‹ Une troupe de comédiensChapitre 51 sur 54 · V. S. C. Paix, l'armée passera · texte numérisé non relu

V. S. C. Paix, l'armée passera

Q'en dis-tu?

— Je dis que c'est fou.

— Et la conspiration de Cinq-Mars... Veux-tu voir la conspiration de Cinq-Mars fidèlement annoncée dans le quatrain 68 de la centurie VIII?

Vieux cardinal par le jeune déçu, Hors de sa charge se verra désarmé.

Arles démonstre, double soit aperçu, Kt Taqueduc et le prince embaumés.

Hein ? est-ce assez limpide?

— Je ne trouve pas.

— Comment! vieux cardinal, c'est le cardinal de Richelieu... Par le jeune déçu, ne vois-tu pas le grand écuyer, le jeune Cinq-Mars?... Tu sais parfaitement que Cinq-Mars avait supplanté le cardinal dans la faveur du roi?

— Oui, il y a même utie grande quantité de pièces et de romans sur ce sujet... Mais Arles? qu'est-ce que vient faire Arles là-dedans} Arles démonstre» . .

— Ignorant I ignorantissime! Tu ignores donc qu'après sa disgrâce le cardinal de Richelieu se retira à Tarascon ?

— A Tarascon, mais pas à Arles.

— Arles, Tarascon... les deux villes sont si voisines... Dans tous les cas, c'est à Arles qu'il reçut le double du traite' que Cinq-Mars avait passé avec l'Espagne... Double soit aperçu. Ici Nostradamus triomphe absolument.

— Si cela te fait tant plaisir!

— Arrivons au dernier vers : Et l'aqueduc et le prince embaumés.,. Celui-ci n'a pas besoin d'explications, je suppose.

Je regardai mon ami avec effarement.

— Pas besoin d'explications! Tu veux railler sans •doute. Ce vers, comme tu persistes à l'appeler, est un

véritable pot au noir... un chat n'y verrait goutte.

— Un chat peut-être... Moi, j'y lis, comme dans un miroir, la mort du roi et celle du cardinal.

— Bah!

— Suis bien mon commentaire. Leroioule^r/wce... c'est la même chose.

— Accordé. Mais ï aqueduc ! qu'esi-ce que c'est que V aqueduc?

— ' Tu ne devines pas?

— Non.

— Eh bien ! c'est le cardinal.

— Le cardinal?

— Certainement. Uaqueduc est un nom familier que Nostradamus lui donne en passant.

— Mais pourquoi? pourquoi?

— Parce que le cardinal s'était fait conduire par eau. Tu vois bien comme c'est simple.

Mon ami profita de l'ébranlement produit en moi par le coup que je venais de recevoir, pour continuer ainsi :

— Un homme de celte force ne pouvait manquer de prédire sa mort ; il Ta fait dans le style le plus transparent, dix ans avant l'heure fatale :

De retour d'ambassade, don du Roi, mis au lieu, Plus n'en fera, sera allé à Dieu.

Proches parents, amis, frères de sang; Trouvé tout mort près du lit et du banc.

On montre encore le banc où il avait coutume de de s'*asseoir toutes les après-dînées.

Je m"'étais remis.

— Me feras-tu le plaisir de m'apprendre où ton Nostradamus trouvait toutes ces belles choses?

— Dans sa tête... et dans les astres.

— Bien gentils, les astres, de livrer ainsi leurs secrets !

Plus tard, j'ai su que mon ami, n'y tenant plus, s'était mis bravement à continuer Nostradamus.

Il prophétise comme lui.

Comme lui, d'intelligence avec la lune et les étoiles, il arrange l'avenir en quatrains.

Je le rencontre quelquefois, et je m'amuse de sa douce folie. Je le consulte, il a réponse à tout; on ne le prend jamais sans verd.

— As-tu trouvé dans quelqu'une de tes planètes une solution au conflit ottoman? lui ai-je demandé la semaine dernière.

— Oui, dans Saturne.

