L0REN
Italie. En Piémont, 'toutes les poitrines. battaient à l’unisson; le pays, sûr dé ses .soldats, lier de son roi, encouragé par l'approbation. de tous les peuples libres, se livrait dans un élan enthousiaste aux plus nobles espérances.
Lorenzo ne pouvait pas traverser un pareil courant sans ressentir celte généreuse fièvre de l’indépendance qui' transfigure les nations et enfante des miracles. L’idée lui vint bien vite de rendre sa mort aussi utile que possible à cette cause sacrée; il combattît alors moins aveuglément, sinon moins intrépidement, et mit son intelligence autant que sa bravoure au service de son pays.
Sous l’influence de cette nouvelle direction, il se modifia à son insu; il subit aussi en partie l’influence d'habitudes matérielles entièrement différentes de ce qu’il avait connu.
Comme beaucoup de jeunes hommes qui doivent trouver dans leur valeur propre lés chances de leur avenir, il avait été trop renfermé dans l’atmosphère calme et épuisante des études classiques et scientifiques. Les exigences d’un travail intellectuel incessant, en développant l’esprit, avaient laissé au corps une certaine langueur. La vie des camps le transforma complètement sous ce rapport, et peut-être y puisa-l-il l’énergie de supporter sans nouveaux accès de désespoir l'amertume de ses pensées secrètes, Quoi qu’il en soit, il devint en quelques mois
actif et robuste comme les plus vieux troupiers, et chacun pensait de lui que c’était merveille de voir tant de force au. service de tant d'intelligence.
Son séjour à l’hôpital, en l'arrachant au tourbillon de sa vie militaire, devait le ramener*nécessairemeut aux impressions douloureuses que lui gardaient ses souvenirs.
Il entretenait une correspondance suivie avec
- Giovanni, dont il avait été séparé en recevant ses
- premiers galons. Les fragments . suivants feront comprendre quelle était alors sa situation morale.
Gênes.
Tu me félicites trop tôt d’avoir renoncé à mourir. Je me suis fait soldat pour cela, je n’ai pas changé de dessein. Ce n’est pas ma faute si les balles semblent me fuir. J’ai. fait tout au monde pour atteindre mon but, j’ài ramassé, des obus brûlants, je suis entré dans une poudrière qui allait sauter, j’ai à peine attrapé quelques égratignitres, et en fin de compte une blessure légère, mais gênante, qui me retient ici oû personne ne m’aidera à mourir.
On a souvent, autour de moi, attribué ma conduite à l’ambition; rien n’est plus éloigné de mon âme.’L’ambilion ne vient pas sur des ruines*; c’est une passion vivace qui veut toutes les forces d’un homme. Ce n’est pas l’ambition qui m’a conseillé certains actes, mais il y a quelque chose d’entraînant dans cette vie de soldat , et puis la guerre actuelle est sainte, die éveille tous les courages et tous les dévouements.
On ne prononce pas impunément les mots gloire, honneur, patrie; ils font toujours battre le cœur honnête du peuple, liberté, surtout, voilà un mot magique! celui-là agit sur moi; il m’enivre, il me transporte; il est bien puissant, car parfois je sens l’enthousiasme de la cause italienne me gagner, et pendant quelques instants je me joins sincèrement à cette foule qui combat pour sa dignité et ses droits.
Gela dure. peu, malheureusement, et il me suffit d’un moment de solitude pour redevenir l’homme que tu connais, un être écrasé sous sa destinée, incapable de souhaiter autre chose que la fin de sa souffrance. . . „. . . , . . ,
Cônes.
Tu veux que je te parle de choses matérielles, tu crois me guérir en me ramenant forcément sur la terre; soit! je
Après être retourné passer quinze jours à mon régiment, me voici revenu à Gènes, dans ce môme hôpital où l’on me retient de force, sous prétexte que je resterai boiteux si je marche. Cela m’est hièn égal ! mais ccs gens-là ignoTènt que je ne dois pas marcher longtemps.
Les derniers succès de nos armes ont monté la joie nationale jusqu’au délire. L’entrée du roi ici a été un triomphe; je ne le raconterai pas nos fêles, les journaux ont dû l’en donner une idée ; on n’a pas pu te décrire l'état de la population, la parole n’exprime pas certaines choses. Un fait inouï jusqu’alors n’a pas peu contribué à l’enthousiasme universel. Le jour de l’arrivée du roi, l'archevêque a permis aux religieuses de tous les couvents d’aller voir entrer ce prince. Aussitôt que la nouvelle fut répandue dans la ville, tous les nobles génois sempressèrent de mettre les fenêtres de leurs palais à la disposition des couvents.
- Depuis CampiS Mar une jusqu’à jSan Pelro et San Tomaso, destroupeaûxde religieuses noires, bleucç, blanches, grises, défilèrent en bon ordre, bannîçrcs en tète, Tonnant ainsi un beau et singulier spectacle. Cependant toutes les rues désignées pour le passage ' du roi se trouvaient envahies depuis le matin par une innombrable foule ; les congrégations ne purent sc frayer une .voie. Les tètes de proéessions s’arrêtèrent, les queues avancèrent toujours ; on finit par être pressé de façon à ne pouvoir plus faire un pas en avant. Les religieuses se virent au moment d’être obligées de renoncer à leur projet.
On délibérait ; lorsque quelques hommes de la foulé, saisis d’une inspiration subite à la vue de toutes tes saintes recluses mêlées à eux, lès enlevèrent dans leurs bras et les transportèrent dans les maisorts où on les attendait. Aussitôt, le mouvement devint universel ; tous les hommes se chargèrent à la fois de précieux fardeaux,- et toutes ces jupes monastiques passèrent aux bras des portefaix et des matelots de Gène§, sans qu’il en résultât la moindre infraction au respect qui leur est dû.
C’était bizarre et merveilleux de voir onduler au
soleil ces voiles de toutes couleurs, palpitant audessus de la: foule comme les ailes d’oiseaux gigantesques !
Moi, j’ai été saisi au cœur par l’étreinte d’une pensée dévorante : Laura était peut-être parmi ces
saintes filles, et un hasard impossible pouvait la replacer quelques minutes dans mes bras !...
