‹ Une vengeance (volume 2)Chapitre 5 sur 7 · HISTOIRE DU TEMPS PRÉSENT · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU TEMPS PRÉSENT

Certaines femmes pourront comnsttre une faate; mais elles ne s'habitueront Jamais à la position équiToqœ qui est la conséquence inéTitable de cette faute.

{Marthe, cb. tx.)

Je rentrais chez moi, vers minuit, il y a six semaines, quand on me remit le billet suivant écrit au crayon :

< Je regrette de ne point te trouver ; ta bonne amitié m'eût été précieuse en ce moment. Viens me voir demain de grand matin* «A toi,

* a EDMOND. »

Je me promis de répondre à la prière qui m*élait adressée.

En effets l'ainilié qui m'attache à Edmond n*es(

pas le résultai d'une de ces liaisons trop communes de nos jours , contractées sur le lK)ulevard, autour d'un tapis vert, ou dans le boudoir d'une actrice ; elle n'est point la suite de relations d'intérêt ou de plaisir; elle repose à la fois sur une sympathie raisonnée et une estime réciproque.

Nous nous connaissons depuis notre enronce; nos mères étaient intimement liées , et je me rappelle encore la douleur de la mienne quand celle d'Edmond vint à mourir. Devenus jeunes gens, notre amitié ne s'est jamais démentie : des événements nous ont momentanément séparés, nous sommes restés des semaines, des mois, sans nous voir et même sans nous chercher; mais nous n'avons jamais douté l'un de l'autre, persuadés qu'au premier appel nous nous retrouverions, prêts à nous venir en aide.

11 y avait même à cette époque longtemps que nous ne nous étions rencontrés ; la dernière fois que je l'avais vu , il donnait le bras à une femme très-simplement mise, dont j'admirais la taille élégante et jeune sans pouvoir distinguer son visage, caché sous un voile épais. En passant près de moi , Edmond s'était contenté de me serrer la main sans s'arrêter; des amis communs

me dirent depuis qu'il avait une maîtresse que personne ne connaissait et qu'il cachait à tous les yeux.

J'aurais su la vérité en allant chez lui ; je ne le voulus pas, de peur d'être indiscret. S'il ne m'avait point parlé de cette liaison, c'est que de puissants niotifs le forçaient à la taire : l'amitié , comme je la comprends, n'admet aucune espèce d'investigation.

Le lendemain , j'arrivai de bonne heure chez Edmond ; en le voyant, je ne pus réprimer un mouvement de surprise, tant il me parut changé ; mais, sans me donner le temps de m'étonner davantage et de l'interroger :

« Je t'attendais avec impatience, me dit-il en accourant me serrer la main ; peux-tu disposer pour moi d'une partie de ta journée ?

— Certainement.-

— As-tu une voiture en bas ?

— Oui.

— Viens, alors. »

Nous descendîmes ; il donna une adresse au cocher, qui nous arrêta un quart d'heure après devant l'hospice Beaujon.

Pendant ce trajet, Edmond ne m'adressa pas une seule fois la parole ; il semblait en proie à de

tristes préoccupations, et je crus dcYoir respecter son silence.

A peine la voitore se fut-elle arrêtée que mon ami me quitta ; je le yis se diriger vers la loge du concierge et prendre quelques renseignements; puis, revenant à moi :

< Je craignais tellement d'être ai retard , me dit-il, et je me suis tant pressé, que nous sonunes en avance d*une grande heure ; on nous propose d'attendre dans le parloir, ou de nous promener dans le jardin de l'hospice ; que préfèrestu? •

Je pensai que le grand air et la marche convenaient seuls à Edmond dans la disposition d'esprit où il se trouvait, et jeliû proposai de nous rendre au jardin ; on nous en indiqua le chemin.

C'est un terrain de trois ou quatre arpents que l'on cultive pour les besoins de l'hospice ; il se trouve situé entre la façade qui donne sur la rue et le corps de bâtiment qu'habitent les malades et les éloigne ainsi de tous les bruits extérieurs qui . peuvent retarder leur guérison.

Nous parcourûmes d'abord en silence l'étroite allée de ce jardin ; mais lorsque, ayant levé jes yeux sur Edmond, je m'aperçus qu'il pleurait, Tintérêl qu'il m'inspira l'emporta sur tout sentiment de

discrétion, et je le pressai avec chaleur de me confier ses chagrins.

« Pour que tu les comprennes, mon ami, me dit-il» je dois auparavant Rapprendre ce qui m'est arrivé depuis six mois que je ne t'ai vu. Si je commence maintenant ce récit, je crains de n'avoir pas le temps de l'achever.

— Nous pouvons disposer, m^as'tu dit, de près d'une heure.

— Tu le désires, soit I Le moment est admira- , blement choisi, du reste, ajouta-t-il avec un soupir, pour m'occuper d'elle. «

Tu te rappelleras peut-être, me dit Edmond, qu'après avoir dîné ensemble un jour de l'hiver passé, je refusai de l'accompagner au théâtre, sous le prétexte que je devais être présenté chez Mme de T....

Je te demandai même si tu pouvais me donner des indications qui me servissent de règles de conduite auprès d'elle; mais tu m'avouas ne la connaître que de vue, et je dus interroger l'ami qui s'était chargé de ma présentation,

« Mme de T..., me dit-il, n'a point de fortune; M. de T.... était lieutenant-colonel et avait cinquante-huit ans quand il l'épousa, séduit par sa merveilleuse beauté. Il esl mort depuis deux ans, et ne lui a laissé qu'une pension de veuve et quelques économies, comme en peut faire un officier français, même un officier supérieur.

« Elle administre avec beaucoup d'art sa petite fortune, et, à la voir toujours parfaitement mise, à la manière dont elle reçoit dans ses soirées du jeudi, on la pourrait croire plus riche qu'elle n'est en réalité.

« A trente-huit ans, elle est charmante encore; ses yeux ont conservé tout leur éclat, son front est sans plis, elle a une taille de jeune fille et un teint blanc et rose à faire croire qu'elle se farde; on lui donnerait vingt ans. Malheureusement, et c'est là ce qui cause son désespoir, car elle est aussi coquette qu'elle est belle^ Mme de T.... a une fille de dix-huit ans, dont la vue vient brutalement apprendre aux plus incrédules une vérité que l'on voudrait ensevelir.

c Aussi assure-t-on que ces deux femmes ne vivent pas en parfaite intelligence ; obligée de convenir sans cesse vis-à-vis d'elle-même de sa maturité, et, ce qui est bien plus terrible, forcée, sous peine de ridicule , d'en convenir vis-à-vis des autres, Mme de T.-, dont l'amour-propre est cruellement blessé, ne pardonne pas à Marthe, sa fille, le tort que celle-ci lui fait bien innocemment. Ses intérêts même souffrent aussi; car, malgré ses trente-huit ans, belle, expérimentée, spirituelle, elle trouverait à se remarier, si la grande enfant

qu'il lui faudrait en ce cas apporter en dot n*effrayait les plus hardis.

« Donc, Mme de T..., asset bienveillante envers les autres, est injuste, sévère, presque dure avec sa fille ; d*un caractère emporté toutes les deux, elles ont de fréquentes discussions Où s'échangent des mots piquants qui vont droit au cœur et les désunissent peu à peu. »

Telles sont les difTérentes particularités auxquelles on m'initia avant de me présenter dans la maison.

Mme de T.... m'accueillit avec son plus gracieux sourire, celui d'une mère qui, voulant marier sa fille, voit partout le gendre qui peut la débarrasser de ses fonctions de tutrice et de mère, et l'aider à redevenir tout simplement femme et jolie femme. Quant à Marthe, quoique ses traits n'eussent point la correction et la pureté de dessin si remarquables chez sa mère, il y avait dans ses grands yeux d'un bleu noir, dans ses sourcils fortement dessinés, dans sa lèvre inférieure un peu épaisse, dans sa carnation animée, une vie et une énergie mêlées à une charmante expression de douceur qui faisaient d'elle une des plus jolies jeunes filles que j'eusse encore rencontrées.

Ce soir-là, ses cheveux, ramenés en une grosse

ii MARTHE.

nalte vers le milieu de la tète, étaient semés d*nne infinité de petites perles enchâssées dans des filigranes d'or ; elle portait une robe de mousseline blanche moitié montante, moitié décolletée, dont les quatre volants se terminaient par un rang de broderies dentelées.

Cette toilette, qu'on aurait pu attribuer aux soins d'habiles oumères, n'était due, je l'ai su depuis, qu'à l'imagmation et à l'adresse de Marthe. Le matin, elle-même avait apprêté sa robe; le semis de perles à travers ses cheveux avait pris une heure de son temps; les broderies des volants avaient demandé plus d'une année de travail.

Beaucoup d'hommes s'éloignent de jeunes filles qu'ils eussent épousées malgré leur modeste dot, effrayés par le luxe et l'élégance qu'elles déploient tous les soirs ; pourtant ces parures, qui semblent avoir été arrachées au poids de l'or aux premiers magasins de Paris, sont dues, le plus souvent, au bon goût et au travail seuls de celles qui les portent.

Cette fraîche toilette, dans laquelle Marfiie me plut tellement la première fois que je la vis, fut pour moi, dans la suite, l'objet d'un culte particulier; j'aimais à la lui voir porter, elle connaissait iiion faible et se plaisait à le satisfaire : aussi, dans

MARTHE. i3

mon esprit, Marthe, §a robe blanche et son semis de perles forment un tout étroitement uni, et ses traits ne peuvent m*apparaitre nettement que dans ce cadre préféré.

Mme de T.... n'avait pas la prétention de donner des soirées; elle réunissait seulement, une fois par semaine, d'anciens amis de son mari, accompagnés de leurs filles, et quelques jeunes gens qu'elle connaissait de longue date. Elle autorisait parfois ces derniers, comme il était arrivé pour moi, à lui présenter un étranger ; mais, dans ce cas, on devait prévenir le nouveau venu qu'il était admis à une simple réunion d'intimes.

Les pères de famille jouaient au whist dans le boudoir attenant au salon ; les jeunes gens faisaient de la musique, et dansaient quand l'un d'eux consentait à occuper le piano.