Et il m'a récité :

Lances, croissant, mamamoachis, Prophète, Seront jugés; peste, flottes, fardeaux.

A toi ! à moi ! Occis, jambes et tête, L'an de l'hégire et soleil dans le dos.

— Merci. Me voilà bien avancé. Désormais, je ne veux plus jouer à la Bourse avant de t'avoir fait le quatrain.

— Ne te gêne pas : j'en ai plus de deux mille sur la planche, et avant l'année prochaine j'espère bien avoir doublé ce chiffre.

— Deux mille!

— Sur toutes les questions.

— Même sur le cléricalisme?

— Le cléricalisme.., attends un peu... Centurie VI.... quatrain onzième :

Après façons, de nuit, gent juponnière, Poussée un peu, ira vers l'Océan; Cher Dumollet, déconfit, vent arricre, Clef, paillasson, amen! pelle au séant.

— Tu m'éblouisi

Il murmura modestement :

— Je suis doué^ je dois en convenir. N'est ce pasque je suis entré toùt à fait dans la peau de Nostradamus?

— Tu es Nostradamus II.

— C'est à l'avenir à prononcer.

— Maintenant^, dis-moi une centuviQ sur les mœurs. ■— Tu es insatiable.

— Ecoute donc, on n'a pas tous les jours la chance de marcher sur un magicien !

— Tais-toi, tu me ferais brûler si on t'entendait.

— La centurie! la centurie!

— Volontiers. J'ai le regret de t'annoncer que les mœurs iront de mal en pire. Aussi m'a-t-il fallu leur consacrer deux quatrains :

Noces, festins, cocottes alfolées, Amèneront procès tout pleins de suc.

• Puis, Germinal dedans chambres meublées, Avec ta sœur, millième Petit Duc,

Louis dans les bas : ousqu'est mon télescoper Auch remplaçant Hoche, vivants tableaux; Gros numéros inventés pour myope, Et mon concierge coupé en vingt morceaux...

— Horrible! m'ecriai-je.

— Mais véridique.

— Et, me serrant la main, mon ami me dit avec un sourire :

— Adieu, je vais m'occuper de ton horoscope.

— Soigne-moi ça.

— Sois tranquille.... comme pour moi... Il y a justement ce soir une conjonction d'astres.

Comme je rentrais chez moi Tautre soir, mon concierge m'a dit :

— Le facteur est venu pendant votre absence ; il avait une lettre chargée pour vous.

Remarquez que, si j'avais la faiblesse de donner deux cents francs d'étrennes à mon concierge, voici la formule obséquieuse qu'il ne manquerait pas d'employer :

— Le facteur est venu pendant l'absence de monsieur... il avait une lettre chargée pour monsieur.

Mais passons.

Le concierge voulut bien ajouter ces mots :

— Il reviendra demain.

— Vous a-t-il dit à quelle heure ? demandai-je.

— Non.

— Je ne peux pas cependant l'attendre toute la journée. J'ai des courses à faire.

— Tant pis. Il ne doit remettre la lettre qu'à vousmême, et contre votre signature.

— Je sais... C'est bien ennuyeux !

Au fond, j'étais moins ennuyé qu^il ne me plaisait de le paraître.

Etes-vous comme moi, lecteur? la simple annonce d'une lettre chargée a le don d'amener un sourire sur mes lèvres et de me transporter au pays des idées roses.

Ici je m'interromps.

Je m'aperçois qu'il est de très mauvais goût d'interpeller le lecteur.

On peut tomber sur un caractère mal fait ou hautain, — qui repousse vos avances, — ou sur un personnage fort riche ou fort considérable qui s'écrie avec humeur:

— Ah çà ! est-ce que ce monsieur me croit capable d'être ému par une lettre chargée ? Me prend-il par hasard pour un croquant de son espèce ?

Je ne m'adresserai plus dorénavant au lecteur.

Cette déclaration posée, je continue.

N'ayant rien d'un personnage considérable, je ne laissai pas que de songer à cette lettre chargée.