Dis si tu veux que je suis fou, mais plains-moi.
Gènes.
L’inaction devait m’être fatale ; elle me ramène à des idées de suicide que tu as -combattues et dont la vie active me rendait le poids moins lourd. A la guerre, j’avais trop l’espoir de mourir pour aider à ma destinée ; içi, je subis un accablement moral qui pourrait me mener à la folie mélancolique, et dont je sors par des accès de désespoir»
Hier j’ai été sur le point d’avaler une fiole de laudanum laissée près de moi ; l’arrivée d’un inspec» leur in’cn a empêché. Un rêve que j'ai fait cette nuit a Éloigné cette pensée, je n’ose dire l’a détruite ! Un rêve ! ce mot te fait peut-être sourire ! Tu te demandes comment je me laisse influencer par de pareilles choses. Hélas ! mon ami, tout a une valeur pour une âme en détresse, et' je ne puis m’empêcher de voir dans ce rêve une espèce d’avertissement d’en haut. Juges-en.
Je me retrouvais, dans la grande galerie de fête du palais Rudolphi, je la voyais brillante et éclairée comme aux jours où l’on y recevait toute la haute société de Turin. Quoique magnifique, comblée de fleurs, étincelante de lustres, la galerie était vide, je m'y trouvais seul, et m’y promenais pensif, jetant un regard distrait aux bustes de Canova et de Thorwaldsen qui en ornent les enlre-colonnements. Tout à coup mes yeux s’arrêtèrent sur un buste très-différent des autres et que je n’avais encore jamais aperçu. Ce buste de marbre repré* sentait un squelette. Le statuaire avait horriblement réussi ; c’était bien une vraie tête de mort avec ses grands trous vides à la place des yeux et sa double rangée de dents sans lèvres ; le marbre, par sa blancheur, complétait cette illusion effrayante.
Je m’arrêtai devant cet étrange œuvre d’art, ® Voilà donc, pensai-je, ce que devient le visage le plus charmant ! Mais qu’importe? l'âme s’envole. » Je ne pouvais m’arracher à cette contemplation ; il y avait comme une attraction mystérieuse entre cet emblème de la mort et moi. Peu à peu, il me sembla voir le buste se mouvoir lentement, puis s’agrandir. Les os desbras s’adaptèrent aux épaules, ceux des cuisses et des jambes s’allongèrent sous les côtes, le squelette devint complet, et quitta tout doucement son socle de porphyre pour s’avancer vers moi ; il paraissait glisser sur le parquet comme
une ombre, sans faire entendre aucun bruit. Je le regardais avec plus d’étonnement que de crainte. La vue d’un prodige aussi inouï me laissa calme, et je ressentis à peine un petit tressaillement au cœur, lorsqu’il s’approcha assez près de moi . pour que je sentisse le contact de scs côtes de mârbrC contre' mes vêlements. <• . . ' -
Il se mit à marcher avec moi au milieu de. cette grande galerie ( dc fête, blanche et lumineuse, du pas lent et égal d’un causeur ; alors commença entre nous une -conversation muette, s’il est possible de s’exprimer ainsi, car il ne sortait aucun son de sa bouche vide ; cependant il me parlait. C’était une sorte d’entretien d’âme à âme, mystérieux et distinct à la fois, dont j’avais dans mon rêve la perception très-claire, et que mon esprit accueillait avec un profond recueillement. Chose étrange ! cette vision terrible ne me communiquait que des pensées sereines et consolantes ; clic me disait des choses analogues à ceci :
« Puisque tu penses à nous si souvent, n’aie pas crainte de me regarder ; je ne viens pas pour l’épouvanter d’ailleurs ; je viens pour te conseiller et te rassurer ; ne redoute rien, ni de moi, ni de mes pareils, ni du monde que nous habitons ; nous ne sommes pas hostiles aüx hommes, nous les attendons et nous les plaignons : parfois, nous les avertissons par grâce spéciale de Dieu, quand leur âme
est en danger, quand ils manquent dé courage ou de patience. Il y a des choses douces de l’autre côté de la vie, mais celui-là seul les connaît. -qui les vient chercher à son heure. D'ailleurs que sais-tu de ton avenir, même ici-bas ? Pourquoi doutes-tu de la miséricorde de ton Seigneur ? Tu souffres ! sache souffrir et aie confiance. »
Tout ceci te rend bien, imparfaitement ce qui me pénélrait. Cela ne le djt rien de l’émotion où me jetèrent ces conseils bienveillants et sévères à la fois ; èe que je trouve de prodigieux dans ce rêve, c’est d’avoir reçu une impression bienfaisante, heureuse môme, . d’une apparition qui devait par sa forme me causer un affreux cauchemar.
Je me suis éveillé baigné de larmes. Ombres de ceux qui j’ai aimés ! ma pauvre sœur, ma sainte mère, mon père vénéré, est-ce vous qui êtes venues me visiter? est-ce vous qui avez obtenu de m’apporter un peu de paix et d’espérance de ce lieu sombre et inconnu vers lequel je me tourne sans cesse? Oh! qui que tu sois, douce ombre, sois
bénie, t - ,=
Gènes.
Oui, j’évite dô te parler du moi intime ! S’il est moins violent, il est toujours bien accablé. J’ai l’es-
prit pleip de ténèbres, et je ne conserve aucun espoir de guérison. Tu me parles, pour me calmer, mon pauvre frère, de ce que tu as souffert en perdant Marielta. Hélas! il n’y a guère d’analogie - entre nos douleurs. L’amour, vois-tu, n’est inguérissable que quand il a été partagé. Alors, et seulement alors, il est éprouvé, complet, et règne en maître sur nous. Tu ne sais pas, toi, ce que c’est que d’avoir été aimé de la femme de son idéal, d’avoir marché dans son rêve, d’ètre entré avec sa . bien-aimée dans ce ciel de l’amour, si beau, si pur, si éclatant, qu’il semble que l’autre vie ne puisse rien nous garder de plus céleste !...- Et puis Laura ne peut être comparée à aucune autre femme ; son esprit comprend toutes les grandeurs, son cœur saisit toutes les délicatesses, son corps réunit toutes les beautés ; il y a en elle ce mélange de force et de grâce qui est la séduction irrésistible. Voir cette femme, c’est l’admirer ; la connaître, c’est l’estimer ; l’aimer ,-c’est lit diviniser!...
