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(FYROTt.)
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La richesse est douce, lieureux sont ses favoris; leur premier privilège est de faire le bien, de soulager Tinforlune. lis en [)0ssèdent encore tant d'aiJres dont ils jouissent très personnellement, et qui sont dignes d'envie. Uëlégance intérieure d'une grande maison , cet ordre parfait qui y règne, cette propreté exquise répandent un charme sur Texistence. On veut continuer à vivre ainsi lorsqu'on en a une fois goûté, et ce besoin très réel justifie, s'il se peut, tant de faits choquants ou étranges. Le riche se passerait plus difficilement de fortune que le pauvre ne se passe d'ai-
sance. Celui-ci souffre peu ou moins, puisqu'il n'a jamais joui.
C'était particulièrement à son château d'Aiguebeiie que madame de Lorency, vivait cl recevait magnifiquement. Née à- Paris et ayant passé sa jeunesse en Angleterre, elle avait comparé, choisi le bon, le beau, le confortable, et son train de maison était ce qu'on peut voir de plus noble et de plus distingué.
Elle était restée neuve trop jeune pour savoir qu'elle était peu riche par elle-même, et la fatalité voulut que le subrogé- tuteur d'Élise fût un homme du monde, frivole, insouciant, qui ne tint nullement les intérêts de la mineure. La vieille baronne , l'aïeule maternelle d'Élise, était elle-même d'une extrême faiblesse.
Madame de Lorency aimait tellement sa fille, qu'elie eût prodigué pour elle ses biens
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particuliers. Par la môme raison, elle n'avait pas compté avec le patrimoine (l'Élise : elle avait dépensé tout au moins leurs revenus communs.
Jusqu'au retour de la jeune comtesse, le colonel n'avait nullement ipensé à faire quelques observations à madame de Lorency sur ce sujet délicat. Il se douta de la vérité, et s'en assura, lorsqu'il lui vint à l'esprit de se fixer enfin, ainsi qu'il prétendait qu'un joli homme en devait toujours saisir l'occasion. Il se garda bien de prévenir la comtesse que peut-être elle allait trop loin : il était de son intérêt que la comtesse continuât, qu'elle se compromît. La comptabilité une fois compliquée d'un passif, madame de Lorencyne pourrait s'y reconnaître, s'effraierait d'avoir des comptes à rendre, ou du moins n'en voudrait rendre qu'à un ami.
Liixeuil excita donc la comtesse à ne rien épargner pour recevoir à son château avec un luxe tout royal. Les invitations fu-» rent doublées, et les fêtes s'y multiplièrent.
Le colonel organisa des parties de chasse pour chaque jour, et les dames s'ingéniaient pour des x^ourses de chevaux, des danses champêtres, des concerts, des sérénades.
La jeune comtesse voulut jouer la comédie. Elle choisit le Jeu de V Amour et du Hasard^ de Marivaux, et en distribua les rôles ellemême à ses plus intimes. Elle donna Dorante à Charles, Mario au colonel, et se réserva Silvia,
Luxeuil, railleur aimable, toujom^s riant et rieur, fut enchanté de son lot; il était dans son élément. Le rôle de Mario est d'ailleurs peu long, peu difficile, et le marquis mit de Tamour- propre à le bien apprendre.
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Gucbin ('(ait le nidJccin du châloaii, învito-né (le toutes les fêtes, ami, patron de Charles. Elise exigea cju il se chargeât du rôle (ïOrgon.