J'y rêvai même quelques instants avant de m'endormir^ me demandant:

1° D'où elle pouvait venir ;

2° De qui elle pouvait venir ;

3° La somme qu'elle pouvait contenir.

La somme^ surtout m*intéressaitj bien que je ne sois point vénal à l'excès.

Je m'éveillai de bonne heure, une chanson sur les lèvres. Gai réveil, heureuse journée.

J'avais préparé immédiatement une plume et de l'encre, tout ce qu'il fallait pour signer sur le registre du facteur.

Ce facteur! je m'attendais à chaque instant à l'entendre sonner, à le voir apparaître. Quoi que je fisse pour me soustraire à cette préoccupation, j'avais involontairement ToreiJle au guet. Je me levais pour un rien, au moindre bruit.

Enfin on sonna.

Ce n'était pas lui, c'était... Mais que vous importe?

J'essayai vainement d'un travail quelconque; je voulus me mettre à « écrire quelques lettres », mais j'étais distrait, les mots ne venaient pas se placer sous ma plume, comme d'habitude.

On sonna une seconde fois.

Ce n'était pas lui.

La matinée tout entière se passa de la sorte. A midi, je me décidai à sortir, en murmurant :

— Allons, ce sera sans doute pour demain.

Le soir de ce même Jour, le concierge me salua de cette phrase :

— Le facteur est revenu.

— Ah!

— Oui. Presque derrière vous. Au moment où vous sortiez.

— Et qu'est-ce qu'il a dit ?

— Qu^il reviendra encore.

— Je l'espère bien.

Cette fois, je me couchai furieux.

Le lendemain, voulant en avoir le cœur net, je ne bougeai pas de chez moi. Je déjeunai dans mon cabinet. Mais, comme la veille, il me fut impossible de travailler. L'attente n'est pas bonne inspiratrice.

Lorsque, la nuit venue, de guerre lasse, je descendis, le concierge laissa échapper un geste d'étonnement :

— Tiens ! vous étiez chez vous ?

— Certainement. Pourquoi me faites-vous cette question?

— Parce que le facteur est revenu... Mais, comme je vous croyais sorti, je ne l'ai pas laissé monter.

Je finis par où j'aurais dû commencer : j'allai réclamer ma lettre à la poste.

Je dus revenir plusieurs fois, mais à la fin elle me fut remise.

On suppose que je la décachetai d'une main fébrile.

Eh bien ! non ; dès que je la sentis en ma possession.

— pour me venger du facteur, de moi-même et de ma ridicule impatience, je la laissai trois jours dans la poche de mon habit.

Au bout du troisième jour seulement je l'ouvris avec une apparente nonchalance.

Cette lettre chargée confinait... devinez quoi?

Une longue pièce de vers, intitulée : Dernier jour de bonheur^ qui m'était dédiée par une dame de province.

J'ai beau me tourner et me retourner dans mon grand lit aux colonnes torses, je ne peux parvenir à goûter le repos.

Les heures s'e'coulent, et Morphee se refuse obstinément à me céder quelques-uns de ses pavots, que je lui payerais cependant ce qu'il voudrait, et plus cher que chez aucun herboriste.

Que ne donnerais-je pas pour être semblable au gros Wittersheim , qui a l'heureux privilège de dormir debout pendant toute la journée? Insouciant Wittersheim !

Moi, je suis étendu horizontalement, la tête légèrement exhaussée sur un oreiller brodé de dentelles, et je demeure les yeux ouverts.

Une lanterne en verre dépoli, pendue au plafond, jette dans la chambre sa lueur douce et vacillante, et je regarde la lanterne, pâle, le front plein d'une sueur froide.

Unpoëte fameux (ce doit être Belmontet ou Ducray- Duminil) a eu bien raison de s'écrier : « L'oreiller du remords est rembourré d'épines ! »

Si je parviens à m*endormir, ce n'est que pour cinq ou six minutes, et je suis aussitôt assiégé par les rêves les plus fantasques.

