‹ Une tuerie au XVIe siècleChapitre 9 sur 15 · PROMENEURS · texte numérisé non relu

PROMENEURS

M. EDOUARD DE NOGEIST, aspirant au conseil d'Étal et

au Jockey-Club.

MADAME DU ROCHER, femme qui s'ennuie et qui a 28 ans

depuis 1837.

Le Boleil décline. — Le vent berce les branches fanées des marron-» niers. • — Les chevaux vont au pas après une course en vue de Boulogne,

M. DE NOGENT

(A part.)

Ainsi il est bien entendu que je me promène au bois avec madame du Rocher, à la seule fin de lui dire que je l'aime. C'est difficile à confier; mai»

''ÎÔ ' UNE PHOM£i>AD£.

quand c'est le cœur qui parle on est à peu près toujours écouté. Voyons, de l'audace! Je suis bien capable de ne rien dire qui vaille, ou plutôt de ne rien dire du tout. Madame du Rocher a oublié à cette heure le sous-préfet de S***. Cet imbécile! Comment avoir délaissé une femme adorable comme celle-là?

(Rencontrant le regard mélancolique de madame du Rocher) H lUlt,

en vérité, le plus beau temps du monde.

MADAME DU ROCHER

Vous faites des vers, M. de Nogent, ne vous en déplaise.

M. DE NOGENT

Comme M. Jourdain, ni plus ni moins, madame, sans le savoir. Prenez garde à ce buisson , votre cheval est capricieux comme une écolière. Je l'avoue humblement, j'ai commis un sonnet dans ma vie, quoique je n'aie jamais eu les cheveux en branche de saule pleureur.

MADAME DU ROCHER, souriant.

De grâce, dites-moi ce sonnet.

M. DE NOGENï, devenu sentimental.

11 est enseveli dans les ruines de mon cœur avec celle... celle qui avait des yeux bleus.

MADAME DU ROCHER

C'est donc une épitaphe que ce sonnet?

M. DE NOGENT

A peu près, madame. Mais, requiescat in pace, n'en parlons plus, s'il vous plaît. (Un silence.) N'est-il pas bien étonnant de nous promener à Paris le IS septembre? Il est vrai que nous sommes en ce moment enirc Auleuil et Boulogne, mais pourtant nos amis ne nous pardonneront pas.

UNE PllOMENADE. U7

MADAME DU ROCHER

Ah! mon Dieu oui, A Paris, au mois de septembre, c'est être en pleine province. Mais où est Paris à cette heure?

M. DE NOGENT

Paris est éparpille çà et \h dans les chaises de poste, dans les châteaux, dans les auberges.

MADAME DU ROCHER

Après tout, je crois que Paris est plutôt encore à Paris qu'ailleurs. Hier, le salon de madame de L*** était plus animé que jamais. Les hommes y parlaient beaucoup de leurs guêtres de chasse, mais je n'en croyais rien. Ces hommes sont ridicules. Ils vous diraient volontiers : Vous me voyez à Paris, mais je n'en suis pas moins dans la forêt de Compiègne ou dans les montagnes de TAuvergne. Bientôt, je l'espère, il sera de bon goût de passer la belle saison 5 Paris.

H. DE NOGENT

Comme vous dites et comme vous faites, madame. J'oubliais de vous dire que j'ai reçu ce matin une lettre de Spa. Le ciel lait toujours mauvais visage aux buveurs d'eau; madame la vicomtesse S*** a le cœur plus malade que jamais; Hector a toujours une bonne fortune en tête. Il a poursuivi jusqu'à Liège une Flamande à la mode qui s'est moquée de lui parce qu'en arrivant dans celte ville de pluie et de fumée, il s'est écrie : Voilà donc le pays des bouchons! Il a eu beau faire et i)eau dire depuis cette naïveté, la Flamande rit toujours : une femme qui rit est sauvée, dit Laroche loucaull, mais une femme qui pleure est si belle !

MADAME DU ROCHER , aveu un sourire moqueur.

Les femmes pleurent donc avec vous, M. de Nogenl?

M. DE NOGENT, avec une feinte modestie.

Au contraire, madame, c'est parce que je suis las de voir rire les femmes que je vante leurs larmes. Mais à propos de femmes qui rient, savez-vous ce qu'est devenue madame de C*** depuis sa mésaventure à Bruxelles?

MADAME DU ROCHER

Elle s'est ensevelie dans ses souvenirs et dans son château. En un mot, elle s'est retirée du monde. Mais je ne suis pas bien savante sur sa mésaventure.