— La jeune comtesse ne se doute pas, dit-il à Charles, qu'elle nous place la sur Un terrain qui nous est familier, qOî a même nos pr(3dilections. L'année que nous avons passée ensemble au théâtre est bien certainement la plus beHe de mon existence, et il y a plus de la faute des Nantais que de la mienne, si je n'ai pas prolongé la carrière. Je m'y reporte souvent par la pensée. Chaque esprit a sa marotte, chaque homme, je crois, sa vie imaginaire, et, depuis que j'ai reconnu que la vie réelle ou ne valait rien, ou était trop sotie et trop difficile pour ma faillibilité. j'en suis venu a me jeler dans les rêves, dans les nuages. Je le fais^sans efforts, presque à volonté, et j'ai parfois beau-
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coup (le peine à m'en sortir. Il m'est arrivé de répe'ter en moi-môme la scène des médecins dans M. de PourceaugnaCf pendant inie grave consultation, où mes doctes confrères dissertaient a Tenvi sur les diiïerenles maladies qui affectent le cerveau des hommes de cabinet. Hier, je tins un quart d'heure le bras de la duchesse de Lucenay, dont, à la vérité, la peau est extrêmement fine et douce; Ton me croyait absorbé à compter les pulsations de ses artères, et je disais in petto la scène du Distrait entre Lisette et Carlin, au second acte A propos,
sais-tu que tu joues ici gros jeu ? Tu vas être charmant dans ce rôle adorable de Do-^ ranle ; mais la Silvia est plus adorable encore. Madame de Lorency n'y a donc pas pensé ! Le théâtre développe trop Tesprit et le cœur d'une fiile de dix-huit ans. Cela s'appelle jouer avec le feu. La jeuno
comtesse est une Silvia, comme on n'en a jamais vu sur les planches, fût-ce aux théâtres royaux; tous les spectateurs auront pour elle les yeux de son Dorante; mais si elle-même allait éprouver ce que les femmes savent si habilement feindre
— Bon! dit Charles avec vivacité, pour qui donc?
— Eh ! mais pour son Dorante.
— Cela n est pas possible.
— Nous sommes, dit-on, dans le siècle des merveilles.
— Pas de ce genre-là. Va, mon ami, le danger n'est que pour moi. Le marquis de Luxeuil m'a ainsi jeté dans une sorte de familiaqté, contre laquelle je dois, je le sens, être en garde. Ce qu'il appelle une majesté hautaine, orgueilleuse de sa naissance et de sa fortune, n'a de la royauté qu'une beauté admirable et un esprit charmant. Je ne
connais pas une bonté plus parfaite, une plusgrande égalité d'humeur, avec une éducation plus régulière et mieux entendue.
Sa tendresse filiale est un culte !... Mes rêves, mes souvenirs ne m'ont présenté, ne m'offrent rien de comparable. Ah! pourquoi a-t-elle une fortune si considérable ! Pourquoi ne suis-je pas digne d'elle par ma naissance!
— Laisse-moi te tâter le pouls, dit Guébin en lui saisissant le bras. Bravo ! mon ami, la fièvre t'est revenue, tu sens de nouveau la vie, et cela est nécessaire, indispensable à ton âge. Fou que tu es! Que regretteras-tu, bourgeois ou gentilhomme, riche ou pauvre, si tu es aimé! Ne seras-tu pas fier, au contraire, et doublement, de tout devoir à ton mérite et à ta jeunesse? Je ne veux faire de toi ni un fat ni un fanfaron, mais tu vaux mieux que toute cette
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niaise aristociT.lic. Tu as déjà vu la vie sons maints rapports sérieux, et tu es a|)pelé à rentrer dans une position tout honoraljîe, que ton oncle te ménage dans sa bonté paternelle. Tu seras, sois-en sûr, à sahaiitour. J'étais content de toi comme de moi-môme, en voyant lerang que nous tenions tous les deux dans le salon, il y a qiifelques instants. Nous ne parlons pas trop haut, mais nous sommes au diapason de tous, et chacun nous vient, nous recherche, a besoin de nous. Je me suis arraché pour cinq minutes à mon monde idéal, j'ai aperçu la noble et riche héritière les yeux fixés sur toi : je ne me suis pas trompé, elle te comparait certainement avec ton entourage, avec ce fou de Luxeuil lui-même, et elle était rayonnante, parce qu'elle te reconnaissait supérieur à tous. Il lui est échappé un soupir ; puis elle a fait un geste que je ne saurais
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Interpréter avec ceriitiule Charles, si ta
le voulais fortement, celte jeime comtesse là serait bientôt madame de Surval. Quel triomphe! quelle gloire pour les arts!