Les infusions de tilleul et de camomille sont impuissantes à combattre cette affection; et mon médecin, qui est cependant le plus beau médecin de la Faculté, passé à toutes les crèmes et à toutes les eaux de toilette, y perd son latin de boudoir.

Qui me délivrera du cauchemar, et surtout du cauchemar politique?

Tout à l'heure, un petit homme, avec une grande barbe aux reflets rougeâtres, s'est assis sur ma poitrine. J'ai voulu crier et je n'ai pas pu.

Ce petit homme était lourd comme du plomb ; il me regardait de ses gros yeux à demi sortis de l'orbite comme ceux des idoles Japonaises, et il murmurait: a Tu es dans le faux ! tu e%dans l'archi-faux ! faux! faux ! 3)

Il accompagnait ce refrain de mille gambades sur mon estomac. Et j'ai reconnu en lui un journaliste radical qui m'a souvent rendu bien malheureux.

Soudain le petit homme a tiré je ne sais d'où une scie, une longue scie, avec laquelle il s'est mis en mesure de me découper.

De temps en temps, il poussait des exclamations de joie et disait, en se parlant à lui-même : « Elle va bien la scie ; elle est longue, la scie; elle a de belles dents reluisantes et qui s'enfoncent dans la chair, la scie, la scie I »

Il riait alors, et son rire me paraissait aussi grinçant que sa scie.

Et puis, il en est venu d^autres, d'autres petits hommes ; il en est sorti de tous les coins de Tappartement, de derrière les rideau <, les armoires, les placards, une véritable armée.

Ils ont entrepris l'escalade de mon lit, les mécréants, ils sc^nt montés à l'assaut de mes couvertures, les Sarrasins! Les uns vociféraient la Marseillaise; les autres sonnaient le tocsin ; il y «n avait un, le plus petit de tous, qui battait du tambour à mes oreilles comme un enragé

A l'aide ! au secours ! Rallumons les bougies I rallumons tout ! Faisons la lumière autour de moi ! Encore plus de lumière I

Comment faire pour chasser ces fantômes de mon cerveau? Si j'essayais de la lecture? Oui, c'est une bonne idée. Ouvrons un livre. Quel livre? le premier venu.

Je suis tombé sur Molière. Molière est le grand phisophe par excellence. Mais ce n'est pas lui qui me consolera aujourd'hui, car la première phrase qu'aient rencontrée mes yeux est celle-ci : Que diable allait-il faire dans cette maudite galère ?

Au fait, qu'est-ce que je suis allé faire là-dedans ? En vérité, avais-je bien la tête à moi?

Plus j'y réfléchis, plus je suis épouvanté de ma propre audace. Oh! l'ambition!

Maintenant, me voilà embarqué sur la nauf aux aventures. Le temps est mauvais et Péquipage ne me paraît guère habile. Sainte Anne d'Auray, veillez sur moi !

Il y avait autrefois un homme heureux et doué d'une noble prestance; trop noble, peut-être; il y a des bornes à tout.

Cet homme heureux écrivait des articles assommants dans des revues somnifères, et il se contentait d'une réputation circonscrite entre les branches de trois ou quatre paravents du faubourg Saint-Germain. •

Il écrivait aussi des livres qui étaient, pour le public, sacrés comme les odes de Lefranc de Pompignan.

Cet homme heureux, c'était moi.

Hélas! qu'est-il devenu? Pourquoi a-t-il déserté ses paravents aristocratiques et ses canapés doctrinaires?

Le clair-obscur lui était si favorable! Pourquoi estil sorti du clair- obscur?

Depuis qu'il a touché au pouvoir, cet homme heureux est devenu le plus inquiet et le plus agité des hommes.

Oh ! j'ai soif de villégiature! J'ai faim de paysages, d'herbages et de fromage blanc.

Le ruisseau de la rue du Bac était bon pour l'auteur de Cormw^; moi j'ai des goûts moins modestes que ceux de la baronne de Staël-Holstein.

Remarquez bien que j'écris Holstein et non Hostein, qui est le nom d'un directeur de théâtre. C'est une erreur d'orthographe dans laquelle on tombe fre'quemment.