Il n’y a rien dans son âme que de noble, comme il n’y a rien dans son corps que de parfait, et, quand on a' été uni à cette créature d’élite', on lui appartient à jamais, et la séparation est une torture de tous les instants. 0 mon ami! que la soif du cœur est inextinguible, et quel désert que le monde pour moi ! '
Je ne t’ai pas écrit depuis longtemps, çhe'r Giovanni, c’est vrai, excuse-moi. Depuis mon passage à Turin, j’emploie le peu de moments laissés par mon service à lire, à relire! Tu devines! J’ai reçu “une lettre, une lettre d’elje, qui m’attendait depuis plusieurs mois! une lettre sublime, une lettre angélique! Elle me pardonne ! Je te disais bien qu’elle a une âme céleste ! Si elle avait pu vaincre son orgueil, elle aurait dope pu m’aimer encore!... A cette pensée, il me passe un éblouissement devant les yeux. Je déraisonne, je Te sens; laisse-moi faire, sois- indulgent; il faut que je parle d’elle ou que je me taise. Tu sais dans quelles ténèbres je vivais : aujourd’hui un rayon les traverse et change toutes mes impressions; ce rayon n’est pas de l’espoir, sans doute, et pourtant c’est de la joie. Mon cœur est dilaté, mon sang court plus vite dans mes veines; il faut que je parle, que je pleure, que je crie : « Mon ami, elle m’a pardonné! » Ce mot-là m’ouvre le ciel!... Je doutais parfois de la pouvoir
retrouver dans l’autre vie, et alors j’éprouvais tous les supplices de l’enfer.
Maintenant elle m’a pardonné, je puis mourir tranquille. Dieu me réunira à cette sainte qui le prie chaque jour pour mpj.. J’ai toujours eu le désir 'de rencontrer une balle autrichienne; mais quelle différence dans mes sentiments!... Aujourd’hui je partirais sans inquiétude pour l’avenir. L’amour est divin,. il ne peut. être traité là-haut comme ici; il n’y a là ni préjugés mondains ni impossibilités sociales ; il y a des âmes qui s’unissent quand elles sont dignes l’une de l’autre. U me- semble que la mienne bat déjà des ailes avec joie pour s’envoler. •
Ne me parle pas d’avenir, de succès, d’honneurs. Qu’est-ce que cela me fait! Vais-je rçsler ici-bas pour le plaisir de porter des épaulettes? Vois-tu, mon ami, quand Un homme a éprouvé un amour comme le mien, rien ne saurait plus lelouçlier. J’ai, reçu la nouvelle de mon avancement avec un secret dédain, je regarde l’ambition comme le superflu des heureux; moi, j’ai bu à la coupe de toutes les félicités, elle s’est brisée dans mes mains, je ne me baisserais pas pour ramasser une couronne! ■
. LE DUC RUDOLPHI.
LE DUC RUDOLPHI.
Quand, à son relourde Turin, -le duc Rudolphi apprit le départ de Laura et lut sa lettre d’adieu> il éprouva une de ces commotions qui vieillissent, Un homme de dix ans. En un instant, toutes les suppositions les plus diverses traversèrent son cerveau. La vérité séule, on le comprend, ne l’effleura même pas. Avant de prendre un parti, il relut la lettre de sa fille et tâcha de concentrer toutes lesforccs.de son intelligence pour en deviner la pensée intime. Cette lettre disait trop ou trop peu. La douleur secrète de Laura, ses regrets de quitter le inonde, s’y trahissaient malgré clic, au milieu des expressions indiquant la fermeté de sa résolution. ‘ • - : . . .
Pour quiconque ne pouvait pénétrer le fond de son âme, celte lettre devait être irritante comme une énigme. Le duc éprouva celle impression, et ses réflexions, d’accord avec son premier mouvement, lui conseillèrent de se rendre sur-le-champ auprès de sa tille. *< Quand je l’aurai là, devant .moi, pen-
$10 ’ . UNE VEêJGEaWce.
saiL-il faudra bien qu’elle m’avoue la vérité; je ne crois pas à son vœu, je ne crois pas à sa vocation; si tout cela était réel, pourquoi ne m’en eûtelle pas parlé, au lieu de s’enfuir comme si elle se faisait enlever ? » - •*
Sans prendre même le temps de changer de vêtements, le duc remonta dans sa voiture et partit pour Novare.
Un matin, peu de jours après l’arrivée de Laura au couvent, l’abbesse entra t dans sa petite chambre et vint la prévenir que. son père la demandait au* parloir. La jeune fille devint pâle comme sa guimpe., . • . .... Z. .
« Ma mère, dit-elle , chargez-vous , je vous en supplie, de faire comprendre à mdn honoré père que je ne puis me rendre à son désir.
— Je prévoyais cette demande de votre part, mon enfant, répondit l'abbesse, etjai tenté, en me rendant près de lui, de vous épargner une entrevue qui, je le crains, sera pénible, pour tous deux; mais le duc insiste, il est irrité, il veut vous voir, c’est son droit; de plus, il importe qu’il ne vous croie pas influencée par nous. Si votre vocation est sincère, Dieu vous inspirera et vous soutiendra dans cette dernière épreuve. Allons, venez; un plus long retard pourrait indisposer davantage votre père. » Laura se laissa emmener; elle marchait derrière l’abbesse, plus semblable à un automate qu’à une
• ' • LE DUC RDDOLWtl. ‘ • ,311
créature vivante. Elles se rendirent à Ia~ partie du parloir réservée aux postulantes, et séparée à hauteur d’appui, par une cloison garnie d’un réseau de fd de fer, du reste de kl salle affecté# aux étrangers. Des rideaux de serge verte appliqués contre le grillage empêchaient les visiteurs de voir l’intérieur du couvent. Quand Laura entra ayec l’abbesse, le duc Rudolphi, assis -sur un banc- de bois, avait la tète dans ses mains ôt paraissait profondément absorbé ; en entendant du-bruit, il regarda avidement du côté du grillage. Il s’attendait à. voir paraître sa flllerLe rideau s’agita faiblement et lui indiqua seul la présence de Laura.