— La Roche foucault a raison a tout homme est égoïste. » Je suis heureux, mon cher Guébin, «le te voir plus fou que moi. Ah!. pauvres malades! qui se douterait jamaisj que l'oracle de la science médicale à Montpellier répète des scènes de Molière et de Regnardj en faisant semblant de réfléchir sur de dont est cas^ et en convient à huis-clos avec son ami.
— Beau sujet delounement, écolier que tu es! Le juge bâille, dort à l'audience ou rêve partie de chasse; l'avocat divague machinalement sur le procès qui l'ennuie, et aspire au moment du rendez-vous que lui a donné la maîlresse du président; le professeur,, endoctrinant ses marmots, se dit
qu il fait le pins sol métier du monde et qu'il mériterait d'être flagellé par les enfants qu'il assomme ; nul n'est content de son présent, et n'est où il devrait ou voudrait être ; le plus grave sujet ne saurait nous absorber entièrement un quart-d'heure. Notre saint évêque, l'homme le plus pieux de la chrétienté, s'est confjpssé à moi qu'il ne pouvait prier Dieu dix minutes de suite sans distraction ; je me surprends à maudire mes maîtresses, dès leur premier rendezvous, pour peu qu'il se prolonge. L'esprit humain est' essentiellement inconstant, frivole, et le bonheur n'existe qu'en perspective; il s'éloigne, au fur et à mesure que nous en approchons ; il disparaît ou nous succombons à la peine quand nous touchons au but. Tu te récries encore, parce que tu as peu vu; ^il t'aurait fallu épouser madame de Luciennes pour expérimenter en
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grand, pour connaître à fond jusqu'où la misère ou la patience humaine peuvent aller; son amour t'en a déjà appris quelque chose. Maintenant c'est à Élise que lu aspires, car la vie se passe ainsi, d'ambition en ambition, d'amour en amour. Tu me diras si Ion premier tête-à-tête t'a donné le ciel que tu rêves.
— Tais- toi, tu blasphèmes.
— Eh! tu suis, je crois, le précepte d'Ovide, et cela prouve que lu progresses : tu as fait aliiance avec son infernale gouvernante.
— Oui, nous sommes amis.
— Oh bien! tu peux la laisser faire, Elise est à toi. C'est cette mégère qui a perdu madame de Lorency.
— Perdue! ah! j'en jure, nul ne perdra Élise ! Je suis sans doute ici pour compléter sous tes auspices, ce que mon oncle appelle
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mon éducation ; mais je me refuse, quoi quej aie déjà éprouvera connaître le mauvais cùlé du monde, comme tu sais, cl je retournerais de suite à Grenoble, si je n'étais rclenu à Montpellier par un charme, mille fois préférable à ton scepticisme.
— Oui, j'ai tort. Il existe en elTet un charme réel, celui de la jeunesse cl de l'amour. C'est celui-là que tu éprouves, et je veux que tu le conserves le plus longtemps possible, pour ton bonheur et celui d'Élise... Mais j'entends résonner la harpe de la jeune comtesse. On te cherche , on t'appelle. AllonSj à ton poste, jouis en paix de ces beaux jours : chante, danse, fais de la musique. Moi, je retourne à la ville passer la nuit près d'un père de famille qui faisait vivre cinq enfants de son travail, et que rien, je crois, ne saurait rendre à la santé. N'est-ce pas le cas de m'eiforcer de penser à autre
chose? Je vais m occuper do mon rôle d'Orgon. J'ai oublié cette sotte prose de
Marivaux Adieu, heureux Dorante , j'en
suis aux [)ères nobles, et toi toujours aux aiiioureux : de là la diflërence de nos sentiments et de notre langage. C'est l'histoire du passé et du présent; je vieillis, moi.
