Indique seulement son désir de vous plaire
Ellerne veut rien risquer ; mais je gage qu’avant cinq ou six jours, quand ses traits auront repris un peu d’animation, elle vous recevra de manière à ne pas vous laisser une incertitude.
— Mes doutes s’évanouissent dès aujourd’hui en vous écoutant, monsieur le duc ; je suis arrivé inquiet, je m’en vais rassuré et heureux, votre confiance m’a rempli d’une joie immense, et il me tarde....»
Amine, en entrant, interrompit la phrase du prince ; elle s’approcha de lui d’un air empressé.
« Qu’est-ce, Amine ? dit le duc.
— Mademoiselle m’envoie savoir si Son Excellence le prince San-Carlo est encore au château, et, dans ce cas, le prie de vouloir bien entrer chez elle un instant. »
Le duc jeta au prince un sourire de triomphe.
« Certainement, Amine, dit-il, nous y allons.
— C’est que.... fit Amine en hésitant, mademoiselle demande à monsieur le duc de vouloir bien lui
permettre de causer seule quelques moments avec le seigneur Sah-Garlo.
— Je permets, je pêrmets va- le dire à ta maî-trèsse, Amine, et annonce-lui le Seigneur Ascanio sur-le-champ.. A merveille ! continua-d-il en riant, quand Atnine fut sortie ; vous le voyez, je la gêne, c’est bon sigjie, j’espère ! Il y a eu combat entre le cœur et la coquetterie, et le ‘cœur l’a emporté.
— Cela me fera paraître Laura dix fois plus belle,
■ dit vivement le prince. . . . - .
— Voilà une bonne parole, mon oher Ascanio ; allez bien vite la répéter à ma fille. »
En disant ces mots, le duc montra au prince la galerie conduisant chez Laura et s’en alla lui-même par le côté opposé. ' .
Le prince se rendit chez bi jeune duchesse, agité par les plus flatteuses émotions, satisfait à la fois dans son amour et dans son orgueil. Il était non seulement accepté, mais aimé de Laura Rudolphi, succès complet bien doux et bien inattendu. En traversant la galerie il arrangea quelques phrases élégantes, destinées à lui exprimer tout son bonheur.
Il entra.
Laura était seule ; elle avait éloigné même Amine.
En l’apercevant enfouie sous ses cachemires, la télé posée au milieu d’un flot de dentelles qui lui faisait comme une auréole, elle lui parut charmante n malgré sa pâleur. J - . ■ .
Il s’approcha d’un air empressé.'
' . « Quelle délicieuse surprise, mademoiselle ! dit-il ; je n’osais compter sur tant de bonheur ce soir, et j’allais repartir bien triste. »
Laura accueillit le compliment par un signe de tête, et indiqua au prince un siège près de sa chaise longue. > , •-
.» « Prince, dit-elle, cette entrevue était indispensable entre nous.
— Je suis heureux que vous lé compreniez ainsi ; mais, chère duchesse, vous me le dites bien cérémonieusement.
— Je vous parle comme il convient, je crois.
— Ah ! oui, j’oubliais ; ma belle fiancée a l’habitude de dire toutes choses gravement.
— Oui, prince, surtout les choses pénibles.
— Les choses pénibles ! » répéta le prince.
Il ne comprenait plus.
« Les choses déplaisantes du moins, continua Laura, et je prévois que ce que j’ai à vous communiquer va vous déplaire. Veuillez m’écouler. »
Ce fut le tour du prince d’acquiescer d’un signe de tête.
« Vous m’avez demandée en mariage, prince ; vous avez été accueilli par mon père, vous pouvez vous croire mon fiancé. Il me peine d’être obligée de vous dire aujourd’hui que je vous prie de re-
nôncer à vos projets : il m’est impossible de les
approuver. »
Cela fut dit nettement, lentement, froidement, avec une décision dans l’accent qui contrastait avec La faiblesse de la voix. de Laura.
