‹ Une tuerie au XVIe siècleChapitre 3 sur 15 · UN · texte numérisé non relu

UN

dre voire salut; il rési( Les secours que nous ; parvenir jusqu'à nous hardi par ses succès s avoir fait un pacte av mille hommes sont a vivres, munitions, ils ( n'avons pour résister à nison, peu de vivres, d nous faudra cimenter pêcher de crouler. Q\ l'issue d'une lutte aussi de la ville se nomme d'héroïques citoyens, pagne que des cadavre Un silence serit,pei le croassement d'une ^

AU SEIZIÈME SIÈCLK.

plus souvent le dos que le visage. Si par pouvait se trouver un lâche parmi vous, garde le courage et ledévoùmentdes femm unis, vous serez forts; >isez bien et Ion: avant de lâcher la détente de vos arquebu: pez de la pointe et toujours au visage. Ne frayez pas d'une brèche; nous leur ferons ; nouveaux remparts qu'ils nous feront d et, par le diable 1 si l'on nous dessèche n nous les remplirons de leur sang! Jurez d moi, sur votre salut, sur la tète de vos fe de vos enfans, de vous opposer tant qu'il tera un souffle de vie, à toute Iransact l'Espagne. Qu'il n^y ait entre eux et nous messa.^crs que les boulets, d'autres paroles cl pas de quartier aux bourreaux de voir Un houra général suivit les paroles de '.

58 UNE TUEKIE

tirent par la porte de Bois-le-Duc, où se trouvait un fort occupé par le régiment de Lopez de Figueroa. 11 était midi, soldats et pionniers- étaient couchés sur le revers intérieur de la tranchée, où ils se reposaient de leurs fatigues. Les postes avancés des Espagnols sont culbutés par Tapin, qui brûle la cervelle, à bout portant, au cornette Leganez, commandant du poste. Surpris et épouvantés par cette brusque attaque, les piquiers espagnols se retirent sous le feu du fort, mais pas assez tôt pour que la cavalerie de Tapin ne coupe la retraite à une trentaine de mousquetaires qui sont taillés en piècps. Pendant ce temps, Jacques Heeren comblait avec ses fantassins cent cinquante pieds de tranchée laborieusement élevée sous le feu de l'ennemi. Cinquante soldats de Figueroa, qui se trouvaient dans les lignes, sont écharpés sans pitié, et ce n'est qu'après avoir porté le désordre et avoir fait subir une perte sensible à l'ennemi, que les Maestrichtois se retirèrent, emportant avec eux une bannière espagnole qui flottait à l'angle du fort ennemi. Ce succès obtenu en plein jour, à la vue de l'armée espagnole entière, remplit la ville de joie; les vainqueurs furent reçus avec des acclamations qui tenaient du délire. Femmes, enfans, tous étaient remplis d'un ardent héroïsme, qui les Hiisail aspirer

après le danger. Le drapeau espagnol enlevé fut attaché sur le Vrylhof,au pilori, et le soir de joyeuses rondes d'enfans, de femmes et de soldais, célébraient leur victoire, comme si l'ennemi n'eût pas toujours été à leurs portes.

— Il ne faut jamais dormir sur un succès, mes enfans, dit Tapin en retournant au Landscrone, où il avait sa demeure, que ceux donc qui veulent prendre leur part d'une nouvelle victoire, s'assemblent ici ce soir, je leur dirai alors pourquoi.

Vingt-cinq compagnons du corps des marchands et des drapiers s'avancèrent aussitôt.

— Nous retenons la première place, général I ça nous ennuie fort de vous voir préférer les Anglais et les Français, comme si nous ne savions pas comme eux trouver le défaut de la cuirasse d'un signor, ou lui casser les reins d'un coup d'arquebuse!

— Vous ôtes de braves gens, pardieu ! dit Sébastien, et je vous promets ce soir votre part de la fêle.

Le reste de cette journée se passa en canonnades et en fusillades meurtrières. Les Espagnols, furieux de l'échec qu'ils avaient reçu, poussèrent la tranchée jusqu'au fossé de la ville, où ils s'établirent, malgré le feu continuel des remparls qui leur eau-

sait de grandes pertes. La nuit qui arriva fit cesser le feu des deux côtés, mais une autre tuerie allait commencer.

La fureur d'Alexandre Farnèse en apprenant la nouvelle de l'échec reçu par ses troupes ne peut se décrire; il partit de Petersheim où il avait son quartier général et arriva au camp, où il fit mander les officiers commandant le fort et Lopez de Figueroa, colonel du régiment qui avait été si maltraité pendant la sortie de Tapin.

— Messieurs 1 dit Farnèse, je viens d'apprendre qu'une poignée de marchands et de paysans a fait à nos armes un affront sanglant; le régiment de Figueroa n'aura désormais d'autres drapeaux que ceux qu'il enlèvera à l'ennemi. J'attendais mieux du vieux terce de Lombardiel Je vous avais fait l'honneur de vous accorder le premier assaut, mais puisqu'une poignée de rebelles a suffi pour vous faire perdre en un jour votre réputation et votre gloire, le corps de Fronsberg et le régiment de Tolède vous montreront le chemin de la brèche et vous ouvriront un passage jusqu'à ces ennemis, devant lesquels vous avez fuil

Un morne silence régnait dans les rangs de ces vieux soldats, bronzés au feu des batailles et qui s'étaient acquis une si belle gloire dans les guerres

AU SErZiÈ>:K SlÈfLC. 41

d'Italie. De grosses larmes roulaient sur la màlc figure de Lopcz, qui pleurait peut-être pour la première fois de sa vie.

— Enseignes! cria Alexandre d'une voix éclatante, rendez-moi vos drapeaux, puisqu'ils ne sont plus en sûreté parmi vous, et que vos épées ne leur sont plus un rempart fidèle.

A ces paroles, la douleur qui bouleversait tous CCS cœurs, éclata comme un torrent dont on vient de rompre la digue; offîciers, soldats, le visage sillonne de larmes, se jetèrent autour d'Alexandre qui les contemplait du haut de son cheval avec un front sévère.

— Nos drapeaux! ne nous ôtez pas nos drapeaux! fut le cri général, c'est notre honneur, notre vie, nous les avons trop souvent couverts de notre sang, pour qu'un moment d'oubli et d'imprudence soit puni aussi cruellement.

Lopez s'avança à son tour et prenant un pistolet dans les fontes de sa selle, le présenta à Alexandre.

— Si votre altesse veut nous ôter l'honneur, qu'elle commence par nous ôter la vie.

Pour toute réponse, Alexandre tendit la main à Lopcz qui la saisit et la baisa, puis se retournant vers les soldats, il leur cria :

'îâ U.NE TUERIE

— Muchachos! jurez-moi, sur la tête de votre général que Vous ne laisserez à personne l'honneur de paraître les premiers sur la brèche, et que votre bannière y flottera avant toutes les autres.

— Nous le jurons! dirent les soldats d'une voix unanime.

— C'est bien, mes enfans! fit Alexandre d'un air radouci; mais une autre fois songez à mieux conserver la réputation sans tache du vieux régiment de Lombardic!

Cette scène, qui avait monté au plus haut point les esprits dans les troupes d'Alexandre, et qui avait eu pour témoins les chefs Maestrichlois, fit réfléchir Tapin, dont l'audace s'était accrue par le succès de la journée. Cependant il crut imprudent d'attaquer une seconde fois des troupes dont la prudence et la vigilance seraient difficiles à tromper; il s'arrêta donc à un autre projet.

