LES DEL'\ VEUVES. G
cl SCS autres rivales disent qu'elle est de 1803, ce qui lui faisait dire un jour avec une malice insouciante : Je suis de 1807, mais ne me croyez pas plus que madame de Pr***. Elle fait d'ailleurs bon marché de son âge.Ou'importe, en effet, le nombre des années quand la jeunesse ne s'en va pas? Aussi voyez comme elle tient peu à cacher ses trente-quatre ans, si ce n'est pas les roses de ses joues : ces jours passés elle écrivait à un peintre de ses amis, M. Jules Varnier, qui doit faire son portrait : « Depêchez-vous donc! demain il « serait trop tard si j'en crois mon acte de naissance.» Madame de Flo*** s'est mariée dans les beaux jours delà restauration, vers le mois de novembre 1824. A propos d'une belle mariée, on parle encore aujourd'hui de celle-là dans tout l'arrondissement. Elle passa ses hivers à Paris jusqu'en 1830. Après le 7 août, M. de Flo***, qui était garde du corps, ne se voulut point rallier, il s'en alla dans ses terres comme tous les mécontents. M. de Flo*** tenait beaucoup de son grand-père et de sa grand'-mère que Doufflers a chantée : il fallait à cette nature de marquis le soleil de la cour, il lui fallait de l'éclat et du bruit. Dans le silence et dans l'ombre de la vie de province il se laissa mourir sans trop de résistance, en recommandant à sa femme de rester fidèle, sinon à lui-même, du moins à ses pareils. Madame de Flo***, qui l'aimait avec tendresse plutôt qu'avec passion, qui l'aimait comme on aime en Normandie, pleura beaucoup, et se consola un peu dans les distractions champêtres; elle cultiva tout à la fois la mémoire et les terres du noble défunt.
70 LES DEUX VECVES.
A l'heure qu'il est, madame de Flo*** devieul plus pensive que jamais : les rêveries oisives absorbent son âme; çà et là son cœur a des élans vers les fêles du monde, ou plutôt les fêtes de la vie ; de ces magnifiques élans dont la musique seule a le secret. Et, en effet, n'y a-t-il donc plus rien au delà de l'horizon des pommiers de la montagne? De temps en temps les brises lui apportent comme un parfum de l'aulre monde où il y a des rubans qui flottent, des concerts magnifiques, des chevaux qui piaffent à l'heure de la promenade, des bals où l'on respire l'amour, un autre monde encore moins bruyant et plus voilé, où les sentiers sont verts, les prairies en fleur, les bosquets toufl^us, les fontaines solitaires. Toutes ces séductions, qui font chanceler un peu la belle veuve dans la cour de sa ferme, dans le jardin de son château, sont les derniers échos de sa rayonnante jeunesse; ces derniers échos sont les plus terribles: y résistera- 1clle? Le bonheur facile de la vie champêtre, l'églogue cl l'idylle l'emporteront-ils sur le roman qui déploie ses splendeurs? Dieu seul le sait. Ce que nous savons, c'est que madame de Flo*** a, le dernier hiver, passé presque tout son temps à son piano, et qu'elle a un peu négligé les terres de son mari, je n'oserais dire la mémoire.
il. — ANNA.
Apres ce chapitre, que j'aurais voulu ne pas Unir,