XV
Si Lorenzo avait pu voir ce qui se passait dans l’appartement de Laura à l’heure où il jetait un dernier regard vers ses fenêtres, il n’eût probablement pas consenti à suivre Giovanni.
En effet, Laura, violemment émue par ce qui venait de se passer entre eux, s’était bientôt sentie reprise par la fièvre.
La secousse morale avait, celte fois, été trop forte ; la volonté ne pouvait pas la dompter . Le délire reparut, etavecluitouslessymptômesles plus inquiétants.
Le docteur prononça le mot de fièvre typhoïde, et le duc frémit en entendant le nom de cét horrible fléau qui s’acharne aux plus jeunes et aux plus saines constitutions, comme si là mort aimait les belles victimes.
Le duc s’installa auprès de sa fille ; Amine se multiplia; le docteur écrivit consciencieusement ordonnances sur ordonnances, et fit en outre appel à la science du docteur L..., le plus célèbre médecin de Turin. .
Laura, tantôt plongée dans un accablement complet, tantôt emportée par les visions du délire, resta insensible à tout ce qui l’entourait.
Les heures, les jours, les semaines s’écoulèrent.
Le château Rudolphi perdit son aspect accoutumé. Plus de bruit, plus de foule, plus de musique, plus de lumières; dessalons fermés, des jardins déserts, un silence étudié, au milieu duquel s’agitaient des ombres affairées, marchant sur la pointe du pied et chuchotant quelques mots à l’oreille ; puis des hommes à cheval, allant incessamment du château à la ville et de la ville au château, emportant une ordonnance, rapportant une potion; puis des visiteurs empressés, arrivant en grand.nouibre chaque jour pour inscrire leur nom sur un registre, où il devait rester en témoignage de leur sollicitude pour la santé de la jeune duchesse.
Le duc demeura tout à fait étranger à ces agitations du dehors ; sa vie se concentra dans la chambi'» de sa fille ; il la veilla comme une mère. Laura ne reconnaissait que lui, et cette exception le désigna à toutes les fatigues, à tous les devoirs de la garde-malade. C’était chose touchante à voir que cet homme si délicat, ce grand seigneur si fier, entrant dans tous les détails des choses matérielles pour apporter un secours ou une douceur à sa chère malade.
La période du danger dans les maladies a pour
résultat de désorganiser la vie de ceux qui veillent et de leur faire perdre la juste perception du temps. Ges nuits passées dans les angoisses ; ces sommeils courts et agités, pris dans un fauteuil ; les mille soins qu’exige un malade, tout cela remplit les instants et absorbe l’esprit au point de ne plus lui laisser le sentiment de la durée.
Le duc subit les conséquences de cet état particulier. Dès la seconde semaine, il répondit à un de ses amis qui avait forcé la consigne pour parvenir jusqu’à lui et demandait depuis combien de jours Laura était alitée :
« Je ne sais pas ; il y a, je crois, au moins quinze jours. Demandez à Amine. » -
L’ami le regarda, n’accepta pas une si excessive distraction, quelle qu’en fût la cause, et se retira fort mécontent. - . . *
Cet homme n’avait pas d’enfant, il ne pouvait pas comprendre.
Un matin, à l’aube, c’était le vingt et unième jour de la maladie de Laura, le duc, épuisé de fatigue, s’endormit dans le grand fauteuil qui lui servait de lit depuis trois semaines.
Quand il rouvrit les yeux, le docteur était debout près du lit de Laura et l’observait attentivement, puis il alla ouvrir les rideaux delà fenêtre, elle soleil, en pénétrant dans l'appartement, malgré les persiennes fermées, lui permit de mieux continuer son examen.
Laura dormait, non plus d’un sommeil haletant et entrecoupé, mais dans un repos complet et rassurant. ^
Le docteur montra du doigt la jeune fille à son père, et lui dit à voix basse :
« Sauvée ! »
Le duc se dressatout d’une pièce, regarda le docteur en face, regarda sa fille, vit le calme de sa physionomie, comprit son bonheur, et s'affaissa à genoux devant le lit en murmurant utie action de grâces, tandis que des larmes de joie inondaient son visage.