Élise exerçait sur Charles l'empire le plus absolu; son premier regard était un reproche s il se faisait attendre un seul instant, ce qui arrivait bien rarement. D'un coup d'œii aussi, elle lui donnait un ordre ou lui exprimait un désir, et tout était exécuté, saisi civec intelligence et vivacité; elle Faurait fait se jeter à l'eau, au feu, au moindre signe, que lui seul aurait aperçu et compris. Un sourire bien doux, charmant, était la récompense de Charles.
Les répétitions de la pièce de Marivaux furent une suite de moments délicieux pour
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]es deux jeunes gens. Chacun sait que, dans une comédie de sociélé, les répétitions sont plus agréables pour les acteurs que la représentation même. Il y règne forcément une familiarité, un laisser-aller dangereux, et contre lesquels la présence des parents est impuissante ; il est absurde à une mère d'exposer sa fille à un péril aussi certain, cela est désormais reconnu et consacré.
On n'est pas d'accord sur les qualités nécessaires pour faiî'e un grand, un bon comédien. On prétend que l'esprit et l'éducation ne sont nullement indispensables au théâtre, et Ton cite mille exemples à l'appui de cette assertion. Un heureux naturel, un ensemble agréable, seraient désirables avant tout. Mole, Clairval , Fleury, n'avaient aucune éducation, et leur esprit n'était point remarquable; EUeviou était bien né et avait fait quelques études; mais c'était
Siirloul par la bonne grâce de sa personne , par sa jeunesse et sa distinction sans apprêt qu'il brillait. Il prit tout au plus quelques leçons de madame Dugazon, à ses débuts, et son succès fut subit, spontané, constant. Celui de Mole, de Clairval et de Fleury, particulièrement fut gradué et acheté par de longues épreuves. , On naît comédien agréable, charmant comme Eîleviou, sans travail, sans efforts ; on devient habile et grand comédien comme Talma , comme Rachel, qui, toutefois, ont réuni le bonheur de l'inspiration à la profondeur de l'étude.
La jeune comtesse était prodigieuse de distinction, sans aucune espèce d'afféterie.
Le docteur et Charles, causant avec elle de la manière générale de jouer la comédie, lui avaient dit de ne pas penser à son rôle, de le débiter, de le jouer, comme si"
la prose, plus ou moins naturelle, de Marîiit 11
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vaux était la sienne, articulant, accentuant aussi bien,mais pas plus qu'elle ne le faisait dans le monde, et de se mouvoir ou gesticuler, ni plus ni moins aussi qu elle ne faisait dans son salon.
— C'est ainsi que j'avais pense , ditelle, et cela doit être possible, ïnême sans difficulté.
Elle fit ainsi en effet dès la première répétiûon. Guébin y ajouta les conseils de son expérience, pour les entrées, les sorties et quelques jeux de scène, et .Élise saisit et comprit avec intelligence.
Charles était lui-même de l'école d'Elise. Il fit comme elle, et leurs quatre scènes principales eurent un ensemble qui se voit rarement au théâtre.
Le marquis joua de bonne compagnie, portant le mieux du monde l'habit habillé; Lisette et Pasquin furent plaisants sans
mauvaises charges, et le docteur fut parfait de bonhomie dans son rôle de père.
Guëbin était réellement plus enthousiasmé que les spectateurs eux-mêmes, qui cependant seraient tous tombés volontiers, avec Dorante, aux genoux de la belle Silvia.
-7- Au Diable la médecine ! dit le docteur à son ami. Je t'en prie, reformons notre troupe à huit. Je réponds de Jules et de Floresline, même de Fouilleul, qui s'ennuie, m'écrit-il, deîa vie casanière; ma cousine ne pourra non pîiis nous refuser, et lord Sydney, son mari, soufflera pour se guérir du spleen qui le gagne; mais il to faut emmener Elise avec nous: elle t'est acquise, vois-tu : tu es pour les trois quarts dans son talent. Elle n'eût pas joué ainsi la comédie avec tout autre que toi. Tu n'as pas pu la voir dire, Fâme sur les lèvres, l'amour, Famour irrésistible, adorable, tel qu'oi^l'é-
^G4 TNE VIE
prouve à dix-huit ans, Tamour, dis-je, dans
ses beaux yeux noirs : * Ah! je vols clair dans mon cœur!,,, d lorsque lu lui as appris que tu étais Dorante et non Bourguignon' le valet. Mon ami, tu es aimé !... Partons va. vite la chercher.