Je me vois errant sur la plage normande ; le ciel est bleu et semble me sourire; la mer vient caresser mollement mes chaussures; les mouettes me souhaitent le bonjour avec leurs petits cris.

Tout à coup, il me semble qu'une théorie de jeunes filles, vêtues de blanc et portant des fleurs, se déroule sur le rivage en se dirigeant vers moi.

Je crois apercevoir une députaiion de robustes matelots aux mains calleuses, au teint hâlé, se disputant l'honneur de me complimenter et de m'oflrir un petit navire orné dé tous ses agrès.

Je m'avance en déployant mon plus gracieux sourire, un sourire célèbre parmi les sourires diplomatiques, et je m'apprête à proférer quelques paroles bien senties.

Illusion! mirage! La vision se dissipe en un .instant.

Je ne suis pas né pour les ovations, et les ovations ne sont pas faites pour moi-. Je dois en prendre mon parti.

D'ailleurs, je ne sais rien de plus mauvais ton que les acclamations de la foule. Etre bousculé, coudoyé, heurte, sous prétexte de popularité, est-ce bien là un grand plaisir?

J'appréhenderais beaucoup d'être porté en triomphe par mes partisans. S'ils allaient me laisser tomber!

Voici le point du jour; un mince rayon blafard filtre à travers les volets; brisé de fatigue, je cherche encore nnt position dans mon lit.

Et penser que mes ennemis dorment peut-être tranquillement, eux! Peut-être même y en a-t-il qui vont jusqu^à ronfler! Ronfler, les lâches!

Cette idée m'est insupportable; elle ajoute aux tortures de toutes mes nuits.

Mes nuits!

Il y a des nuits légendaires. Nous avons les Nuits de StraparolCy mais elles sont amoureuses et gaies ; ce n'est pas mon affaire. Nous avons les Nuits d'Young, qui se rapprochent davantage de mon cas; puis la

Nuit de Walpûrgis^ avec ses spectres, ses pendus balancés au bord du chemin, ses orfraies^ ses souris rouges et ses libraires.

Enfin nous avons les Nuits d'Alfred de Musset, débordantes de lyrisme.

Il y aura de'sor mais mQs Nuits a moi, mes nuits d'insomnie, où le bouffon se mêle à Fatroce^ et que j'écrirai pour l'édification des hommes d'Etat, lorsque je ne serai plus au pouvoir, dans bien longtemps, bien longtemps... la semaine prochaine sans doute.

C'était au temps où j'étais jeune et où j'avais de la gaieté à revendre.

Je demeurais alors dans le haut du faubourg Montmartre. J'occupais un deuxième étage dont les fenêtres donnaient sur une petite cour plantée d'arbres. Ce peu de verdure, — une rareté à Paris, — suffisait à la joie de mes yeux.

Pourquoi n'y a-t-il pas de poisie sans mélange?

Hélas! ma propriétaire habitait le premier étage, audessous de moi.

Ma propriétaire! — C'était une femme, en effet, si toutefois ce nom peut s'appliquera un êtredecinquantecinq ans, en robe marron, fagoté ridiculement, d'une laideur immodérée et d'un caractère exécrable.

Elle demeurait avec sa fille et son gendre. Pauvres gens!

Si j'avais pris ma propriétaire en horreur, ma propriétaire, de son côté, m'avait pris en grippe.

Elle ne cessait de se plaindre du bruit que je faisais sur sa tête (calomnie) ! et de l'heure indue à laquelle je rentrais (médisance)!

Cela ne pouvait pas durer lontemps.

Cela ne dura pas.

Je la voyais souvent — trop souvent I — sortir de chez elle et traverser la cour. Ce spectacle m'était chaque fois désagréable.

Un matin, elle passa pendant que j'arrosais mes fleurs. Il était de très bonne heure, je croyais pouvoir me livrer impunément à cette pastorale.

Malheureusement quelques gouttes d'eau tombèrent sur la nuque de ma propriétaire.

