XVI
Dans l’après-n>idi de ce jour, elle fit atteler une voiture de voyage, et quitta le château sous prétexte d’aller h Turin rejoindre son père. Amine, qui l’accompagnait, tout en la blâmant de voyager dans son état de convalescence, ne conçut aucun soupçon sur ses desseins. En quelques heures la voiture arriva à Turin, et, au lieu de prendre le chemin du palais, s’arrêta devant une grande maison où Laura lit demander des chevaux par son cocher. Le maître de l’hôtel, en reconnaissant la livrée du duc Rudolphi, se montra fort empressé, et donna trois de ses meilleures bêtes. La voiture repartit et sortit de la ville, à la grande stupéfaction d’ Amine.
« Mon Dieu! mademoiselle, dit-eRe, voyez donc, Giacomo ne prend pas la route du palais.
— Je le sais, Amine. Giacomo a mes ordres.
— N’allons-nous pas retrouver monsieur le duc?
— Non. ^
— Et où allons-nous alors?
— A Novare, au couvent des Annonciades.
. — Au couvent! est-il possible ! Mademoiselle veutelle donc se faire religieuse ?»
Laura, d’un geste impérieux., imposa silence à Amine, qui, la voyant si grave, n’osa pas insister et
, tomba dans. un dédale de suppositions.
Les-deux femmes ne prononcèrent plus un mot, et ce calme forcé, joint aux balancements de la voiture, ne tarda pas à plonger la jeune camériste daus un profond sommeil. Quant à Laura, elle ne derma pas les yeux ; elle passa de longues heures à envisager sa situation sous tous ses aspects : elle lui sembla plus sombre et plus doulourèuse à mesure qu’elle la regarda davantage. Rien n’est pire que cet état de l’àine, où notre jugement est pour nos malheurs ce que le scalpel est pour les plaies dangereuses : il en découvre toute la profondeur et ne nous montre comme avenir que la résiguation, ce découragement chronique, ou le désespoir, cette folie aigué.
Elle voyagea toute la nuit, subissant cette torture morale. Au matin elle consentit, sur les instances d’Amine, à prendre un peu de repos dans une petite hôtellerie, où son cocher s’arrêta pour changer ses chevaux exténués.
C’était une de ces pauvres auberges comme il y en a dans tous les pays, oii une seule pièce sert à la fois de cuisine et de salle commune pour les voyageurs. Des murs blanchis à la chaux, sur lesquels
se détachaient quelques images de saints. violemment enluminées,, des tables de chêne souillées de taches, de vin et de graisse, des hanc3 grossiers,' quelques tabourets de paille, tel était l'ameublement du Ueu. Laura n’avait jamais rien vu de pareil. Le dégoût la saisit en posant le pied sur ces dalles inégales, en aspirant ce parfum composite, mélange de graillon, de rance, de moisi, dominé par cette vapeur alcoolique qui s’échappe d’une salle de cabaret. Elle fut sur lo point de rétrograder. Une pensée la retînt.., V ' .
« Ne dois-je pas bientôt être privée de toutes les délicatesses du luxe ? se dit-elle. Le couvent ne ressemble pas au palais do mon père. Il me faut dès à présent apprendre à vaincre mes répugnances. » Elle entra et fut résolûment s’asseoir à l'angle d’une grande Chemipée, où l’on venait de jeter en son honneur une brassée de sarments qui pétillaient joyeusement. ;. <■
La nuit avait été assez froide, et ce feu avait bien son attrait pour une personne encore souffrante et accablée de fatigue ; Laura sentit son influence bienfaisante, et au bout d’un quart d’heure consentit à se laisser servir à déjeuner.
L’hôtesse, très-honorée de recevoir une si grande dame, la voiture, la livrée et d’autres indices lui ayant indiqué le rang de Laura, se multiplia pour la recevoir le mieux possible. Elle lui servit, sur du
linge très-blanc, un bol -de laït chaud deux œufs frais et quelques figuès, sans parler du pain, partout superbe en Piémont. Gela composa un déjeuner fort passable ; l’hôtesse y ajouta même un quartier d’agneau rôti auquel Laura ne toucha pas. Amine et le cocher s’en accommodèrent volontiers. , . •* .