M. DE NOGENT

Vous savez qu'elle élait partie pour les bains d'Ostende avec M. de C***. Chemin faisant, voilà les époux qui rencontrent à Bruxelles le jeune comte de Saint- E***, qui est en train de se marier par-là avec la fille unique d'un fabricant quasi-millionnaire. M. deC***, qui a le dessein d'acheter le petit domaine du vicomte, l'a prié de se promener en sa compagnie : on a parlé de l'étang d'Elterbeeck, c'est-à-dire d'une promenade sur l'eau. Madame de C*** a été de la partie. On a demandé la plus jolie nacelle, on s'est mis gaiement en route. Le vicomte a ramé pendant une demi-heure avec une grâce parfaite. Madame de C*** prenait plaisir à le voir; M. de C*** décriait les fortunes territoriales pour arriver à ses fins. La nacelle se heurta tout à coup à une petite île boisée des plus attrayantes, un vrai bocage de poëte élégiaque, où les bucoliques amants de Bruxelles vont écouter leur cœur dans le concert des rossignols aquatiques. M. de G*** descen-

UNE PROMENADE. di)

dit dans l'île sans trop savoir pourquoi, entraîné par le diable, à coup sur. A peine est-il sur la terre ferme que le vicomte, qui ne perd jamais la carie et qui gagne toujours au jeu, laisse échapper les rames en s'écriant : Ah ! mon Dieu, M. de C***, je vous croyais tombé à l'eau. Cependant, la source qui vient de l'Ile entraîne bientôt la nacelle loin du bord. Le vicomte fait semblant de vouloir reprendre les rames; mais malgré ses efforts apparents, les rames lui glissent des mains et suivent la nacelle à dislance. Comment faire? dit madame de C*** enchantée de ce contre-coup romanesque. — A la grâce de Dieu , madame I laissons aller la nacelle. Pour M. de C***, qu'il fasse le tour de l'ile. Dans un quart-d'heure nous aborderons là-bas, et nous reviendrons dans l'ile avec des rames. M. de C*** riait très-haut pour cacher son dépit. Il se promena plus d'une heure autour de l'Ile sans perdre de vue la nacelle. Or, pendant celte heure, le vicomte, pour me servir d'une métaphore du pauvre mari, ramait de toutes ses forces dans le cœur de madame de C***.Ses débuts furent des plus hardis; il parla avec feu de sa passion soudaine; et en vérité le feu ne tomba pas à l'eau. Madame de C*** feignit d'abord une vertu surhumaine, elle flnit par laisser sa main une seconde de trop dans la main du vicomte.

MADAME DU ROCHER

Voilà donc pourquoi le domaine a été vendu à si bon compte à M. de C***?

M. DE NOGENT

Oui, madame; et pourtant ce pauvre M. de C*** a plus perdu encore que le vicomte.

MADAME DU ROCHER

Mais si nous allions un peu plus vite; nos chevaux ont l'air de s'ennuyer.

(Après un sifflement de cravache, les chevaux reprennent le galop.)

M. DE NOGENTj d''unc voix coupée, au hout de la course.

L'automne est revenu, la feuille est grillée partout, on respire je ne sais quoi de doux, de triste, çà et là un souvenir du printemps et une espérance du joyeux hiver parisien. La rue de Varennes s'égaye déjà; ce matin il y avait au moins quatre portes ouvertes. Ah çà ! vous danserez au premier bal à l'hôlel de la marquise de R***.

MADAME DU ROCHER

Qui sait si on dansera cet hiver à Paris ailleurs qu'au bal masque; car si nous avons la guerre... Qu'en dites-vous?

M. DE NOGENT

Vous n'aurez pas la guerre, mesdames, c'est bon pour nous autres. Les Anglais et les Russes n'ont, j'imagine, pas à se plaindre des Françaises. Oui, mesdames, vous danserez cet hiver, vous danserez jusqu'à la fin du monde. Il n'y aurait plus un seul homme, que les Françaises danseraient encore.

MADAME DU ROCHER

A votre aise, monsieur. Cependant si la guerre vient, j'irai, sans plus tarder, m'exiler avec mes gens et mes bêtes au château de ma grand'-mère. M. du Rocher restera ici bien entendu avec ses atTaires. J'assisterai à tous les spectacles de la mauvaise saison. Est-ce que vous n'aimez pas à voir tomber la neige?

J'emporterai des romans, ma grand'-mèremcdira des contes...

M. DE NOGENT

Et puis VOUS vous abonnerez à un journal de modes.

MADAME DU ROCHER

Un journal de modes! c'est un journal politique pour les femmes. Mais point de journal : dans la solitude, c'est un regret qui vient tous les jours de Paris. J'aime mieux un almanach, celte vieille gazette qui a sur toutes les autres l'avantage de ne paraître, c'est-à-dire de ne mentir qu'une fois l'an.

M. DE NOGENT

Alors, que ferez- vous; je ne dirai pas de votre cœur qui aime l'oisiveté, mais de votre curiosité?

MADAME DU ROCHER

J'ai la curiosité dans le cœur, moi, ne vous en déplaise; (avec un peu de dédain) VOilà pOUrqUOi jC HC VOUS

demande jamais de nouvelles.

M. DE NOGENT, inclinant la tête avec mclancolio.

Je n'ai plus rien à dire.

MADAME DU ROCHER , se ravisant commo pour consoler M. de IVogent.

Dites-moi, vous écrirez votre sonnet sur mon album, n'esl-ce pas?