La tranchée, et le fort qui commandait la porte de Tongfes, étaient gardés par une partie du régiment de Fronsberg et deux compagnies d'Allemands de Fuggher, qui, jaloux du régiment de Lombardie, avaient appris avec une secrète joie l'échec qu'il avait reçu dans la matinée. Le service de ce côté de la place se faisait mollement. Manzan, <.flui commandait à la porte de Tongrcs, proposa

AU SEIZlfeMK SIÈCLE. 43

donc à Tapin de donner une camisade à l'ennemi de ce côté. Ce projet était tout-h-fait celui de Tapin, qui disposa tout pour l'attaque.

Cent hommes d'élite, choisis parmi cinq cents volontaires, et commandés par Manzan, Tapin et Blommaert, sortirent à minuit par la porte de Tongres. La nuit était noire et convenable à une expédition de ce genre. Parvenu à quelques pas de la première sentinelle, les assiégés, qui s'élaient couverts de chemises blanches par-dessus leurs armes, se couchèrent devant le revêtement de la tranchée que l'on distinguait à peine, quoique l'on entendit fort bien les voix des soldats de garde.

Manzan s'approcha tranquillement de la sentinelle, et l'interrogeant en espagnol, lui demanda s'il faisait bonne garde.

— Aussi bonne qu'on peut la faire par une nuit à faire allumer sa lanterne à Lucifer lui-même, dit le soldat.

— Ne va pas te laisser surprendre comme le régiment de Lopez, dit Manzan; il parait qu'ils ont été étrillés d'importance!

— Vraiment! ça rabattra un peu les airs de capilan de messieurs de Lombardie, ils ont l'orgueil plus long que la rapière.

44 UNE TLERIE

— Silence! dit Manzan, n'as-tu rien entendu venir de ce côlé?

— Où, seigneur officier?

— Là, à gauche, ne vois-tu pas comme des formes qui se glissent. Approche ici, que je te montre.

Le soldat s'avança sans défiance, et se baissa pour mieux voir, lorsque Manzan le saisissant à la gorge, le poignarda sans qu'il put jeter un cri.

Délivrés de ce témoin importun, les assiégés gravirent en silence la crête de la tranchée, sur laquelle Manzan se courba un instant pour mieux observer. Deux cents soldats y dormaient sur le sable, enveloppés de leurs manteaux. Les feux des bivouacs presqu'éteinls projetaient de temps en temps une vive lumière. Tout-à-coup, un sifflement aigu se fait entendre, et cent fantômes blancs s'élancent du haut de la tranchée sur les dormeurs, qui sont massacrés sans pilié; l'alarme est donnée au camp, une compagnie de mousquetaires d'Annibal d'Allemps sort du fort, et rencontre les Wallons du comte de Rœulx, qu'ils prennent pour l'ennemi et sur lesquels ils font une décharge à bout portant.

— Trahison 1 s'écrie Manzan, les Espagnols massacrent les Wallons! Ces paroles augmenlent le désordre, qui ne fait plus que s'accroitre de mo-

ment en moment ; les assiégés, qui se reconnaissaient dans l'obscurité, portaient aux ennemis des coups mortels et certains. Les Espagnols, les Allemands de Fronsbcrg et les Wallons se massacraient avec une indicible furie, lorsque tout-à-coup une voix sort de la mêlée :

— Main basse sur les blancs! ce sont les ennemis.

Ces mois changèrent le combat, et Tapin s'en aperçut assez tôt pour faire sa retraite sans perdre un homme, après avoir détruit la tranchée en maints endroits et tué à l'ennemi plus de deux cents hommes.

Les vainqueurs rentrèrent dans la ville, qui les reçut avec des transports de joie inexprimables; les femmes enlevèrent Tapin et le portèrent en triomphe à rhùlcl-dc-villc. Le reste de la nuit se passa pour les assiégés dans la plus grande joie. I^ désordre dans le camp espagnol dut être bien grand, car on y vit errer toute la nuit des feux, et l'on entendit jusqu'au jour les trompettes et les qui-vive des sentinelles.

oulc crainte de rcnnemi a\ail cessé. Deux succès aussi imporlans obtenus en un jour, avaient exalté le moral et l'audace des assiégés d'une manière inexprimable. Soldats, bourgeois, paysans.

iS UNE TUERIE

femmes, travaillaient aux relranchemens avec un courage et une gaîté qui témoignaient de leur confiance. On entendait du camp espagnol les chansons des travailleurs, qu'interrompaient de temps en temps quelques coups d'arquebuse adressés aux pionniers, quand ceux-ci avaient l'imprudence de se montrer à découvert.

Le duc de Parme avait trop profondément ressenti l'afTront fait aux armes espagnoles, pour qu'il ne pressât pas les travaux du siège par tous les moyens qui se trouvaient en son pouvoir. Déjà deux fois le conseil de guerre s'était assemblé, et François de Montesdocha, ancien gouverneur de Maeslrichl, qui connaissait parfaitement le côté faible de la place, avait fait prévaloir son avis, partagé du reste par Farnèse et Serbellon, qui consistait à pratiquer la brèche dans le bastion le plus rapproché de la Meuse, vers la porte de Boisle-Duc; toutefois Farnèse n'osa rien décider avant l'arrivée du grand-maître de l'arlilleric, le comte de lîerlaimont, qui se trouvait à Namur où il pressait l'envoi de l'artillerie de brèche et des fascines nécessaires aux travaux d'un siège qu'on pressentait devoir être long et difficile.

L'opinion du comte de Berlaimont fut différente de celle do Montesdocha; il i)rouva qu'une attaque

de ce côlc pourrait coûter beaucoup de monde, tandis que du côté de la porte de Tongres, les chemins étant profonds, couvriraient le soldat pour le commencement do la tranchée; qu'il y avait à la porte de Tongres une vieille tour et un bastion saillant, facile à abattre et dont les débris seraient plus que sufTisans pour combler le fossé.

— Comme ancien gouverneur de la place, messieurs, dit Monlesdocha, je dois vous avertir qu'une attaque de côté vous coûtera cher.

— Et depuis quand avez-vous vu prendre une ville sans y monter par un marche- pied de cadavres! dit Berlaimont.

— Comte, ceci vous regarde ! dit Farnèse, prouvez-nous par le succès que vous avez raison; mais soyons a\ares du sang de nos soldats, il y a des victoires plus douloureuses que des défaites.

— Que votre allesse se rassure, l'événement prouvera, j'espère, que ce n'est pas sans de longues réflexions que je tiens à faire prévaloir mon avis; du reste, ceux qui trouveront le chemin trop dilTicile, n'auront qu'à me suivre, je leur montrerai la route.

— Vous n'aurez pas le souci de me l'indiquer h moi, comte! dit Montesdocha avec hauteur.

— La paix, messieurs! la paix! fit Alexandn'

îîO UNE TUERIE

avec un sourire, il y aura de la gloire pour tous; nous accédons au projet du comte de Berlaimont, on commencera les batteries demain.

En efîet, les travaux poussés avec vigueur sous les yeux du général espagnol étonnèrent les assiégés qui s'étaient attendus à voir commencer l'attaque à la porte de Bois-le-Duc. En quelques jours les batteries furent achevées, et le canon débarqué des bateaux y fut placé aux acclamations des troupes, impatientes du combat et des émotions sanglantes de l'assaut.