Mme de T.... recevait avec une grâce infinie, mettait chacun à l'aise et inventait sans cesse quelque plaisir nouveau pour distraire ses hôtes ;

Marthe la secondait à merveille, riait avec celui-ci, causait avec cet autre, courait de groupe en groupe et y répandait sa gaieté.

Je remarquai cependant qu'elle évitait d'adresser la parole à un jeune homme à qui Mme de T.... venait parler familièrement de temps à autre. Elle semblait même mettre une certaine affectation à ne point le regarder, tandis qu'il tenait par intervalles les yeux longuement fixés sur elle.

Cette scène muette m'intéressait, et je cherchais inutilement à pénétrer le mystère qu'elle renfermait, lorsqu'un incident inattendu vint m'éclairer.

Après avoir dansé plusieurs valses et quelques quadrilles, on proposa de faire de la musique, et les amies de Marthe la prièrent de chanter ; elle refusa d'abord, mais, les instances devenant pressantes, elle dut céder.

Marthe n'avait pas une voix très-étendue, mais elle chantait avec goût, surtout avec âme, et j'éprouvai un véritable plaisir à l'écouter.

Sa romance terminée , elle quitta le piano et se dirigea vers la porte du salon : assis devant cette porte, j'empêchais le passage; aussi m'empressai-je de me lever et de pousser mon fauteuil dans la pièce voisine.

En ce moment, Mme de T.... rejoignit sa fille;

elle ne me vit pas parce qu*un des battants de la porte nous séparait, et elle lui dit d*un ton sec et dur qui m'étonna :

« Vous n'étiez pas en voix ce soir et vous auriez dû vous dispenser de chanter.

— On m'a tant priée, répliqua Marthe, que je n*ai pas cru pouvoir refuser.

— Cela vous plaît à dire; mais en réalité vous n'étiez point fâchée de faire parade de vos talents. »

Marthe se mordit les lèvres afin de se contraindre à garder le silence ; mais, emportée par la vivacité de son caractère, elle répondit :

« Ma mère, ordonnez à M. Alfred, la première fois que j'occuperai le piano, de vous regarder, au lieu d'avoir, comme tout à l'heure, les yeux constamment fixés sur moi ; il n'osera point vous désobéir, et peut-être serez-vous plus indulgente pour votre fille. »

- Et, afin de fuir le courroux qu'elle s'était attiré, Marthe entra précipitamment dans la pièce où je me trouvais ; en me voyant elle pensa que je l'avais entendue, elle rougit et s'en alla au plus vile.

Tout s'expliquait; le jeune homme désigné sous le nom d'Alfred n'était pas indifférent à

Mme de T...; elle s^apercevait de radmiration qu*ll éprouvait pour Marthe» et elle était jalouse des dix-huit ans de sa fille. De son côté, celle-ci, trop clairvoyante, comme beaucoup de jeunes filles mal dirigées, avait remarqué les véritables sentiments de Mme de T..., et, trop jeune pour les comprendre ou pour les excuser, elle les reprochait à sa mère, lorsquVUe se voyait injustement attaquée.

Grâce à mes observations, je n'étais plus forcé d'attribuer, comme on le faisait généralement, cette espèce d'inimitié au dépit éprouvé par Mme de T... d'avoir près d'elle une fille qui la vieillissait. Ce sentiment peut exister; mais il n'y faut croire qu'avec réserve, car il est hors nature. Les mères se complaisent, au contraire, à voir grandir leurs filles, et trouvent, dans cette jeu* nesse et cette beauté qui se développent sous leurs yeux, une douce compensation à leur jeunesse et à leur beauté qui s'en vont. C'est une nouvelle vie que Dieu leur donne, pleine de fraîcheur et de douces émotions, où le cœur s'unit à un autre c(Bur, se rajeunit à ce contact et recouvre ses battements prolongés d'autrefois; mais si un homme aimé se jette au travers de cette sainte union de la mère et de la fille, on comprend que,

SOUS Tempire de la jalousie» la première devienne dure, cruelle même envers la seconde, si elle esl plus amante que mère.

Cette soirée s'écoula sans aucun nouvel incident; mais la conversation que j'avais surprise fut cause que Marthe, me sachant initié à un de ses secrets d'intérieur, ne me considéra plus enlièrement comme un étranger.

Vers minuit, après avoir pris le thé, on songea au départ, et chacun alla saluer les maltresses de maison. Décidément, Mme de T.... était trës-éprise d'Alired C..., et le laissait voir, malgré son habitude du monde. Quand il prit congé d'elle, elle lui répondit par un long regard plein de tendresse, l'observai Marthe; elle avait les yeux fixés sur eux, et elle souriait tristement.

Je retournai chez Mme de T.... par politesse, puis par goût, car ses soirées étaient charmantes, puis je n'y vins plus que pour Marthe.

Dès le premier jour j'avais été attiré vers elle par sa beauté; maintenant son esprit et son caractère, pleins de séduisants contrastes, m'empêchaient de m'en détacher. Je m'avouais cependant ses défauts : d'une nature ardente, d'un caractère résolu et sujet à trop d'exaltation, il pouvait arriver qu'ignorante du monde, ignorante de la vie, elle se laissât entraîner à quelque faute dont elle ne comprendrait point la portée. Il me fallait encore convenir que, mal guidée par sa mère, trop souvent livrée à ses réflexions, elle n'avait plus cette virginité d'âme si précieuse chez une jeune fille.

ti MARTHE.

Malgré ces remarques, je m'altachai tous les jours davantage à Marthe, sans me rendre un compte exact de cet amour et sans le raisonner, pour n*aYoir pas à le combattre ; aussi mes visites devinrent-elles de plus en plus fréquentes.

De son côté, Marthe me vit avec plaisir, et une sorte d'intimité s'établit entre nous; elle était assez jolie pour que plusieurs hommes eussent déjà fait atterition à elle, mais le premier je comprenais ce que sa position avait de pénible , et je lui montrais de la sympathie pour une autre cause que pour sa beauté; c'était surtout la première fois que quelqu'un, lui ayant fait la cour, persist&t à vouloir lui plaire.

En effet, les jeunes gens admis dans la maison s'empressaient d'abord auprès d'elle, d'autant {dus facilement que sa mère, désirant la nuurier au plus vite, et du reste occupée d'dle^mème, n'y mettait point obstacle; mais à mesure que Tamour naissait en eux, le calcul et le raisonne^ ment y naissaient aussi : ils apprenaient que le revenu déjà assez modeste de la mère et de la lille n'était qu'éventuel, on leur glissait à l'oreille que Ifme de T. 4., taxée d'un peu de légèreté^ n^offrait point des garanties assez sérieuses comme belle-mère ; enfin on les ébranlait corn*

MARTHE. i3

pléteinent par la grande phrase : < Marlhe n'a point de dot. » Alors, mettant un terme à des assiduités qui auraient pu devenir dangereuses tôt ou tard pour leur repos ou pour leurs intérêts, ils portaient brusquement, leurs hommages à Mme de T..., et celle-ci, flattée dans sa vanité de fenyne, leur pardonnait de ne lui avoir pas demandé sa fille.

Mais moi qui n'avais pas suivi cette tactique, . qui m'étais occupé de Marthe seule et qui persis* tais à m'en occuper, j'étais désigné par beaucoup comme devant l'épouser.

Ce mariage était cependant impossible; orphe* lin, livré à moi-même dans Paris, j'ai follement dépensé, tu le sais, de vingt et un à vingtK[uatre ans, le capital assez modique que m'a laissé mon père* Depuis cette époque, je vis avec la pension que me sert un oncle riche, sans enfants, et disposé à me donner une jolie fortune après sa mort, à condition que de son vivant je fosse toutes ses volontés. Égoïste et positif comme tous les vieux garçons, mon oncle m'eût déshérité sans scrupule, en commençant par me supprimer ma pension, si j'eusse osé faire un mariage d'amour. J'avais fhmchement expliqué cette position à MarthCj lui apprenant aussi les propos dont nous

étions Tobjct, et mon intention de cesser des visites qui» n'ayant pas le résultat attendu, la pouvaient compromettre.

Elle me supplia de renoncer à ce dessein.

< J'ai pris Thabitude, me dit-elle les larmes aux yeux, de vous voir, de causer avec vous à cœur ouvert, de vous confier mes joies j^omme mes souffrances ; ne m'enlevez pas ce plaisir. Le courage me manque pour sacrifier mon premier et mon seul ami aux exigences d'un monde qui ne m'en saura aucun gré. Laissons parler de notre mariage, que nous importe, et continuons à nous aimer comme frère et soeur. »

Comment ne point me laisser convaincre ? Je fis ce que beaucoup d'autres eussent lait à ma place, je continuai mes visites.

Il ne faut point croire, cependant, que la mère et la fille vécussent en continuelle mésintelligence; quand Mme de T.... ne se trouvait pas sous l'inspiration de la jalousie dont j'ai parlé, elle était très-gracieuse avec Marthe et satisfaisait volontiers à quelques-uns de ses caprices ; n'ayant d'autre souci que de se faire belle pour plaire à Alfred C..., elle abandonnait aussi à sa fille les soins du ménage et l'administration de la maison.

MARTUË. i^

C'étaient deux amies, deux sœurs : l'ainée avait dix-huit ans, et parfois beaucoup de raison ; la cadette avait trente-huit ans- et était toujours légère.

Mais le rôle de mère, comme le comprennent si bien certaines femmes qui, le jour où leur fille a atteint ses quinze ans, renoncent au monde pour elles-niêmes et n'y vont plus que pour leur enfant, qui ne la quittent ni des yeux ni du cœur, suivent tous ses pas dans la vie, pénètrent toutes ses pensées pour les ramener dans le droit chemin si elles tendaient à s'égarer; qui enfin, lorsque le moment est venu de la confier à un gendre de leur choix, peuvent jurer que leur fille est chaste et pure, car leur vigilance ne s'est jamais ralentie : ce rôle-là, Mme de T.... ne s'en doutait pas.

Marthe et sa mère vivaient donc en parfait accord depuis quelque temps; mais rien n'était changé dans leur position réciproque et on pouvait craindre qu'un nouvel incident ne les désunît.