« Ne-puis-je te voir, ma fille? » demanda-t-il d’un accent très-ému. . > ' • - . ■
Laura s’appuya tremblante contre la cloison et n’osa point répondre. L’abbesse lui vint en aide. Elle écarta le rideau qui les cachait toutes deux aux regards et dit ;
« Voici votre fille, monsieur le duc ; elle n’est encore que postulante ; vous pouvez la voir en conversant avec elle. .•
— A travers ces grilles, madame ? Laura ne peutelle venir près de moi, ici?
— Ce serait franchir l’enceinte intérieure du couvent, monsieur le duc; c’est impossible.
— Comment, ‘impossible! Et si je veux l’emmener,
cependant? , 1 -- ;
— Je m’empresserai de la remettre cotre vos moins, si toutefois elle me le deroande elle-même. ,
— ‘ Mon cher père, dit Laura en retrouvant un peu de courage, lâissez-moi ici, je vous en conjure- .. . . '■
— Est-ce bien toi, ma fille* que j’entends? est-ce bien de ta propre volonté quelles venue t’enseveiir dans un cloître? ,De quel vertige. es-tu frappée, mon enfant! n’as-tu donc pas pensé à la douleur de ton vieux père?. Comment, c’est au moment Où mes soins viennent de t’arracher à la mort que lu te décides à m’abandonner! Ali! Laura, je ne te reconnais pas L..
— Mon père! mon père bien-aimé ! s’écria Laura
que les larmes gagnaient en écoulant ces paroles, si vous saviez à quel point je souffre en vous résistant! » •
Leduc la voyant attendrie, sentit renaître son espoir; il employa son dernier argument.
« Tu m’as parlé d’un vœu, chère enfant, rcprrt-il ; je respecte comme toi un engagement pris avec le ciel ; mais ce vœu n’est pas irrévocable, et j’irai, s’il le faut, te conduire aux pieds du saint-père pour lui demander de t’en délier. Cela concilierait tout. Dis, ne le vcux-Iu pas, ma bien chère fille? refusestu de revenir près de moi?... »
Le pauvre père faisait passer toute son âme dans sa voix; il était là, derrière celte grille, oppressé,
CE DUC RUDOLPJH; , • 313
Suppliant, regardant sa fille avec des yeux obscurcis 1 ' de larmes, Jui tendant les mains en l'implorant.
Tout datfs sqn attitude révélait ses Craintes, son amour et son désespoir. -, - '
Laura ne put soutenir ce spectacle ; scs fôrces, déjàdrès-ébranlées par ses combats intérieurs, l’a- , bandonnèrent. , .
« Oh! cher père! balbutia-t-elle, je' vous fais douter de mon amour, je suis bien malheureuse ! »
Elle ne put rien ajouter ; elle tomba pâle et inanimée dans, les bras dé l’abbesse restée spectatrice impassible de cette scène déchirante. - 1
« Elle se meurt ! cria le malheureux duc, en secouant avec violence la grille qui le séparait de sa fille. ' . • ' .
— C’est un simple évanouissement, répondit l’ab- . hesse tout en faisant respirer des sels à Laura. Ne vous inquiétez pas, monsieur le duc; aucun soin ne lui manquera. Je vous promets même de ne pas la quitter tant qu’elle scia souffrante. Pcrmettez-moi seulement de vous engager à vous abstenir de la voir jusqu’à ce qu’elle ait repris toutes scs forces.
— Ainsi, madame, voilà donc où j’en suis : on
me refuse môme la douceur de la soigner. Je ne suis plus père ! » ‘ '
La voix du duc mourut étouffée par une émotion poignante. Il la surmonta cependant, et, adressant à l’abbesse un salut, plein de dignité :
« Madame, dit-il, je .vous fais responsable de cette âme qui s’eSt Confiée à vous; si ma-lîlie est plus heureuse chez vous que près de moi, je tâcherai de ne pas murmurer en me soumettant àla volonté du Ciel. » ' • - . • .
Et il sortit en jetant un dernier regard chargé d’amour et de reproches du côté où Laura, entourée de plusieurs religieuses, commençait à reprendre ses sens. . ■ - , . ; .
Le lendemain, il reçût quelques lignes de Laura, dans lesquelles elle lui' exprhiiait d’une manière très-respectueuse 'et, très-ferme sa détermination inébranlable de rester au couvent. ,
Le duc Rudolphi quitta Novarc sans essayer de revoir sa fdle. Il rentra solitaire et accablé dans ce palais naguère encore si brillant, quand Laura l’éclairait de sa beauté et des grâces de sa jeunesse.
« Il faudra vivre seul, maintenant! se dit-il avec découragement. MaJfille est perdue pour moi comme si elle était morte ; Dieu me l’a reprise dès ce monde, et cela au moment où je rêvais aux belles fêtes de son* mariage avec Ascanio San-Carlo. Quelle fatalité a donc dérangé tous mes projets de bonheur? » - -
Et le malheureux duc cherchait en vain à pénétrer les motifs qui avaient amené tant de changements autour de lui.
Rien de moins rare que ce qu’il éprouvait ; la vie
LE DUC MJDOLPHI. 315
de chaclin a de ccs moments où l’on ressent vive^
ment les effets de causes qui restent cachées. L’homme s’agite san^ cesse dans l’inconnu, comme un aveugle au milieu des ténèbres ; son intelligence ‘ * et sa volonté sont bien souvent impuissantes à lui . révéler l’origine des événements qui le frappent, et ce mystère ajoute alors à sa situation quelque chose de fatal et d’amér. : : ' -
Dans cette disposition d'esprit, lé duc devait trouver la solitude doublement pénible. La solitude est l’ennemie capitale de cette race superficielle et privilégiée à laquelle il appartenait.
Le séjour de Hùdolphi lui devint bientôt insupportable. Il alla retrouver son fils*le marquis Alphonse, à Turin, et voulut essayer de remplir sa vie avec les préoccupations de ses espérances ambitieuses; mais rien ne put combler le vide que l’absence de Laura avait fait autour de lui. Pendant les premiers temps de son séjour à Turin, le marquis fit de louables efforts pour empêcher son père de souffrir de cet isolement relatif; mais il avait une nature trop légère, il vivait au milieu d’entraînements trop multipliés pour pouvoir s’astreindre longtemps à çe rôle de consolateur.