À quelques jours de là, Laura, hors de tout danger, était étendue sur une chaise longue devant une des fenêtres de sa chambre.- Le soleil, déjà bas sur l'horizon, envoyait quelques rayons obliques par la fenêtre ouverte, et les premières brises du soir apportaient dans l’appartement les émanations embaumées des parterres. Laura semblait jouir doucement de ces rayons et de ces parfums; elle était comme emmaillottée dans trois ou quatre cachemires dont les tons vifs faisaient ressortir la pâleur et l’amaigrissement de son visage, sur lequel se voyait cependant cette expression reposée, particulière aux convalescents.
Laura traversait cet état qui suit les grandes maladies, où on ne sent pas autre chose que le bienfait de ne plus souffrir, où le corps plein de langueur,
l’esprit plein dé pensées vagues, laissent mollement
couler les heures sans leur demander ni mouvc-
ment ni émotion.
Le duc, assis près de sa fdle, tenait une de ses mains et observait attentivement les moindres nuances de sa physionomie.
« Gomment te trouves-tu de ce grand air? lui demanda-t-il.
— Bien, très-bien, mon père.
— Tes couleurs commencent un peu à revenir, il me semble ; tes lèvres, du moins, sont déjà plus roses.
— Vous trouvez?
— Oui; tiens, regarde-toi dans la glace, là-bas. » Laura se souleva un peu sur son coude et se tourna du côté de la glace; son père l’aida en la soutenant.
Laura se regarda dans la glace, mais elle aperçut en môme temps le visage de son père tout près du sien ; elle en fut frappée, elle vit ses traits creusés, ses cheveux blanchis. 11 était plus changé qu’elle. Elle eut la révélation de ce qu’il avait souffert pendant sa maladie. Son cœur se gonfla, ses yeux devinrent humides; elle posa sa tôte languissante sur l’épaule du vieillard, effleura de ses lèvres sa joue ridée et murmura avec leudresse :
» O cher bon père ! »
Le duc la pressa sur son cœur.
« Tu as bien raison de m’aimer, dit-il naïvement; moi, je t’aime plus encore que je ne le croyais. J’ai senti cela ces jours dentiers. Quelles nuits j’ai passées, juste ciel! »
Amine entra à ce moment.
« M. Massimo demande, dit-elle, s’il pourrait parler à monsieur le duc pour une affaire pressée.
. — Mais oui, répondit le duc; il peut venir me trouver ici. Tu permets, Laura? > .. .
— Qu’est-ce que M. Massimo, cher père?
— C’est vrai, tu n’es plus au courant de rien; pauvre chère enfant! Massimo est mon nouveau secrétaire; je n’ai plus le jeune Memmi.
— Ah! lit Laura d’un ton qu’elle essaya de rendre indifférent. »
— Non, il m’a quitté, et bien singulièrement.
— Et qu’est-il devenu? demanda Laura, poussée par une inquiétude secrète.
— Ma foi! je ne sais trop, Je n’ai plus entendu parler de lui ; je crains que le pauvre garçon n’ait mal fini. »
Laura sentit une sueur froide perler sur son front, et s’adressant au duc avec calme :
/ * Mal fini!... Qu’enlendez-vous par là, cher père?
— Oh! j’entends ce qu’il y a de pire, dit le duc, enchanté de voir sa fille prendre intérêt pour la première fois à une conversation. Je redoute de sa part quelque résolution funeste. 11 m’a écrit, il y a trois
semaines, une lettre qui m’a semblé étrange. Je te la lirai, si tu veux, en attendant qu’ Amine nous. , amène Massimo. • r • . -
— Je serais curieuse de voir cette lettre, » dit Laura. ;
Le duc sortit un moment pour aller chercher la lettre. Laura, se voyant seule, saisit un flacon de vinaigre et s’en frotta les tempes pour retrouver un peu d’énergie; elle voulait à tout prix connaître cette lettre de Lorenzo, et elle sentait qu’entendre parler de lui était cependant une rude épreuve pour ses forces.