— ïu me rendras fou, lui dit Charles.
— Mais tu Taimes aussi, et non moins passionnément.
— Non^ cela ne saurait être, j'espère que non, Yeux-tu donc que j'en meure !
— Pas le moins du monde, enfant. Aime- Ja toujours, à ses risques et périls, aux tiens, i/amour est tout ce qu'il y a de moins réfléchi.
— Mais, je te l'ai dit, espéres-tu qu'on me la donne en mariage?
— Aime la toujours. Si elle te demande autre chose, tu verras ce que tu as à faire ; nous nous consulterons. Je serai ton bon
OU ton mauvais géiiie. Que diable ! la eau- . (leur est sans cloute fort louable, je ne connais rien de mieux, à vingt ans; mais Adam eut d'autres pensées à Taspect de la compagne que Dieu lui envoyait. Une belle femme est faite, avant tout, pour être adorée, et si tu n'adores celle-ci, cinq cents l'adoreront pour toi... Tiens : voici l'un des cinq cents, je te laisse avec lui. Rappelle-toi que le roué qui convoite plus la fortune que la jolie femme est tout ce qu'il y a de plus indigne d'Elise. Si tu cèdes le champ au marquis de Luxeuîl, je te renie pour mon ami, je t'engage à te faire trappiste ou char Ireux, tu n'as pas de sang au cœur.
Guébin s'éloigna à l'approche du co« lonel.
Celui-ci cherchait Charles pour l'entretenir de nouveau de ses projets.
— Allons,mon cher, épanchez-vous donc.
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lui (lit-il. Vous êtes cle glace, on ne peut vous arracher un mot, vous ne trouvez un peu de chaleur qu*au théâtre, er, je vous rends justice, vous avez été fort convenable dans votre rôle de Dorante. Vous aviez fait faire une livrée, galante au possible ; je vous en jalouse le bon goût. J'espère n'avoir pas été mal moi-même dans Mario :
ma raillerie, je crois, sentait son monde, son grand seigneur.
— C'était fort bien.
— Les compliments me pleuvent de toutes parts. La comtesse m'en a dit pour quatre; cela devient fatigant. Sa Majesté, elle seule, a bien la manière d'être la plus extraordinaire !... Elle dissimule nécessairement, car il est impossible que Fengoûment général ne la gagne pas. Sans compter les anciennes passions que je viens de raviver, au danger de la mort des trop im-
AGITÉE. ici
pressionnables, j'ai certes fait vingt nouvelles conquêtes, et la petite ne saurait avoir, a elle seule, le privilège dechapper.
— Monsieur le marquis, je suis rhomme du monde le moins digne de votre confiance. La mission esî trop délicate pour mon inexpérience, et puis il me répugne, quoi que vous m'en ayez dit, d aider au malheur de madame de Lorency. Dès vos premières assiduitésà Montpellier auprès de Ja jeune comtesse, j'ai vu sa mère tourmenlécjretenant à grand'peine les larmes qui lui partaient du cœur. C'était un spectacle touchant, pénible, et il serait plus généreux à vous de porter vos vues sérieuses...
