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Cependant le tumulte extérieur augmentait, la canonnade se rapprochait, les formidables bruits d’une bataille franchirent les murailles des Annonciades. Toute la communauté, réunie dans la chapelle, se mit en prières pour demander au ciel de protéger des horreurs de la guerre ce lieu de refuge des saintes filles. Laura seule ne put rester plus longtemps dans l’incertitude sur les événements du dehors; elle quitta la chapelle, sans qu’au milieu de leur trouble ses compagnes s’aperçussent de son départ. Elle se mit aussi à errer à l’aventure, attirée invinciblement vers le bâtiment préparé pour les blessés, et n’osant pourtant y pénétrer.
Le duc, fatigué de scs vaines recherches, se dé- . cida à revenir sur ses pas et à demander à quelqu’un de la maison de le conduire près des soldats qu’on venait d'amener. En traversant une des vastes cours du couvent, il entendit de grands éclats de voix, et ce tumulte particulier qui accompagne une troupe d’hommes en désordre ; il s’approcha de la grille
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extérieure, et entendit distinctement un colloque animé entre la vieille tourière et le chef d’un détachement auquel elle refusait l’entrée du couvent. Le duc comprit aussitôt qu’il s'agissait d’un nouveau convoi de blessés. Sans s’arrêter aux interjections désespérées de la vieille religieuse, il ouvrit à l’instant toutes les portes, et une petite troupe d’une douzaines d’hommes, commandée par uh sousofficier blessé lui-même, fit irruption dans l’enceinte des Annonciades.
Ce mouvement, ces émotions nouvelles, rendirent au duc toute sa présence d’esprit. Il ordonna à la tourière de conduire les blessés près de leurs camarades déjà arrivés, et, s’adressant à un jeune sergent que sa blessure obligeait à marcher lentement :
« Monsieur, dites-moi, de grâce, ce qui se passe -, la bataille est donc tout à fait engagée?
Oui, monsieur, répondit le sergent, oui, engagée, et, je le crains, perdue, malgré des prodiges de valeur.
— Et dites-moi encore, je vous prie, auriez-vous quelque nouvelle du marquis Alphonse Rudolphi?
— Le marquis Alphonse, étant près du roi, a pu se trouver exposé; cependant.... je n’ai rien entendu dire de positif. »
L’interlocuteur du duc fut très-soulagé de voir un de ses camarades réclamer sa présence à l’ambu-
lance. L’interrogatoire du due RudolphL semblait lui causer une impression désagréable.
« Sergent Giovanni, dit le sous-officier en revenant de l'ambulance, ne veux-tu pas te faire panser? <■ le chirurgien-major vient d’arriver.
— Sergent, encore un mot! s’éôrid le duc; ayez pitié des inquiétudes d’un père; vous me cachez quelque chose, je le vois à votre embarras. Oh ! dites-jnoi la vérité, je la Supporterai mieux que . celte horrible incertitude; mon fils est blessé, et vous le savez, n’est-cc pas?
— Je vous le répété, monsieur le duc, je ne sais rien de positif; mais je vais parler de votre présence ici à mon capitaine, et je ne doute pas qu’il n’envoie à l’état-major pour avoir des renseignements certains sur le sort de votre fils.
— Je vous remercie, dit le duc; mais je ne saurais attendre dans la situation où je suis, je ne saurais supporter, même quelques heures, une incertitude comme celle que vos paroles viennent de me jeter dans le cœur; il me faut savoir la vérité, il me faut aller retrouver mon fils. Le quartier général n’est pas très-éloigné , je pense; j’y vais, oui j’y vais à l’instant, » répéta-t-il, comme pour commander à son énergie physique, qui semblait lui faire . ' défaut.
Giovanni fil un geste pour retenir le vieillard, puis il s’arrêta.