Elle leva vivement la tête et m'apostropha en ces termes :

— Monsieur, ce que vous faites est indécent... c'est une indignité... cela n'a pas de nom...

Bien qu'ayant parfaitement entendu, je répliquai par un :

— Plaît-il?

Ma propriétaire répéta sa phrase, en l'augmentant et en l'ornant de gestes furibonds.

J'étais de mauvaise humeur; c^est ce qui explique comment, haussant les épaules, je laissai échapper ces simples mots :

— Tu m'embêtes.

Suffoquée, ma propriétaire alla s'évanouir dans la loge du concierge.

J'eus tort, j'eus mille fois tort.

On ne répond pas d2 la sorte à une femme, quelle qu'elle soit .

Mais que voulez-vous? J'étais dans Tâge de l'irréflexion et de la fantaisie.

Lorsque Je sortis pour aller déjeuner^ le concierge me dit d'un air malin :

— Qu'est-ce que vous avez donc dit à la propriétaire? Elle est dans tous ses états.

— Moi?... rien... je ne sais plus, répondis-je indifféremment.

— Attendez-vous à la visite de son gendre.

— Le sage doit s'attendre à tout, dis-je d'un ton sentencieux.

Je n'eus pas la visite du gendre, mais je reçus de lui un billet ainsi rédigé :

Monsieur,

Vous ave:{ insulté ma belle-mère de la façon laplus grossière^ paraît-il. Ne vous étonnez donc pas de recevoir demain congé en bonne forme de r appartement que vous occupe:^ che:[ elle.

A cette signification je joins ici l'expression personnelle de mon étonnement pour votre conduite^ si directement en opposition avec les usages établis parmi les gens bien élevés,

J. EMILE VÉRASOL.

— Mauvais style! murmurai-je; évidemment la lettre a été écrite sous la dictée de la belle-mère. Je répondis sur-le-champ :

Monsieur,

J'accepte avec une profonde gratitude le congé de madame votre belle-mère. Mais ce que je ne saurais accepter^ ce sont les termes dont vous l'accompagne^, et c'est surtout l appréciation de ma conduite. Vous trouvère^ donc tout naturel, à votre tour, que deux de mes amis se présentent che^ vous pour vous demander des explications à ce sujet.

Ce qui suit m'a été raconté par le gendre lui-même, qui est devenu plus tard un de mes amis.

Après la réception de ma lettre, il avait fait comparaître sa belle-mère.

Le gendre. — Ah çà ! madame, dans quelle diable d'affaire m'avez- vous fourré?

La belle-mère. — Que voulez- vous dire, mon gendre?

Le gendre. — Voilà maintenant votre loca.aire qui me provoque en duel.

La belle-mère. — Surcroît d'impudence I... Eh bien?

Le gendre. — Eh bien! Mais, je la trouve mauvaise !

La belle-mère. — J'espère que vous allez donner un bon coup d'épeeàce drôle.

Le gendre. — Vous espérez... vous espérez! Je n'en vois pas la nécessité, moi. Je vous trouve surprenante!

La belle- mère. — Comment ! lorsque ce paltoquet a insulté votre belle-mère ! Cela ne vous paraît pas une raison suffisante?

Le gendre. — Je ne dis pas... Mais encore est-il utile que je connaisse la nature et la valeur de Tinsultequi vous a été adressée.

La belle-mère. — Eh quoi! vous voudriez?...

Le gendre. — Absolument. Ces messieurs vont venir, et il faut bien que je puisse répondre à leurs allégalions, les discuter, s*il y a besoin...

La belle-mère. — A quoi bon discuter? Punissez!

Le gendre. — Permettez, belle-mère; c'est bien le moins que je sache pourquoi je vais punir... en admettant que je me décide à punir. En résumé, qu'est-ce que ce jeune homme vous a dit? Car je ne le sais pas, moi... Vous m'avez poussé à écrire cette lettre sans me mettre au courant. .. et je vous avoue que je commence à m'en repentir.

La belle-mère. — Il m''a outragée, vous dis- je!

