LE SAUMON
Il y a aussi ceux qui acceptent la République comme un pis-aller.
Ceux-là font une e'irange grimace : moitié sourire, moitié bouderie.
Ils ressemblent à un acheteur auquel les marchandes de la Halle proposeraient un saumon.
— Un superbe saumon, monsieur! Flairez-moi cela! comme c'est sain ! comme c'est beau !
— Oui, il est très beau, votre saumon... mais je préférerais une sole.
— Il n'y a plus de sole.
. — Ou bien un turbot.
— Les turbots ne valent rien en ce moment.
— Vraiment! murmure l'acheteur visiblement contrarie'; comme c'est désagréable!
— Allons, monsieur, accommodez- vous de mon beau saumon, dit gaiement la marchande^
— Cest que je n^aime pas le saumon.
— Pourquoi?
— Le dernier que j'ai mangé n'était pas frais, et il m'en est reste une arête dans le gosier.
— Celui-ci est bien différent; c'est de la crème; essayez-en^ monsieur, vous en serez satisfait.
— Croyez-vous ?
— J'en suis sûre... Et puis, il n'y a pas d'autre chose sur le marché.
— Ah ! il n'y a pas d'autre chose?
— Non, monsieur.
— Eh bien, donnez-moi votre saumon, dit l'acheteur en soupirant.
Et il ajoute en emportant le poisson sous son bras :
— Cela vaut encore mieux que de mourir de faim I
On lisait il y a quelque temps dans tous les journaux:
« Les sonneurs de l'église Saint- Vincent-dc-Paul, au Havre, sont de nouveau en grève... »
Ne dirait-on pas le début d'un conte humouristique d'Hoffmann, transplanté dans la Seine- Inférieure?
Essayons de nous figurer ce que peut être une grève de sonneurs.
La scène est dans la sacristie de ladite église.
Les marguilliers sont réunis (rien du chœur de la Dame blanche). Ce sont tous de graves personnages, uniforme'ment vêtus de noir, appartenant à la meilleure compagnie.
... A propos de marguillier, il me revient à la mémoire un bien joli portrait d'un merle, par Alfred de Musset : « Son beau bec jaune et son bel habit noir à la française lui donnaient Tair'd'un marguillier en train d'avaler une omelette. »
— Eh bien 1 monsieur de Tancarville, vous savez la nouvelle ?
— Quelle nouvelle, s'il vous plaît ?
— Nos sonneurs...
— Qu'ont-ils fait, nos sonneurs, monsieur Barfleur ?
— Ils ne sonnent plus.
— Pas possible ! Ils ont donc bien bu ?
— Ce n'est pas cela. Ils pourraient sonner^ mais ils ne veulent pas sonner.
— Diable !
— Ne jurez donc pas^ monsieur de Tancarville.
— Je ne jure pas, mon cher Barfleur; je pousse une exclamation quelconque... Et pourquoi ces sonneurs refusent-ils de sonner, je vous prie ?
— Vous le devinez bien... parce qu'ils veulent êire augmentés.
— Dame ! ce doit être un métier fatigant.
— Allons donc I Toute la fabrique est indignée ; demandez plutôt à M. de Jumièges.
— Indignée.... affirme M. de Jumièges en cueillant dans une boîte un bonbon pectoral.
— Ce sont des prétentions que nous ne pouvons pas souffrir !
— Que nous ne voulons pas souffrir I ajoute le jeune Montiviiliers*
— Vous avez peut-être raison, dit M. de Tança rville, à qui cela paraît fort indifférent.
— Où en serions-nous si de simples sonneurs prétendaient dicter des loisaux membres du conseil? Nous résisterons.
— Je vous approuve.
— Oui, mais comment faire?
— Comment faire? répète machinalement M. de Tancarville; eh bien, il faut prendre d'autres sonneurs.
— Où cela ?
— Dans les autres églises, apparemment.
— Ah ! voilà... C'est que ceux qui sont dans les autres églises y restent, et ne peuvent pas partager leur temps, répond M. Barfleur; ils ont bien assez d'occupations comme cela. Comment leur serait-il possible, en effet, de sonneries vêpres à Saint-François en même temps qu'à Saint-Vincent-de-Paul ? ^
— Je n'y avais pas songé, dit M. de Tancarville; mais ne peut-on pas en détourner quelques-uns ?