En efiiet, un jour que j'arrivai chez elles vers les trois heures de l'après-midi, j'entendis, en entrant dans le salon, une porte se fermer brusquement, mais pas assez vite pour que je n'eusse l(î temps d'entrevoir Mme de T.... qui fuyait dans sa

â6 MARTHE.

chambre. Marthe, p&le, les lèvres Iremblanles, semblait en proie aune grande agitation et se tenait debout, près du piano.

f Qu'avez-Tous ? lui dis-je vivement.

— J'ai, me répondit-elle d'une voix brève, que je ne peux plus rester ici, on me fait trop souffrir. »

Et la pauvre enfant fondit en larmes, répétant à travers ses sanglots :

« C*est fini ! c'est bien finil Cette fois j'aurai le courage de m'en aller. »

Mme de T.... qui, j'en pouvais juger par la manière dont elle avait fermé la porte, n'était pas plus calme que sa fille, trouvait inutile de donner à un étranger le spectacle de cette émotion et me laissait seul avec Marthe.

« Je suis votre ami et j'ai droit à votre con* fiance, lui dis-je alors en essayant de la calmer; racontez-moi .ce qui vous est arrivé.

-^ Mais c^est à peine si je le sais moi-même; ma mère m'a cherché querelle sans motif, comme elle l'a déjà fait cent fois, comme elle le fera tant que je vivrai avec elle, ou plutôt tant que M. Alfred viendra ici.

— Quoi! il est encore mêlé à cette discussion ! *- Certainement, comme de coutume ; ma mère

MAHTHl!>. ±1

m'a accusée d*êlre coquette avec lui, de faire des loîlettes extraYagantes pour en être remarquée, tout cela, parce que j'ai aujourd'hui ma belle robe blanche , que vous dites m' aller si bien. Pauvre robe, comme on te prèle de mauvaises intentions ! Tu n'en as qu'une bien innocente, cependant : celle de plaire à un ami, ajouta-t-elle en me regardant.

— Ainsi, je suis la cause involontaire de celte grande querelle ?

— Mon Dieu, oui, monsieur, fit-elle en souriant à travers ses pleurs; mais consolez-vous, si ce motif n'eût pas existé, ma mère en eût trouvé un autre.

— Allons , dîs-je , ne boudez plus , reprenez votre joli sourire, et n'en veuillez pas plus longtemps à votre mère.

— Je ne lui en veux plus ; je suis heureuse de vous voir, et me voilà calmée. Mais, ajouta-t-elle avec tristesse, celte scène se reûouvellera , et, comme vous ne serez pas là pour me donner du courage, j'ai peur de faire quelque coup de tête.

— Quel coup de tète? demandai-je en riant*

— M'eut'uir, par exemple!

— Et où irez-vous?

2S MAUTUE.

— Cliez ma tante.

— Mais votre tante vous ramènera chez votre mère, comme c'est son devoir.

— Alors, j'irai.... j'irai.... je ne sais point, moi ; mais je ne resterai pas ici.

— Enflant! vous ignorez l'importance d'une pareille action, qui pourrait être cause du malheur de toute votre vie. Mais vous ne pensez pas heureusement ce que vous dites. Adieu; vous ôles seule à me recevoir, je suis forcé d'abréger ma visite; présentez mes respects à votre mère eu allant l'embrasser tout à l'heure.

— Ah ! vous m'en demandez trop, monsieur ic sermonneur, fit-elle d'un air mutin.... Revenez demain, vous me trouverez plus gaie. »

11 fallut bien m'avouer, en quittant Marthe, que j'en étais devenu épris peu à peu, et presque sans le soupçonner; projets de révolte et colères insensées, tout me plaisait en elle : j'étais entièrement sous le charme, et j'avais joué, comme un enfant, avec mon repos.

« Elle m'a proposé, me disais-je, son amitié en échange de la mienne, et j'ai accepté,, comme si l'amitié seule pouvait exister de moi à elle ; d'elle à moi, c'est différent ! La folle enfant n'a jamais aimé, ignore ce qu'est l'amour; il lui suffit de m'appeler son frère, de me raconter ses chagrins, de toe voir de temps à autre.... J'ai fait un mauvais marché, et il est bien tard pour le rompre. »

Je raisonnais ainsi sans savoir, en fin de compte,

ce qui se passail dans le cœur de Marthe, et si elle ne s*était pas trompée elle-même sur la nature de ses sentiments pour moi.

Quand j*eus analysé les miens, je fus effrayé du danger que je courais, et je résolus de me détacher de cette passion sans issue, en n'allant chez Mme de T.... que de loin en loin, comme un visiteur ordinaire. Mais ce n'est pas chose aisée de rompre avec des habitudes qui sont chères : je dus me faire violence et chercher des émotions qui me pussent distraire de mon amour; je courus les fêtes, les spectacles, les soirées, C*est un système dont le défaut m'est démontré; la douleur la plus inteUigente est celle qui se concentre en elle-même, qui, au lieu de repousser les souvenirs et les images capables de l'augmenter, s'en nourrit, crie et se désespère; sa propre force l'use bientôt, et elle arrive à s'éteindre faute d'aliments. Mais la douleur qui se distndt, ou qui croit se distraire, se réveille plus violente qu'elle n'était auparavant; elle ressemble au feu couvert de cendre: il brûle sourdement, mais il brAle ; ôtez la cendre, et les flammes jailliront plus vives que jamais.

J'en fis l'expérience : pendant quinze jours je parvins à m'étourdir et à ne plus aller chez Mar-

the ; mais, au bout de ce terme, mes forces me trahirent, mon énergie m'abandonna, et je me décidai à retourner chez Mme de T..., quelles que dussent être pour moi les conséquences de cette faiblesse.

Le jour où je pris cette résolution, je rentrai tard chez moi ; dès qu'il m'aperçut, mon concierge courut à ma rencontre pour me prévenir d'un air mystérieux qu'une dame se disant ma parente m'avait demandé au commencement de la soirée, qu'elle avait insisté pour m'attendre, et qu'il avait cru pouvoir l'introduire chez moi.

Je n'essayai pas de deviner ce mystère, et je montai sans me presser; tout ce qui n'avait point rapport à mon amour m'était indifférent.

La clef se trouvait à la porte, j'ouvris ; une bougie brûlait sur la cheminée ; une femme, la tète cachée dans les mains, était assise dans un fauteuil; je m'avançai, et je reconnus Marthe.

Mes yeux regardaient et se refusaient à voir; je croyais rêver.

«Vous ici! m'écriai-je, quand enfin je pus parler.

— Oui, répondit-elle doucement; je ne savais où me réfugier, je suis venue vous demander protection ; n'êtes-vous pas mon ami, mon frère ?

32 MAUTHE.

— Mais c'est de la démence, vous vous perdez !

— Je le sais bien, dît-elle avec résignation.

— Enfin, que vous est-il arrivé?

— Ma mère m*a chassée de chez elle !

— A quel propos ? Comment ?

— Depuis quinze jours que vous n'êtes venu me voir, ce qui est mal, car je passais mes journées à vous attendre, j'ai souffert de toutes les façons; je ne sais pas ce qu'avait ma mère, ce qu'on lui avait fait ; elle était devenue avec moi plus injuste que jamais. Moi, au contraire, me rappelant vos conseils, j'avais plus de sang-froid et de patience, j'écoutais ses reproches et je n'y répondais pas.

« Enfin, aujourd'hui, je me trouvais seule au salon, pensant à vous, qui m'aviez abandonnée, et craignant que vous ne fussiez malade ; j'étais triste, triste à pleurer.

« Tout à coup, M. Alfred entre sans être annoncé; il me demande où est ma mère, je réponds qu'elle est sortie .: au lieu de partir, ce qui eût été plus convenable et plus généreux, car il n'ignore pas ce qu'on me fait subir à cause de lui, il s'assied, et il veut lier conversation avec moi. Pour marquer mon mécontentement, je me mets au piano, et je joue le plus bruyamment

liARTHE. 33

possible; il s'approche alors, me reproche ma dm^eté à son égard, me jure qu'il m'adore et que, s'il cherche à plaire à ma mère, c'est afin d'avoir le droit de me voir tous les jours. Ces paroles m'indignent, je lui ordonne de sortir; il ne m'obéit pas, je veux me retirer dans ma chambre; il me saisit le bras, me supplie de l'écouter et tombe à mes pieds. A ce moment ma mère rentre et nous surprend ainsi ; vous devinez quelle fut sa colère et sur qui elle retomba! Elle m'a dit les choses les plus cruelles : que je n'étais plus sa fille» qu'elle me détestait, qu'elle ne voulait plus «le voir, qu'elle me chassait; alors je suis sortie sans savoir ce que je faisais, sans savoir où j'allais, et machinalement j'ai gagné la rue où demeure ma tante. Elle était partie depuis le matin pour la campagne. Mes forces étaient épuisées; que faire?... Je me suis rappelé votre adresse et je suis venue ici.

— Marthe, lui dis-je,il est encore temps, je vais vous reconduire chez votre mère.

— Chez ma mère! oh! non, dit-^lle, je n'y retournerai jamais.

— Chez un de vos parents alors; n'en avezvous aucun ? ,

— Je n'ai que ma tante, et elle n'est pas à Paris.

~ Allons chez une de ses amies, chez Mme y...» par exemple, qui a une fille et qui vous porte intérêt. »

En parlant ainsi, je regardais la pendule ; mais comprenant combien ce que je proposais était difficile à exécuter à pareille heure, je cherchais quelque autre expédient et n'en trouvais aucun.

«Allons^ Marthe, disais^je encore, de grftce^ prenez courage, retournons chez votre mère; faites cela pour moi, si ce n'est point pour vous.

— Non, non, répondait-elle; tout ce que vous voudrez, mais pas cela. »

En tàce d'une telle résolution, je ne savais quel parti prendre , je craignais que de nouvelles instances ne devinssent de la dureté; puis les beaux yeux de Marthe, mouillés de larmes, me regardaient d'une façon si suppliante, que ma fermeté m'abandonnait peu à peu ; je voulus cependant tenter un dernier effort.

a Marthe, dis-je d'un ton que j'eus beaucoup de peine à rendre résolu, je ne puis vous garder ici; il faut absolument me suivre, venez, et je lui pris la main.

