LE PÈRE 2 I
L'enfant se hâta de se débarrasser de cette étreinte ; puis^ après- un peu d'hésitation, il se décida à dire :
— Tiens, papa, si tu veux être bien gentil, tu ne viendras plus me chercher le dimanche... tu choisiras un autre jour... parce que, vois-tu, le dimanche, je m'amuse bien mieux avec mes camarades qu'avec toi.
J'ai un ami qui est singulièrement épris de Nostradamus.
Au dix-neuvième siècle ! à Tépoque où nous sommes!
Aussi est-il un profond sujet d'étonnement pour moi.
De Nostradamus on ne connaît guère aujourd'hui que le nom. On sait vaguement quec^était un astrologue provençal, un prophète prophétisant. A travers les brumes du passé, on se le représente avec une longue barbe, coiffé d'un haut chapeau pointu, enveloppé d'une robe semée d'étoiles et de signes cabalistiques, tenant une baguette à la main.
Toute ma^science se bornait à ce portrait de fantaisie, lorsque mon ami entreprit sérieusement mon éducation.
— Je te vois avec peine, me dit-il un jour, mécon-
2l8 UNE TROUPE DE COMÉDIENS
naître un des génies les plus prodigieux que la terre ait portés.
— Un génie? Qui cela?
— Nostradamus.
— Laisse-moi tranquille avec ton sorcier !
— Peux-tu flétrir de ce nom ridicule un grand homme!
— Q.u'a-t-il donc fait de si beau, ton grand homme?
— Il a prédit l'avenir.
— Comme cela ? tout tranquillement? entre ses repas?
— Certainement... Il le dit lui-même dans ces vers :
J'annonce vérité simplement et sans pompe, Et mon présage vrai nullement ne me trompe.
— Et tu prends cela pour des vers? fis-je en haussant les épaules ; tu n'es pas difficile.
— Tout est dans Nostradamus, proféra gravement mon ami; tu en conviendrais comme moi si tu avais lu ses Centuries.
— Ses rapsodies I
— C'est un livre médullaire.
— Ecrit en charabia.
— Voyons, continua mon ami, sois sincère... Est-il
possible de prédire le massacre de la Saint-Barihélemy plus clairement que dans ce quatrain :
Le gros airain qui les heures ordonne,
Sur le trépas du tyran cassera.
Pleurs, plaintes, cris; eau, glace, pain ne donne;