Le prince ne se déconcerta pas trop, et, sa curiosité dominant son dépit, il fit un appel à son sangfroid de diplomate', et entreprit de pénétrer les motifs qui le faisaient congédier si catégoriquement.
« C’est-à-dire, répondit-il, mademoiselle, que vous reprenez une parole que j’ai tenue de vous autrefois, si l'on ne m’a pas menti.
-- Personne n’a menti ; moi seule me suis trompée, dit Laura avec un sourire énigmatique pour le prince, et où déborda toute son amertume intérieure. Oui, reprit-elle, je me suis trompée ; je me suis crue propre au mariage, et, au moment de changer d’état, des craintes me prennent.
— Est-ce le mariage qui vous déplaît ? interrompit le prince. En êtes-vous sûre ? Ce pourrait n’être que le mari.
— Ne croyez pas cela, prince ; mon refus n’a rien de blessant pour vous ; je suis résolue à ne pas me marier, et mon intention formelle est d’entrer dans un couvent.
— Dans un couvent l Ah ! mademoiselle, cette idée n’est pas sérieuse !
■ — Très-sérieuse. .
— Quoi! jeune, belle, douée comme vous l’ètes,* vous, la reine de tous les salons, l’étoile de toutes les fêtes; vous, si appréciée par le monde et qui sentbliez tant l’aimer, vous voulez devenir religieuse! C’est à ne pas en croire ses oreilles! Que s’ést-ûl donc passé en vous dans cette cruelle maladie? Une révolution!
— Oui, prince, une révolution.
— Je n’y suis pour rien, n’est-ce pas? Ce n’est pas l’embarras de reprendr-e une parole donnée qui vous jette dans une semblable extrémité? Je serais çlésblé d’être la cause....
— Vous n’y êtes pour rien, prince, dit Laura avec fermeté et peut-être une nuance de dédain.
— - Cette résolution me confond, mademoiselle, autant qu’elle m’afflige. Voyons, faites-moi au moins l’honneur de m’accorder votre confiance, et dites— moi, je vous en conjure, quelle nécessité vous pousse à de pareils desseins. »
Laura garda le silence.
« Ai-je un rival? » demanda le prince.
La pâleur de Laura s’accrut encore à celte question ; mais elle fit un signe de dénégation.
« Je puis bien dire non, puisqu’il est mort, pensat-eïle.
— Si je n’ai pas de rival, reprit le prince, il m’est bien difficile de m’expliquer....
. -^ Prince, interrompit Laura, ne cherchez pas à pénétrer les motifs de ma détermination; contentez -yous de savoir qu’elle est irrévocable. ,
— Irrévocable, mademoiselle ! Ce mot-là ne de-
vrait pas exister, car il exprime une idée qui n’est pas humaine. Les décrets de Dieu sont seuls irrévocables. • - 7 V ' . •
— Doutez-vous de ma sincérité? demanda Laura,
un peu blessée. Je suis prête-à m’engager vis-à-vis de vous à ne jamais me marier ; je suis prête à vous jurer.... ' - • •' » • ..
— Ne jurez pas, s’écria Vivement le prince; ne jurez pas, je ne suis point si exigeant;, je respecte vos secrets. Je puis souffrir de vous voir repousser mes hommages, mais exiger que vous n’en acceptiez jamais d’autres me paraîtrait excessif et déloyal. »
Cette courtoisie paisible parut mettre Laura à son aise.
« Je n’attendais pas moins d’un gentilhomme tel que vous, reprit-elle d’un ton plus affable, et je vais m’expliquer complètement. J’ai désiré vous voir pour vous demander un service.
— Disposez entièrement de moi, duchesse.
— Voulez-vous prendre sur vous la responsabilité de la rupture des projets de mon père. »
Le prince s’attendait si peu à cette proposition, qu’il en fit un soubresaut expressif.
<• Oht cela. est impossible, dit-il.'
T- Pourquoi?
— Parce qu’on ne refuse pas de vous épouser.
— Ceci est une galanterie charmante. Merci !