— Oh ! cria-t-elle en se dégageant, il ne m'aime pas! je me suis trompée ! je préfère mourir! »

El elle courut vers la fenêtre ouverte.

Je l'arrêtai, je la saisis dans mes bras. A partir de ce moment, ma raison ne sut plus lutter contre mon cœur.

« Moi, ne pas f aimer, Marthe ! lui disaîs-je en la tenant pressée ; comment peux-tu croire cela ? C'est mon amour, au contraire, qui me fait insister si longtemps et vouloir t'empêcher de te perdre. »

Mais la pauvre fille ne m'entendait plus : elle avait passé, depuis plusieurs heures, par tant d'émotions, qu'une violente crise de nerfs s'était déclarée. Elle se roulait sur le canapé où je l'avais portée, frappait sa tête sur les parois du meuble et m'empêchait de lui porter sefîours, car ses mains s'étaient cramponnées aux miennes et les serraient avec une force inouïe. Forcé de suivre ses mouvements convulsifs, tantôt j'avais le visage couvert par ses cheveux dénoués et flottant en désordre; tantôt elle se pressait contre moi, et je sentais les battements précipités de son cœur. De ses lèvres enlr'ouvertes s'échappaient des phrases sans suite que lui dictait le délire.

« Quinze jours sans me venir voir, disait-elle.... j'ai été bien malheureuse! je ne vivais plus.... je

36 MAUTIIE.

ne pensais qu'à lui... je IVime tanll... Edmond ! Edntond! ne me renvoie pas, car vois-lu , je mourrais I »

Elle n'avait plus la conscience de ce qu'elle disait; sa raison l'avait abandonnée, et Je perdais peu à peu la mienne.

Quand le jour parut et que Marthe, revenue à elle, vit des armes, des livres , des meubles de jeune homme à la place des rideaux blancs de sa croisée, du portrait de^on père lui souriant dans son cadre doré, du christ d'ivoire auquel elle donnait d'ordinaire son premier regard et SCS plus fraîches pensées, elle crut être sous l'empire de quelque rêve; mais, le souvenir de ce qui s'était passé depuis la veille vint tout à coup s'ofifrir dans sa cruelle vérité, elle mesura l'abîme qu'elle avait franchi, elle se cacha la têle dans ses mains et elle pleura amèrement.

Je sortis, car je compris que celte douleur avait besoin de solitude pour s'épancher librement; 11 fallait aussi me recueillir pour adopter un plan de conduite dans ma position nouvelle et imprévue.

«( Ce n*est pas sérieusement, me dis-je, que Mme de T.... a chassé sa fille. Plus maîtresse d'elle-même, bientôt elle a cherché Marthe ; que pense-t-elle de sa disparition et de quel côté ses soupçons se sont-ils portés ? »

Un de mes amis, en la discrétion duquel j'avais entière confiance et qui, lié avec Mme de T.... pouvait être facilement au courant de ses affaires, fut chargé par moi de savoir la vérité. Puis je me rendis chez mon seul parent, Toncleque tu connais; à table quand j'arrivai, il me reçut avec sa cordialité habituelle, et, sur mon refus de déjeuner avec lui, il m'offrit un cigare et me pria de lui apprendre quelque chose de nouveau.

« Je viens pour cela, » répondis-je.

Et je lui racontai ma présentation chez Mme de T.*«, mon amour pour Marthe, ne lui faisant grâce d'aucun des détails de cette liaison; je terminai par le récit de l'événement survenu la veille.

« Je te fais mes compliments, » me dit-il gaiement, et, se levant de table, il m*entratna au salon.

Alors, je lui fis observer que ces confidences ne devaient pas être attribuées à une sotte va-

nité et au désir de m'attirer des félicitations, que j'aTais voulu seulement l'éclairer sur ma véritable situation pour qu'il pût me donner des conseils en connaissance de cause, et comprendre les projets que j'avais formés. Il voulut bien alors m'écouter plus sérieusement. Mais, quand je lui parlai de mon désir d'épouser Blarthe pour lui rendre la position dans le monde qu'elle avait perdue ou qu'elle allait perdre, il me traita de fou, me dit de garder Mlle de T... tant que je voudrais près de moi, ses principes d'oncle ne s'y opposant pas; mais de ne jamais lui reparler de ce mariage impossible, qu'il ne saurait approuver. Puis il sonna, demanda sa voiture, me dit adieu comme si rien ne s'était passé entre noiis, et se rendit à la Bourse , suivant son habitude de chaque jour.

Je m'attendais à ce refus et, si j'avais fait une telle démarche, c'était plutôt par acquit de conscience et pour remplir un devoir que dans l'espoir de réussir. Mlle de T... aurait été mille fois plus belle et plus noble , que mon oncle l'eût aussi bien condamnée pour sa pauvreté.

11 ne s'agissait plus que de savoir s'il m'était permis de me marier sans consentement, et si j'îivais le droit, en échange du nom que je don*

nemis à Marthe, de condamner sa vie aux privations, presque à la misère, dans le cas probable où ma pension me serait supprimée.

U me parut plus sage de conserver mon seul protecteur, et d'attendre que le temps apportât un changement dans notre position.

L'ami que j'avais envoyé aux informations se trouva au rendez-vous convenu entre nous. Mme de T..., qu'il était allé voir, suivant sa promesse, et à qui il avait demandé des nouvelles de Hartbe, s'était livrée à de longues récriminations contre sa fille, se plaignant de son mauvais caractère et de ses emportements continuels.

« Croiriez-vous, avait-elle dit, qu'hier, prenant à la lettre des paroles que je lui ai adressées dans un moment de colère , elle s'est enfuie de chez moi?

— Ne savez-vous pas où elle est? demanda mon amie

— Elle eût mérité que je ne m'occupasse plus d'elle ; mais, pour mon repos, j'ai envoyé cbez sa tante, et j*ai appris que Marthe étant allée la demander, et ne la trouvant pas à Paris, l'avait rejointe à la campagne. Ma sœur, avec qui je suis en froid, lui donne toujours raison contre moi ; dans une circonstance semblable, elle l'a déjà gar-

dée plusieurs jours auprès d'elle ; qu'elle la garde plusieurs semaines cette fois, afin de me la rendre plus douce et plus soumise. »

L'erreur où se trouvait Mme de T. • . • , erreur expliquée par l'apparition de Marthe dans la maison de sa tante avant son arrivée chez moi, me fit espérer que mes amours ne seraient point troublées de longtemps.

Dans mon égoïsme, je résolus, du reste, de les cacher si bien que Mme deT*..* ne pût les découvrir, le jour où quelque accident lui ôlerait la tranquillité d'esprit dont elle jouissait, grâce à sa méprise.

Quand je rentrai chez moi, Marthe ne pleurait plus; elle se jeta toute rougissante dans mes bras, sans me demander les motifs de mon absence, comprenant que j'avais dû m'occuper d'elle. Je lui fis part de ce que j'avais appris, et je lui proposai d'aller habiter la campagne avec moi. a Je n'ai plus de famille, me répondit-elle, vous êtes seul à m'aimer : vos désirs sont les miens ; je ne suis plus Marthe de T..., je suis votre Marthe. » Le lendemain, nous étions à Aulnay.

En arrivant de Paris, après avoir laissé Bourg-la- Reine el Sceaux sur la gauche, on pénètre dans ce joli village plein d'ombrages touffus : le pavé bruyant a été remplacé par un sable jaune » doux aux pieds comme un gazon , et les maisons en bois, semblables aux chalets suisses, sont tapissées de clématites et de roses. Inconnu des promeneurs aristocratiques , Aulnay reste silencieux et désert toute la semaine, et ne s*anime que le dimanche, quand la bourgeoisie parisienne envahit ses bosquets en fleurs, ses cabarets en plein air et son fameux arbre de Robinson^ dont les branches colossales ofifrent Thospitalité à de nombreux convives.

C'est à l'extrémité de ce village que je louai une petite habitation de la plus modeste, mais aussi de

kk MARTHE.

la plus riante apparence. Les chambres n'étaient pas nombreuses, on faisait facilement le tour du jardin ; mais les champs qui s'étendaient sous les croisées, les bois qui commençaient près de la maison pour ne finir qu'à Fontenay-aux-Roses, offraient les plus gais horizons et les plus fraîches promenades.

Mme de T..., comme toutes les femmes qui mettent leur bonheur dans des succès de salon , n'avait jamais eu un goût prononcé pour la campagne, et lui préférait pendant l'été le séjour de quelque bain de mer où Paris se transporte avec ses lumières, ses orchestres et ses intrigues.

Aussi Marthe, pour qui la vie des champs était une nouveauté, éprouva-t-elle une joie d'enfant durant les premiers temps de son séjour à Âulnay ; elle courait, battait des mains, avait des étonnements d'une naïveté adorable, et souriait à tout, aux oiseaux, aux fleurs, au soleil : à dix-huit ans, pour oublier le passé et ne pas songer à l'avenir, il suffit d'un peu de joie et d'un peu d'amour.

Et comment en aurait-il été autrement, puisque moi-même j'oubliais ce que notre position avait de fimx et d'incerla'm ?

En effet, les débuts d'une liaison avec une jeune fille ont dos séductions irrésistibles, devant les-

quelles disparaissent toutes inquiétudes et toutes craintes.

On se plaît à observer ces joues qui rougissent sans cesse , ces lèvres qui hésitent et qui tremblent, inhabiles à parler d'amour, ces yeux un peu battus et rêveurs, ces poses nonchalantes qui ne sont plus celles de la jeune fille et pas encore celles de la femme.

Alors, celle que la timidité et l'éducation ont rendue muette jusque-là, qui a souvent eu mille pensées charmantes et n'en a exprimé aucune, consent à parler et à dévoiler des trésors d'observations qu'on ne soupçonnait pas. On apprend que ces yeux modestement baissés voyaient tout ce qu'ils voulaient voir, que ces oreilles, discrètement éloignées, entendaient à ravir, que cet esprit, réputé si naïf, comprenait à demi-mot. Puis elle TOUS dit longuement la grande histoire de son cœur; la coquette tient à prouver qu'il a battu pour d'autres que pour vous, et elle invente quelque bel amoureux pour le signaler à votre jalousie rétro^ spective; mais n'ayant aucun succès, elle passe aux impressions qui vous concernent, et elle raconte, en rougissant, pourquoi et comment vous ôtcs parvcim à lui plaire.