Le 2o mars on commença donc à battre la ville avec quarante-six pièces de canon, dont la plus grande partie étaient pointés contre la tour et l'angle saillant de la porte de Tongres. Les boulets se succédaient sans relâche, et bientôt une partie de la muraille combla le fossé, mais pas assez pour permettre l'assaut. Pendant ce temps, Tapin, calme et souriant, faisait achever à l'intérieur un retranchement et un fossé nouveaux que les Espagnols découvrirent après avoir inutilement battu h muraille de 6,000 coups de canon.

Cependant Tapin disposait tout pour résister à Tassaut ; les compagnies de bourgeois armés, jointes à la garnison et à cinq cents robustes paysans armés (le fléaux ferrés, attendaient le siL^nal der-

rièrelcsreniparts.Les femmes travaillaient aux brèches avec un courage et une activité qui ne pouvaient faillir de faire des héros de tous les défenseurs de la cité. Martyns lui-même et ses acolytes prêtaient une main officieuse aux travailleurs pour mieux cacher leurs souterraines menées. La journée du 2o se passa ainsi dans rattcnle d'un assaut; tout ce qui pouvait porter une arme attendait le signal de paraître aux remparts. Mais la vigilance de Tapin découragea les assiégeans, qui apercevant à travers la brèche un nouveau rempart, plus formidable que le premier, s'élevèrent en pliiintes contre le grand-maitre de l'artillerie, qui avait rendu tant de travaux et d'eflbrts inutiles.

Voyant que l'ennemi découragé se disposait h abandoimor la porte de Tongrcs pour attaquer celle de Bois-le-Duc, Tapin et Melchior de Hcerle firent une soudaine et impétueuse sortie sur l'ennemi, qui, celte fois, n'étant plus pris au dépourvu, résista mieux, encouragé par la présence d'Alexandre de Parme. Toutefois rien ne put empêcher les assiégés de combler et de détruire une partie de la tranchée, ainsi qu'une raine préparée par Serbcllon.

Pendant cette sortie d;ins laquelle les deux partis perdirent à peu près le même nombre d'hommes,

V^E TUEIUK Al< !>BIZIh»E SIECLE. 5

i5â UNE TUERIE

le capitaine Blommacrts, s'élant trop engage, fut fait prisonnier; Manzan cependant fut frappé delà facilité avec laquelle il rendit son épée et du soudain changement qui s'opéra dans les manières des Espagnols, aussitôt qu'il leur eut adressé quelques paroles qu'il ne put entendre, éloigné comme il l'était; cette circonstance le frappa vivement, il se résolut cependant de n'en rien dire avant de pouvoir trouver une base solide à ses soupçons.

En effet, Blommaerts ne s'était avancé au milieu des ennemis que pour pouvoir, sans éveiller de soupçons, discuter les conditions de sa trahison. Attaqué par deux cavaliers espagnols, il jeta son épée et demanda qu'on le conduisit au duc de Parme.

— Au duc de Parme ! et pourquoi faire? te crois-tu trop grand seigneur pour ne pouvoir traiter de la rançon qu'avec lui?

— A mort rhcrctique! dit l'autre soldat en armant un pistolet qu'il dirigea vers l'Allemand.

— Je veux parler au duc de Parme, mortdiablel dit Blommaerts; le premier qui porte la main sur moi, s'y brûlera les doigts; j'ai des choses de la plus haute importance à communiquer à son altesse 1

— C'est un déserteur qui vient vendre ses frères,

tit le soldat en toisanl le capitaine d'un regard de mépris.

— Gavachol dit l'autre, j'ai bien envie de terminer son ambassade en lui mettant une balle dans la tête.

— Allons! en marche, huguenot, fit le premier soldat; malheur à toi, si tu nous en imposes, tu n'auras rien perdu pour attendre 1

Alexandre se trouvait dans une des batteries couvertes, quand on lui amena le prisonnier; il a^ait auprès de lui Camille C:ipizncchi, Lopcz de Figueroa, Serhellon et quelques autres chefs, avec lesquels il discutait l'importante question de l'assaut à donner.

A la vue du prisonnier, un silence se fit, et Alexandre se tournant vers les soldats qui l'accompagnaient, leur demanda d'un air étonné :

— Ouel est cet homme, Pedro?

— Un prisonnier, altesse, qui demande à vous parler : il nous a dit avoir des choses de la plus haute importance à vous apprendre; Manocl voulait le tuer, je m'y suis opposé.

— Que voulez-vous de moi, et qui êlos vous? dit Farnèse à Blommaerls qui supportait h grand'peinc les regards inquisiteurs des témoins de cette scène,

— Je m'appelle le capitaine Biommaerts, vous

connaissez mon nom, et mon nom dira à votre altesse l'objet de ma mission.

— Ah! oui, je me souviens! fit Alexandre d'un ton méprisant, vous êtes l'homme de maitre Martyns. Eh bien ! où en êtes-vous de votre projet, comptez-vous toujours nous livrer la ville?

— Nous avons réfléchi, prince! Vingt mille écus d'or sont peu de chose pour tant de monde, et puis Maeslricht vaut mieux que cette somme; les conjurés murmurent, et comme noire secret ne nous appartient plus, il y a lieu de craindre que l'appât d'une meilleure récompense ne le fasse manquer,

— Pardieu! voilà un effronté coquin! dit Serbellon, il traite d'une trahison comme il marchanderait un pourpoint.

— Et vous voulez combien? dit Farnèse.

— Quelques mille ducats de plus ne ruineront pas votre altesse, et quoiqu'elle ne soit pas habituée à entrer dans les places par de tels moyens, il est à désirer que nous nous entendions; la place est forte, bien pourvue de gens de cœur, de munitions de toute espèce : votre altesse y entrera sans doute, mais mieux vaut, pour y arriver, un pont d'or qu'un pont de cadavres.

— - Çà, maraud, en quel lieu as-tu fait tes éludes

AU SEIZIÈME SIÈCLE. 5l(

et pris les degrés en la science de la trahison et de l'impudence? dit Figueroa.

— Faites brancher ce misérable au premier arbre venu, ajouta Serbellon, nos canons nous ouvriront les portes de Maastricht plus honorablement que ce reilre sans pudeur 1

Alexandre sourit, et se tournant vers Serbellon, lui dit à mi-voix : Laissez-moi traiter celte aflaire, mon père; nous avons, grâce à Dieu, assez prouvé que nous savons prendre des villes autrement que par de tels moyens. Il s'agit ici de ménager le sang de l'armée, et ma position de général m'impose d'autres devoirs qu'à vous, dont la loyauté s'indigne d'une aussi cynique bassesse.

Pendant ce court colloque, l'Allemand fourbissait la plaque de son ceinturon avec son gant de buffle, de l'air le plus tranquille du monde.

— Vous aurez vos trente mille ducats, messire, dit Farnèse en se tournant vers le capitaine.

— Alors Maestricht est à vous, altesse.

— Et quand?

— Au premier assaut; faites-le-nous connaître en allumant un feu la veille dans le fort qui regarde la porte de Tongres : donnez l'assaut au lever du soleil, vous trouverez les portes ouvertes et les sentinelles endormies.

— Mais si tu retournes vers les tiens, que leur diras-tu? Qui ouvrira les portes, endormira les sentinelles?