Votre vraie raison maintenant?
— Comment, ma vraie raison ! mais je vous U dis. * -
Laura fit un signe d’incrédulité.
« Oui, continua le prince, ma vraie raison, c’est que je vous aime. Ce mariage réalisait mes plus chères espérances ; honneur et bonheur, j’y trouvais tout, et,' si je veux bien subir mon malheur, je ne veux pas en paraître l’artisan.
— Parlons franchement, prince ; vous conservez l’espoir de me Voir changer de résolution.
— Et quand cela serait? Le temps ne peut-il pas modifier des projets formés trop précipitamment pour être absolument sérieux? »
L’un et l’autre insistaient sous l’influence de leur pensée intime : Laura, poussée par le secret de sa vie; le prince, encouragé par les confidences du duc.
* Puisqu’elle m’aime, pensait-il, tout ceci est évidemment une épreuve. »
La situation se prolongeait sans se dénouer; la persistance du prince irrita Laura.
« J’ai juré de ne jamais être princesse San-Carlo, dit-elle étourdiment.
— Juré ! et à qui ? » demanda le prince vivement.
Laura crut s’être trahie, et eut un moment de
trouble très-grand. Une pensée rapide lui rendit toute sa présence d’esprit.' •'
« Oui, j’ai fait pendant ma maladie le vœu de ne jamais me marier et de consacrer à. Dieu les jours qu’il me laisserait passer encore dans ce monde.
— Un vœu! s’écria le prince; vous avez fait un vœu!.»
Il était plus surpris qu’affligé. Ge vœu lui expliquait tout : Laura l’aimait, et ses scrupules seuls l’empêchaient de le montrer. D’ailleurs, pour lui, un vœu n’élait pas chose irrémédiable. « Le pape, pensait- il, peut délier les consciences ; » il le ferait sans doute en pareille circonstance. Plus il réfléchissait, plus il se sentait rassuré, et sa physionomie révélait le cours de ses pensées.
Laura, qui l’observait, s’étonna de le voir si paisible après cette révélation ; elle s’étonna bien davantage en l’entendant lui répondre :
« Mademoiselle, permettez-moi de me croire autorisé à insister près de vous, même apres l’aveu que vous venez de me faire. Le motif très-respectable qui vous a dicté vos paroles de rupture n’élève pas entre nous d’obstacle invincible. Ne me démentez pas ; je tiens à emporter quelque chose des charmantes espérances qui m’emplissaient le cœur en arrivant près de vous. Si peu que vous
m’cn laissiez, ëlles permettront à ma patience d’être à la hauteur de mon amour. »
En achevant ces mots, le prince prit la main de Laura, la baisa respectueusement -, et sortit de l’appartement sans que la jeune fille, interdite,' eût rien trouvé à lui répondre. • . ,
Avec sa nature loyale et impérieuse, Laura avait cru pouvoir se créer un auxiliaire dans le prince ; elle pensait qu’il suffirait de lui montrer l’intention d’une rupture pour le voir abjurer des prétentions dont èa dignité pouvait dès. lors souffrir. Elle ignorait combien l’amour et l’ambition réunis rendent tenace la volonté d’un homme; elle ignorait combien le prince l’aimait. Avait-elle jamais pensé â lui?
Elle ne savait pas non plus à quel point l’influence du duc Rudolphi devait être précieuse pour un courtisan dont la faveur récemment ébranlée pouvait se trouver de nouveau en péril. Son entretien avec le prince le lui montra manquant de délicatesse ; elle se le représenta dans l’avenir se liguant avec le duc pour la faire renoncer à ses projets. Cette hypothèse changeait le prince en persécuteur dangereux : car, par son oncle, le cardinal San-Carlo, conseiller intime du saint-père, il pourrait facilement obtenir l’annulation de -ce vœu dont elle avait cru faire entre elle et lui une barrière insurmontable. . -,
Toutes ces appréhensions, . duns une tôle affaiblie par la maladie, devaient produire une résolution violente. C ' ' ; " -
Laura n’eut pas une minute de repos cette nuitlà; après avoir ébauché mille projets, ellese décida à quitter le château et à se retireè au couvent des Anhonciades de Novare, sans avertir le duc Rudôlphi. ; ' . V.
