I,— ÉLISA
Là-bas, en Normandie, loin du monde, loin des fêtes, loin des orages, dans ces mornes paysages qui bordent la mer depuis Dieppe jusqu'à Sainl-Valery , sur le penchant d'une montagne couronnée de pommiers s'élève, avec un certain orgueil encore, le château de ce M. de Flo*** qui elail si bien marquis sous Louis XV , le roi des marquis avant tout. Comme la plupart des châteaux de France, celui-là n'est plus au fond qu'une ferme élégante distinguée des fermes voisines par ses journaux, la Gazette de France et
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la Pxsché, par ses deux salons magnifiques couverts de l)oiseries sculptées, par ses quatre chiens qui sont les plus beaux et les plus joyeux de la Normandie, et enfin surtout par la belle dame h demi fermière et à demi châtelaine qui s'appelle madame Élisa de Flo***, la veuve du petit-fils du marquis de Pompadour.
J'eus rhonncur d'èlre prcsenlé l'an dernier à madame de Flo***. Je voyageais en Normandie en chasseur de paysages :jela surpris au milieu de son jardin, cueillant des groseilles dans un grand panier destiné à sa cousine de Clacy, dont je vous dirai ailleurs quelque chose. Je me mis sans plus de laçons à cueillir des groseilles avec elle. Tantôt assise, tantôt mollement penchée autour des groseillcrs, elle était comme toujours mais plus que jamais ravissante. Je la contemplais avec une naïve admiration ; j'admirais son beau front encore rougissant au plus petit propos aimable, ses longs cheveux châtains s'échappant du peigne et s'éparpillant au gré du vent sur l'jine ou l'autre épaule, les lignes ondoyantes de sa figure, sa bouche toute pleine de ces doux et charmants sourires qui se forment ici-bas et qui s'en vont mourir làhaut; j'admirais par-dessus tout ce je nesais quoi dont parle Voltaire, cet attrait indéfinissable, rc charme étrange que les anges, je pourrais dire le diable, répandent autour des belles femmes.
Le soleil allait descendre l'autre versant de la montagne; l'horizon tout enflammé jetait un nouvel éclat à la brlle châtelaine, en même temps les rumeui-s allanguies du soir, l'élégie du rossignol, les plaintes mourantes du vent , le dernier soupir de la nature,
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rouvraient son âme à la mélancolie. Notre babil languissait, nous ne savions plus que dire, tout simplement parce que nos cœurs étaient pleins de paroles tendres : madame de FIo*** se rappelait à cette heure si douce les temps évanouis, meilleurs sans doute; était-ce la souvenance ou l'espoir qui me remplissait le cœur? Pourquoi ne le pas avouer? pourquoi ne pas vous dire que j'ai adoré madame de Flo*** durant cinq grandes minutes au moins? Je l'adorais sans m'en douter, et elle me pardonnera, elle m'a pardonné. Trouvez-moi une femme, s'il vous plaît, qui n'ait point pardonné cela.
Cependant la nuit, qui ne ferait pas une enjambée de moins pour les plus beaux yeux du monde, arrivait déjà par le fond du jardin; le panier de groseilles était plein jusqu'aux bords. Madame de FIo*** n'avait pas trop l'air de songer à s'en aller, moi je n'y songeais pas du tout en vérité. Une grande fille, mal \êlue et mal peignée, vient, mal à propos, avertir la belle fermière que, ce soir-là, les vaches avaient donné tant de lait que les pots n'en savaient que faire. Ainsi rappelée tout d'un coup dans le chemin de la vie terrestre, madame de FIo*** se leva en secouant son mouchoir, je ne sais pourquoi, peut-être pour chasser les rêves voltigeant autour d'elle; puis nous retournâmes au château tout en devisant des soucis de la ferme.
Madame de FIo***, née Élisa de C***, touche à ce certain âge, à cet âge incertain qui fait lanl jaser les rivales ; je pense que son acte de naissance se trouverait sans trop de peine dans un petit village, aux environs d'Abl)eville,au registre del80^. Madame de Pr***