C'est ainsi que Marthe m'avouait m'avoir aimé

depuis le jour où je parus compatir à ses chagrins; elle me disait aussi son émotion en me voyant, ses efforts pour la cacher, ses craintes de n'être point aimée , son dépit quand je ne m'occupais point d'elle ; en écoutant ces aveux pleins de fraîcheur et de jeunesse, tous les nuages de l'avenir disparaissaient ; je ne voyais plus qu'une chose : c'est que j'avais près de moi une femme belle et jeune dont j'étais aimé ôt que j'aimais, et qui, satisfaite de son bonheur présent, me défendait de peiner à l'avenir.

Du reste, en homme qui sait combien le bonheur est rare, combien surtout il dure peu, j'avais environné le mien de précautions infinies pour le prolonger et le rendre aussi complet que possible pendant le temps qui lui était destiné : je ne pouvais ci^aindre qu'on découvrit notre retraite, tant nous avions apporté de mystère dans notre départ de Paris ; j'avais assez d'argent pour suffire longtemps à nos très-modestes dépenses et m'alfranchir de tous soucis matériels incompatibles avec l'amour ; en un mot, rien ne nous devait troubler en nous rappelant les exigences du monde et la réalité de la vie.

L'été était superbe , notre petite maison pleine de fraîcheur et de gaieté; nos fleurs s'épanouis-

saient braveinent aa soleil, et toute une nichée de rossignols avait élu domicile dans les tilleuls, au fond du jardin.

Nous nous levions de grand matin, et nous commencions dans les champs ce que nous avions surnommé notre promenade botanique.

Marthe, ignorante comme une Parisienne des choses de la campagne, ne savait le nom d'aucun arbre , d'aucune plante , et faisait les confusions les plus bizarres. Sans m'y connaître beaucoup plus , je me moquais d'elle et je prétendais l'instruire; mais l'indocile élève mettait en doute mon savoir et courait chercher des renseignements plus certains auprès de quelque paysan travaillant sur notre roule.

« Monsieur, demandait-elle avec un grand sérieux, ceci n'est-il pas un champ de blé ?

— Oh ! que nenni ! disait le paysan ; c'est le carré d'avoine à Mathieu.

— J'ai gagné! m'écriais-je alors victorieusement.

— Par pur hasard, » disait Marflie en faisant la moue.

Puis elle remerciait le paysan, qui ne manquait jamais de crier, en la voyant partir : « A votre service, ma petite damic! »•

48 MAUTUE.

Ce titre de daine que chacun lui doiwait à Aulnay, car on nous croyait très-légitimement mariés, la faisait toujours rougir. Pauvre fille! Ce mot que les jeunes femmes, dans les premiers joui*s de leur mariage , n*entendeîit pas sans éprouver un sentiment de plaisir et d*orgueil, lui semblait un reproche, presque un affront , dans la position où elle se trouvait vis-à-vis de moi.

De retour à la maison, nous déjeunions, et, tandis que je me promenais au jardin, Marthe commençait sa grande toilette de chaque jour. Cette toilette consistait à passer une robe des plus simples eu mousseline et à inventer quelque coiffure nouvelle ; elle mettait à ce dernier soin un art extrême : c'était là sa seule coquetterie, son nu)yen infaillible de séductioq.

Les heures les plus chaudes de la journée étaient consacrées à l'étude , c'est-à-dire à la lecture de quelque livre favori. Marthe, assise à mes côtés, avait à la main une interminable broderie, et prétendait travailler en m'écoutant ; mais à peine avais-je ouvert le livre, à peine le récit commençait-il à l'intéresser, que je voyais son cou se dresser, sa physionomie s'animer, ses deux mains quitter leur ouvrage et retomber nouchakuites et oisives.

Nous avions découvert dans un coin de la maison un vieux clavecin qui reposait depuis de longues années sous une solennelle serge verte ; Marthe l'avait fait transporter au salon et se plaisait à en tirer des sons qui, s'ils nous écorchaient parfois les oreilles , nous mettaient du moins en joyeuse humeur. Souvent une note criarde et discordanle, immédiatement suivie de nos éclats de rire, venait interrompre un morceau de grand opéra ; d'auires fois, Marthe imaginait de garder son sérieux, persistait à jouer malgré mes cris, et soutenait que le piano était excellent, les notes justes, que je mettais de la mauvaise volonté, et que je n'entendais rien à la musique. Alors commençaient des discussions à perle de vue, qui tendaient à démontrer de part et d'autre Texcellence de nos oreilles et de notre instinct musical ; puis on riait, on s'embrassait, et on jurait de brûler le piano, cause de nos terribles discordes : mais il lui était pardonné en faveur de ses nombreux services, de son âge, et surtout de ses infirmités.

k peine le soleil était-il couché que nous nous disposions à la grande promenade du soir; sur ma prière, Marthe, pour qui je craignais la fraîcheur de l'air, s'enveloppait d'un châle. C'était son châle de jeune fille, simple et coquet à la fois

50 MARTHfi.

que lui avait donné son père trois ans auparavant et qu'elle avait jeté précipitamment sur ses épaules le jour de sa fuite. Il ne lui restait que ce souvenir de la maison maternelle : aussi avait^elle un soin extrême dé ce chàle ; elle le pliait dès qu'elle rentrait, ut refusait de le mettre quand il menaçait de pleuvoir.

Un joiir , eh revenant d'une promenade imprudente à travers bois » elle y surprit une large déchirure ; je la vis contempler tristement ce dégât, puis , ne sachant pas être entendue : « Oh ! mon pauvre châle, murmura-t-elle , toi aussi, tu as perdu ta belle splendeur d'autrefois ; comme moi, tu n'as plus droit aux respects de chacun. »

Je n'attachai pas alors d'importance à ces paroles, qui auraient dû m'indiquer chez Marthe quelques souffrances inavouées; souvent déjà la cause la plus légère avait amené chez elle ces retours subits vers le passé : il est vrai qu'à cette époque, un rien sufSsait aussi à la rendre tout en*' lière à son amour et à la joie de se sentir aimée; le sourire revenait sur ses lèvres aussi vite qu'il en était disparu.

Nous dirigions nos promenades dû soir dans les bois des envhx)ns; nous choisissions de préférence les allées les plus désertes, les plus petits sentiers,

MARTHE. 5i

n'ayant d'autres soucis que de marcher devant nous, de respirer les parfums qui s'échappent des jeunes chênes et des noisetiers en fleurs, de regarder les vers luisants s'allumer dans l'herbe et les étoiles dans le ciel.

C'était aussi le moment des tendres confidences : Marthe , doucement appuyée sur mon bras , laissait pencher sa tête sur mon épaule , et ses lèvres me répétaient tout bas les jolies choses que ses yeux m'avaient mille fois exprimées durant le. jour.

Cependant Tautomne avait succédé à l'été, et parfois un vent froid pénétrait à travers nos portes et nos croisées mal jointes.

Nous avions voulu faire du feu dans Tunique cheminée du salon; mais, peu habituée à cet usage, elle nous avait couverts de famée pour nous punir de l'avoir méconnue.

Ces petites misères n'avaient fait aucun tort à notre gaieté, et je ne pense pas qu'il soit venu un seul jour à l'idée de Marthe ou de moi qu'à Paris l'air fût moins vif et les cheminées meilleures. Aulnay, où nous avions été si heureux, nous paraissait nécessairement lié à notre amour, et c'eût été méditer un crime contre notre propre bonheur que de songer à le quitter.

Nous sentions seulement qu'il manquait quel-

que chose au bonheur matériel dont jusqu'alors nous avions été entourés, et nous nous surprenions à envier le bien d*autrui.

Le but de ces grandes convoitises était une maison séparée de la nôtre par un mur qui coupait les deux jardins. Haute d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, percée de croisées bien closes, située en plein midi et abritée contre le vent du nord par une rangée de grands arbres, elle s'élevait resplendissante de blancheur et de soleil, en face de notre modeste demeure, construite à la hâte pour loger, trois mois de l'année seulement, quelques Parisiens fugitifs.

Aussi, en voyant l'hiver accourir, nous permettions-nous de jalouser cette maisofi voisine, et cela sans faire tort à personne , car elle était restée constamment inhabitée pendant notre séjour à Aulnay. En questionnant les gens du pays pour savoir à qui elle appartenait et si on ne pourrait la louer, à ce moment de l'année, pour un prix peu élevé , j'appris qu'elle venait d'être vendue à de nouveaux mariés , dont l'intention était de l'occuper pendant les derniers beaux joiu^ de la saison.

Il fallait se résigner, et nous y parvînmes d'autant plus facilement que la chaleur reparut comme

l)ar enchantement, ainsi qu'il arrive presque toujours au commencement de l'hiver; on se serait cru en plein été, sans la fraîcheur des nuits et la teinte jaunâtre des feuilles.

Nous avions repris notre bonne vie d'autrefois, quand, un matin, en revenant de notre promenade habituelle, nous >1mes une voiture de voyage arrêtée devant* la maison dont j'ai parlé.

« Nos voisins sont arrivés, dis-je à Marthe.

— En efifet, fit-elle en levant les yeux, leurs croisées sont ouvertes ; ils sont restés longtemps avant de se décider, mais enfin les voilà ; je parie que c'est un vieux ménage.

— Pourquoi cela ?

— Je le devine à la forme de la voiture.

— Je crois, au contraire, que ce sont des jeunes gens.

— Parions.

— Quoi?

— Une discrétion.

— Tu m'en dois déjà quatre.

— Quitte ou double, alors.

— Soit; si la femme a plus de trente ans, tu as gagné.

— C'est convenu; courons vite nous en assurer.

5G MAnTHE.

— OÙ vem-ta les voir ?