— Que votre altesse se rassure! tout sera fait comme je le dis; quant à moi, ^faites-moi poursuivre demain par quelques mousquetaires jusque sur le glacis, qu'on me tire même quelques coups de feu, innocens bien entendu 1 je serai censé m'ctre échappé et rapporter aux assiégés des renseignemens précieux sur vos forces, vos desseins et l'état de votre armée.

— Par ma foil dit Farncse stupéfait de cette immense impudence, qui me répond que tu ne négocies pas deux trahisons à la fois?

— Votre altesse me juge bien mal ! Grâce à elle, il n'y a que des horions à gagner avec les États. On me doit deux montres, j'ai perdu au service des États deux chevaux et usé trois pourpoints, sans compter quelques coups de feu que j'ai reçus; or je veux me rattraper de mes perles.

— Qu'il en soit donc comme tu le veux, fit Alexandre en le congédiant du geste, et sois prêt au signal! car, pardicu, je te fais pendre comme un chien, si tu n'exécutes fidèlement tes promesses.

L'Allemand baissa la tête et sortit en saluant

humblement les chefs qui le contemplaient avec mépris.

Le lendemain, au point du jour, les sentinelles signalèrent un homme qui fuyait vers la ville, poursuivi, d'assez loin, par quelques soldats espagnols qui lui tirèrent plusieurs coups de mousquet sans l'atteindre. Arrivé près des murs, on reconnut le capitaine Blommaerts qui faisait signe qu'on abattit le pont. On se hâta de le recevoir, tandis que les sentinelles faisaient feu sur les poursuivans pour les arrêter. Ce fut Lcsly, capitaine des Écossais, qui reçut le transfuge.

— D'où diable venez-vous ainsi, capitaine? dit Lesly; chacun vous croyait mort, pendu ou fusillé.

— Mortdiablel je l'ai échappé belle; pour m'évader j'ai étranglé un Wallon, sauté par-dessus le fort, et grâce à mes jambes et à mon patron, me voilai mais j'ai hâte de revoir le commandant Tapin, atin de lui faire part des observations que j'ai faites pendant ma courte captivité.

— Quand on est destiné à être pendu, on ne se noie jamais, murmura Lesly, c'est un proverbe écossais qui dit cela.

— Vous avez la langue mieux fourbie que l'épée, capitaine, et quelque jour vous me rendrez raison de cette insolence.

88 LNJÎ TUERIE

— Ma foi! quand vous voudrez, mcssire, dit Lcsly .en portant la main à son épée. Mais voici le commandant Tapin lui-même, ce ne sera donc que partie remise.

Blommaerls fit à Tapin le roman qu'il avait préparé, il raconta que l'assfiut se donnerait sans faute à la porte de Tongres, que l'armée espagnole était démoralisée, que les Allemands de Fuggher murmuraient hautement de ne pas recevoir trois mois de solde qui leur étaient dus, que la camisade nocturne donnée par Tapin avait jeté entre les Wallons et les Espagnols une sourde défiance, que la discorde s'était mise entre les chefs. Tapin l'écouta jusqu'au bout, puis lui mettant la main sur l'épaule, lui dit avec gaîté :

— Continuez ainsi, capitaine, et vous ne pouvez faillir de trouver un de ces jours la récompense de vos bons et loyaux services! et maintenant allez reprendre le commandement de votre compagnie, qui sera aise de vous voir.

L'Allemand s'inclina et partit. Resté seul avec Lesly, Tapin l'interrogea sur les circonstances du retour de Blommaerts qui lui paraissait quelque peu louche. L'Écossais lui raconta franchement ce qu'il avait vu.

— Capitaine Lesly, ayez l'œil sur cet homme,

AU SEIZIÈME SSÈCLE. ^

dit Tapin, cl au moindre signe, au plus léger mouvement qui vous paraîtra suspect, brùlez-lui la cervelle! Un mot encore, il court des bruits fâcheux sur la fidélilé de quelques-uns de vos collègues, qu'en pensez-vous?

— Mille tonnerres 1 je pense, commandant, que je voudrais tenir au bout de mon épée un de ces lâches calomniateurs, pour lui clouer son infâme calomnie au fond du ventre!

—Bien ! mon brave Lesly, dit Tapin en secouant la main de l'Écossais, oublions cela et ne songeons qu'à nous bien tenir aujourd'hui, il fera chaud si je ne me trompe, l'attaque de la porte de Tongrcs ne sera qu'une fausse alerte, tous les efibrls de l'ennemi se concentreront à la porte de Bois-le- Duc! Tenez, voici la conversation qui commence!

En effet, Tapin avait deviné en partie le projet du prince de Parme, qui s'était réservé la conduite de l'attaque de la porte de Tongrcs et avait remis celle de la porte de Bois-le-Duc au comte de Mansfelt. La canonnade venait de s'allumer sur foute la ligne. Du côté de Wyck, Mondragon poussait vigoureusement les choses, et des attaques partielles s'établissaient partout pour mieux diviser les forces des assiégés. A la porte de Bois-le-Duc le camp espagnol offrait tout le mouvement qui précède un

combat sérieux. Les compagnies se formaient k l'abri de la tranchée, on achevait. de placer le canon sur les plates-formes des batteries à peine terminées, le clairon sonnait parloul, et l'on voyait les drapeaux s'agiter parmi les lances comme d'immenses pavots sanglans au milieu des épis. Un magnifique soleil de printemps répandait ses fraîches splendeurs sur un tableau sévère et pompeux tout à la fois. Autour de la ville, on voyait s'étendre la tranchée qui serpentait comme un long reptile, dressant contre la cité ses raille têtes de bronze lançant des flammes et des boulets. Par-ci par-là, flottait le panache pourpre de quelque chef, parcourant à cheval les travaux et animant les pionniers et les artilleurs. Le coup d'œil du côté des assiégés n'était pas moins animé. La bourgeoisie, les corps de métier, la garnison, les paysans armés de leurs fléaux ferrés, se tenaient en haie compacte depuis la porte de ïongres jusqu'à celle de Boisle-Duc, prêts à se porter où l'attaque serait le plus furieuse. Melchior de Heerle et Tapin se promenaient ensemble, se comFnuniquant leurs observations; arrivés à la porte de Tongres où commandait Manzan, les deux chefs s'arrêtèrent.

— Capitaine, dit Tapin, la journée sera rude, mais ne nous en efl'rayons pas, vous voyez qu'il

nous suffît de quelques femmes pour réparer tout le mal que l'ennemi a pu nous faire en un jourl

L'Espagnol sourit sans rien répondre, ses^yeux étaient fixés sur le camp ennemi avec une anxiété fiévreuse. ïout-à-coup un cri étouffe sortit de sa poitrine, il s'élança vers un arquebusier qui attendait le signal du combat avec un flegme admirable, le repoussa de la main, et saisissant la formidable arquebuse posée sur un pivot comme les fusils de rempart, montra du geste, à Tapin, quatre cavaliers espagnols debout sur la crôte de la tranchée.

— Pardieu! dit Tapin, je reconnais bien là Alexandre, s'exposant comme le moindre soldat. Berlaimont et Capizucchi sont auprès de lui et semblent l'engager à se retirer de cet endroit dangereux. Voyons, seigneur Manzan! tirons-en pied ou aile. Visez haut, le coup baissera.

La recommandation était inutile ;31anzan, courbé sur son arme, semblait être coulé en bronze tant son immobilité était complète. Son œil seul rayonnait d'une joie haineuse. Tout-à-coup, il abaissa vivement la mèche de l'arquebuse et le coup partit.