Comme Laura achevait son léger repas, la fdle de l’hôtesse entra d’un air satisfait, tenant à la main une feuille 4e papier imprimé qu’elle pré- , senta avec une certaine importance à la jeune • duchessé.
« Qu’est cela ? demanda Laüra.
— Un numéro du Courrier de Turin que j’ai été chercher dans le voisinage pour l’oifrir à Votre Excellence. Il est de la semaine dernière, mais il lui sera peut-être agréable tout de même.
— Merci, ma lîonne fdle, » dit Laura en repoussant la feuille de la main.
En faisant ce geste, elle porta machinalement les yeux sur le journal qu’elle refusait.
Elle le saisit avec une sorte de violence, et un cri étouffé lui échappa.
Amine, qui grignotait des noisettes sur le pas de la porté, s'approcha effarée à l’exclamation de sa maîtresse.
« Arrive-t-il quelque chose à mademoiselle? s’écria-t-efle. ’ ’
LË COUVÊNT DES ANNONCIABES. 279
— Rieh'l rien ! dit Laura fort troublée. Je veux partir à Idnstant; paye ce que je dois ici.
— C'est fait, mademoiselle." , • '
* — Les chevaux sont-ils là ? ' < ■
— La voilure attend. . ^ • •
— Dohne-moi le bras, Amine ; je me sens bien faible ; viens. ». *■ .. • • • • *• •.
Et Laura se dirigea vers sa voilure, après avoir mis comme par distraction dans sa poche le numéro du Courrier de Turin.
A peine les chevaux furent-ils partis que, s’adressant vivement à Amine : • , •
« Tu ne m’avais pas dit que M. Lorenzo Memmi se fût fait militaire?
— Je prie mademoiselle de se souvenir , que le jour où elle est tombée malade, comme je lui parlais de Lorenzo, elle m'imposa silence, et me défendit de jamais prononcer son nom devant elle. » Le fait était exact.
' Laura souffrit à se l’entendre rappeler, et surtout à entendre Amine nommer ainsi familièrement Lorenzo celui dont il s’agissait. Elle se tut néanmoins. Amine continua.
« J’ai cru que Lorenzo avait offensé mademoiselle en quelque chose, et je n’ai plus osé parler de lui. D’ailleurs, je crois me rappeler que mademoiselle a eu une altercation avec lui le jour.... »
Laura l’interrompit. De tels souvenirs dans la
. bouche de sa femme de chambre- devenaient deux fais pénibles. • . •
« Ne recevais-tu pas des nouvelles de Monsieur .• Mcmmi ? » \ .
Elle insista sur monsieur'..
«J’en ai eu hier seulement, mademoiselle.
Personne, à Rudolphi, ne savait ce qu’il était de-
, . venu, et tout A coup, un jour, dans une maison
• de la ville, mon père a vu son nom sur une feuille
publique. ■- . ‘ ,
' — Tiens, dit Laura, c’est- sans doute cela que •» #
ton père a lu. »,
f Elle passa le journal à Amine.
Celle-ci lut ces quelques lignes extraites du journal officiel : « Outre les officiers dont notre numéro d’hier a donné les noms, ont été mis à l’ordre du jour de l’armée, pour Ip combat du Tessin, les nommés : Gaetano Campanclla et Lorenzo Mcmmi, tous deux brigadiers au 7 e régiment de la garde du roi.... »
Amine s’interrompit.
- « Tiens ! le régiment de M. le marquis ! » dit-elle.
Laura le savait bien, et le rapprochement de ces deux hommes lui causa une secrète terreur.
Amine reprit : « Ces deux soldats ont fait preuve
d’une bravoure exceptionnelle. Le dernier a été légèrement blessé. »
Tandis qu’Àmine lisait, la satisfaction et l’amer-
dby
ogle
Digiti:
tumc apparurent tour à tour sur le visage de Laura. Ses pensées pouvaient se résumer ainsi :
« Il vit ! Dieu soit loué ! C’cSt un remords de moins! mais je dois d’autant plus entrer au couvent. » - <
Quelques heures. après, la voiture arrivait, à No*
' vare. Laura donna l’ordre de se rendre sur-lechamp au couvent des Annonciades, situé dans un des faubourgs les plus éloignés de la ville!