LE ISLESSÉ., 353
« Le. quartier général est à une lieue d’ici au-' moins, et en traversant la ville vous arriverez assez facilement Prenez garde une fois hors des portes : la campagne n'est pas sûre.; il .y a des tirailleurs tyroliens postés de tous côtés t et on peut dire qu’ils • ont décidé du sUccès de. la- journée; ^ -
— Merci, ». répétale duc, , 7 .. . ... -.V • •. ,•
Et il sortit d’un- pas pial assuré, où la faiblesse
du vieillard luttait contre la volonté du .père.
* De, qui s’informe ce vieux? demanda lq sous- . officier après le départ du duc. , ....
— Il s’inquiète à propos du marquis Alphonse ,
Rudolphi. ; y ,
— C’est donc le duc Rudolphi?.
— Oui. ^
— Ah! le pauvre homme ! pourquoi l’as-tu laissé partir? Un boulet a coupé son fils en deux, il n’y a pas une heure. Ne le sais-tu pas, Giovanni? -
— Si ; mais on ne dit pas volontiers ces choses-là à un père; le courage, m’a manqué...,. Quant au marquis, ce n’est pas moi qui le regretterai. Allons, il y a une justice, ajouta-t-il à voix basse, comme se parlant à lui-mème, et Dieu n’a pas voulu nie laisser me venger! Peut-être est-ce un bien. La douleur de ce vieillard m’eût pesé comme un remords. . . . v . > V ...
— Que marmottes- tu là? lui dit son camarade en le voyant rester pensif, au lieu de le suivre dans la 256 , . 23
354 •' '• ONE VEPTGEAKCË. s
galerie où il s'était engagé polir retourner' à l'ambulance. : •' -
— - Rien, rien, -répondit Giovanni; je te suis. Où dis-tu qu’est le m^oé? - , ' ' - .
" J * Un peu partout; la niaison ëst encombrée de blessés ; il ne sait auquel entendre; Quand je suis venu te chercher il faisait -des amputations dans la îingérie des religieuses ; il a transformé, les tablés à repasser en lits à opération. Ah ! c’est un beau tohubohu là-haut ; tu vas voir. . '
— Allons-y vite, dit Gliovanni, car cette égratignure que j’ai reçue à l’épaule commence à m’élancer furieusement. »
Le tohu-bohu dont lé sous-officier parlait à Giovanni était, en effet, à son apogée, quand les deux hommes pénétrèrent dans le lieu où le chirurgienmajor venait d’établir son quartier général. Un désordre et un encombrement inexprimables régnaient dans cette vaste salle, qui, depuis plus de trois siècles, n’avait eu que le spectacle des paisibles et laborieuses occupations des sœurs annonciades. La lingerie, si propre, si rangée, si correcte d’ordinaire, se trouvait envahie par une foule de blessés et de mourants; plusieurs soldats leur donnaient des soins plus zélés qu’habiles; ces infirmiers improvisés, ayant ouvert de ‘grandes armoires renfermant le linge du couvent, en usaient sans façon avec le vestiaire des filles de sainte Jeanne.
Les voiles , les guimpes , les cultes Vêlaient pas plus respectés par eux que les draps et les serviettes. Touté pièce bonne à faire une compresse Ou à bander une blessure était déchirée sans miséricorde. -Les paniers, oîi s’étalait chaque samedi le linge frais et plissé des novices , S’emplissaient de débris sàn- 1 glants et de lambeaux informes; Lé chimrgienmajor allait et venait au milieu des groupés de bléssés, calme et actif à la fois, donnant des ordres, taillant dés chairs, fermant des plakS avec promptitude et sang-froid, trouvant mênié assez de présence d’esprit pour réconforter un peu fout ce monde souffrant qui l’entourait, jetant à l’un un conseil, à un autre un éloge, à tous une espérance ; soutenant apaisant, égayant môme toutes ces victimes des discordes humaines.
D’heure en heure* le nombre des blessés allait grossissant ; on ne se battait plus dans la plaine de Novare ; la victoire s’était décidée pour les troupes autrichiennes, elles glorieux vaincus de la journée n’avaient plus qu’à compter leurs pertes et à chercher leurs «amis sur le champ de bataille. Tous les blessés indistinctement furent d’abord amenés au couvent des Annonciades; puis, craignant de voir la' place y faire défaut, le général en chef donna l’ordre d’y faire conduire seulement les hommes atteints gravement et dont l’état réclamait des soins immédiats et particuliers. Aussi, combien en ame-
356 i UNE- VENGEANCE.
nait-on qui ne retiraient, plus en touchant le seuil
tant désiré de l'ambulance !