— Nous en avons bien eu le projet un instant ; mais il aurait fallu leur offrir des avantages supérieurs... C'était tourner dans un cercle vicieux.
— Evidemment. Alors, passons-nous de sonneurs. Toute la fabrique se récrie.
— C'est impossible I Une église muette nesecomprend pas. Les fidèles ont besoin d'être appelés. Sans sonneries, plus de baptêmes, plus de noces, plus d'enterré-
rgS UNE TROUPE DE COMÉDIENS
ments. C'est une superstition, soit, mais nous l'avons laissée s'enraciner. Il faut la subir.
M. de Tancarville semble réfléchir; c'est décidément la forte tête du conseil.
— Créons une école de sonneurs, dit-il enfin.
— L'idée est excellente, fait M. Barfleur; mais en attendant?... Des sonneurs ne s'improvisent pas du jour au lendemain.
— Croyez- vous ?
— J'en suis sûr. On naît marguillier, on devient sonneur.
— Qu'est-ce que cela a donc de si difficile de tirer une corde qui correspond à une cloche?
— Au fait ..., murmure M. de Jumièges.
— Si nous essayions ! s'écrie le jeune Montvilliers.
— Essayons ! répète la fabrique.
On se transporte au clocher.
Vous rappelez-vous le discours de Quasimodo à ses cloches ?
a Va, va, Gabrielle, verse tout ton bruit dans la place, c'est aujourd'hui fête! — Thibauld, pas de paresse, tu te ralentis; va donc ; est-ce que tu t'es rouillé, fainéant? — C'est bien ; vite ! vite ! qu'on ne voie pas le battant ! C'est cela, Thibauld, bravement I — Guillaume, Guillaume, tu es le plus gros, et Pasquier est le plus petit, et Pasquier va le mieux. — Bien, bien, ma Gabrielle! fort, plus fort ! »
Hélas I les cloches de Saint-Vincent-de-Paul du Havre n'ont pasdeQaasimodo. Elles sont silencieuses et noires comme des veuves.
La fabrique est arrivée au bas du clocher ; elle lève la tête, elle voit des cordes qui pendent.
— C'est bien simple, dit M. de Tancaryille; accrochons-nous à ces cordes, et mettons-^les en branle.
— Bravo !
— Commençons par celle-ci. Allons, monsieur Barfleur; allons, monsieur de Jumièges, empoignezmoi cal
— Peut-on garder ses gants? Cela a l'air joliment rude...
— Y èles-vous? Une, deux, trois... Tirons !
— Tirons I
— Ça ne va pas, dit le jeune Montivilliers.
— Il faut nous encourager mutuellement par des mélopées naïves, comiîhe les gens du port. Voyons, recommençons ça. Hisse à haut! dit M. de Tancarville en imitant le balancement et l'accent des matelots.
— Hisse à haut ! fait M. Barfleur.
— Hisse à haut! fait le jeune Montivilliers.
— Dites donc, Jumièges? dit M. de Tancarville en s'interrompant tout à coup et en souriant.
— Quoi >
— Qui est-ce qui nous aurait dit que nous deviendrions un jour des sonneurs?
— Nécessité fait loi, répond philosophiquement M. de Jumièges.
— Mais nousentend-on au moins? demande M. Barfleur; nous ne pouvons pas juger ici de l'effet produit au dehors. Monsieur Lorgemont, sortez donc un peu
s'il vous plaît, pour vous rendre compte de la besogne que nous faisons.
— Volontiers.
— Et nous, messieurs, continuons à sonner... Z)m courage! à l'ouvrage ! comme on chante dans M. Scribe.
— Digue din don ! Digue din don !
— Hisse à haut !
Voilà M. Lorgemont qui revient précipitamment en se bouchant les or)eilles.
— Cessez I cessez I s'écrie-t-il.
— Comment, que nous cessions ?
— Ah ! quelle cacophonie I quel charivari ! Vous allez jeter l'alarme dans tout le quartier I
— Est-ce possible î disent les membres de la fabrique désappointes.
— Rien de plus certain. Renoncez vite à cette déplorable tentative, si vous ne voulez pas occasionner une émeute I
— Au moment où cet art nouveau allait peut-être me livrer ses secrets ! dit M. de Tancarville.