Le gendre. — Bien. Bon, je comprends cela...

La belle-mère. — S'il vous plaît ?

Le gendre. — Ne perdons pas de temps, belle-maman ; je n'ai pas le loisir de trier mes expressions... De quels termes s'est-il servi ?

La belle-mère. — Des plus malséants.

Le gendre. — Cela va sans dire. Mais encore lesquels?

La belle-mkre. — Voulez-vous donc me forcer à rougir ?

Le gendre. — Rougissez, belle-maman, la rougeur vous va très bien. Voyons, il vous a envoyée promener?

La belle-mère. — Non.

Le gendre. — ... Mieux que cela?

La belle-mère. — Mon gendre ! I !

Le gendre. — Ecoutez donc, vous me laissez carte blanche... J'erre dans le champ des plus abominables suppositions. Je cherche à me rappeler les grandes injures historiques, — Cet insolent vous a-t-il insultée en un seul moi ou en plusieurs?

La belle-mère. — En plusieurs.

Le gendre. Diable! quelque chose de corsé, alors... N'importe, je dois être éclairé. Allez-y carrément, bellemère.

La belle-mère. — Impossible'

Le gendre. — Voici un moyen d'épargner votre pudeur : Entrez dans mon cabinet, il y a du papier et de l'encre. Ce que vous n'ose:^ prononcer, écrivez-le. Ah !

La belle-mère. — Oui... cela est préférable, sans doute... et cependant...

Le gendre. — Quoi encore?

La belle-mère. — C'est presque aussi pénible... Au moins promettez-moi de ne lire que lorsque je ne serai plus là.

Le gendre. — Je vous le promets ; mais entrez, entrez vite.

La belle-mere. — O mon Dieu I à quelles épreuves vous me soumettez !

Elle entre dans le cabinet.

Presque au même instant, mes témoins se présentaient chez M. Emile Vérasol.

L'embarras du malheureux gendre avait atteint à ses dernières limites. Au début de l'entretien il s'esquiva une minute pour aller voir ce que sa belle-mère avait écrit dans son cabinet; il ne trouva que cette ligne sur une feuille de papier : Oh! non, je n'oserai jamais!.,. Emile, ne rexige:[ pas !

Ahuri, il revint en balbutiant de vagues paroles à ces messieurs, et en leur pronîettant de les aboucher le jour même avec deux de ses amis.

Je ne lai en laissai pas le temps. J^eus pitié de ce pauvre homme, et je lui écrivis pour la dernière fois :

. Monsieur,

D'après la conversation que MM ont eue avec

vous, il m'a paru que vous ignorie:{ entièrement les termes de ma prétendue offense envers madame votre belle-mère, Laisse^ç-moi vous renseigner là-dessus. A des apostrophes dont je serais en droit, moi aussi, d'être profondément blessé, j'ai répondu par ces mots, irrespectueux,] en conviens, mais exclusivement enjoués : A toi mon cœur !

Ces mots, je suis prêt à les retirer, pour peu que vous le désirerie:[.

A toi mon cœur I n! existe p lus ,

A toi mon cœur ! n* a jamais existé,

Qu est-ce qui a donc pu soutenir que quelquun avait dit : A toi mon cœur?

Ce n'est pas moi ^ je vous P affirme.

Agréent monsieur y mes salutations les plus empressées.

Lorsque M. Emile Vérasol communiqua cette lettre à sa belle-mère, la figure de celle-ci revêtit en moins d'une seconde plusieurs expressions diverses.

— S'il en est ainsi... murmura-t-elle après avoir lu. Et elle ajouta :

— C'est singulier! Il m'avait pourtant bien semblé avoir entendu...

— Q.uoi, belle-mère?

— Rien mon gendre.

,.... La nuit qui suivit ce jour, les esprits qui veillent au chevet de ma propriétaire purent surprendre avec étonnement les péripéties incohérentes d'un rêve où revenaient sans cesse, en alternant, ces deux phrases si différentes : A toi mon cœur! et : Tu m"" embêtes !

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