Le groupe ennemi s'agita un moment. — Bien visél Mortdieu! fit Tapin en lui frappant sur l'épaule, la balle lui a emporté....

62 UNE TUERIK

— Quoi ? demanda Manzan avec anxiété.

— Le panache de son casque ! deux pouces plus bas, Maestricht était délivré du duc de Parme. Ah ! voici qu'on nous renvoie la réponse à votre message, capitaine !

En effet un boulet vint frapper h un pied au-dessous des créneaux où se tenaient les chefs assiégés. — Il leur a fallu deux jours de canonnade pour nous ébrècher l'angle d'un bastion. Nous en avons pour deux mois avant d'avoir une brèche respectable. Cela promet d'être un vrai siège espagnol, long, cérémonieux, ennuyeux I des trous à boucher, des fossés à creuser, des mines à évenler, un vrai métier de 'maçon, nous pouvons pendre l'épée au croc pour quelque temps encore, pour le moment il ne s'agit que de reprendre les mailles rompues de notre filet....

— Commandant, dit un mineur qui depuis quelques inslans venait d'arriver sur le rempart, le capitaine Chuentes demande à vous voir, on entend les coups de pioche des mineurs ennemis, nous n'en sommes plus séparés que par quelques pieds de rocher.

— A bientôt, messieurs, dit Tapin, soyez vigilans, je vais voir de quoi il s'agit. Et il suivit le pionnier.

Pour mieux tromper les assiégés sur ses desseins, Alexandre Farnèsc avait en même temps qu'il faisait tout disposer pour l'attaque de la porte de Bois-le-Duc, fait pousser vigoureusement la tranchée à la porte de Tongres où un commencement de brèche avait déjà été pratiqué, mais les mines des assiégés étaient venues à plusieurs reprises ruiner leurs ouvrages et leur tuer un grand nombre d'hommes. Les Espagnols tirent donc aussi une mine qu'ils poussèrent dans la direction du bastion de la porte de Tongres, mais leur dessein ayant été connu, Tapin fit conlreminer dans le même sens; l'ouvrage était presque terminé lorsqu'il arriva dans la sombre galerie où quelques intrépides pionniers travaillaient à la faible lueur de deux lampes.

Le chef se courba, posa son oreille contre le sol qui résonnait sourdement sous les coups de pioche des Espagnols.

— Combattre ici serait folie et danger sans profit, dit Taiiin après avoir passé la main sur son front. Nous allons rôtir les renards dans leur terrier.

Trois immenses chaudières furent donc apportées par son ordre à l'entrée de la mine et remplies de matières brûlantes, de poix, d'huile, etc., la

64 UNK TUERIE

mine fut bouchée par un immense et fort panneau de bois contre lequel on adapta des tuyaux correspondans aux chaudières sous lesquelles on alluma un feu ardent. Deux heures après, les pionniers ennemis étaient parvenus au panneau qu'ils rompirent comme le dernier obstacle qui les séparait de la victoire.

Tout-à-coup un fleuve de feu inonde la mine, les Espagnols surpris par ce torrent poussent des cris de rage et de douleur, auxquels les ennemis répondent par des cris de joie et de triomphe. A travers l'obscurité, les coups d'arquebuse viennent achever la défaite des assiégeans qui se retirent, laissant dans la mine une vingtaine de morts, sans compter une centaine de blessés qui restèrent pendant long-temps incapables de reprendre les armes.

Aussitôt que cette nouvelle parvint à Alexandre déjà exaspéré par les succès partiels des assiégés, il commanda à Gaspar Ortiz et à Alphonse Pcrea, d'envoyer dans la mine quelques soldats de leurs compagnies, qu'il pourvut d'épais boucliers à créneaux à l'abri desquels ils pouvaient impunément tirer sur l'ennemi. Les assiégés, qui avaient rempli la mine de fumée qu'ils chassaient devant eux au moyen des soufflets des orgues des églises, furent

obligés de céder cette fois le terrain aux Espagnols, qui, couverts par leurs boucliers, faisaient sur eux un feu continuel et sur. Cependant avant de quitter la place, ils rendirent tous les travaux de l'ennemi inutiles, en bouchant les galeries dans quelques endroits et en les éventant en d'autres.

Tandis que tout ceci se passait, Jean-Baptiste Plato, savant ingénieur italien, avait commencé en un autre endroit une mine, dont les premiers travaux s'étaient faits dans le plus grand secret et toujours à la faveur de la nuit. La galerie de cette mine passait sous le fossé de la place et remontait ensuite en droite ligne jusque sous le bastion. Cet ouvrage avait clé exécuté avec le plus grand talent au moyen de la boussole et du niveau. Arrivé sous le bastion, on y creusa la chambre qu'on étanronna parfaitement, puis après y avoir placé quelques barils de poudre bien cerclés et fait la traînée, les mineurs se retirèrent jusqu'à l'entrée de la galerie où se trouvait la mèche à laquelle il ne man€[uait plus qu'une étincelle.

Toutes ces choses étant disposées, on en avertit Alexandre qui fit assembler quelques compagnies d'Espagnols vers la porte de Tongres et ordonna qu'on mît le feu à la tramée. (3 avril.)

Une secousse pareille à celle d'un tremblement

66 UNE TCERIE

de terre se fit ressentir sur toute la surface du rempart, puis une sourde détonnalion suivit, et l'on vit l'angle saillant du bastion, brisé par une puissance incroyable, combler le fossé de ses ruines. Une centaine d'Espagnols commandés par le capitaine Trancose s'élancèrent sur les ruines au milieu de la fumée pour s'emparer du rempart.

— Saint-Jacques! ville gagnée! à l'assaut, enfans! cria Trancose en sautant sur les décombres fumans, l'épée au poing, croyant déjà tenir la victoire.

— Tirez à bout portant! cria une voix de l'intérieur, ne vous pressez pas, morldieu, il n'y a que quelques briques endommagées!

Une décharge d'artillerie suivit ces paroles, et les Espagnols s'arrêtèrent tout étonnés devant un nouveau fossé pourvu d'un rempart armé de poutres ferrées. Trancose considéra un moment ce nouvel obstacle de l'air d'un chien qui tourne autour d'un sanglier acculé, puis remarquant un endroiUoù le rempart intérieur paraissait plus faible, il s'y jeta suivi de quelques soldats; un combat acharné s'établit; les assiégés, à couvert de leurs retranchemens, fusillaient à brûle-pourpoint les Espagnols, qui s'acharnaient avec un courage inutile sur le formidable rempart dont ils s'efîorr^iient d'arracher les pieux ferrés au milieu d'un feu

meuririer. Enfin, après des efforts surhumains, et arrêtés par les ordres du duc de Parme qui leur ordonnait de conserver leur conquête et de ne pas se faire tuer inutilement, ils se retirèrent à l'abri des décombres dans le fossé qu'ils voulaient conserver, lorsque tout-à-coup Chuentes et Manzan débouchèrent par une fausse porte donnant sur le glacis et recommencèrent le comljat a\ec un avantage si marqué qu'ils chassèrent les ennemis du fossé.

L'un des chefs espagnols, Pierre iMendoza, y fut tué et Sanchez Beltramo, quoique blessé par Manzan, soutint le combat jusqu'à ce que de nouveaux renforts permissent enfin aux Espagnols de reprendre le fossé dont ils venaient d'être chassés. Au fort du combat, Alexandre Cavalca, l'un des officiers de Farnèse, s'attacha à Manzan qui, armé d'un fléau ferré, faisait un épouvantable carnage des Castillans qu'il abattait comme des épis, en accompagnant chaque coup d'un blasphème ou d'une imprécation.