— Et moi qui commençais à avoir soif! soupire M. Barfleur.
LES SONNblURS
L'affaire en e^t là.
Les sonneurs cederont-ils ? ou la fabrique de Saint- Vincent-de-Paul mettra-t-elle les pouces ?
J'ai prié un de mes amis de me tenir au courant de ce drame.
Le théâtre représente une chambre d'hôtel. Entre minuit et une heure. Un couple provincial est en train de se coucher.
Monsieur. — Tu sais, ma chère amie, nous partons demain.
Madame. — Déjà ?
Monsieur. — Comment déjà I voilà six semaines que nous sommes à Paris, et nous ne devions y rester que huit jours.
Madame. — Gomme le temps passe vite !
Monsieur. — Je ne trouve pas. Je suis littéralement éreinté.
Madame. — Ohl vous d'abord, vous êtes toujours éreinté...
Monsieur, laissant tomber cette boutade, — Veuxtu que je te fasse voir mon agenda?
Madame. — Quel agenda?
Monsieur. — Celui où j'ai noté jour par jour remploi de notre temps... de tout notre temps, mignonne.
Madame. — Je me moque de votre agenda I Je vous dis que nous n'avons presque rien vu.
Monsieur. — Quelle exagération I Je te prends en flagrant délit d'exagération. Nous sommes allés onze fois à l'Exposition, souviens-toi, mignonnette... remember!
Madame. — Laissez-moi donc me déshabiller.
Monsieur. — Onze foisi
Madame. — Ne dirait-on pas que vous vous êtes beaucoup fatigué à me promener ? La plupart du temps, c'est mon cousin qui vous remplaçait.
Monsieur. — J'en conviens. Excellent Ferdinand! je ne suis point ingrat envers lui. Cest un charmant suppléant... qui ne serait point déplacé dans une chaire du Collège de France. Hél hél (// rit.) Raison de plus pour ne point abuser de sa complaisance. Ferdinand a droit au repos comme moi.
Madame. — C'est à peine si j'ai mis les pieds au théâtre .
Monsieur. — Et les Cloches de Corneville, pour lesquelles j'ai loué une loge de quatre cents francs?
Madame. — Comment de quatre cents francs?
Monsieur. — Je me trompe... de quarante francs. C'est écrit sur mon agenda.
Madame. — Je n'ai pas vu Sarah Bernhardt.
Monsieur. — Mais si.
Madame. — Mais non !
Monsieur. — Tu crois ne pas l'avoir vue, mais tu l'as vue. Elle est si mince !
LE DÉPART DE PARIS 2o5
Madame. — Je vous dis qu'elle ne jouait pas dans les Four chambault, 11 est impardonnable de ne pas connaître Sarah Bernhardt.
Monsieur. — Oh! impardonnable!... Je te pardonne, moi. Veux-tu sa photographie en petit bonhomme?
Madame. — Finissez... vous allez marcher sur ma natte.
Monsieur. — Tu ne me reprocheras pas, au moins, de ne pas t'a voir fait voir Capoul?
Madame. — A des places de deuxième galerie.
Monsieur. — Il n'y avait plus que celles-là.
Madame. — Eh bien ! et l'Opéra?... m'avez- vous menée à l'Opéra? On dit qu'il y a une pièce très amusante, Polyeucte, je crois.
Monsieur, palissant, — Polyeucte.,, je ne sais pas. On m'avait affirmé que le théâtre était en réparations.
Madame. — Quand je vous dis que je n'ai rien- vu, rien ! rien !
Monsieur. — Tu faux, ma chère, ah! tu faux. Tu as vu les princes étrangers.
Madame. — Quçls princes étrangers?
Monsieur. — Le prince de Galles, parbleu! et les czarewitchs, et les magyars, et les chefs arabes... Ce ne sont pas là des personnes que l'on coudoie tous les jours dans notre département.
Madame. — Je ne les ai pas coudoyés.
Monsieur. — C'est une manière de dire, ma colombe.
Madame. — Vous êtes impatientant avec votre gesticulation.
Monsieur. — Tu ne t'en es jamais plainte qu'à
Paris.
Madame. — Cest qu'à Paris... à Paris... on a d'autres idées.