Giovanni- attendit longtemps avant d’obtenir qu’on posât un premier appareil spr sa blessure; en attendant son loiir, cl malgré les douleurs aiguës qu’il ressentait à l’épaule, il se mit à examiner -avec soin tous les hommes, rapportés du champ de .bataille, , >• ; v •-
Ces manœuvres- autour de chaque blessé attirèrent l’attention du chirurgien. - «Vous cherchez quelqu’ un .vous ? luidemanda- t-il . — Oui-, major. Le lieutenant Memmi ; l’avezvous vu ?
Memmi? . répéta le major, connais pas. De , quel régiment? V > v . ’ ' ■
— De la garde. ;
— ôh! il n’en est pas revenu beaucoup de ceuxlà! et tous ceux qu’on apporte ont des blessures mortelles. Un beau corps ! et qui a solidement donné aujourd’hui'. . ,
— Major, reprit Giovanni, en grâce, voyez un peu ce que j’ai là, à l’épaule; arrêtez seulement le sang,
cl laissez-moi repartir. •
— Vous avez là un beau coup de sabre, glorieux et pas dangereux, dit le major en sondant la plaie de Giovanni, qui ne sourcilla pas. Seulement, mon brave, avec une estafilade comme celle-là , il faut se tenir tranquille.
LE BLÏSSÉ. 357
— Oh! cela, impossible, *fnajor ; dès que vous aurez fait, je retourne nu camp ; il faut que je trouve Lorenzo mort ou vif. '
— C’est votre ami? •*' •
— C£est mon frère.
— Alors je vous laisse partir, répondit le major, mais c’est bien imprudent. Surtout n’allez pas vous servir de votre bras droit. »
Giovanni était déjà loin.
Deux heures après, il revenait, conduisant un petit groupe de soldats qui' portaient un homme inanimé sur une civière; Écrasé par la fatigue et la souffrance, le pauvre Giovanni pouvait à peine se soutenir; il se laissa tomber sur un matelas, et n’eut que la fàrce de crier au major, en lui dési- r gnant le blessé : ■ ^
« C’est lui ! i* ‘ >. : - .
Puis il s’évanouit.
Le chirurgien, occupé à l’autre bout de la salle, n’avait ni vu ni entendu Giovanni ; il s’approcha du blessé qu’on venait d’apporter, quand il eut fini le pansement qui le retenait. Il se baissa, examina ce visage déjà couvert des ombres de la mort, làla le pouls, ne le trouva pas, posa son oreille près du cœur, et se relevant ensuite, dit en hochant la tète :
« Je le crois mort, celui-ci ; Ta balle aura pénétré jusqu’à la cervelle; le front est troué. Encore une
belle blessure î elle lirait fait un capitaine de ce . lieutenant-là. . ~ .
—r C’est fait , major ; le roi l’a nommé lui-mcme , au moment où il passait devant lui pour venir ici , dit un vieux soldat qui soutenait Lorenzo. Le colonel expliquait à §a Majesté que le lieutenant s était battu comme un lion ; alors je roi a dit : « Je le fais , capitaine! » • ... . ... , •
— Eh bien! reprit le major, c’est un capitaine qui ne portera jamais les deux épaulette? !
— Eu êtes-vous sur, major?. , - > • .
— Sûr, absolument? non ; on saura cela dans quelques heures ; mais il y a cent à parier contre un qu’il n’en reviendra pas.
— Pauvre capitaine] reprit le vieux soldat. Je suis son brosseur depuis près d’un an ; je l’aimais, moi, car on peut dire qu’il était bon et brave, celui-là ! Pauvre capitaine! répéta-t-il en essuyant du revers de sa main une larme qui tremblait dans sa moustache grise, moi qui disais toujours qu’il deviendrait général! . . . ! .. '
— Il en prenait le chemin; et puis il a comme tant d’autres rencontré sa pierre d’achoppement.... Comment nommez-vous cet officier, mon vieux?