— De la plate-forme qui est au fond de notre jardin, nons apercevrons tout ce qui se passe dans le leur; sans aucun doute ils s*y. promènent en ce moment pour faire connaissance avec lenr nouvelle propriété; viens, j'ai hâle de gagner mon pari.

— Oh ! ton pari, dis-je en riant, n*est qa*un prétexte pour avoir le droit d'être curieuse à ion aise; je m'y suis laissé prendre.

• — Voyez-vous cela! 11 me dit des choses désagréables parce qu'il craint de perdre; fi! le mauvais joueur! »

Et elle m'entraîna.

Nous ne tardâmes pas, en eflet, comme l'avait prévu Marthe , à voir notre nouvelle voisine. Elle se promenait seule dans une allée; mais quelques arbustes placés entre elle et nous la masquaient à demi, et empêchaient de distinguer son visage.

« La taille est jeune , dis-je , je double le pari.

— Les tailles sont souvent trompeuses; j'accepte. Un peu de patience, et nous saurons qui a gagné, n

Tout à coup Marthe pousse un cri, et, avant que j'aie pensé à l'arrêter, elle descend à la h&te l'es-

MARTHE. b7

pèce de monlicule sur lequel nous nous trouvions, ouvre une porte mal close, pénètre dans le jardin voisin et court à la rencontre de celle qui s'y promenait.

« Marthe! toiàAulnay?

— Emma! toi ici? » s'écrient en même temps les deux jeunes femmes, et elles se précipitent dans les bras l'une de l'autre.

Je compris aussitôt le danger auquel l'action irréfléchie de Marthe venait de l'exposer : elle avait reconnu une amie dans celle que nous prenions pour une étrangère, et, n'écoutant que son cœur, elle s'était élancée à sa rencontre ; mais, après les premiers embrassements, quand arriverait le tour des questions et des confidences, qu'allait-elle dire? qu'allait-elle répondre? Elle n'avait point prévu de tels embarras, et, du caractère que je lui connaissais, elle éprouverait de cruelles souffrances.

Je ne pouvais lui venir en aide : car, si elle inventait quelque fable pour expliquer son séjour à Aulnay, ma présence l'embarrasserait davantage ; il était même important qu'on ne m'aperçût pas, et je quittai le jardin.

Une tristesse subite, la première que j'eusse ressentie depuis le commencement de cette liai-

son, s'empara de moi ; il me sembla que c'en était fait de mon bonheur.

Marthe revint un quart d'heure après; du plus loin qu'elle me vit, elle courut^ moi et se jetfi tout éplorée dans mes bras :

« Nous ne pouvons plus, me dit-elle, rester ici ; retournons à Paris, partons, partons vite : ils vont venir tout à l'heure nous faire visite.

— Comment?

— Oui, Emma et son mari, dans un instant , chez nous, comprends-tu ?

— Marthe ! m'écriai-je d'un ton de reprodic dont je ne fus pas maître ; vous avez troublé, par voire imprudence, notre belle vie !

— Pardon! s'écria-t-elle en pleurant; je comprends la faute que j'ai conunise, et je souffre autant que toi; mais quand j'ai vu Emma, ma meilleure amie, j'ai tout oublié, je me suis crue la Marthe d'autrefois, je n'ai pas réfléchi à la distance qui nous sépare maintenant.

— Elle sait donc... ? demandai-je.

— Non , elle ne sait rien ; il y a cinq mois qu'elle a quitté Paris pour aller habiter la province : aussi m'a-t^il fallu mentir et la tromper.

— Que s'est-il passé?

— Je ne puis te le dire, cela t'afQigerait, ou

MARTHE. Îi9

plutôt tu ne comprendrais pas mon chagrin, ma honte : en effet, je suis une folle et une ingrate; nous nous aimons, et ce qui n*est point cet amour devrait m'être indifférent.

— Non, Marthe, dis-moi tout, au contraire; c'est indispensable pour que nous puissions prendre un parti.

— Eh bien! me répondit-elle, je vais essayer, d'autant plus que j'ai le cœur bien gros et je n'ai que toi à qui me confier. Emma m'a d'abord entretenue de son mariage tout récent, de son père qui lui donnait fièrement le bras en entrant dans l'église, de sa mère qui a pleuré en se séparant d'elle et à qui elle a juré d'écrire tous les jours. Ces détails m'ont fait mal, tu me comprends, n'est-ce pas, mon ami, et tu me pardonnes? »

Je pris la main de ma pauvre Marthe et la pressai dans les miennes.

Elle reprit :

« Emma, s'interrompant tout à coup, s'est excusée d'avoir commencé par parler d'elle; elle m'a demandé depuis quand j'étais à Aulnay, si je l'habitais avec ma tante ou avec ma mère. J'ai compris mon imprudence, j'ai rougi et je me suis troublée; elle m'a regardée, et se mettant à sou-

rire : « Ah! je devine, a-t-elle dil, j'ai tant parié « de moi, que je ne t'ai point donné le temps de « me raconter tes secrets; tu es mariée aussi, tu « habites Aulnay avec lui? » Je n'ai point trouvé assez de force pour répondre oui ; mais je n'ai pas dit non, et elle a pensé que ses suppositions étaient vraies. Alors elle m'a torturée avec mille questions : « Est-il jeune? Est-il riche? Que fail- « il? Est-ce M. D..., qui dansait souvent avec toi « l'hiver passé? Tu ne dis rien, c'est lui, j'ai « deviné. »

« En effet, je ne disais rien, et je n'avais le courage de rien dire; du reste, Emma questionnant toujours, parlant toujours, ne m'en eût pas laissé le temps: c'était un supplice atroce! Heureusement, son mari est venu la rejoindre; Emma m'a présentée; il m'a fait un compliment, j'ai baissé les yeux, et j'ai dû paraître bien niaise pour une femme mariée. Ils m'ont invitée à entrer chez eux; j'ai trouvé assez de présence d'esprit pour répondre qu'on m'attendait.

u Oh! n'insistons pas, a dit Emma en riant; « notre voisin nous en voudrait de l'avoir gardée « et il serait maladroit de l'indisposer contre « nous. A bientôt : nous irons, mon mari et moi, « vous voir dans la journée. »

« Us sont partis, et c*est à peine si j*ai trouvé assez de force pour regagner la maison.

« Il n'y a point à hésiter, continua-t-elie; il ne faut pas qu'ils nous trouvent ici : à Aulnay, on ne peut défendre sa porte coiiime à Paris; comprends-tu ce qu'il y aurait de pénible pour moi à mentir devant toi ! car ne point rétablir la vérité (Jusind un mot suffit pour cela, c'est mentir; toi-* même, dans quelle fausse position serais-tu placé vis-à-vis du mari d'Emma !

— Tu as raison, dis-je après avoir réfléchi quelques instants; partons, nous essayerons d'être encore heureux.

— Comme tu dis cela ! s'écria-t-elle. Douteraistu de notre bonheur à venir? ••

Je me tus, car je ne pouvais lui faire part des tristes pressentiments qui m'avaient assailli.

Une heure après, nous quittions Aulnay; la paysanne qui nous tenait lieu de femme de ménage fut chargée de répondre à l'amie de Marthe, quand elle viendrait, qu'une affaire imprévue nous avait rappelés précipitamment à Paris.

Au moment de partir, ne voyant pas Marthe près de moi, je la cherchai dans la maison et j'ouvris sa chambre. Je l'y trouvai agenouillée et pleurant. Dès qu'elle m'aperçut, elle se leva.

« Je viens de remercier Dieu, me dit-elle, de tout le bonheur que j'ai goûté dans cette maison, et je l'ai prié de me le continuer. Mon amour pour toi est si vrai, qu'il trouvera peut-être grâce à ses yeux. »

Au détour du chemin , nous jetâmes un dernier coup d'ceil sur notre jolie campagne; la femme qui nous avait servis pendant ces quelques mois, debout devant la porte, nous suivait tristement des yeux, et Emma V..., fidèle à sa promesse, fièrement appuyée sur le bras de son mari , se dirigeait vers la demeure que nous quittions à cause d'elle !

En rentrant à Paris, je trouvai un mot de Tami qui était allé autrefois, à ma prière, voir la mère de Marthe ; ignorant le lieu de ma retraite , il n'avait pu me faire parvenir sa lettre, et il me demandait de me rendre chez lui aussitôt après mon retour. Comme je Tavais prévu, les inquiétudes allaient commencer, et je n'avais plus la possibilité de m'y soustraire.

Voici ce qu'on avait à me dire : Grâce au temps et à l'éloignement , le courroux de Mme de T.... contre sa fille avait diminué; elle s'était étonnée de ne point entendre parler de Marthe, et elle avait écrit à sa sœur pour avoir des nouvelles. Celle-ci, étant en voyage, tarda à répondre, puis avoua ne rien comprendre à ce qu'on lui mandait : car, disait-elle , elle n'avait

pas VU sa nièce depuis fort longlempâ. L*inquiélude de Mme de T.... fut alors exirème; après différentes tentatives sans résultat, elle résolut de s'adresser à la police , et ce fut , heureusement, mon ami qu'elle pria de l'aider dans ses démarches.

Celui-ci, pour la tranquilliser au moins sur l'existence de sa fille et éviter des recherches compromettantes, crut devoir lui apprendre ce qu'il savait de notre liaison. Il déplora avec elle cette fâcheuse tache à l'honneur de Marthe; mais il conseilla de garder un silence complet sur cette affaire et d'attendre notre arrivée, ne doutant pas que , par un mariage, je ne rendisse à Marthe la place qui lui était due dans le monde.

Quand il m'eut rendu compte de cet entretien, je répondis qu'on ne s'était pas trompé en mo prêtant l'intention d'épouser Marthe; mais que, sans fortune tous les deux, il me semblait important d'obtenir de mon oncle, par le raisonnement et la patience, son consentement à notre mariage: j'allais entreprendre sa conversion, et j'espérais réussir dans un temps rapproché. J'autorisai mon ami à répéter ces paroles à Mme de T..., afin de la rassurer sur le sort destiné à sa fille, et je le

priai aussi de lui cacher le plus longtemps possible notre arrivée à Paris, afin qu'elle n'entravât pas mes desseins par un éclat fâcheux.