Monsieur. — Voilà pourquoi j'en ai assez de ta capitale du monde. Je n'y ai plus mes habitudes ni mes aises. Je ne sais pas comment j'y vis; je doute à chaque instant de mon identité'. — O mon tranquille intérieur de Mendc (Lozère) I
Madame. — Trop tranquille!
Monsieur. — Comment peux-tu lui préférer ce banal appartement d'hôtel, ces meubles vulgaires, ces murailles sans intimité?
Madame. — Cela nous change un peu, mon ami.
Monsieur. — Cela nous change trop. On n'est pas chez soi... témoin ce monsieur qui est entré chez nous au milieu de la nuit^ en chemise et avec un bougeoir à la main.
Madame, riant. — Ahl ahl ahl Comme il était drôle! la singulière figure qu'il a faite en s'excusant!
Monsieur. — Oui, et j'ai même cru qu'il ne s'en irait pas à force de s'excuser. Il oubliait complètement l'insuffisance de son costume. Il i\e cessait de s'incliner, et le vent de la porte...
Madame. — Vous pensez toujours à mal... Le pauvre monsieur s'était trompé de chambre, à ce qu'il nous a raconté.
Monsieur. — Oui, c'est la même clef qui ouvre toutes les chambres de l'hôtel. Comme c'est rassurant!
Madame. — Tenez, vous n'avez jamais aimé les aventures.
Monsieur. — Je te demande pardon; mais il y a aventures et aventures, et celle de ce monsieur en chen mise ne m'inspire aucun enthousiasme.
Madame. — Vous avez tort, c'était excessivement plaisant. Est-ce que vous n'êtes pas quelquefois en chemise, vous aussi?
Monsieur. — Il n'y a aucune comparaison à établir entre ce monsieur et moi. D'ailleurs, je me méfie de cet individu, qui, au lieu, d'ensevelir sa honte dans Tombre et le silence, a profité de cet incident pour essayer de se lier avec nous.
Madame. — Bastî quels inconvénients voyez-vous à cela?
Monsieur. — De très graves... Si son exemple allait être suivi par les autres locataires!
Madame. — Vous me faites frémir. Mettez vite le verroUj Georges.
Monsieur, entré le premier au lit, — Allons, bon ! Cracl Pou m !
Madame. — Qu'est-ce qui vous prend, mon ami ?
Monsieur. — Le sommier ! l'horrible sommier! 11 est plein de montagnes et de ravines ; n'as-tu pas remarqué ?
Madame. — Mais non.
Monsieur. — A chaque mouvement que je fais, je bondis.
Madame. — Moi aussi, je bondis, mais je n'y fais pas attention .
. Monsieur. — Il serait si simple de fabriquer des sommiers comme à Mende.
Madame. — Et c'est pour cela que vous voulez quitter Paris ?
Monsieur. — Pour ceia^ et pour le reste... pour la nourriture, par exemple.
Madame. — Qu'est-ce que vous lui trouvez donc^ à la nourriture ?
Monsieur. — Je ne lui trouve aucun goût. Toujours du filet aux pommes... Crois-tu que cela vaille la cuisine de notre vieille Catherine ?
Madame. — Je n'ai jamais placé comme vous votre Catherine sur un piédestal. {Elle se couche à son tour, )
Monsieur. — Crac ! Poum ! Parfait I... Quand je te le disais I
Madame. — Mon ami, vous devenez ridicule.
Monsieur. — Dans tous les cas, je ne le serai plus dans vingt-quatre heures. Appréte-toi à prendre le chemin de fer demain soir.
Madame. — C'est bien décidé ?
Monsieur. — Tout ce qu'il y a de. plus décidé.
Madame. — Encore trois jours ? Rien que trois jours I... Je n'ai pas vu la Chambre de Versailles. Ah ! • Monsieur. — Tu as vu notre député. C'est tout comme.
Madame. — Georges, vous êtes un tyran!
Monsieur. — Crac ! Poum ! Vas-tu rester tranquille.''
Madame. — Je pleurerai jusqu'au jour.
Monsieur. — Bonsoir.
Madame. — Monstre!
Monsieur, rêvant. — O bonheur des élus! Paradis de la Lozère !... Reprendre mes bonnes parties de bezigue au Cercle du Commerce !
Madame, rêvant. — Au moment où j'allais devenir tout à fait Parisienne !