— Le capitaine Lorenzo Memmi. »
A ce nom, un cri déchirant partit d’ane des extrémités de la lingerie; une porte s’ouvrit et donna passage à une femme vêtue de saliu blanc, cou-
verte de dentelles et de diamants, qui se précipita près du lit du Mes^é. , - - . . .
C’était Laura. . \
Depuis le matin elle errait dans la partie du cou- •• vent envahie par les troupes , craignant de rencontrer les soldats , et les évitant grâce à sa connaissance des lieux, redoutant encore plus les religieuses, qui n’eussent pas manqué de l’emmener. et de la • . • confiner dans sa cellule ; elle errait agitée et tremblante, en proie à mille doutes poignants, avide de nouvelles, et n’osant en demander à personne. Une attraction secrète la ramenait sans cesse autour de l’ambulance, où elle ne pouvait songer à pénétrer.
Ne pouvant dominer son anxiété , elle avait fini par se blottir dans un cabinet voisin de la lingerie, où on 11e pouvait la découvrir. De ce Heu elle espérait saisir quelques paroles et être' éclairée sur le sort de Lorenzo.
Elle écoutait depuis quelques moments, lorsque le dialogue du chirurgien et du soldat vint lui causer une de ces angoisses si violentes que le cœur se déchire sous leur pression ; alors tout disparaît : le monde, les bienséances, les convenances respectées des sociétés, tout est mis en oubli, et le cœur, le pauvre cœur torturé, montre ses replis les plus mystérieux, et livre tous ses secrets ayec la terrible ingénuité du désespoir. ' -
« Lorenzo! cria-t-elle en soulevant dans ses bras
le corps inerte de son amant, Lorenzo, mort ! lui ! c’est impossible, vous vous trompez, monsieur, ajouta-t-elle en s’adressant au chirurgien ; vous vous trompez, je ne puis pas l’avoir tue, moi!... Dh! non, ce serait trop horrible! «
Et comme le major, stupéfait de cette apparition, ne s'expliquant pas ces paroles entrecoupées de Laura, gardait le silence, elle le repoussa presque brusquement pour pouvoir s’approcher davantage de Lorenzo, et, mettant son visage tout près de celui du mourant :
« N’est-ce pas, tu n’es pas mort? dit-elle à voix basse; lu m’entends! Lorenzo, mon bien-aimé, vois, c’est moi, moi Laura, Laura ta femme qui t’aime; tu sais bien, Laura? lu te souviens, n’est-ce iras? Ah! toi qui m’aimais tant, ne me reconnais-tu pas? » ' • t '
Puis, folle de douleur et ne recevant aucune réponse, elle prit la tôle livide et sanglante de son amant, et, l’appuyant sur sa poitrine, elle la couvrit de baisers passionnés.
Tout à coup elle s’arrêta, devint aussi pâle que Lorenzo, et le regarda avidement. Elle avait cru sentir un léger soupir s’exhaler de ses lèvres.
Il y eut un moment de silence imposant, d’attente indéfinissable; puis une voix faible comme un souffle murmura :
» Laura !...
— Il vit î » s’écria la jeune fille.
Et plusieurs voix émues répétèrent :
« H vit! • v • ’ '
— Dieu puissant! dit Laura en levant au ciel ses yeux chargés d’une ardente ferveur. Mon Dieu , soyez béni! vous me payez tous mes martyres dans ■cette minute. » * ■
Le chirurgien, rappelé par celte exclamation, s’empressa de verser sur les lèvres du blessé quelques gouttes d’un cordial qui parurent le ranimer tout à fait.
Il ouvrit les yeux, aperçut Laura, se sentît pressé sur son sein, et prononça une seconde fois ce nom : « Laura ! * Et le ravissement céleste de son cœur passa dans sa voix.