Les femmes, seules, ont ce don divin de savoir soigner les blessures de l’âme; leur nature les prédispose à cette mission de douceur et de patience.
Les hommes ont parfois du dévouement en lingot ;
il est bien rare qu’ils en aient en monnaie. Le marquis Alphonse n’avait, il -faut le dire, ni l’un, ni daùlre; sa personnalité, facile dans la forme, était intraitable dans le fond ; sacrifier quelque chose de ses jouissances pour autrui, cet autrui fût-il son père, ne lui venait pas ù l’idée: Il agissait ainsi sans calcul, sans préméditation; il appartenait û la catégorie innombrable des égoïstes naïfs.
Précisément-parce qu’il n’était pas indifférent par ‘ système, il ne tarda pas à s’apercevoir des changements qui se manifestaient chez le duc Rudolphi; il vit son esprit s’assombrir et sa santé déclincrrapidemerit. "
a Mon cher père, lui dit-il un jour, puisque vous ne voulez pas, comme moi, attendre paisiblement que Laura se dégoûte de la vie de couvent (ce qui, à mon avis, ne peut manquer d’arriver); puisque - vous persistez à prendre au sérieux sa fantaisie monastique, il m'est avis qu’il faudrait employer quelques moyens pour la faire cesser le plus tôt possible.
— Connais-tu donc un moyen, Alphonse, d’agir sur sa détermination ? Elle refuse de me voir, elle répond à mes lettres par des éloges du couvent. . .
— Entêtement de femme exaltée momentanément. Laura n’a rien d’une religieuse, ni dans l’esprit, ni dans les goûts; elle est certainement sa
• . *. LE DUC nUDOLPHI. * •' •* 317
. propré-dupe en ce moment ;il s’agit de la ramener au vrai. ' - *
■ •-r- Gomment faire, puisqu’on ne peut arriver jusqu’à elle? - . -
— Vous, soit! ear elle se méfie. de sa tendresse pour vous. • '
— Hélas! dit le. duc amècement> en est-elle là, en effet, de repousser de son cœur une affection si naturelle et qui me rendait si heureux! v .
— Sans doute, elle' en est là; tout le prouve; elle ne veut pas vous voir, ni moi non plus. Eh bien ! il faut se tourner d’un autre côté. J’ai songé à une combinaison qui peut réussir.- • .
. — Parle, Alphonse, dis vite; quelle combinaison?
— Ma femme est en ce moment à Paris.
— Oui. Veux-tu la rappeler? Mais tu te souviens que Laura n’aime pas beaucoup la marquise. •
— Un peu de patience, mon pèrç. Ma femme est en la société de la comtesse Hélénq Marlineili, Famic •intime- de Laura, la seule femme en qui elle ait confiance; il faut la faire confesser par la comtesse.
— Ton idée est excellente, Alphonse. Je vais écrire à Héléna sur-le-champ. - — Ceci a déjà été fait, mon père,
— Par qui?
Par moi. 1 ’
— Eh bien? * . . •
3t8 ONE VENGEANCE.
• — Eh bien! il y a des difficultés. J’ai engagé la ' marquise Rudolphi à revenir le plus tôt possible et à ramener Mme Martinelli avec elle; il parait que ces dames se plaisent à Paris, et quoique la comtesse vienne de perdre son mari, elle prétend passer encore six mois dans cette capitale des plaisirs.
— Et ta feirime veut rester avec elle, ce dont tu n’es -pas enchanté?
— Vous l’avez dit, mon Cher père, et, sans les
devoirs impérieux de mon service militaire, je serais
allé la chercher. J'ai laissé la marquise aller en France pour y prendre les eaüx, et non pourymener la vie de Paris.... Je connais. Paris !...
— Je ne te croyais pas jaloux, Alphonse, et ta manière de vivre avec ta femme semblait l’indiquer de reste. ' .
— Je ne suis plus amoureux de la marquise; après six ans de mariage, cela se comprend; mais j’en suis toujours jaloux, c’est très-différent. Au total, il ne me -paraît pas convenable qu’elle habite Paris sans moi, et, puisqu’elle n’obéit pas à mes lettres, vous pouvez, mon cher père, me rendre un très-grand service en allant à Paris à ma place.
— Ahl dit le duc en -retrouvant le caractère de son fils dans ces derniers. aveux, tu m’envoies chercher ta femme sous prétexte dé ramener la comtesse Martinelli.
— Du tout, mon cher père,^e vous engage à faire
LE DUC RUDOLPHL . 31&
un voyage qui sera, je le crois, utile à notre famijle sous plus d’un rapport. Une fois ces dames ici, il me paraît difficile que Laura résiste à leurs instances. Croyez-moi, en matière dé coüvejit, les femmes sont plus habiles que les hommes. »
Quoi qu’il en fût des convictions duducRudolphi, l’idée de son fils avait fait briller un peu d’espoir à ses yeux, et il partit pour Paris, bien résolu à ramener la comtesse, 'dont il espérait se faire un aux iliaire auprès de Laura,
Le marquis Alphonse o’avait pas manqué de perspicacité en désignant la comtesse Héléna Ainrtinelli, comme la seule personne qui pourrait pénétrer la pensée intimo de Laura. La comtesse, un peu plus âgée que la fille du duc Riidolphi, était, depuis son enfance, sa compagne préférée. Gomme Laura, elle avait perdu sa mère; cette conformité de situation prédisposa les deux jeunes filles à une tendresse mutuelle.
Il en était résulté entre elles une de ces fraternités de choix. plus fortes et plus profondes souvent que la fraternité du sang. Le mariage d’Héléna vint rompre leur douce intimité, sans altérer le sentiment qui l’avait créée. Une correspondance suivie suppléa tant bien que mal aux épanchements habituels; elle conserva longtemps du côté d’Héléna cet accent de franchise absolue, habituel entre les deux amies ; elle devint gônée de la part de Laura, lorsque ses relations avec Lorcnzo, qu’elle croyait cependant être le prince San-Cârlo, eurent Introduit
dans sa vie un de ces secrets importants qu’on n’ose confier au papier.