Le soleil se couchait quand elle agita d’une main tremblante la cloche de la porte extérieure. Au premier son, la porte s’oiïvrit et se referma d’ellemême sur les deux visiteuses, qui se trouvèrent seules dans une petite cour carrée, coupée au milieu par une grille de fer. LA, seconde porte et seconde cloche. Celte porte s’ouvrit moins vite que la première ; il s’écoula môme plusieurs minutes avant qu’une vieille tourière au pas pesant, précédée d’un bruit de ferraille produit par de nombreux trousseaux de clefs, vînt regarder à travers la grille qui la dérangeait si tard. A la vue de deux femmes dont l’une avait l’apparence d’une personne du inonde, elle ouvrit la petite porte de la grille et in-, vita Laura et Amine à la suivre. Après avoir traversé deux autres cours intérieures, elle les introduisit dans une vaste salle ayant pour tout meuble des bancs de chêne fixés à la muraille, et pour tout ornement un Christ en croix presque grand comme
nature, surmontant un petit trophée formé des instruments de la Passion représentés èn bois. Celte salle i vaste et nue, éclairée des rayons mourants du jour, avait un aspect sombre qui impressionna les jeunes filles. Laura, occupée à examiner la physionomie de sa nouvelle. demeure, resta un moment silencieuse. .
La vieille religieuse, après avoir attendu une question, se décida à parler, .s.
« Qui demandez-vous, mesdames ? dit-elle. Vous . venez bien tard, et, à moins qu’il ne s’agisse d’une , . chose tout à fait grave, je ne puis faire appeler aucune de nos sœurs postulantes ou novices. Je ne parle pas de nos mères : elles ne reçoivent, vous le savez, point de visites. \
— Je voudrais voir madame l’abbesse, répondit Laura.
— Cela est impossible en ce moment.
— Puis-je demander par quel motif ?
, r — Il y a chapitre aujourd’lmi, notre mère le préside ; je ne puis l’interrompre ; d’ailleurs, il est d’usage de lui écrire d’avance pour lui demander un entretien.
— Que dois-je faire alors ?
— Revenir demain.
— A mon tour, je vous dirai que cela m’est impossible ; je préfère attendre. -
— Pardon, madame, mais vous ne pouvez atten-
dre ici; nos règlements s’opposent à ce qu'une personne étrangère soit tolérée dans le couvent passé le coucher du soleil.
— Il est peu hospitalier, votre couvent! repartit Laura en retrouvant sa hauteur de grande dame. Allez, je vous prie, dire à madame l'abbesse que la fille du duc Rudolphi veut l’entretenir de choses importantes. J’ai une préférence particulière pour l’ordre des Annonciades, où deux de mes grand’tantes ont déjà prononcé leurs vœux; mais si Mme l’abbesse ne juge pas à propos de me recevoir tout de suite, j’irai voir si l’abbesse des Camaldules est aussi inabordable. »
Ces paroles,, prononcées avec autorité, firent de l’effet sur la vieille femme.
« Excusez, Excellence, dit-elle; j’ignorais.... Je vais bien vite prévenir notre mère. »
Et elle sortit d’un pas hâté qui transforma en carillon le cliquetis habituel de ses clefs.
« De la vanité, même ici ! dit Laura avec un sourire amer. Tu le Amine, si je n’étais pas duchesse, j’eusse été très-probablement congédiée.
— Eh bien ! cela n’aurait peut-être pas été un mal, mademoiselle; ce couvent a Une apparence qui ne me revient pas : c’est noir, c’est silencieux, c’est triste ; l’on étouffe ici, et l’air qu’on y respire ne me semble pas comme ailleurs.
— Tu ne reçois pas seule celte impression ,
Amine; l’air change toujours de nature en passant à travers des grilles, je le sens comme toi. Ce n’est plus la liberté ; de là une sorte d’oppression dont on ne peut se défendre. .. .