Ce fut un tableau étrange et touchant que celui de ce soldat mourant, couvert des nobles haillons du champ de bataille, poudreux, noirci, souillé, sanglant, dans les bras de cette femme vêtue de l’éclatante parure des fiancées. Le cœur s’emplissait d’émotion à la voir tachant le salin de sa robe au contact de l’uniforme en lambeaux, déchirant ses dentelles à des débris d’épaulettes, jonchant des fleurs délicates de sa couronne cette couche misérable; et il y eut comme un frémissement suprême dans les assistants, lorsque, leur premier regard se rencontrant, ces deux jeunes et admirables visages, pâlis, creusés , souffrants ,
s’éclairèrent du rayonnement des délices ineffables. - . ;
' Leurs âmes s’étaient reconquises; rien ne pouvait plus les séparer. •
« Je puis mourir maintenant! dit Lorenzo, je suis heureux!... • / >
, — Ne parlez pas, capitaine, interrompit le
chirurgien, qui observait attentivement la physionomie du blessé. Il n’est plus question de mourir. Je crois <fue pieu vient de faire un miracle! » - •
, ' Des pleurs abondants jaillirent des yeux de Laura en écoutant ces paroles; les larmes lui revenaient avec l’espérance. .
Lorenzo voulut lui dire un mot, mais elle appuya sa belle main sur sa bouche, avec un geste empreint de la douce autorité d’une mère.
Il fallait obéir. •
En ce moment une voix faible parut appuyer l’injonction du chirurgien et de Laura, et partant près du lit de Lorenzo, dit : , *
« Tais-toi. » . . - -
Les deux amants regardèrent.
Giovanni était accroupi par terre; il avait voulu s’assurer de la résurrection de son ami, et, trop épuisé pour se leuir debout, il avait rampé sur ses genoux de son matelas au lit de Lorenzo; en le voyant revenir à la vie, il attachait sur lui un rc-
gard où se lisaient toute sa tendresse et toute son anxiété, tandis qu’il tâchait d’étendre vers lui le bras dont il pouvait encore se servir.
« Madame , dit le chirurgien en l’apercevant , voilà l’homme auquel yous devez le capitaine Memmi; il est allé le chercher parmi lés morts, quoique grièvement blessé lui-même. Après tout, cela est naturel entre frères 1 ; . . . . :
— Entre frères! répéta Laura avec étonnement. • •
— Frères d’armes seulement, madame, ajouta Giovanni, croyant deviner un mécontentement dans la surprise de Laura, ;
— Oh ! monsieur, vous êtes plus que son frère
si vous êtes son sauveur, reprit vivement la jeune femme, et c’est à moi à vous demander de m’accepter aussi pour sœur. * , ■
Un soupir souleva la poitrine du Génois, ses yeux se voilèrent légèrement.
« Fière , mais bonne , murmura-t-il ; allons , il sera heureux si Dieu le sauve! »
Lorenzo ne prononça pas un mot, mais il comprit ce qui se passait entre ces deux êtres si différents et qui se rencontraient pourtant dans un sentiment de profonde affection pour lui. Il Fit un effort, saisit la main de Giovanni, la réunit à celle de Laura, et les pressa un moment toutes deux sur son cœur. Quel baume pour un blessé : une amitié
fidèle et une, femme adorée! Ces deux forces-là peuvent disputer une proie à la mort même, car elles donnent à un homme un désir de vivre qui domine la nature. .. ' -
Le chirurgien procéda à un pansement et parvint heureusement à extraire la balle restée dans la blessure; puis il fit transporter Lorenzo dans une pièce solitaire où il devait trouver le calme indispensable à son état, où surtout il pouvait conserver la présence de Laura qui lui était plus nécessaire encore. x- •
Au bout de quelques heures, Giovanni vint les rejoindre; il amenait Amine, qu’il avait trouvée cachée dans la cuisine, mourant de peur et se désolant de la disparition de sa maîtresse.