M. DE NOGENT

Jamais, madame. Mais comment se fait-il que vous ayez un album, vous qui avez le goût si parfait? Permettez-moi de vous avertir que les albums sont un peu tombés dans le domaine des bourgeoises du Marais. Votre àme où les beaux souvenirs s'inscrivent en lettres d'or, voilà l'album (baissant la voix) où je vou-

6â UNE PROMENADE.

drais écrire; car celui-là, nul ne l'a profané, nul ne le profanera de la main ou du regard. Un journaliste, qui a la main spirituelle, a écrit là-dessus des vers en prose qui ne sont pas sans rime ni raison. Madame la comtesse M*** le priait d'enrichir son album d'une fantaisie quelconque; l'ingénieux critique a pris la plume, et au revers d'une sentence naïve de M. H, il a écrit :

Ah ! croyez-moi, madame, il faut proscrire Ces feuillets blancs à tout le monde ouverts; Livre banal où la prose et les vers Luttent entre eux, hélas I pour ne rien dire. Un honnête homme écrit tout de travers Quand...

MADAME DU ROCHER, avec un peu de dépit.

A propos de M. H***, avez-vous lu la lettre à

George?

M. DE NOGENT

Qu'est-ce que George?

MADAME DU ROCHER

Le cousin de mon mari; vous savez ce petit collégien enthousiaste qui ne veut pas couper ses cheveux. Il a écrit, je ne sais où, un feuilleton sur l'avenir du christianisme, et tout de suite M. H*** lui a écrit une lettre précieuse où il lui dit ceci ou à peu près : «Vous venez, monsieur, d'ouvrir un sillon dans les âmes; honneur, honneur aux laboureurs d'âmes 1 Quand la moisson sera venue ils recueilleront les plus beaux épis. »

M. DE NOGENT

Voilà ce qui s'appelle Jouer avec les enfants.

MADAME DU ROCHER

Un mauvais jeu en vérité; depuis celte lettre, notre collégien, qui croit avoir un brevet de laboureur d'àmes, ne veut plus permettre aux professeurs de labourer son esprit.

M. DE NOGENT, Yoyanl passer la locomotive et ses acoetsoirei

sur le viaduc da la rive gauche.

Voyez donc, madame, le dragon aux ailes de feu ; mais il est trop tard.

MADAME DU ROCHER

Je ne vois rien. Vous voulez, j'imagine, parler du chemin de fer. A la bonne heure, voilà un effet de paysage! Vous savez le mot de ce paysan de ViroQay qui, se voyant dimanche sur le viaduc, se penchait avec enthousiasme afin de voir tout son saoul et pour son argent. Un brave bourgeois du Marais, un actionnaire intrépide lui cria : Monsieur, prenez garde I Que diable, monsieur, prenez garde 1 Le paysan se retourne avec impatience : Pas de danger! Est-ce qu'on a le temps de tomber?

M. DE NOGENT

Ces chemins de fer sont bien l'image de la vie. Nous voyageons ainsi par le monde, voyant les choses qui fuient ou les choses qui viennent; mais pas du tout celles qui passent. Nous n'avons pas le temps de tomber, comme dit le paysan. Oui, madame, la vie est un chemin de fer.

MADAME DU ROCHER

Quel pitoyable jeu de mots"^. vous ferez des vaudevillesun jour, M. deNogent. Mais, dites-moi, savez-vous que le soleil est couché. Où irons-nous ce soir? cela m'inquiète beaucoup.

M. DE NOGENT

Vous n'avez pas revu Rachel?

MADAME DU ROCHER

J'ai toujours le temps de la revoir. Et puis , vous avez beau dire, voire 31. Corneille n'est pas amusant.

M. DE NOGENT

L'opéra...

MADAME DU ROCHER

Après rAgésila3

Hélas 1

Mais après Slradella

Holà !

C'est la vue d'Auteuil sans doute qui me remet en la mémoire l'épigramme de Boileau...

M. DE NOGENT

Madame de P*** serait bien enchantée de vous avoir pendant une heure.

MADAME DU ROCHER

Oui, mais quel livre ennuyeux c'est là 1 sans parler de son entourage qui esta l'avenant. J'aimerais presque mieux lire le dernier roman de M. de Balzac.

M. DE NOGENT

Nous irons aux Champs-Elysées voir madame T***.

MADAME DU ROCHER

Oh 1 pour Dieu, non ; celle-là s'entend trop bien avec M. du Rocher sur le cours de la bourse. Nous serions là comme àTortoni, moins les glaces. Et puis madame T*** gâte trop son chien et ses enfanls; il faut subir tout cela sans se plaindre. Après tout, si vous voulez, nous irons voir Corneille et M"" Rachel.

M. DE NOGENT

Tout est dit , madame, (a part.) Nous voilà encore une fois au bout de notre promenade; mais cela ne me mène à rien ; je ne ferai pas mon chemin avec les femmes; je me promènerai toujours, je n'arriverai jamais. Mais en amour ne vaut-il pas mieux se promener que d'arriver?

( Les chevaux ont repris leur course vers l^Àrc de triomphe.)

ie^ 'bmï mnm» îre UotmanîrU.

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