— Mademoiselle n’est pas forcée de la subir. »
Laura ne répondit pas à la remarque d’Amine ; elle se mit à se promener de long en large dans la salle, et murmura avec résignation :
« Je m’y ferai. »
Les clefs résonnèrent de nouveau, accompagnées du frôlement de deux robes- . .
L’abbesse parut.
C’était une femme grande, maigre., pâle, aux traits fins et accentués à la fois ; un de ces visages dont la silhouette excelle à reproduire la netteté anguleuse. La transparence de.sa peau indiquait qu’elle avait dû être blonde, de ces blondes sèches et nerveuses qui maigrissent apres trente ans, et contrastent si complètement avec les blondes grasses et lymphatiques, dont la beauté naufrage invariablement dans la graisse dès la seconde période de la jeunesse.
Son âge pouvait paraître problématique. En remarquant l’éclat de deux grands yeux de couleur dorée et changeante , on lui aurait donné trente ans; mais la sécheresse des lèvres, les tons jauuis des tempes, les plis austères du front, en révélaient au moins cinquante. Elle devait avoir une origine
nristocratique ; son point de départ se sentait encore dans ses manières : elle portait la jupe bleue traînante, le scapulaire blanc et le long voile qui forment le costume des Annonciadcs, avec Une élégance involontaire ou revivaient les traditions du grand monde. . . . -
Ce visage ne respiraitpas la paix de la vie monastique, mais il en annonçait les saintes ardeurs. Si celte femme avait lutté, elle avait vaincu, et la satisfaction de la foi triomphante sc lisait seule sur sa physionomie.
Elle s’avança vers Laura d’un pas lent et grave. « Vous avez désiré me voir, an a fille, lui dit-elle, me voici; une abbesse des Annonciades ne peut être sourde à l’appelle d’une Rudolphi ; que me voulez-vous?
— Je viens vous demander de me recevoir dans votre maison, madame. .* :
— Je vous y reçois avec bonheur au nom de toute la communauté; mais d’où vient que vous, ne m’ôtes pas amenée par quelqu’un de votre famille ? Le duc Rudolphi se porte bien, j’espère? »
Cette question troubla Laura, qui balbutia un peu pour rassurer l’abbesse sur la santé de son père.
« Je vois, dit cejle-ci, que nous avons à causer ensemble, suivez-moi, mon enfant. Celle jeune tille peut vous accompagner pour nous aider à prendre possession de votre chambre, ajouta-t-elle en dési-
gnant Amipe, mais elle devra se relirer aussitôt après, nulle étrangère ne pouvant passer la nuit dans le couvent, â moins toutefois qu’elle ne vienne ici dans des intentions semblables aux vôtres.
Oh! non certes! madame, » dit vivement Amine. 1
L'abbesse lut jeta un regard sévère.
- i Aidez donc seulement à transporter dans la
chambre de votre maîtresse ce qui est testé dans sa
yoiturc, et Lûtes en sorte, mademoiselle, d’avoir fini
avant une, heure ; voici le soleil bien près de se
coucher. - . .
— Qui m’indiquera celte chambre, madame?
— Une de nos sœurs va venir tout à l’heure et
vous y conduira ; attendez-la ici - . »
En achevant ces mots, l’abbesse ouvrit une porte et fit signe à Laura de la précéder.
Les deux femmes traversèrent silencieusement un cloître, au bout duquel se trouvait le parloir particulier de l’abbesse. Ce parloir, grand, élevé, dallé de marbre, avec de larges fenêtres sculptées ouvrant sur un préau, aurait pu devenir facilement lo salon d’un palais; du reste, ses proportions grandioses et la pauvreté de Son ameublement attestaient en même temps la richesse de l’ordre et la sévérité de ses règlements. L’architecte avait reçu assez d’or pour construire un monastère qui fût un monument; mais l’abbesse ne pouvait, en aucun cas, avoir chez
elle une tenture, fine étoffe, Un tapis, un meuble orné ou seulement commode ; celS eût été contraire à ses vœux. Elle subissait donc la pauvreté dans un palais, ce qui la rendait doublement méritoire.
L’abbesse prit-place dans un fauteuil de bois à dossier droit, le seul qui fûf dans cet immense parloir,' et fit asseoir - Laura à ses côtés sur un escabeau.