Quand, après avoir traversé les angoisses et les crises que. nous ayons racontées, Laura se trouva seule au eouvent sous le poids de .pensées et de souvenirs accablants, elle se tourna vers cette' amitié de- toute Sa vie, d’où lui venaient encore de temps en temps les seules paroles affectueuses qui ne la fissent pas souffrir. '
Après la mort du comte Martinelli, Laura éclata dans des confidences complètes , et elle laissa un autre regard que celui de Dieu sonder les mystères de son âme. Cette sorte de confession, où la vérité avouée était .un si grand acte d’humilité, soulagea la jeune recluse. Dès lors elle ne songea plus . à rien cacher à son amie , et lui fit passer , par l’entremise d’ Amine , de longues lettres où elle lui dévoilait tout son cœur.
^ Nous en citerons quelques fragments.
*• • Couvent dps^nnonciades.
• Depuis ton veuvage, ma chère Héténa, je puis t’accorder cette confiance absolue que je te refusais il y a trois mois. La triste circonstance qui t’a privée de ton confident naturel me donne l'assurance de voir mes secrets renfermés en toi. Tu pleures,
ma pauvre Héléna ! niais tes larmes sont celles d’une douleur que tu peux avouer , car elle t’honore, d’une douleur dont le temps diminuera nécessairement l’intensité'. ; s
Tu avais pour lé comte une affection calme; sérieuse, filiale presque; tu as noblement accompli tous tes devoirs envers lui ; cette pensée adoucira tes regrets. Le monde te respecte, t’entoure, t’admire, et e^J. prêt à t’offrir sous mille formes des consolations que tu finiras par accépter. Quel abîme entre toi et moi! entre ta douleur et la mienne! « Tu pleures, me dis-tu; raconte-moi toutes tes peines, je saurais les comprendre. »
Me comprendre! Le pourras-tu? tu m’as vue forte et paisible autrefois ; tu me demandais alors des conseils, tu admirais ma sagesse et ma fermeté. Que diras-tu en me retrouvant perdue et irrémédiablement désolée?
Il y a de la fatalité dans mon malheur ; il y a
aussi de ma faute! Tu sais déjà, parle long récit qu’Amine t’a fait passer, quel enchaînement de funestes circonstances m’a amenée ici. Il me reste à te parler de mon cœur.-L’oserahje? Tu ignoreras toujours, toi, ce que c’est que d’aimer un homme qu’on ne doit jamais- revoir, de se reprocher cet amour, d’en rougir, d’en souffrir, et de- n’en pouvoir guérir!... J’ai élevé une barrière infranchissable entre mon passé et mon avenir; j’ai pu disposer de ma destinée, jé n’ai pu. dominer mes sentiments; là, le passé, le terrible' passé règne encore!... - . • -
Arrivée ici, je me suis annulée le plus possible ; je me me suis faite esclave de la règle ; j’ai appelé A mon aide le jeûne et les macérations de toutes sortes. Hélas ! mon corps a souffert sans que mon âme ait été domptée : il y a en moi comme un foyer de révoltes et d’ardeurs sans nom ; je ne puis ni me vaincre, ni me calmer! En vain je prie, et pleure, et m’humilie devant Dieu : la paix! la paix! le seul bien que j’implore, il ne me l’accorde pas!
Tout ce que je vois ici m’irrite; ce qui devrait me consoler m’aigrit ; lé silence des cloîtres, la régularité des habitudes, l’austérité des pratiques, tout, jusqu’à la sérénité des visages, nie remplit d’amertume et augmente mes effervescences intérieures. Je me fais l’effet d’un être vivant, s’agitant au milieu d’ombres impassibles! Là paix règne partout autour
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de moi; ne règhe-.t-elle donc que dans les cœurs qui n’ont pas battu? GeS filles, -là, vois-tu, marchent déjà dans les sentiers du ciel ! Moi, je les regarde, je les énvie, et je ma déchire incessamment aux épines qui m’empêchent de les suivre!..!
5ouvent je vais demander appui et consolation au tribunal de la pénitence. Je trouve là un homme vénérable, revenu des choses mondaines, peut-être ne les ayant pas connues. Il démêle vaguement mes angoisses, voit cependant que je suis une âme déchirée par la douleur, et m’accorde des paroles de pitié chrétienne. Il m’engage à me repentir, et m’orddnne habituellement de dures pénitences, dont l’exécution m’exténue asse* pendant plusieurs jours pour que je n’aie pas même la force de souffrir!... Mais ces moyens-là ne guérissent pas : ils tuent. Pourquoi ne tuent-ils pas plus vite ?
Les saintes qui sont mes compagnes m’exhortent à porter mon fardeau au pied de la croix ; je les écoute, je leur obéis ; je passe mes jours et souvent une partie de mes nuits prosternée devant l’autel, et là, même là, des pensées implacables m’envahissent. Ce ne sont pas des remords qui me dévorent; c’est bien pis, ce sont des regrets. Les remords se calment par le repentir, les regrets s’attisent pai l’aspiration !
Oui, il faut que je l’avoue, je suis poursuivie par un fantôme auquel j’appartiens; ce fantôme me ré-
clame, m’obsède, m’assiège; ce' fantôme est célui d’un homme qui m’a offensée profondément, dont la conduite a été infâme, et que j’âime follement, que j’aime mortellement!
Sondes-lu l’abîme où je suis tombée?
Non, depuis Héloïse qui languit dans un cloître pendant de si longues années* jamais victime d’un . amour impossible ne fut plus misérable que moi !
Ge fantôme dont je te parle se mêle à toute ma vie, il m’accompagne partout' : tantôt beau, fier, rayonnant comme le faisait l’amour; tantôt pâle» inanimé, sanglant, couché sur un champ de bataille où il est allô chercher la mort avec l’oubli.
Parfois aussi j’ai des vertiges, des hallucinations étranges ; le fantastique et le réel se confondent à mes yeux; mon rêve me domine : le fantôme n’est plus une ombre évoquée par mon imagination, c’est lui! lui! l’homme dont je ne puis prononcer le nom ! car celui que je lui donne n’est pas le sien, et en le voyant je me livre à de coupables joies. De pareilles crises me saisissent même au milieu du sanctuaire, et alors je m’enfuis éperdue, glacée de terreur à la pensée que j’ai commis un sacrilège !