— Cent ducats d'or pour la tête de ce traître! s'écria Cavalca en s'élançant l'épée haute vers Manzan qui, le pied assuré sur un pan de mur écroulé, traçait autour de lui un cercle mortel à tout ce qui le franchissait. Cent ducats d'or, Muchachos , pour le transfuge Manzan I

VyE TUERIE AU SEIZIEME SIECLE. 5

Au moment où Cavalca allait pouvoir attaquer Manzan de près, son pied heurta les débris de la muraille et il tomba sur le visage. Manzan fit tournoyer son fléau autour de lui et allait l'abattre sur Cavalca, lorsque celui-ci se sentit pris à la gorge par l'Ecossais Lesly, qui lui mettant un pistolet sur la figure, lui dit d'un ton goguenard :

— Deux cents ducats pour votre rançon ! ou par Saint-Dunstan je vous brûle la moustache, capitaine !

— A moi ce prisonnier I dit Manzan, je vous paie sa rançon I

— Qui parle de rançon I pas de quartier aux ennemis ! dit Melchior de Hecrle qui ordonnait la retraite en ce moment — main basse ! tue touti

Soixante prisonniers espagnols, parmi lesquels Alexandre Cavalca , étaient jetés une heure après dans la Meuse avec une pierre au cou, aux acclamations du peuple. (7 avril.)

L'avantage de la journée était resté aux assiégeans, qui s'étaient fortifiés dans le fossé, malgré tous les efforts qu'on avait pu faire pour les en déloger. Tapin, qui s'attendait à une attaque générale pour le lendemain, avait fait ajouter de nouvelles fortifications partout. Les brèches de la porte de Tongresétaient plus que réparées par le second rempart

qu'il y aitait fait élever. La plus grande animation régnait dans la ville. Chacun désirait le moment de l'assaut, pour montrer à l'ennemi h quels hommes il aurait affaire. L'amour du sol enfantait des prodiges d'héroïsme et de courage. Pendant deux jours et deux nuits, deux cents femmes n'avaient pas quitté d'un instant les remparts, la pioche ou l'arquebuse à la main; leur exemple électrisait les moins hardis et nul n'eût osé parler d'une transaction avec l'ennemi, tandis que de faibles et blanches mains se balaient au feu des mousquets et se noircissaient de poudre.

La nuit arriva sans qu'on pût forcer l'ennemi à abandonner un poste qu'il avait chèrement acheté du reste. Les assiégés se contentèrent d'ajouter de nouveaux moyens de défense au bastion ruiné, et augmentèrent l'artillerie de la porte de Bois-le-Duc qu'on pressentait devoir être le point général de l'attaque du lendemain.

Toutes ces dispositions prises, Melchior de Hecrle et Tapin se retirèrent après avoir recommandé aux chefs de poste la plus grande surveillance.

Le ciel était sombre et humide, d'épaisses ténèbres constellées çà et là par le feu des bivouacs, des tranchées et des forts, couvraient toute la campagne d'où s'élevaient par intervalles les qui-vive

(les sentinelles. Lcsly el le capitaine Manzan, enveloppés dans leurs capes, parcouraient à pas lents le rempart de la porte de Bois-le-Duc, lorsqu'ils entendirent auprès d'eux comme des chuchottemens et des paroles mystérieuses qu'on craignait de prononcer à haute voix. Ils se blottirent dans l'angle d'un bastion el attendirent. Quelques inslans se passèrent ainsi. Enfin, les voix se rapprochèrent et devinrent plus distinctes.

— C'est la voix du capitaine Blommaerls, murmura Lesly, je gagerais ma part de paradis qu'il manigance quelque Irahison. Écoutons!

— Le signal de l'assaut général, sera un bûcher allumé dans le fort Farnèse, dit Blommaerts.

— Tous nos hommes sont prêts, dit l'autre voix que Manzan reconnut pour être celle de Jean Martyns. La mine de la porte de Bois-le-Duc est préparée, les clefs sont entre mes mains, au plus fort de l'assaut les portes seront ouvertes, et alors, ma foi, vive la messe! et au diable les huguenots!

— J'attends le signal pour ce soir cependant, dit Blommaerts, les batteries du comte de Mansfelt sont terminées, rien ne peut donc les empêcher de donner l'assaut pour demain.

— Et Tapin, Manzan et de Heerle, que fcrezvous de cette trinité du diable?

KV SEIZIÈME SIECLE. 7 1

-- Celte nuit, au conseil de défense, on parlera sans doule beaucoup; or, quand on parle, on boiè, et j'ai là de quoi, dit-il en frappant sur son pourpoint, de quoi les faire dormir plus lard que de coutume.

-— Bonne idée, ma foi ! bonne idée I

— J'ai bien envie de lui passer un peu mon cpceà travers la poitrine, murmura Lesly à l'oreille de Miinzan.

— Chut I fit l'Espagnol , écoutons jusqu'au bout.

— En l'absence des chefs , il ne peut manquer d'arriver un peu de désordre, et alors....

— Ah ! et le moyen de partager à nous deux seulement les vingt mille ducats, le tenez-vous toujours?

— Une traînée de poudre sous la mèche, nous délivre des collègues de la porte de Bois-le-Duc, la mine emportera la muraille et les imbéciles tout à la fois! Mais voici le signal! voyez-vous la llamme qui s'élève au-dessus du fort Karnèse? ce sera pour demain! dix mille ducals d'or! c'est plus que je n'aurai gagné à me faire découper pièce à pièce au service de ces gueux d'États qui battent monnaie de la langue et vous baillent des paroles dorées en guise d'écus. Maintenant, confrère, séparons-nous, descendez par ce sentier, une sentinelle pourrait vous envoyer avec son qui-vivel une balle dans

7i UNE TCEUB AC SEIZIÈME SIÈCLE.

le ventre, et tous comprenez, mon cher, qu'il me serait pénible d'emporter à moi seul les ducats. Là, ce sentier I à demain!...

L'orfèvre s'éloigna en murmurant quelques paroles que l'Allemand ne put entendre, puis celui-ci, après avoir contemple pendant quelque temps encore les reûets du bûcher qui s'éteignait graduellement, se frotta les mains et disparut dans l'ombre en fredonnant un air guerrier.

— Je veux bien que Lucifer me peigne la moustache de ses grififes, si j'ai jamais rencontré un plus outrecuidé et impudent coquin, dit Lesly avec un profond soupir d'indignation. La main me démangeait de ne pouvoir lui planter mon poignard dans la gorge.

— Un fieffé ruffien, sur mon àmel dit Manzan; allons au conseil, nous y jouirons un peu de la forfanterie de ce maraud avant de le faire accrocher demain à la herse de la porte de Bois-le-Duc; mais auparavant allez-y changer la garde, remplacez les Allemands par vos Écossais, et rejoigneznous au conseil.

rois hummes I sont assis dans une salle gothique de l'hôtel- de -ville, autour d'une table chargée de cartes, d'armes, de bouteilles vides, de papiers et de débris d'un sou-

per grossier. Une larape suspendue au plafond, jette de maigres rayons dans cette immense salle dont quelques parties demeurent dans l'ombre. Deux des acteurs de cette scène muette interrogent du regard le troisième qui, le front dans la main,! e coude sur la table, semble en proie à une profonde méditation; tout-à-coup sa figure soucieuse prend un aspect plus calme, et s'adressant à l'un de ses collègues, il dit d'une voix tranquille :

— Et vous avez tout entendu comme vous nous le rapportez, capitaine Manzan?