Taudis que je disposais de l'avenir et que je cherchais à le faire le plus beau possible, Marthe, à qui, par un sentiment de déhcatesse, je ne voulais point parler de mes projets avant d'être assuré de leur succès, vint à tomber dans une espèce de prostration morale qui me causa de vives inquiétudes.

La pauvre fille s'était exagéré ses propres forces en croyant pouvoir rompre avec la vie honnête pour laquelle elle était née, et remplacer par rafi*ection d'un seul la joie de se sentir aimée et respectée de tous, k Aulnay, où j'étais toujours à ses côtés, j'avais pu bannir de son esprit, par la distraction, toute pensée étrangère à nos amours, et empêcher que les souvenirs du passé ne vinssent contrarier son bonheur; mais, à Paris, les démarches que je fis dans notre intérêt à tous deux m'obligèrent à la laisser souvent seule : elle put réfléchir trop librement.

Regrettait-elle l'innocence de ses jeunes années, les caresses de sa mère, les querelles même qu'elle avait voulu fuir? Que sais-je? le cœur a tant de secrets mcompréhensibles!

La vue de son amie d*enfance, d'Emma, heureuse et mariée, Tavail-elle trop vivement impressionnée , et enviait-elle un sort semblable? ou bien, ne se sentant plus séparée de sa mère que par quelques pas, éprouvait-elle l'impérieux désir de l'embrassei*?

Peut-être que la mélancolie de Marthe participait de toutes ces causes à la fois, et qu'incapable de les deviner, elle souffrait doublement, comme le malade qui ignore où est son maL

Quoi qu'il en fût, elle avait perdu sa belle gaieté d'autrefois ; je la voyais pâlir, changer et maigrli*. Je l'interrogeai; elle me répondit qu'elle était heureuse et ne se sentait atteinte d'aucun mal. J'insistai; elle eut peur d'être comprise, jura qu'elle ne regrettait rien, et rejeta son état sur des douleurs de tète auxquelles elle avait toujours été sujette.

Je voulus vaincre ce malaise et je la décidai à m'accompagner plusieurs fois au thé&tre; mais ces plaisirs, impuissants à la distraire, furent souvent pour elle une cause de chagrin : en effet, elle craignait à tout instant d'être reconnue; quand quelque spectateur tournait la tète de notre côté, elle se rejetait précipitamment dans le coin le plus obscur de la loge. Il lui arriva de rencontrer,

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en gagnant sa place, des jeunes gens qu'elle avait connus dans le monde ; cachée sous un voile épais, elle ne pouvait être remarquée, et cependant elle se pressait toute tremblante contre moi. Ces craintes la conduisaient naturellement à se souvenir de Tépoque où, assise auprès de sa mère, au premier rang d'une loge découverte, elle promenait ses regards dans toute la salle et saluait ses amies d'un-sourife.

Certaines femmes pourront commettre une faute, mais elles ne s'habitueront jamais à la position équivoque qui est la conséquence inévitable de cette faute. Je compris cette pauvre âme blessée , et je n'exigeai plus que Marthe sortît de la maison.

Un matm cependant, séduits tous les deux par les promesses d'un beau soleil d'hiver, nous résolûmes d'aller revoir Aulnay, que nous avions si brusquement quitté. Emma et son mari ne devaient plus y être depuis longtemps, et nous ne pouvions craindre d'y rencontrer quelqu'un de connaissance à ce moment de l'année.

Cette journée fut charmante : le froid, la marche, le plaisir, rendaient au joU visage de Marthe les couleurs éclatantes qu'il avait perdues. Je la surprenais à rire joyeusement comme autrefois ;

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elle redevenait enfant, elle oubliait le présent et ne vivait plus que dans le passé; nous nmes le tour du village , nous revîmes notre maison, nos grands arbres, nous parcourûmes avec bonheur nos promenades favorites ; chaque pas nous rappelait un gracieux souvenir, et nous avancions toujours, pour ne pas laisser aux regrets le temps de succéder aux souvenirs.

Une journée si bien commencée aurait dû bien finir; il en fut autrement. Nous ne pûmes retrouver la voiture qui nous avait amenés , et il nous fallut prendre pour retourner à Paris la voiture publique ; à peine y étions-nous entrés que je fus reconnu par un de ces jeunes gens qui, sous le prétexte qu'ils ont été au collège avec vous dix ans auparavant, vous serrent la main, vous tutoient aussitôt et vous appellent leur cher ami. Celui-là venait de passer la journée à la campagne avec sa maîtresse, quelque avenlurière du quartier Bréda. Ils nous firent l'honneur de nous adresser la parole ; puis, malgré le silence obstiné de Marthe et la froideur que je leur montrais, comme par malheur nous n'élions que tous les quatre dans la voiture, ils persistèrent à vouloir rendre la conversation générale et à tenir des propos que, jusqu'à ce

moment, Marthe n*avait pas été habituée à entendre.

Que faire en pareil cas? comment imposer silence ou se fâcher sans être ridicule? A Paris, la femme que Ton rencontre seule avec un jeune homme que Ton sait n'être point marié et n'avoir pas de sœur, passe toujours pour sa maltresse; et toute maîtresse est supposée, jusqu'à preuve du contraire, appartenir à une certaine classe de femmes devant lesquelles on peut tout dire. Ils ne manquèrent donc pas de respect à celle que j'accompagnais, je ne l'aurais pas souffert, mais ils blessèrent profondément Marthe de T..., habituée à d'autres façons d'agir.

Ces détails peuvent paraître puérils: tant de femmes insoucieuses acceptent si légèrement des positions fausses et se complaisent dans une vie déclassée, qu'on ne peut s'imaginer ce que certaines blessures peuvent avoir de cruel pour des esprits plus délicats et plus nobles. Marthe ne se plaignit pas ; elle ne me fit jamais de remarque au sujet de cette renconire, mais je m'aperçus qu'elle en avait reçu une atteinte profonde et qu'elle aurait toujours au fond du cœur une plaie incurable : le souvenir d'une vie où elle n'était exposée à aucun affront.

Bientôt les maux de tète dont elle s'était plainte, et qui n'étaient que la suite de ses préoccupations incessantes, devinrent plus violents; sans être absolument malade et sans vouloir prendre le lit, elle eut de fréquents accès de fièvre ; je n'osai plus la quitter et je passai auprès d'elle le temps que je m'étais promis d'employer à vaincre la résistance de mon oncle* Ce temps perdu pour nos intérêts fut cause des événements qui terminent brusquement ce récit.

Mme de T..., à qui Ton n'avait pu cacher plus longtemps notre présence à Paris, irritée de ne me voir prendre aucune détermination, imagina de m'écrire pour me reprocher d'avoir déshonoré son nom, m'ordonner de lui rendre sa fille, puisque je ne -voulais pas Tépouser, et me me^ nacer, dans le r^s où je n'obéirais pas, de déposer contre moi une plainte en séduction de mineure.

Je ne pouvais, en conscience, prendre au sé^ rieux une telle menace; mais, croyant utile de paraître y attacher de l'importance, j'envoyai la lettre de Mme de T... à mon oncle. Je me disais qu'en voyant les choses se dessiner de cette façon, il se laisserait peut-être arracher le consentement désiré, ou qu'il m'obligerait à m'en passer en persistant dans son refus ; l'impatience de la mère

de Marthe et l*état de celle-ci me défendaient une plus longue modératiob.

Je me décidai en même temps à solliciter, auprès d'un protecteur puissant, des fonctions qu'on m'annonçait être vacantes, et qui devaient me procurer des ressources assez considérables pour me rendre indépendant.

J'allais sortir afin d'entreprendre cette démarche, quand on m'apporta la lettre de Mme de T..., sur laquelle mon oncle s'était borné à écrire ces mots :

« Où veux-tu en venir? à épouser cette petite fille qui a si bien calculé son amour, sa fuite et sa défaite, et qui, d'accord avec sa mère, t'amène doucement au mariage, seul but de son ambition? Tu es libre de faire celte folie; mais, de peur de paraître l'autoriser, je suis forcé de ne plus te voir. »

Marthe était près de moi quand je reçus ce billet; elle s'aperçut et s'alarma peut-être du mouvement de colère dont je ne fus pas maître en le lisant.

Je sortis quelques instants après, décidé à ne plus mêler mon oncle à des choses de cœur qu'il comprenait si mal, et à agir comme m^ conscience m'ordonnait de le faire. Dans de telles dispo-

silions, la place qa*on me faisait espérer devenait indispensable : je fus si pressant, que j*eus le bonheur de l'obtenir.

Je courus aussitôt en apprendre la nouvelle à Tami qui s'était intéressé à toute cette affaire; je le priai d'annoncer à Mme de T.... mon intention d'épouser sa fille dans le plus court délai possible, et mon désir que Marthe retournât chez sa mère pour y rester jusqu'au jour où elle pourrait légalement habiter avec moi.

Lorsque après avoir été longtemps irrésolu, on s'est enfin décidé à prendre un parti, on se sent la tête plus légère et l'esprit joyeux ; aussi rentraije chez moi par le plus long chemin, trouvant la vie charmante, les passants aimables, les magasins pleins de merveilles, formant mille projets d'avenir et cherchant quelque manière délicate d'apprendre la grande nouvelle à raa jolie fiancée.

Je me faisais une fête de la retrouver corame aux premiers jours de notre liaison : aimable, gracieuse et gaie.

La journée s'étant écoulée dans ces différentes courses, il faisait presque nuit quand j'atteignis la maison; Marthe, qui prétendait me reconnaître AU bruit de mes pas et courait toujours m'attendre sur l'escalier, n'était point à son poste habituel.

J'ouvris et je ne vis pei*sonne ; j'appelai, on ne répondil pas. Je crus à quelqu'une de ces plaisanleries qu'elle faisait autrefois.

€ Marthe, criai-je, il est inutile de te cacher, je suis bien décidé à ne pas te chercher. »

J'écoulai ; aucun éclat de rire ne vint me répondre comme d'habitude. Je pris alors une lumière et je parcourus l'appartement; non-seulement Marlhe n'y était pas, mais je n'aperçus aucune trace de sa présence : point de livre, point de broderie négligemment jetés sur un meuble. J'ouvris une armoire; le chapeau qu'elle mettait d'ordinaire n'y était plus. Que voulait dire ceci? Marlhe sortie, sortie sans moi ! jamais cela ne lui était arrivé , môme à Aulnay.