Pendant un moment encore, elles gardèrent toutes deux, le silence; vraisemblablement elles s’observaient, et chacune devinant peut-être un mystère dans l’autre, cherchait à le découvrir sur quelque indice. .
« Eh bien! ma chère fille, dit enfin l’abbesse, nous voici seules; dites-moi quel motif vous amène près de nous?
— J'ai le désir d’entrer en religion, madame.
— Appelez-moi ma mère.
— Oui, ma mère.
-*■ Y a-t-il longtemps que ce désir vous est venu ? » '
Laura hésita en répondant : « Pas très-longtemps, ma mère.
— Êtes- vous sûre d’avoir le goût de la vie monastique? :
— J’ai du moins un grand dégoût du monde.
— Gela peut être un bon commencement, et, si Dieu vous fait la grâce de fortifier votre vocation.
j’espère vous voir un jour calme et heureuse comrtic toutes nos sœurs; ' v .
— Dieu vous entende, ma mère ! » dit Laura.
Elle prononça ces mots avec tant, d’amertume, que l’abbesse la regarda, et remarqua l’expression douloureusement résolue de son visage. Elle évita une question directe. ' .
« Vous avez, je pense, l’assentiment de votre famille pour entrer chez nous, n’est- ce pas, ma chère enfant? ■'
— Ma famille est bien réduite, màdame : elle se borne aujourd’hui à mon père et à iqon frère.
— Mais enfin, votre père est instruit de votre dessein? . ■ 1 . ~
— Oui, ma mère. ,
— Et il l’approuve?
— Je ne puis m’en flatter complètement, ma mère; s’il faut tout voas dire, je crains que mon projet ne déplaise au duc Rudolpbi. ~
— Alors votre démarche d’aujourd’hui est grave, mon enfant.
— Grave, oui, mais non dangereuse. J’aurai vingt et un ans dans cinq jours, ma mère, et j’y ai pensé en venant ici; quelles que soient les instances de mon père, je suis décidée à y rester, et sa volonté est impuissante à m’en arracher.
— Allons, cela me suffit, ma chère flHe ; vous êtes, je le vois, complètement décidée ; j’en sais assez sur
LE COUVENT DES ANNONU4DES. 269 vos dispositions pour vous, recevoir pqrmi nos postulantes ; plus tard, je vous en demanderai peutêtre un peu plus; nous parlerons des motifs ■qui vous ont déterminée ; car j’espère obtenir un jour toute votre confiance. Chaque chose en son temps. Polir aujourd'hui,, vous allez aller vous reposer, taudis que je me rendrait l’office du soir. Yousavèz voyagé, vous êtes souffrante, le repos vous est avant tout nécessaire. J’ai donné ordre qu’on vous servît une petite collation chez, vous. Bonsoir, ma fille. » L’abbesse posa scs lèvres sur le front penché de Laura, qui crut sentir sur sa peau les lèvres inertes d’une statue. Une porte s’ouvrit, une religieuse parut, à laquelle l’abbesse dit de conduire Laura dans sa chambre, et, comme les premiers sons de la cloche appelant à la prière du soir se faisaient entendre, elle quitta le parlojr après avoir adressé à sa nouvelle pensionnaire un coup d’œil où sc mêlaient la sympathie et l’observation. ,
Laura suivit son guide à travers le froid et magnifique dédale des cloîtres et des préaux, jusqu’à un vaste bâtiment servant de logement aux postulantes, dont elle allait augmenter le nombre/ Elle monta un étage et fut introduite dans la petite chambre, meublée du strict nécessaire, qui composait tout son appartement. . , / . ,
Amine, en contemplant ces murs nus, ces meubles de bois commun, cette couchette plate et basse, 256 19
et en songèant que cela était destiné à remplacer pour Laura sa belle chambre tendue de damas bleu de ciel et meublée de laque de Chine, se sentit gagnée par un grand attendrissement. Pour la pauvre fille, ce contraste de tnôbilier était le seul qui lui parlât clairement du malheur de>sa maîtresse.- Sa duchesse, si belle, -si délicate,- sj habituée au luxe, allait donc vivre au milieu de celte misère et de cette grossièreté ! Il y avait de quoi en pleurer toutes ses larmes. Elle ne s’en fit pas faute.