— Lesly qui m'accompagnait va vous le confirmer, messire Tapin.

— Quand je vous disais, comte, que cet homme portait son àme sur sa figure !

— Eh bien I ce n'est pas la dernière fois qu'un honnête homme aura élc dupe d'un traître, faisons le pendre haut et court, et qu'il n'en soit plus question.

— Du tout! ce serait une insigne folie de ne pas le prendre dans ses propres filets et nous servir un peu de lui, nous aurons toujours le temps de le faire pendre après, ainsi que son acolyte et les quelques misérables qu'une poignée d'écus a séduits; mais voici Lesly! il va nous donner des

nouvelles. Eh bien ! ma vieille claymore, as-tu mis la main sur ce nid de couleuvres?

— Pour plus de sûreté, commandant, j'ai fait noyer la mine que ces misérables avaient pr;»tiquée dans les casemates de la porte de Bois-le-l)uc, j'y ai remplacé la compagnie des Allemands de Blommaerts par mes Écossais, et je viens prendre vos ordres. Du reste, j'ai fait veiller sur cet impudent pandour, au premier mouvement suspect, on exécutera la commission que vous m'avez donnée il y a quelques jours, commandant.

En ce moment on entendit un pas pesant faire retentir l'escalier d'un bruit d'armes et d'éperons. Le sourcil de Tapin se tordit comme un serpent blessé, mais bientôt il reprit son air calme :

— Nous allons voir un peu jusqu'à quel point le traître poussera l'impudence.

La porte s'ouvrit, Blommaerts entra dans la salle d'un air joyeux en se tortillant la moustache. Ce fut Melchior de Hecrle qui l'interrogea.

— Eh bien, capitaine, avez-vous fait votre ronde, tout est-il tranquille?

— Le camp espagnol dort comme un ours qui a été rudement houspillé, dit l'Allemand avec un gros rire. Du reste, de notre côté les sentinelles sont vigilantes.

— Tant mieux, capitaine! car nous avons aujourd'hui deux ennemis à combattre, ceux du dedans et ceux du dehors, nous sommes à ce qu'il parait, menacés de quelque trahison.

— Bah I fit Blommaerls avec un honnête étonnement, et connaissez-vous ces misérables?

— C'est un écheveau toujours bien entortillé qu'une trahison, dit Tapin, cependant nous tenons un bout du fil. Figurez-vous, mon cher capitaine, deux honnêtes commerçans en félonie qui nous veulent vendre pour vingt mille écus d'or au prince de Parme; faire sauter le bastion de la porte de Bois-le-Duc, livrer les clés des portes, bref nous livrer au boucher pieds et poings liés I

L'impudente effronterie du pandour fut un moment ébranlée, cependant il se remit bientôt.

— Messircs , depuis longtemps j'avais de pareils soupçons, dit-il d'un air hypocrite, je croirais pouvoir au besoin vous indiquer un homme que je soupçonne de correspondre avec le capitaine Macs, secrétaire du duc de Parme; pendant ma courte captivité j'ai ouï des choses étranges qui me font croire que maître Jean Martyns pourrait être celui que vous cherchez. Si vous le désirez, je vais m'assurer de lui, et, morldieul son affaire sera bientôt faite.

— Si nous n'en pendons qu'un, il n'y aura rien de fait, capitaine, dit Manzan en lui frappant sur l'épaule, et son associé en trahison touchera lui seul les vingt mille ducats promis par Alexandre Farnèse.

— C'est juste, répondit l'Allemand d'un air effaré en regardant tour-à-tour ses interlocuteurs comme pour s'assurer s'ils ne se moquaient pas de lui. Mais il faut cependant empêcher....

— C'est déjà fait, dit Tapin en souriant. Vous savez écrire, capitaine?

— Comme un soldat qui a manié plus souvent la pique et l'épéc que la plume, commandant.

— Voici tout ce qu'il faut, écrivez sous ma dictée ce que je vais vous dire, m'enlendcz-vous, sous ma dictée! et que la main ne tremble pas, ou par le diable qui aura ta noire âme avant qu'il soit une heure, je le fais sauter la cervelle I

En effet, Tapin terrible de vengeance et de mépris, saisit un pistolet sur la table elle dirigea vers la ligure de l'Allemand, qui se mit en devoir d'obéir, sans savoir s'il veillait ou s'il était sous l'obsession d'un rêve.

A Son JUessc le prince de Parme, (jéncral des armées de Sa Majesté le roi d'Espagne.

Prince I

Tout va ainsi que je vous l'ai promis. Donnez l'assaut en toute confiance du côté de la porte de Bois-le -Duc, vous y trouverez peu ou point de résistance. L'artillerie est mal servie, les munitions manquent, on s'attend généralement ici à vous voir continuer l'atlaque de la porte de Tongres. Portez donc vos forces à la porte de Bois-le-Duc, la mine préparée vous ouvrira un passage, et au fort de l'assaut, les portes vous seront livrées.

J'espère, Altesse, que vous tiendrez vos promesses, avec la même fidélité que je mets à remplir les miennes.

— Maintenant, signez: le capitaine Rlommaerts!

— Le capitaine quel capitaine? fit le malencontreux secrétaire.

— Le capitaine Blommaerls, l'acolyte de Marlyns et son collègue en haute trahison, en attendant qu'il soit son compagnon de gibet, y ctes-vous

maintenant, dit de Hecrlc au pauvre diable tout pâle d'épouvante.

— Ah! je comprends, dit Blommacrls qui venait d'entrevoir un moyen de se sauver, quelqu'un aura entendu ma conversation de ce soir avec ce maudit orfèvre que la peste puisse tenir ! et on en aura conclu ma complicité avec lui, tandis que je n'ai fait que feindre de me prêter à ses projets pour les connaître et pouvoir ainsi mieux les déjouer. Si c'est là la récompense que j'obtiens de mes bons et loyaux services, il vaut mieux servir le Turc que les Étals, là au moins on ne soupçonne pas un vieux et brave soldat de tremper les mains dans une sale œuvre de trahison.

Les chefs restèrent tous abasourdis par celle harangue.

— Mais cependant, dit Manzan, j'ai bien entendu, ainsi que Lesly que voilà.

— Ah! c'est vous qui m'avez dénoncé, dit l'accusé, je ne m'étonne plus de rien maintenant, vous devez assez facilement croire à la possibilité d'une trahison, vous qui en vivez et qui portez les armes contre les vôtres!

Manzan ne le laissa pas achever, il saisit un pistolet sur la table et avant qu'on put s'opposer à son dessein, le déchargea presqu'à brûle-pourpoint sur son ennemi.

— Quand la conscience tremble, la main n'est pas assurée, capitaine I voyez, vous m'avez déchiré mon pourpoint à l'épaule, comme si j'en avais de rechange. Je vous pardonne volontiers, mais pour cesser toutes ces oiseuses paroles, prouvons au premier assaut notre fidélité et notre loyauté par des faits, plutôt que par de vagues accusations.

