‹ Une troupe de comédiensChapitre 52 sur 54 · UN FEU DE CHEMINEE · texte numérisé non relu

UN FEU DE CHEMINEE

Je sonnai, vers onze heures du matin, à la porte de mon ami Louis de Puy-la-Lande.

La veille, j'avais appris par les journaux qu'il allait se marier.

J'accourais chez lui, comme un médecin au chevet d*un malade.

Avec ce despotisme d*amitié et cet orgueil de seconde vue qui nous font décider de l'avenir des personnes qui nous avoisinent, j'avais dans mon esprit arrangé la vie de Louis Puy-la-Lande, — et je n'y avais trouvé place pour le mariage qu'à une époque beaucoup plus éloignée.

Cet horoscope était basé sur l'étourderie et les mœurs enjouées de Louis, qui, riche, élégant et spirituel, semblait devoir épuiser les plaisirs de son âge, et ne demander que le plus tard possible au célibat sa dernière maîtresse et sa dernière coupe de vin d'Ai\

Je le trouvai dans sa chambre à coucher^ au milieu de paperasses qu'il parcourait, — et qu'il jetait ensuite dans un brasier.

Tous les tiroirs d'un petit meuble placé auprès de lui étaient à moitié sortis de leurs rainures; des coffrets s'étalaient ouverts.

— Ainsi donc ?... murmurai-je après l'avoir pendant quelques minutes regardé en silence, du seuil où je m'étais arrêté.

— Hélas ! répondit Louis en me tendant la main avec un attendrissement comique.

— Pauvre ami !

Je m'assis dans un fauteuil, la canne entre les jambes, comme le docteur Tronchin.

— Tu vois, reprit Louis, je mets mon passé en cendres; je représente le bourreau sur le grand escalier du Parlement : je brûle solennellement tous ces écrits attentatoires à la morale et aux bonnes mœurs.

— Tous?

— Sans exception. Il faut dépouiller le vieil homme.

— Cela doit te faire du mal.

— Je l'avoue, répliqua Louis, et tu arrives fort à propos pourm'empêcher de relire l'un après l'autre tous ces billets. Voilà deux grandes heures que je perds à ce travail. En commençant, je m'étais promis de ne regarder que les signatures; — et puis, comme il y a toujours quelque chose au-dessus des signatures, et

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que c'est précisément à cet endroit-là que le style redouble d'expression et d'intérêt, je me surprenais à remonter de phrase en phrase Jusqu'à la première. Je n'avais rien gagné à mon système ; je relisais mesletires en commençant par la fin, — voilà tout.

— Et tu y prenais plaisir >

— Plaisir et déplaisir. Mes impressions ont été inégales et devaient l'être. Cela dépend des souvenirs blonds ou des souvenirs bruns. Parmi ces ombres évoquées, j'en revois de charmantes, qui me saluent d^un sourire et qui passent sans me laisser de remords... Celles qui gémissent et qui m'accusent sont plus nombreuses : les plaintes de quelques-unes m'ont touché ; — à de certains passages, je me suis trouvé barbare, impitoyable. J'aurais voulu courir après telle ou telle femme sacrifiée, me jeter à ses genoux et lui demander pardon. D'autres fois, en revanche, je m'irritais de ma faiblesse devant les insolences préméditées d'une maîtresse aimée seulement pour ses épaules...

— Ton brasier va s'éteindre, observai-je.

— Voici de quoi le ranimer, répondit Louis en y jetant une liasse enveloppée d'une faveur bleue et qu'il ne dénoua même pas ; — tout l'hiver de 1872 I — c'est à-dire la plus sotte de mes sottises : un amour de théâtre I

— Comme cela flambe ! dis-je en journaliste qui ne sait pas résister aux avances de l'esprit facile.

— Et le printemps de 1873 avec I s'écria-t-il.

— Gare à l'incendie !

— Au feu Cécile, Hélène et Clara I les indifférentes et les désespérées ! les guirlandes d'un jour et les chaînes d'un an I Au feu la bonne foi et le mensonge, les mots mignards, Torthographe et la vertu indécises I... — Tiens ! le dossier d'Isabelle ! douze lettres, pas davantage, — dit Louis de Puy-la-Lande, arrêté.

— Tu as promis de ne pas relire.

— Isabelle valait mieux que les autres.

— Oh ! oh I dis-je.

— Parole ! — Sa première lettre est signée : Isabelle deN,..: la seconde: Isabelle; la troisième; votre Isabelle; la quatrième : ton Isabelle» C'est la gamme ascendante. La gamme descendante y ramène la signature du point de départ. — Au feu !

Le feu recevait tout.

A travers la flamme claire on voyait reluire et courir des moitiés de phrases sur le vélin tordu :

a Mon ange», . — A toi pour la vie ! — Puissies[-vous trouver dans une autre femme».. — Tu as été mon premier amour, tu seras le dernier. — Cet homme ne me comprend pas... — Songe que je nai que toi au monde ^ et si par malheur... — Personne ne se doute encore de rien, mais il ne faut qu'un moment, qu'une imprudence... — Marguerite nous a vus l'autre soir.

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