Laura la trouva assise sur un coin de cassette, dans une attitude désespérée. ' >
« Qu’as-tu, ma pauvre fille? lui dit-elle. .
— Hélas ! mademoiselle, qui ne pleurerait pas en songeant que vous allez vivre là dedans? ÇL’est-il Dieu possible !
— Ne t’afflige pas ainsi, Amine ; cela, je t’assure, n’a pas grande importance pour moi.
— Alors, mademoiselle est bieh changée.
— Oh ! oui, dit Latira, bien changée.
— Et maintenant mademoiselle va me renvoyer comme cela ? •
— Aujourd’hui ou plus tard, il eût toujours fallu me quitter, ma fille.
— Vous quitter ! Pourquoi donc ? Vous pourriez vous marier, moi aussi, et.... »
Amine s’arrêta et rougit sous ses larmes.
« Tu songes à te marier, toi ! demanda Laura.
— Dafne ! mademoiselle, il n’y a pas de mal,
if est-ce pas? -- ' ’ • •
— Bien, ma fille, marie-toi, j’en suis bien aise, et même, ici, je songerai à ton bonheur ; et situ as " besoin de moi, ne me le cache pas èn me venant Voir, carlu me viendras Voir tous les mois, tu en-
tends. Tu m’apporteras des nouvelles démon père. .
— Ah ! mademoiselle l va-t-il être chagrin, monsieur le duc ! -C’est tout de môme bien terrible une vocation! Êtes-vous, sûre que la votre est sincère! elle est venue si vite.... »
Amine, au dernier moment, osait manifester le doute dont elle avait été tourmentée pendant tout le voyage ; elle sentait bien planer un mystère sur sa maîtresse, mais sa perspicacité et son expérience se trouvaient également en défaut. Les derniers événements avaient passé devant elle sans qu’elle en saisit le sens.
La maladie de Laura, sa rupture avec le prince, sa subite vocation, tout cela était autant d’énigmes pour la pauvre camériste ; elle eût tout supposé, hors la vérité. La connaissance particulière qu’elle avait dé Lorenzo et de Laura l’écartait de la lumière au lieu de l’en approcher. Pour elle, Lorenzo était toujours le fils de paysan, le camarade de son enfance à Aqua-Verde, et Laura était la plus fiôre des grandes dames. Le moyen d’imaginer un trait d’union entre ces deux êtres-là? Amine n’y avait pas songé
292 '. '■ UNE YENGEANCE. ’ -
un instant ; aussi ses hypothèses tournaient-elles sans cesse dans .une, obscurité dont plies ne pouvaient sortir. .
A ce dernier moment donc, elle hasarda quelques questions. iaura resta impénétrable. On garde deux lois son secret si dn en rougit.
La jeune fille eût sans doute préféré la mort à un aveu fait à sa camériste ; pourtant, lorsque celle-ci fut partie, quand, pour ja première fois, elle.se vit seule en possession de cette liberté relative que donne la solitude, clic lira de sa poche le numéro du Courrier de Turin pris dans l'auberge, c,t se mit à relire les quelques lignes qui parlaient de cet homme dont elle ne laissait pas prononcer le nom devant elle. • . .. . ..
Elle resta longtemps les yeux fixés sur Ce papier, 6ous le poids d’une méditation profonde. Puis tout à coup elle se leva, prit dans un petit pupitre de voyage ce qui lui était nécessaire pour écrire, vint s’asseoir à la table où l'abbesse lui avait fait ..préparer une collation, repoussa les confitures et les oranges du couvent, et là, le sein gonflé, les yeux souvent humides, les joues fouettées de subites rougeurs, elle écrivit la lettre suivante :
A M. Lorenzo Memmr, brigadier au T* régiment
' de la garde dn. roi, à Turin. ' ' '
<^e matin seulement j’ai appris que vous viviez
encore, et j’en ai remercié Dieu. Je suis entrée ce soir au couvent des Annonciades. J’ai vu se refermer derrière moi les portes qui ne se rouvrent plus. L’ombre me prend avant la tombe. L’oubli et le silence vont m’envelopper, et ils seront comme les précurseurs de ma mort.