« Je .devine ; pensai-je ; elle me brodait une bourse, quelque passementerie lui aura manqué , et elle sera descendue l'acheter. »

Mais elle ne revenait pas.

J'allai interroger le concierge; il l'avait vue passer devant sa loge, une heure environ après mon départ, c'est-à-dire depuis quatre à cinq heures.

Je n'y comprenais rien : mille idées bizarres me traversèrent l'esprit; je crois que, pendant

une seconde, j*ai soupçonné la fidélité de la pauvre enfant.

« Mais il est impossible, me dis-je en remontant, qu'elle ne m*ait pas écrit quelques lignes ; elle n'aurait point voulu se jouer ainsi de mon repos. »

Je me mis à chercher, et ayant aperçu sur la table ronde, au milieu du salon , un objet soigneusement enveloppé, je m'en emparai aussitôt, ("était la bourse qu'elle m'avait faite : à travers les mailles de soie et d'or, il me sembla distin* guer un papier; je tirai les cordons et je trouvai la lettre de Mme de T... que mon oncle m'avait renvoyée le matin. Marthe y avait à son tour ajouté ces mots :

« Je suis punie de ma curiosité, mon ami ; car, après avoir lu celte lettre, je n'ai plus qu'un parti à prendre : celui de te quitter* Les menaces de ma mère m'effrayent pour toi. Adieu ! Pense parfois à nos belles amours d'Aulnay. >

Je restai stupéfait : je ne trouvais pas assez de force pour me plaindre ou pour juger la conduite de Marthe ; je n'éprouvais que de la frayeur de me sentir ainsi seul et abandonné.

Puis, comme je relisais machinalement là lettre que je tenais à la main, quelques mots à moitié

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effacés, et que je n'avais pas vus d'abord, attirèrent mon attention.

« Je retourne chez ma mère, disait-elle; tu seras ainsi à l'abri de toutes poursuites.... et ton ohcle me jugera mieux. »

Ces lignes, qu'elle avait évîdetnment écrites au dernier moment, après de longues hésitations, par pitié pour moi et par pitié pour elle-même, me l'appelèrent à la raison.

Je savais dès lors où la trouver pour lui reprôchet» sa généreuse action, pour lui dire qu'en croyant me sauver, elle avait failli me tuer, et que, du reste, elle n'avait point le droit de disposer ainsi d'elle-même, puisqu'elle était ma fiancée et qu'elle allait être bientôt ma femme.

Puis, me rappelant avoir fait dematider à Mine de T.... que sa fille retournât chez elle jusqu'au moment de UQtre mariage, je reconnus que Marthe, sans s'en douter, n'avait fait que devancer l'heure d'une démarche néces* saire.

Une seule chose m'inquiétait encore : c'était la rhanière dont elle avait été reçue par sa mère ; mais j'espérai que Mme de T..., prévenue depuis le ttiatîti par notre ami commun, n'avait pu s'é-

tonner de ce retour subit : elle avait dû comprendre que le passé de Marthe me regardait seul, et elle s*était dispensée de reproches inutiles. Je comptais aussi sur son cœur : « Une mère est toujours mère, me disais-je, et elle ne refuse jamais d'ouvrir les bras à l'enfant prodigue »

J'étais à peu près rassuré; mais je souffrais de ma soUtmie et du silence qui régnait dans ce salon, animé d'ordinaire par la présence de Marthe et par nos bonnes causeries. J'eus la pensée de me rendre le soir même chez Mme de T.... et de lui dire que sa fille étant indispensable à ma vie, je la suppliais de me laisser passer la plus grande partie de mon temps entre elles deux jusqu'au jour du mariage. Mais je réfléchis que celle première soirée devait appartenir à la mère el à la fille, que l'amant n'avait pas le droit de s'y mêler, et je me résignai à attendre le lendemain.

Trop fatigué par toutes les émotions de la journée pour sortir, je m'étendis sur un canapé, el, voulant vivre au moins avec Marthe par la pensée , j'évoquai les souvenirs de notre liaison. Ils m'apparurent distinctement d'abord, puis devinrent obscurs et confus; il me sembla que tous les événements survenus depuis le jour où j'avais

trouvé Marthe chez moi n'élaietit arrivés qu'en rêve, et qu'elle était toujours la pure jeune fille à qui j'avais fait visite la veille chez sa mère, et que j'irais voir le lendemain.

Je sonnai lejoui'suïvanl, h une heure de Taprèsmidi, k la parle de Mme de T.... Il m'avait fallu déployer une grande force de cariictÈre pour ne pas accourir chez elle dès le malin- La femme fie chambre qui m*ouvriî ne me connaissait pas; elle me demanda mon nom et me pria rl'al tendre pendant qu'dle irait prévenir sa maî- Iresse.

Rien n'était changé dans le salon : les meubles occupaient la même place ; sur le piano ouvert, je reconnus plusieurs cahiers de musique que Martlie avait souvent étudiés devant moi- Au moindre bruit, je croyais la voir apparaître comme autre- Ibis et feindre d'ôlre étoimée en m'apercevant i mon rêve continuai 1-

Après nVavoir fait attendre quelques iustants^

Mme de T.... entra au snlon; elle était seule : aussi pensai-je quelle avait e^cprimé à Marthe le désir de me parler en particulier, et que celle-ci nous rejoindrait bientôt.

Mme de T.... m'accueillit sans affecter une trop grande froideur, et, me faisant Signe de m'asseoir :

« Monsieur, me dit-elle, ma fille, vous et moi-métne aurions, chacun de notre côlé, des reproches à nous adresser; aussi me parailil plus convenable de ne point parler du passé. Mon ami et le vôtre m'a fait part de vos projets; je ne puis que les approuver, et Marthe, suivant votre désir, habitem chez moi jusqu'au moment où elle aura acquis le droit de me quitter. •

IjSl bienveillance que me témoignait Mme de T..., la douceur avec laquelle elle s'exprimait et qu'elle s*était sans doute imposée en femme de tact et d'esprit, m'enhardirent à solliciter la faveur d'être reçu chez elle le plus souvent possible en attendant mon mariage avec sa fille.

« A compter d'aujourd'hui, répondit-elle, je ne veux plus voir en vous qu'un futur beau-fils; aussi vous admettrai -je chez moi quand il vous plaira d'y venir. Je m'explique maintenant,

ajouta Mme. de T... avec finesse, votre visite dont on ne m'avait point prévenue ; vous désiriez connaître mes intentions ayanf de laisser la fille retourner chez la mère.

— Vous êtes injuste, madame; remarquez que je vous adresse ma prière seulement aujourd'hui.

— Eh bien ! il est encore temps.

— Non, puisque Marthe est déjà chez vous.

— Quoi ! ma fille ici ! s'écria-t-elle visiblement éintie. Vous Tavez recoaduite! où estelle? dans une voilure à la porte, n*est-ce pas? Elle n'ose pas entrer 1 Allez la chercher, monsieur, et dites-lui que je lui pardonne; Il y a si longtemps que je ne Tai vue! «

Je regardais Mme de T„,. sans oser comprendre ce qu'elle disait,

« Maïs qu'attendez-vous donc , monsieur?

Puisque je vous promets de bien la recevoir! Si j'en avais la force, je courrais à sa rencontre,

— Madame, disje, ne pouvant ajouter foi à ce que j'entendais, j*aime Marthe plus que vous ne sauriez croire; je vous on supplie, ne vous jouez pas iU cet amour.

— Je ne vous comprends pas. Mais qa'av**zvous? vous pâïÎRfcz!

— Ainsi, madame, votre fille n*est pag ici de^ puisliierf

— Mais non, monsieur... Voyons, n'est-ce pas TOUS plutôt qui vous foites un jeu de ma tendresse? Qui vous porte à croire que Marthe soit ici? »•

Je ne répondais pas ; Tétonnement et la frayeur m'empêchaient de prononcer un mot.

(In horrible pressentiment était en même temps venu me frapper ^roit au cœur; et, comme Mme de T.... me pressait de parler, je lui tendis la lettre qu'elle m'avait écrite la veille, et je lui montrai du doigt les lignes que Marthe y avait ajoutées.

« Que sera-t-elle devenue depuis ce temps! » nous demandâmes-nous ensemble.

Mme de T.... avait oublié tous ses griefs contre sa fille ; elle éclata en sanglots.

Mais ma propre douleur me rendit cruel.

« Votre lettre et vos menaces, madame, m'écriai-je, ont peut-être causé un malheur; il ne s'agit pas de pleurer, il fSaut retrouver Marthe.

— Vous avez raison, » dit-elle en essayant de se lever; mais, ne pouvant y parvenir : « Allez, eontinua-t-elle , vous qui êtes un homme, et

qui avez plus de courage que moi; je vous suivrai dans un instant; de grâce, ramenez-moi ma fille. »

Quand, une minute après, je me trouvai seul dans la rue, je ne sus de quel côté me diriger; mille pensées affreuses se pressaient dans mon esprit : il fallail tout craindre du caraclère extillê de Marthe, Cette Wgne. à moitié effacée ofl elle m'annonçait son retour chez sa mère n'était donc destinée qu*à me rassurer et à détourner mes soupçons; avait-elle, lorsqu'elle l'avait écrite, quelque terrible dessein ?

Je restai stupidement debout près de la maison de Mme de T.., ; je regardai devant moi sans distinguer aucun objet extérieur; j'étais incapable de prendre une résolution.

Tout à coup, une pensée moins triste me vint à Tes prit* « Fou que je suis d'avoir de pareilles terreurs ï ï m^écriai'je; el comme une voiture vide passait dans la rue, je m'y jetai, et j*indiquai au cocher la route de Sceaux.

Marthe, ne se sentant point le courage d'affron- 1er les reproches de sa mère, ne sachant où aller, avait dt nécessairement retourner dans notre maison d'Aulnay, qui nous appartenait jusqu'à la fin de Tannée.

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