Melchior de Heerle s'inclina vers Tapin et lui murmura quelques paroles à l'oreille, puis s'adressant aux deux adversaires qui se défiaient du regard :

— Que tout ceci finisse, messieurs, que pas un mot de ce qui vient de se passer ici ne transpire au dehors, je vous le défends 1 l'avenir éclaircira tout! Lesly, faites jeter cette lettre dans le fossé de la porte de Tongrcs, elle ne peut manquer d'arriver à son adresse, et nous verrons demain aux dispositions de l'ennemi, s'il a des intelligences parmi nous et à qui il faut les attribuer. Ces dernières paroles furent accompagnées d'un sévère coup d'oeil adressé à l'Allemand, qui semblait plus occupé de la déchirure de son pourpoint que de ce qui se passait autour de lui.

— Que chacun aille prendre à son poste un peu de repos, dit Tapin; vous capitaine, Blommaerts, vous resterez auprès de moi celte nuit et demain

pendant l'assaut, et je vous promets une éclatante réparation si votre conduite est à l'abri de tout reproche.

Le conseil se leva, Melchior de Heerle resté seul avecTapin, lui dit :

— Commandant, je soupcoime cet homme d'être un traître I

— J'en suis sur, moi, comte! fit Sébastien, mais je le tiens, et gnice à lui, j'attirerai les oiseaux dans nos filets! Et puis, la haine de Manzan nous est un gardien fidèle sur lequel nous pouvons nous reposer. Allez donc prendre un moment de repos, nous aurons besoin de toutes nos forces tantôt. Quant à moi, je vais faire renforcer l'artillerie de la porte de Bois-le-Duc et armer la tour de gauche, afin de les foudroyer en flanc et en tête. La journée de demain leur coûtera cher, s'il plaît à Dieu et à nos canons! Adieu, comte!

Le 8 avril, à cinq heures du matin, les batteries de brèche élevées par Mansfelt à la porte de Boisle-Duc, celles de la porte de Tongres et de l'autre rive de la Meuse, commencèrent à battre la ville avec une fureur incessante. Les fossés grossis par les eaux de la iMeuse qui s'était enflée par les pluies, avaient été asséchés par les soins des ingénieurs, et des fascines étaient toutes prêtes pour combler

82 UNE TCERIE

ce que les débris de la muraille laisseraient à vide. Toute l'armée, sortie des forts, attendait le moment où la brèche serait praticable pour s'élancer à l'assaut. Alexandre dirigeait l'attaque de la porte de Tongres, défendue par Manzan et de Heerle avec les Français de d'Harcourt, les paysans de Gronsfi'ld et deux mille hommes des corps de métier. La porte de Bois-le-Duc, dont l'attaque était laissée à Mansfelt, était défendue par Tapin, douze cents bourgeois, les Écossais de Lesly et un bataillon sacré de mille femmes armées de cerceaux flamboyans enduits de poix et de soufre qu'elles jetaient adroitement sur les assiégeans.

Les troupes sous les ordres de Mansfelt se composaient du vieux régiment de Lombardie , commandé par Lopez de Figueroa; du régiment de Valdez, des Allemands et des Bourguignons du comte Annibal d'Altemps, et de cinq compagnies de 500 Wallons. Alexandre Farnèse avait sous ses ordres le régiment de Tolède, appelé de la Sle-Ligue, parce qu'il s'était trouvé à la bataille de Lépante avec don Juan d'Autriche. Il y avait encore les mousquetaires de Fronsberg, les Allemands de Berlaimont et de Fuggher, et les Wallons du comte de llœulx. Le reste des troupes avait été laissé pour la garde des forts.

La ville offrait le spectacle le plus animé, chacun demandait des armes et au besoin s'en créait. Fléaux ferrés, fourches, boulets suspendus h des chaînes, arquebuses, poix bouillante, haches, plomb fondu, tout était prêt pour recevoir l'ennemi. Les femmes avaient remplacé les mineurs, afin qu'on put utiliser ceux-ci. Tapin était partout, animant les pionniers, causant avec les artilleurs et les soldats, faisant passer dans l'àme de tous, son mâle courage et son héroïque tranquillité d'âme, puis se tournant vers les soldats, il leur dit :

— Nous avons ici trois mille robustes et courageux paysans, plus que suffisans pour réparer les brèches que le canon de l'ennemi peut nous faire. Si le cœur faillissait à l'un de vous, qu'il jelle les yeux sur ces femmes et ces paisibles citadins transformés en soldats aguerris. Soyez donc calmes et confians, et ces preneurs de villages laisseront ici assez des leurs, pour qu'ils s'aperçoivent qu'autre chose est d'enlever un misérable bourg ou une ville défendue par une armée d'hommes de cœur!

Alexandre, de son côté , harangua ses troupes , leur rappela leurs succès passés, l'importance de la prise de Maeslricht, leur lut un bref du pape Grégoire XIII qui accordait une absolution gé-

VNE TUtlilL AU SLIZICUE SIËCLE. b

nérale à ceux qui seraient tués dans le combat, puis donna le signal de l'attaque.

Quelle que fût la vigilance des assiégés,*ils n'avaient pu empêcher les Espagnols de pousser une raine sous la porte de Tongres. Au signal convenu, les ingénieurs mirent le feu à la mine qui emporta une partie de la tour et de la muraille. L'ennemi s'avança aussitôt, malgré un feu nourri, et combla, au moyen de fascines et de gabions, la partie du fossé que les décombres n'avaient pas suffisamment remplie.

L'artillerie du comte de Mansfelt eut bientôt abattu un assez vaste pan de mur à la porte de Bois-le-Duc, pour que l'assaut y fût praticable. Une compagnie de jeunes gentilshommes volontaires, commandés par Fabio Farnèse, s'élancèrent avec tant d'impétuosité et de courage, que deux d'entre eux, Pierre de Nofrc et Simoiietla, parvinrent à la muraille sur laquelle ils plantèrent le drapeau castillan. Mais les fléaux ferrés des paysans et les mousquetades eurent bientôt balayé la muraille et rétabli les chances du combat.

Les gens de Valdez et de Figucroa s'avancèrent ensuite en colonnes serrées, dans un effrayant silence, jusqu'au fossé, sans qu'un seul coup de canon fùX tiré du côté des assiégés qui, retranchés

AU SEIZIÈME SIÈCLE. So

derrière leur second rempart, semblaient mucls et invisibles. Les Bourguignons de d'Allemps, au lieu de se former à gauche du régiment de Figucrao, s'embarrassent, tournent à droite et rencontrant les soldats de Valdez, jettent une telle confusion dans l'attaque, que le fossé n'offre bientôt plus qu'une masse d'hommes flollanle, sans ordre, et dans laquelle le canon allait faire d'affreux ravages. Tout-à-coup un drapeau parait à la lourde la porte de Bois-le-Duc, et le mol feu! répété sur toute la ligne, est suivi d'un ouragan de feu, de boulets, de balles et de chaînes brisées qui, pénétrant dans ce vivant taillis, y fait des jours sanglans. La tourelle de la porte de Bois-le-Duc, que Tapin a fait armer de quelques fauconneaux et de deux couleuvrines, bat les ciniemis en flanc, tandis que les batteries du rempart intérieur font d'horribles trouées dans celle mer d'hommes qui tourbillonnent sous cette grêle de fer, comme des épis battus par une tourmente ; l'ennemi, étonné, recule et augmente la confusion. Lopez, furieux, verse des pleurs de rage, de voir écharper ainsi ses plus braves soldats et maudit Mansfelt qui n'a pas songé à faire abattre cette tour devenue un vrai volcan, qui vomit des flots pressés de fer et de plomb. Des rangs enliers disparaissent sous

Page 1