je viendra tout, chaud vous avertir.
— Non.
— Comment, non!
— Vois-tu, Louis, je suis avant tout ami de ma tranquillité. J'aimeà vivre sans secousses. Si je nesuis pas trop... trop empoigné... c'est-à-dire si l'article que tu auras lu ne dépasse pas les bornes de la polémique ordinaire, tu ne m'avertiras pas.
Louis se gratta la tête.
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— Mais, dit-il, ch est que je ne sais pas ce que ch'est que les bornes de la polémique.
— Tu en jugeras par toi-même. Tu te mçttras à ma place. Si tu ne te trouves pas otTensé^ tu garderas le silence. Il serait inutile de me déranger pour une niaiserie^ pour une simple épigramme. Ce n'est que dans le cas d'une attaque bien caractérisée que tu viendras me dire : « Monsieur, ça y est! » Alors j'aviserai.
— Chachuffit, mochieu; comptez sur moi.
Quelques jours se passèrent.
Mon Auvergnat, pénétré de l'importance de son mandât, lisait scrupuleusement le Saltabadil, mais il ne me disait rien.
— Eh bien ? lui demandai-je un matin.
— Eh bien ! mochieu, cha n'est pas encore bien me'chant.
— Ah!ah!
— Mais cha n'est pas bien aimable non plus. Ils ne chont pas très polis pour vous dans che journal... Après cha, vous chavez, vous m'avez recommanda de pas y regarder de trop près.
— Non, mon ami.
— lisse fichent de vous cependant, mochieu,
— Tu crois?
— J'enchuis cbur,
— Q.ue veux-tu, Louis ? il faut que chacun fasse son métier... et pourvu qu'ils n'aillent pas trop loin...
— Che veille, mochieu, che veille.
— Très bien, bon pastour.
Pas plus tard que le surlendemain^ Louis entrait dans ma chambre à coucher. Il était rouge comme un coquelicot.
— Qu'as-tu, Louis? lui dis-je.
— Mochieu, cha y est.
— Bahl
— Vous avez vostre paquet.
— Explique-toi.
— Tenez, dit-il^ en déployant le SaltabadiL., à la troijièmecolonna... regardez.. On vous traite dtporichinelle.
— Polichinelle, tu veux dire.
— On dit porichinélle chez nous.
L'Auvergnat s'était laissé tomber sur une chaise.
— Qu'en pensez- vous, mochieu? me demanda-t-il. J'avais le Saltabadil dans la main; je le tournais et
le retournais machinalement.
— Heul heu ! murmurai-je.
— Ghela pache les bornes de la polémique, je crois.
— Trouves-tu?
— Porichinélle est une groche choitise.
— Gela n'est pas certain. Cela dépend du point de vueoùl'onse place. Polichinelle est un personnage
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historique, un type de Tancienne tDome'die Italienne. Henri IV ressemblait beaucoup à Polichinelle.
— Est-che possible?
— Oui, mon ami, tu peux aller t'en assurer au Cabinet des Estampes.
— Eh bien 1 mochieu, moi, à vostre plache, je me fâcherais.
— Tu aurais tort. Il y a une grande différence entre la plaisanterie et l'invective. La première vous fait sourire, la seconde vous fait monter la moutarde au nez. ^
— Ghustement, Porichinelle! Fouchtra de la Gatarina I
— Polichinelle n'a rien de particulièrement désobligeant^ quoique peu parlementaire. Cela rentre dans la jovialité. Je t'engage à passer condamnation là-dessus, et à réserver ton indignation pour une occasion plus saisissante .
— Mochieu a vraiment trop bon caractère ! grommela TAuvergnat en se retirant.
As A^
Je demeurai près d'une semaine sans 'recevoir de communications de Louis.
Il continuait cependant à lire le Saltabadil, mais il souffrait visiblement de cette lecture. Je le surprenais quelquefois fermant les poings et apostrophant le journal à demi-voix.
— Oh! chi chetait moi... quelle racla delà tripota I ! !
Et il me jetait un regard de compassion en réprimant un soupir.
Enfin, il ne put y tenir longtemps. Un jour, comme je sortais de chez moi, vers midi, il se précipita à ma rencontre .
— Mochieul mochieul s'écria-t-il.
Il brandissait le Saltabadil.
— Encore? fis-je avec un accent véritablement contrarié .
— Cheste fois, vous jetés empoigna de la belle faction!
— Diable 1
— Echigna du haut en bas !
— Eh bien! veux-tu me faire un plaisir, mon petit Louis?
— Quel plaisir?
— Ne me parle de cela que demain matin.
— Et pourquoi pas tout de chuite? dit-il, stupéfait.
— Parce que je vais à un déjeuner d'amis... un excellent déjeuner... et que je veux n'y apporter aucune mélancolie, aucune irritation.
— Mais, mochieu, ch'est que ch'est exchechivement grave I
— Raison de plus.
— On dit de vous des choches...
— Il sera toujours assez tôt pour les apprendre.
— On prétend que...
— A demain î... On ouvre les huîtres.
Je fus presque obligé de repousser le bras de fer du
jeune Auvergnat qui s'était attaché à moi^ et je tn'echappai en riant.
Il suffoquait.
Je ne le revis pas de quelques jours.
L'impressionnable montagnard avait eu un commencement de congestion cérébrale.
Lorsqu'il fut entièrement rétabli, il me déclara avec un certain ton de dignité qu^il renonçait à lire pour moi le Saltabadily — du moment que cela était complètement inutile^ et puisque monsieur était inchenchible,
— Comme tu voudras, lui dis-je; tu me forces à faire des économies; voilà tout.
De cette façon, j'ai toujours ignoré ce que le Saltabadil avait bien pu écrire de moi le matin de mon déjeuner d^amis.
C'était peut-être très grave, en effet.