« Tiens, dit le duc en rentrant, voici cette lettre; juge-la toi-môme. »
Il déplia le papier et lut :
* Monsieur le duc,
« Je touche à un moment qui me laisse tout juste la présence d’esprit nécessaire pour accomplir mes devoirs les plus rigoureux. J’ai l’honneur de vous annoncer que je résigne les fonctions que vous avez bien voulu me confier ; je vous fuis remettre les clefs de vos bureaux et les papiers restés entre mes mains.
« Je quitte Santa-Croce et ne rentrerai plus à Rudolphi. Ne me demandez pas pourquoi, ne vous informez pas de moi. Je reprends ma liberté, voilà tout.
« Si j’ai eu quelques torts envers vous, je ne les ai jamais sentis plus vivement qu’aujOurd’irai, où il ne m’est plus possible de les réparer. »
Tandis que le due lisait, Laura l’écoutait attentive, ne perdant pas un mot, la physionomie empreinte d’une anxiété qui, heureusement, échappa à son père. ' - ? ■ . ■
œ Que penses-tu de cela ? » demanda le duc en terminant. • \
Laura commanda à son regard, à son visage, à sa voix, et dit :
« Cette lettre est singulière en effet, mais elle ne prouve rien. •' >
— Elle prouve beaucoup pour moi, reprit le duc. J’ai souvent été frappé de l’air sombre de ce jeune homme; il était tourmenté, j’en suis sûr, par quelque peine intérieure, et cela a fini par le mal conseiller. Quel diable de chagrin peut avoir un homme de cette espèce! Celui-là moins que tout autre devait se trouver malheureux, il me semble : il était assez favorisé de la nature et intelligent. Je t’en avais parlé, mais tu n’as pu le juger comme moi. Il a disparu tout à coup. On le croit mort, je le crois aussi, et j’en ai même une preuve : c’est qu’il a négligé de faire toucher une centaine de ducats que je lui dois, et en outre il n’a pas envoyé chercher ici ses effets. 11 doit avoir pris quelque parti
violent. C’est dommage! un beau garçon, ma foi! et point sot, quoique trop rêveur. Ce Massimo que j’ai maintenant ne le vaut certes pas. »
Chacune des paroles dp duc faisait pénétrer dans le cœur de Laura une douleur acérée, assez semblable au remords. Elle entendait sous ces phrases légères et indifférentes la voix de sa conscience lui reprocher d’avoir causé la mort de Lorenzo. Pour la première fois, elle eut peur d’avoir été trop dure ; pour la première fois, elle comprit aussi la grandeur d’une expiation qui sacrifiait si simplement sa vie. Il n’avait même pas tenté de lui écrire ; mais sa lettre au dite, dictée pour elle, était un adieu poignant. .
L’entrée de M. Massimo vint distraire le duc, qui, s ms cet incident, eût sans doule remarqué l’altération des traits de 6a fille.
M. Massimo était un petit jeune homme blond, gras, rose, toujours fraîchement rasé, irréprochablement frisé, qui, avec son visage poupin, son costume noir et le sourire immobile, qui le complétait, faisait penser à ces abbés d’autrefois, dont on voit encore les silhouettes papillonner dans les proverbes de la littérature Pompadour.
Laura jeta un coup d’œil distrait sur ce personnage d’éventail, et le contraste existant entre lui et l’homme qu’il remplaçait contribua à évoquer ses souvenirs avec une nouvelle puissance. Son
imagination, excitée par l’émotion, lui montra la 'belle tête sérieuse de Lorenzo se dressant au-dessus de l’épaule courbée du petit secrétaire,
« Ah! je guéris! se dit-elle avec accablemènt; jé retrouve toutes mes souffrances intimes, et il s’v ajoute d’horribles inquiétudes! Qu’est devenu çel insensé si digne de pitié? Le malheureux! il m’aimait trop, il est mort, sans doute. Oh! je voudrais connaître son sort ! Gomment faire prendre des informations? A qui me fier? »
Tandis que Laura était livrée à ces idées, douloureuses, le duc, fort affairé avec M. Massiino, compulsait une liasse de lettres et donnait des signatures à tout un dossier préparé. Au milieu de ces graves opérations, un domestique vipt l’avertir que le prince San-Carlo arrivait au château.
