LE PÈRE
Le père avait résolu de se tuer ce soir-là, pour
des motifs commerciaux, — et pour d'autres motifs encore.
A midi, lorsqu'il eut achevé d'écrire ses dernières volonte's, il alla chercher son fils, un enfant de huit ans, dans un des pensionnats du faubourg Saint-Jacques, où sont les derniers grands jardins entourés de grands murs.
C'était un dimanche, à Theure de la récréation.
— Paul ! Paul ! s'écrièrent les élèves, viens donc, voici ton père I
Un batnbin accourut, tout rouge et tout ébouriffé. Le père le prit dans ses bras en lui disant :
— Je t'emmène avec moi ; nous passerons la journée ensemble. Va mettre ta tunique.
L'enfant ne manifesta qu'une jpie tempérée.
On sortit par un fort beau temps; le soleil resplendissait, et il y avait du monde plein les rues.
— Où veux-tu que nous allions? demanda le père ; je ferai aujourd'hui tout ce que tu voudras.
Paul exprima le désir de voir les boulevards^ les Champs-Elysées, les Tuileries.
De temps en temps, le père l'examinait d'un air singulier^ les yeux humides.
— M'aimes-tu bien ? lui disait-il.
— Oui, papa.
— Et si tu ne me voyais plus, aurais-tu du chagrin ?
— Oui, papa.
— Beaucoup de chagrin ?
— Oui, papa... Oh 1 le beau magasin I Regarde donc I
On s'arrêtait devant le magasin ; ensuite, quelques pas plus loin, le père reprenait :
— Sais-tu bien, mon petit Paul, que je peux mourir?
— Oh ! non, papa, tu es trop grand et trop fort pour cela.
— Cela n'est pas une raison. Penserais-tu à moi si ce malheur m'arrivait ?
— Oui, papa.
— Souvent ?
— Tous les jours.
— Et tu regarderais quelquefois mon portrait, n'estce pas ?
L'enfant ne répondit point, et parut embarrassé.
— Est-ce que tu n'aurais plus la photographie que je t'ai donnée l'autre )our?
— Papa... je vais te dire... tu ne te fâcheras pas ?
— Tu l'as perdue ?