La bonne fille recouvra toute son activité et tout son sang-froid aussitôt qu’il lui fut prouvé que les troupes du roi n’enlevaient pas les jeunes filles : elle prit même un air de contentement inaccoutumé, quand elle eut deviné une partie de la vérité en voyant Laura combler Lorenzo de soins passionnés.
La nuit vint, apportant au blessé cette espèce d’accablement qui est le sommeil de ceux qui souffrent. Lorenzo, d’ailleurs, ne souhaitait pas dormir, il ne quittait pas Laura du regard ; il ne pouvait s’empêcher de la croire une vision née dans le délire de la fièvre. Très-affaibli par la perte de son
sang, scs impressions n’étaient plus bien distinctes; par moments il ne savait plus discerner son rêve de tant d’autres moments d'avec la réalité délicieuse de celui-là. Il aimait à entendre Laura • loi parler, à la regarder se mouvoir dans la chambre, parce qu’alors elle lui paraissait moins . une ombre,
Vers le matin, il s’assoupit pourtant un peu, la tête appuyée sur l’épaule de sa bien-aimée. Quand il s’éveilla, eu jetant les yeux vers une porte placée en face de lui, il crut que son rêve céleste allait finir par un cauchemar affreux. Le visage du duc de Rudolphi, pâle et défait, ressortait dans le cadre noir formé par la porte; peu à peu, la physionomie du duc exprima un étonnement mêlé d’indignation ; soii regard se fixa sur Laura , qui s’était assoupie à son tour près du lit de Lorenzo, dans une pose abandonnée qui valait une révélation.
Sur un geste de Lorenzo, la jeune fille ouvrit les yeux, vit son père, et ne fut pas effrayée à son aspect. Comme le duc restait cloué au seuil de la porte , voyant et doutant tout à la fois , elle alla vers lui, et se laissant glisser à ses genoux : -
« Mon cher père , dit-elle d’une voix lente et basse, c’est une coupable qui s’agenouille devant vous. Je voulais expier ma faute sans l’avouer et
consacrer ma vie à me repentir : je suis venue ici pour cela, et j’ai résisté à vos instances qui me rappelaient, parce que je ne me sentais plus cligne de votre présence.' Dieu, en me faisant retrouver mourant l’homme que j,’aiine, a fait sortir la vérité de mon cœur. Maintenant je vous accepte, comme je le dois, pour mon juge et l’arbitre souverain de ma destinée. Si vous me le permettez, je serai la femme honorée et heureuse du capitaine Lorenzo Memmi. »
Le duc eut un soubresaut à ce nom. Il n’avait pas reconnu Lorenzo. Il arrivait du camp de Charles- Albert, où il avait acquis la triste certitude de la mort de son fils. I| venait annoncer celte nouvelle funeste à Laura, et chercher quelques consolations prés d’elle, lorsque les aveux de 'sa fille le frappèrent d’un coup nouveau et inattendu.
Laura le vit soüs l’ohsession de pensées graves; elle vit son front devenir sévère et presque menaçant, et elle ajouta avec un redoublement d’humilité :
« Si je n’obtiens pas votre agrément pour mon mariage avec le seul homme auquel je puisse appartenir, je resterai dans cette maison des Annonciades, et j’y finirai mes jours dans la retraite et la prière. » ■
Le duc laissa sa fille affaissée à ses pieds et resta encore longtemps enseveli dans ses réflexions; un
rude combat se livrait eu lui entre scs opinions et ses sentiments. Lorenzo Menjmi, soh ex-secrétaire, un fils de paysan, l’époux de sa tille!.,. Tout son sang patricien se révoltait à cette pensée. Mais son refus plongeait à jamais Laura dans un cloître, et Laura était son unique enfant désormais ; il lui faudrait donc vieillir et mourir seul, renoncer h toutes les joies de la famille, renoncer au bonheur de revivre dans des petits enfants !
A la fin , l’amour du père dompta l’orgueil de l’homme. Il releva Laura, toujours immobile et suppliante devant lui, l’amena près du lit de Lorenzo, ét prenant la main de sa fille, il la plaça dans celle du blessé. . '• -
« Sois sa femme, lui dit-il, puisque tu l’aimes. »