« Un couvent, c’est le seuil de l’éternité: on ne peut envoyer de là qu’un pardon. Celte lettre est donc un pardon, c’est un adieu aussi, et c’est un testament.
« Le pardon vous dit : « Allez en paix ; » l’adieu vous dit : « Oubliez-moi ; » le testament vous dit :
« Épargnez mon frère. *
« Il y a deux mojs, je vous ai envoyé un ordre ; aujourd’hui, je vous adresse une prière.
« Après avoir sacrifié la jeune fille, n’immolez pas le vieillard à vos ressentiments. Je vous l’avoue, je tremble pour Alphonse en vous sachant près de lui. ' Songez-y ! frapper mon frère, à présent que je ne suis plus là , c’est frapper mon père au cœur ; c’est me faire à moi deux nouvelles blessures, les seules
dont je puisse être atteinte, maintenant que je suis
morte au monde. , ‘ - .
« J’invoque ici, et pour une cause sacrée, le sou- - venir d’ùn amour auquel vous m’avez fait croire. Je ne l'aurai pas invoqué en vain, n’est- ce pas? Je puis entrer tranquille dans ma dernière retraite.
« Quant à vous,, allez., dans la vie j vous ôtes un homme, vous saurez oublier ! Le passé jettera à peine une ombre sur l’avenir ;, vous pouvez devenir heureux !
« Vous avez été bien coupable, niais je ne m’en souviendrai qu’au pied des autels où je prierai pour • vous. »
: • • Laura.
xvji
• n " LORBNZO. • :
Tandis que Laura s-’occupait de lui, Lorenzo était à Gènes, où Son Corps -d’arméo avait accompagné le roi Charles-Albert. Aussitôt après son arrivée dans eette ville, il avait dû se résoudre à entrer à l’hôpital. Sa blessure, assez légère, un simple déchirement des chairs de la jambe causé par un coup de baïonnette, s’était enflammée sous l’influence de fatigues excessives ; malgré sa répugnance à accepter l’inaction, même momentanée, il lui fallait se faire soigner.
Ce repos forcé était peut-être c<r qu’il redoutait le plus. On se le rappelle, il n’avait consenti à s’engager, sur les instances de Giovanni, que dans l’espoir de rencontrer une prompte mort devant l’ennemi. La pensée de servir son pays, et surtout de s’épargner la lourde responsabilité d’avoir disposé de lui-même, avait trouvé accès dans son esprit; mais alors 11 croyait la mort facile. Il fut trompé dans son attente; les imprudences les plus folles , les témérités les plus inouïes, en mettant
sans cosso 9cs jours en danger,- n-’en tranchèrent pas le cours. ■' •
En cherchant la mort, il rencontra la gloire. Au bout de peu de temps, il devint le point de mire de tout le régiment ; sa bravoure proverbiale parmi ses camarades lui attira l'attention de ses chefs; ils le firent parler, lui confièrent quelques missions assez délicates, et découvrirent bientôt en lui ce qu’il ne cherchait ni à cacher ni à montrer : des connaissances étendues et une fermeté d’esprit peu commune. Dès lors, sa fortune fut prédite par chacun; on le crut ambitieux, et oh ne douta pas qu’il n’arrivât très-haut s’il continuait à être épargné par les balles. ; - .
A l'engagement du Tessin, le hasard d’une manœuvre l’ayant amené près du roi, il fut assez heureux pour ramasser un ohus près d’éclalor à quelques pas de Charles-Albert, -et le lancer au loin sans qu’il blessât personne. Cet acte de courage, accompli avec la présence d’esprit de l’indifférence, lui attira des éloges personnels du roi, et le fit nommer sous-officier sur le. champ de bataille.
De pareilles choses ne passent pas impunément sur un homme. Quelque profonde que puisse être une douleur d’amour, elle ne peut fermer entièrement l'éme à certaines impressions.
D'ailleurs, la guerre a aussi ses enivrements, surtout une guerre comme celle qui se faisait alors en