Voilà ma vie, voilà mon martyre! Quand cela finira-t-il?
Hélas! je sais comment, mais je ne sais pas quand! ,
U y a ici une jeunë sœur de mon âge, qui m’a
prise en amilié et près de laquelle je passe toutes * , mes heures de liberté; elle -a prononcé ses vœux
depuis un an ; e’est une orpheline adoptée par la communauté. Elle se nomme Rosalie; elle est grande, fraîche et belle de visage; ses yeUx gris bleu à cils bruns ont une expression de douceur et de gaieté qui séduit irrésistiblement : rien de char- . mant comme son sourire qui montre des dents irréprochables. Si cette -belle créature entrait dans un salon, elle attirerait tous les hommages ; mais elle ne sait même pas qu’il existe des. salons 1
L’autre jour, je lui ai demandé de quelle. couleur étaient ses cheveux. . . •
« Obi très-blonds, me répondit-élle, et je puis dire très-beaux, car ils descendaient au-dessous de mes genoux ; je les ai envoyés à ma sœur aînée le jour de mu prise d’habit, et cela lui a fait plaisir. .
— Et vous, u’avez-vous éprouvé aucun regret en perdant un siebel ornement?
— Si, pendant le premier moment; mais cela
s’est vite effacé devant la réflexion. Les seuls ornements d’une religieuse ce sont ses vertus, et l’humilité en est une. » "...
Quand elle me parle ainsi, je la regarde et l'observe avec uiie sorte de curiosité envieuse ;' j’admire la placidité de ses traits, qui révèlent le calme intérieur. Ges beaux yeux limpides n’ont jamais brillé
LES CONFUTENOES. . 327
sous un autre rêgard, cette bouche si fraîche n’a connu que lès baisers maternels; ce sourire d’ange n’a enchanté personne ; ce sàng si pur a toujours coulé à flots tièdés et égaux sous le réseau de ses veines bleues; le corps, le cœur, l’âme, tout est vierge; c'est une femme en bouton, ut l’épanouissement ne se fêta jamais; elle retournera au ciel sans avoir révélé ses parfpms^à la terre; fleur mystique préservée par. l’ombre des cloftres, ejt qu’aucune maiü humainè n’êffeuiHera ! *
Elle semble parfaitement heureuse d’être entrée en religion ; elle m’exhorte beaucoup à l’imiter, et parle avec une douceur enjouée des rigueurs de l’ordre, dont elle paraît presque reconnaissante.
Un jour que je l’iftterrogeais pour me rendre un peu compte de co qui m’attend (càt* je ne suis encore que postulante* et au noviciat seulement je pratiquerai la règle* tout entière), je m’étonnais de lui voir une si magnifique santé en écoutant le détail de ses austérités.'
« Oui, me répondit-elle en souriant, je me porte encore bien ; cependant j’ai déjà beaucoup maigri depuis ma profession, et j’espère bien ne pas vivre plus de sept ou huit ans. ^ .
— Quoi ! lui dis-je, désirez- vous donc mourir !
— Je ne désire pas vivre vieille, c’est vrai ; plus tôt on part, moins on souffre; je quitterai la vie comme j’ai quitté le monde sans un regret. L’es-
328,. UNE V&NGEANfcÉ.
sentiel n’est pas de vivre longtemps, .mais de bien vivre et de bien mourir ✓ - - - ;
— -, Sans doute; cependant qui vous fait penser qqe tous deviez mourir sitôt? ' -
— On n’atteint guère la vieillesse dans notre maison, ne le savez-vous pas? Notre mère vous en avertira avant de vous laisser entrer au. noviciat; il est rare que nous dépassions trente.aps.
, — Et quelles causes vous tuent toutes si jeunes?
— Il y en a plusieurs. D’abord, la sévérité de la règle, que ne supportent pas les tempéraments délicats-, ensuite la maison est mal située, dans un pays humide. Nous souffrons presque tous les ans de fièvres épidémiques qui déviennent souvent chroniques, et nous font périr dans une langueur incurable; enfin la phthisie nous enlève aussi plusieurs de nos mères chaque année.
— Ah! la phthisie, m’écriai-je, c’est affreux!
— Non, me dit-elle, c’est une maladie bien douce quand on ne nous tourmente pas par le traitement. Moi, je m’en irais volontiers par cette roule-là, si on voulait seulement me laisser tranquille et ne pas m’obliger à prendre des tisanes et des pilules. Gela ne sert à rien, et il n’y a pas de remède. J’ai vu cela ici déjà cinq ou six fois. Tenez, quelques jours ayant votre arrivée, une de nos sœurs est morte si doucement qu’elle a causé avec moi jusqu’au dernier moment. Une autre, sœur Monique* mourra
bientôt, elle le sait. Ge matin, notre vieille infirmière (elle a soixante-seize tins , elle passe cinq nuits par semaine, elle est de fer celle-là!), cette bonne vieille disait à sœur Monique : , . , V .
« Je crois bien que vos souliers sont cirés pour « partir, ma pauvre Monique; je pensais m’en aller « avant vous, mais je vois, à votre mine, que vous « n’en avez pas pour longtemps. Eh bien 1 vous me « retiendrez ma place au caveau; allez, je serai po- « lie, je ne me ferai pas attendre! »
— Ainsi, elles plaisantent avec la mort?
La mort n’a rien d’effrayant pour elles ; elles s’éteignent comme des lampes, et puis, comme dit notre mère : « Le plus important de la vie, c’est la « mort !» ...
J’écoutais pensive ces paroles, et je contemplais ' cette femme, jeune, belle, robuste, éclatante, repoussant de ses lèvres roses cette coupe de la vie que tant d’autres ne veulent pas quitter, même après l’avoir épuisée ; il n’y a dans cette femme que le renoncement le plus complet et le plus volontaire; il semble que le tombeau l’attire, elle qui n’a rien éprouvé, comme moi qui ai tout souffert!