L’idée de désobéir à son père en face l’effrayait par-dessus tout, non qu’elle redoutât sa colère, Laura ne manquait pas d’énergie, mais elle avait peur de sa douleur. Telle sait braver des ordres, qui ne peut résister à des supplications. Laura était une de ces natures-là- - .
Elle écrivit quelques lignes au duc.
« Mon père bien-aimé, lui disait-elle, je me retire au couvent des Annonciades de Novare ; j’y entre pour n’en plus sortir. Pardonnez-moi d’avoir disposé de ma personne sans votre consentement; pardonnez-moi d’avoir quitté cette chère demeure où je suis née .et où je vous laisse, sans avoir emporté votre bénédiction. J’ai craint votre présence; elle m’eût ôté le courage dont j’ai besoin.
« Un vœu sacré m’ordonne de m’enfermer dans la sainte retraite où je vais. N’essayez pas de m’en arracher, car là seulement votre fille peut désormais passer des jours paisibles. »
Dlgitized by GoogI
Celte lettre écrite, Laura’ fut plus tranquille. Il lui
sembla que sa destinée commençait à se fixer. C’était le premier pas fait dans cette voie de l'irrévocable, devenue son seul avenir. Elle s’occupa etir suite des choses matérielles-
Le hasard la servit. Le duc, appelé près du roi, vint la prévenir qu ? il resterait à Turin trois ou quatre jours. Laura éprouva une angoisse indicible en recevant le baiser d’adieu de son père 5 un cri lui monta du cœur aux lèvres ; elle serra le vieillard dans ses bras avec une force presque convulsive, et refoula ses lamies à grand’peine.
« Es-tu fâchée de cette absence, mon enfant? lui demanda le duc, étonné de celte émotion. Veux-tu que je revienne demain?
— Non! non! cher père, allez à vos affaires; il y a bien assez longtemps que tout dans votre vie est subordonné à moi. Maintenant que ma santé est meilleure, reprenez votre liberté.
— J’en vais user pour toi, pour ton bonheur. Ma présence à la cour ne sera pas inutile à notre cher prince. Je te prépare un beau cadeau de noce. Je ne t’en dis rien de plus. »
Ces mots rappelèrent Laura à l’imminence de sa situation ; ils lui rendirent son énergie, prête à l’abandonner.
« Allez, cher père, dit-elle, allez.
— A propos, fit le duc, déjà sur le seuil de la
porté, je n’ai pas va Ascaniohier quand il t’a quittée. Que lui voulais-tu ? .
-— Vous lesaurez, mon père.... vous le saurez.... plus tard.... ? • * : - '
— Ah ! tu fais des fnystères aussi, toi ! A la bonne heure ! chacun a ses seerets. Je respecte les vôtres, princesse. » ^ .
El après avoir salué sa fille sur ce mot, avec enjouement, le duc sortit de l’oppartement. .
Laura, la poitrine oppressée, écouta son pas un peu incertain sur le marbre des galeries; elle le suivit dans le lointain, l’enlondit s’éteindre, puis le roulement d’une voiture vint lui attester le départ de son père. ’ •• . :
« C’est fini ! pensa-t-elle avec accablement ; c’est fini! je ne le verrai plus!... Mon châtiment commence.... Pauvre pèfe! Il s’en va le cœur léger et joyeux; il songe à moi ; il se complaît dans la pensée de mon prochain bonheur, et l’implacable destinée va lui porter le coup le plus cruel.... Quand il reviendra ici, empressé à me voir, il trouvera ma chambre vide;... il n’aura plus de fille. O mon Dieu! „ pourquoi le frappez-vous, lui qui n’est pas coupable?... »
‘ cp :