« Si nous le faisions entrer ? demanda le duc. Il sera bien content de te voir levée, Laura; il a été si inquiet pendant ta maladie! Il envoyait son courrier deux fois par jour, et il est venu lui-raéme bien souvent prendre de tes nouvelles. »
Au nom du prince, une rougeur fugitive monta aux joues de Laura.
« Je suis encore bien faible, cher père, réponditelle. Demain.... bientôt.... plus tard, je recevrai le prince. »
Une oppression visible changeait sa voix.
Le duc ne voulut pas la contrarier.
g : MALADIE. • 261
« Comme tu voudras, mon enfant, fit-il. Je vais * aller le recevoir. »
Il sortit avec M. Massimo, qui confondit toutes ses grâces dans le salut irréprochable qu’il adressa à Laura.
« Allons, pensa la jeune fille en regardant son père s’éloigner, il faut rentrer dans la lutte ; il faut à tout prix rompre ce mariage. Mais que dire à mon père? »
Le duc trouva le prince assez mal satisfait de se voir si obstinément refuser l’entrée de l’appartement de Laura. Depuis que tout danger avait disparu, il sollicitait chaque jour d J être admis près de sa belle fiancée, étil trouvait fort pénible de ne pouvoir l’obtenir, d’autant plus pénible que ce refus venait de la volonté de Laura, il le savait. Ce jourlà, ayant appris par Amine que la jeune duchesse avait quitté son lit et pu faire quelques pas dans sa chambre, il fut tout à fait blessé de ne pas être reçu.
« Eh bien! monsieur le duc, dit-il avec un sourire contraint, il paraît que je continue à être exclu.
— Ne vous formalisez pas, mon cher prince, répondit le duc Rudolphi, et faites encore celte concession à un peu de coquetterie féminine. Laura ne veut pas reparaître à vos yeux trop différente de ce que vous l’avez vue, voilà tout.
— Cela serait bien modeste de sa part, et je n’ose y croire.
— Sa p posez-vous donc autre chose ?
— Je crains que ma charmante fiancée n’ait peu
d’empressement à me revoir.-' .. . . .
— A votre tour d’être modeste, dit le duc en
riant. Mais laissez donc là vos inquiétudes d’amoureux ; je vous assure, moi, que ma fille est trôsinfluencée en votre faveur. •- >-• . • '
— Eh ! qu’en savez-vous ?
— J’en ai des preuves. : •
— Mais encore ?...
— Ahça! vous êtes incrédule comme saintThomas, mon cher prince ; ma parole ne vous suffit-elle pas?
— Sur toute autre matière je vous croirais aveuglément ; malheureusement celle-ci est fort délicate, et vous pouvez Yous-même être dupe de certaines illusions. Sans doute, vous m’avez assuré déjà plusieurs fois des bonnes dispositions de Mlle Laura, mais je n’en ai pas eu encore la moindre manifestation ; je serais même presque en droit de dire : Au contraire.
— • Allons, entêté, il faut vous convaincre, et pour ce faire, je vais violer pour vous un secret des plus respectés.
— Un secret !■*
— Laura me pardonnera lorsqu’elle sera votre femme. Apprenez donc que, dans les crises terribles de sa maladie, votre nom était constamment sur ses lèvres.
— Mon nom ! En vérité ?
— Oui, voire nom-: Ascanio ! Elle U répétait sans cesse ; elle vous appelait, vous : parlait et mêlait aux paroles sans, suite inspirée par la fièvre un sentiment très-évident d’affection pour vous. En un mot, elle vous aime,. je n’en saurais douter. -
— Alors cet éloignement...^ • ' •. -