Eile n’est pourtant pas moins humaine dans sa sainteté que moi dans mon désespoir; l’égoïsme persiste en elle comme en moi; car enfin, elle n’abandonne le monde que par la foi où elle est d’ètre dédommagée au centuple. Elle ne renonce
pas, elle dédaigne, -et, pressée d’aller, chercher làhaut sa récompense, elle envie naïvement les âmes qui la précèdent.
Fille étrange et complète, néanmoins^ que l’on ne comprend qu'en la voyant enveloppée de l’habit monastique ; sorte de cachet apposé par le catholicisme sur les créatures qu’il réclame tout entières.
Multiplier les citations des lettres de Laura et de Lorenzo, ce serait vouloir montrer les formes infinies que peut revêtir un sentiment absolu comme celui qui les possédait. La séparation, au lieu d’affaiblir celte passion née de Circonstances si étranges, la fortifia. L’absencé est à certains amours rares et profonds ce que le vent est aux incendies : les petits feux s’éteignent sous son influence, les grands s’avivent. Le premier effet de l’absence est d’exciter toutes les ardeurs d’une passion ; un absent, c’est presque un mort, et, si on l’a bien aimé, on ne se souvient que de ses qualités, et le regret les exalte.
Laura et Lorenzo connurent tous deux ces ar-
deurs comprimées, ces regrets amers qui font de la vie un martyre. La tente du soldat et la cellule de la postulante furent témoins de bien des nuits de lièvre et dedarmes; ils n’entrevoyaient pas de terme à leurs tortures, et ils les subissaient sans souhaiter en guérir. ^L’amour est ainsi fait : il rend précieux les maux qu’il impose; guérir, c’est oublier, et on ne souhaite jamais oublier ce qu’on aime.
L’année s’écoula dans ces angoisses communes à tous deux et ignorées de chacun, augmehtées même pour Lorenzo du tourment de' se croire méprisé, pour Laura de la pensée d’être un jour remplacée dans le cœur de son amant.
La comtesse Héléna, ramenée de Paris par le duc et plus encore par les désolantes confessions de Laura, fit de vains efforts pour l’arracher des Annonciades. La jeune fille lui résista. Avec une grande affection pour Laura, un esprit très-vif, un cœur sûr et dévoué, la comtesse ne possédait pas ce qu’il fallait pour se faire écouter de cette femme exaltée par les souffrances de l’amour. Héléna Martinelli n’avait jamais aimé; elle jetait sur la vie le regard calme et prudent de la femme du monde ; elle ne pouvait suivre Laura dans la sphère enflammée où habitait son âtne. Les deux femmes ne parlaient plus la même langue. Laura accusa son amie de
sécheresse et de déloyauté en l’intendant lui conseiller de quitter le couvent et d’oublier Lôrenzo. ' La comtesse jugea sa pauvre amie à moitié folle en la voyant résolue à adorer jusqu’à la mor-i unhomme ' indigne d’elle sous tous les rapports. Après un Certain nombre de longues entrevues où chacune poursuivait son thème sans se faire écouler de l’autre, les visites de la comtesse à Novare devinrent de rares apparitions: D’ailleurs son vêtement de deuil commençait à accepter de? nuances moins sombres, elle entr’ouvrait son salon à Turin, et rentrait ainsi dans la lumière et le mouvement de la vie du monde, tandis que Laura s’enfonçait- dans l’ombre et la solitude, du couvent, avec celtje âpre satisfaction que donne le renoncement à tout.
Le temps, qui passe d’une aile égale sur les fronts désolés et sur les fronts rayonnants, le temps, ce grand modificateur de toutes choses, adoucit un peu, sans la changer, la situation morale de Laura; le séjour du cloître y fut bien aussi pour quelque chose. . -
' L’esprit se ressent toujours du milieu où il se trouve. Gctte existence austère, paisible, régulière, qui d’abord avait exalté Laura, agit sur elle à la longue. Elle parvint à régler ses habitudes sur celles de ses compagnes, et, en présence de la sérénité de ces saintes filles, l’apaisement pénétra dans son âme. Tout en sentant toujours saigner sa plaie inté-
rieuse, elle fiait par entrer dans la voie de la résignation, ce doux chemin de la mort. La prière n’avait pu la. guérir, mais flle l’avait soumise. Le sanctuaire ne, la voyait plus, comme dans les premiers temps de son séjour aux Annonciades, déses-
péréé, violente, révoltée, -èt si ses larmes coulaient encore, si son sang bouillonnait parfois sous l’impression de souvenirs mal repoussés, elle offrait ses ' pleurs et ses tortures au Dieu consolateur, et retrouvait la force- de se vaincre.
- L’abbesse, qui l’ observait d’un œil attentif, énla voyant lutter et soilffrir. en silence, devina une par-
tie de son secret.- Elle avait reconnu l’amour à ses ravages/ peut-être par expérience, et s’expliqua la ferveur de la nouvelle postulante. En femme prudente, elle ne montra pas qu’elle eût rien pénétré,
elle savait combien les confidences avivent certaines flammes, et elle laissa la jeune fille n’ouvrir son cœur que dans les effusions de la prière.
Si elle eût eu connaissance des lettres adressées par Laura à la comtesse Héléna et envoyées par l’intermédiaire d’Amine, elle eût pu, en les supprimant, amener plus tôt la phase de paix relative que Laura atteignit si difficilement ; mais toute sa sur- ‘ veillance fut adroitement déjouée : l’Amour, qu’on représente aveugle, n’en a pas moins l’art de défier tous les Argus ; l’abbesse ne put donc que soupçonner les combats intérieurs de la postulante, et, en
la voyant de jour :eh jour plus recueillie, elle augura bien de sa contenance pour le moment de son entrée au noviciat. Une setile chose l’inquiétait encore : c’était la dernière entrevue du duc avec sa fille, suprême épreuve bien capable d’ébranler un cœur qu’une vocation véritable n’avait pas envoyé au couvent.
Laura fut préparée plusieurs semaines à l’avance, par de longues retraites, à l’acte solennel de sa profession ; ses directeurs spirituels tournèrent habilement vers un mysticisme exalté tous les élans de passion de cette nature ardente, et quand le grand jour approcha, si elle ne se trouva pas avoir le calme des fortes résolutions, elle eut du moins l’enthousiasme des grands sacrifices.