UNE AGENCE ELECTORALE
M. d'Aigrigny écoute la lecture de sa correspondance, lecture
que lui fait son secrétaire.
D'Aigrigny. — Est-ce tout?
Le Secrétaire. — Non, monsieur. Il y a encore la lettre d'un candidat officiel, qui demande qu'on lui envoie une profession de foi toute rédigée
D'Aigrigny. — Le paresseux î
Le Secrétaire — Il confesse ingénument son embarras, a Vous dewQz savoir bien mieux que moi,
— écrit-il, — ce qu'il faut que je dise et surtout ce qu'il faut que je ne dise pas. Il me faudrait quelque chose de relevé et même d'un peu crâne. Je me sens gêné pour cela dans les entournures... »
D'Aigrigny. — Il y a : dans les entournures?
Le Secrétaire. — Oui, monsieur.
D'Aigrigny. — Humî... style familier. Continuez.
l6 UNE TROUPE DE COMEDIENS
Le Secrétaire. — « Car, dans ma carrière politique, il a pu sembler à quelques esprits étroits que j'avais donné des gages à tel ou tel parti. »
D'AiGRiGNY. — Je vois cela d'ici. Un niais!
Le Secrétaire. — Ou un timide.
D'AiGRiGNY — C'est la même chose. Le nom de ce candidat?
Le Secrétaire. — Le vicomte de Saint-Bivalve.
D'AiGRiGNY. — Ah ! ah ! jolie noblesse. Et la circonscription où il se présente?
Le Secrétaire. — Bafouilly-sur-Coing.
D'AiGRiGNY. — Où prenez-vous Bafouilly ?
Le Secrétaire. — Dans le centre.
D'AiGRiGNY. Un gros bourg >
Le Secrétaire. — Enorme.
D'AiGRiGNY. — Bien pensant?
Le Secrétaire. — Heu! heu!... très-remuant.
D'AiGRiGNY. — Diable!
Le Secrétaire. — Que faut-il répondre à M. le vicomte de Saint-Bivalve?
D'AiGRiGNY. — Chargez- vous de lui faire sa profession de foi, Ernest. Ce ne sera pas la première que vous aurez rédigée. Vous avez le moule. Moi je suis pressé. Vous savez qu'on m'attend à Cherbourg.
Le Secrétaire. — Je le sais, monsieur, mais...
D'AiGRiGNY. — Eh bien?
Le Secrétaire. — C'est que je suis embarrassé, moi aussi.
D'AiGRiGNY. — Bah! et pourquoi?
Le Secrétaire. — Parce que M. le vicomte de Saint- Bivalve, si honorable qu'il soit, a de ces antécédents politiques qui... que...