— Mon cher, vous méritez vraiment le prix Monihyon; votre naïveté est digne de l'âge d'or. Yous avez vécu dans un autre monde. J'avais bien remarqué que vous ne
VOUS aperceviez pas du bon vouloir de quelques unes de nos dames : c'est peut-être une grâce de votre état, je n'ai rien à y voir, cela ne me regarde pas; mais lorsque je vous ai mis les points sur les i, avec toutes les explications les plus désirables, il est inouï que vous ne me compreniez pas. Je ne saurais, en aimant la comtesse, m'être engagé à ne pas épouser sa fdle. Je suis un parti sorlable, et dès-lors mon droit est certain. Madame de Lorency peut dès demain changer d'amant, et je sais si parfaitement vivre que je ne m'en plaindrais pas le moins du monde. Par la même raison, je puis aimer ailleurs. Que dis-je ! c'est pour me marier que je change : il y a tout bénéfice pour la morale. C'est ma position actuelle qui est anormale: je serais répréhensible d'hésiter. J'aime, oui, j'aime véritablement. Cette belle enfant me maîtrise, me domine ; et, puis-
que vous n'entendez rien à mon affaire, j'agis par moi-même, je marche droit à la difficulté ; je demande demain l'agrément de ,1a comtesse, et je me constitue authenliquement le prétendant d'Élise.
— 0 mon Dieu !
— Ne craignez rien, ne tremblez pas pour moi, mon ami. La comtesse versera quelques larmes ; les femmes en sont prodigues. Mu facilité en fait d'audition de comptes de tutelle ne saurait être mise en doute, mon désintéressement est connu ; cela la touchera, et, avant un mois, je vous invite à la noce. Je ne vous garde point rancune de votre timidité, vous êtes ainsi fait. Gela tient, je ne vous dirai pas à quoi... Vous avez vu ce soir comme je joue la comédie ? je vais faire bien mieux, je vais la jouer à huisclos avec madame de Lorency. Connaissezvous la grande scène du (Jievalier dindus-
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tric^ celle où Saint-Ucniy se jcllc aux pieds de madame Franval et la menace de se luer h. ses yeux ? Je suis homme à en donner une nouvelle édition à la comtesse. La bonne dame épouvantée (vous ne sauriez croire jusqu'où va la faiblesse d'une femme sensible) la bonne dame effrayée tue donnera la main de sa îille, pour m'arracher à la mort. Avant tout, elle voudra que je vive, et ce riche mariage couronnera dignement ma carrière.
— Élise...
— Sa Majesté se résignera , si elle ne m'aime pas , ce qui m'étonnerait beaucoup. Les femmes ne sont pas fâchées d'avoir à se résigner, à se poser en victimes. Je suis surpris de vous voir aussi arriéré ; je ne sais, en vérité, où vous avez vécu : il faudra que je m'informe, cq doit être une histoire intéressante. Vous aurez rencontré quelque
Sriselte romantique et sentimentale, et vous rêvez de couronner votre roman en l'épousant.
— " Vous vous trompez complètement :
rien de semblable.
— Vous n'avez pas ma franchise , vous n'y êtes pas obligé; mais je vous ai adopté quand même, et je veux vous enseigner le monde; et fût-ce en dépit du naturel, vous serez, à votre tour, un mauvais sujet, mais un charmant mauvais sujet. On parle mal des rpués, et ils gouvernent le monde. Je pourrais vous citer des exemples très haut placés. Nos hommes politiques ne sont pas autre chose. Mon ami, dans ce siècle de lumières , les roueries féminines ne sont que des jeux d'enfants; elles sont, en même temps, les plus amusantes du monde : je vous engage à en essayer. C'est plaisir de roi, et celui qui perd gagne a ce jeu-
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là, car le trompé, exalté, excité par un passager dépit , se met à tromper à son tour Aussi ne se fâche-t-on plus de la rouerie la mieux conditionnée. Enlevez-moi la cornlesse, et je vous en remercie.
t Quid non morlalia pcclora cogis, » Auri sacra famés! •
(IIOBACE. )
Le marquis tint parole ; mais la comtesse ne ïut pas aussi facile, aussi résignée qu'il l'avait pensé. Elle eut la migraine, des maux de nerfs , et ne se montra pas au salon pendant tout un jour.
Guébin soupçonna la vérité et engagea madame de Lorency à quitter la campagne, sous prétexte de l'humidité de la saison. Le premier novembre approchait.
Le docteur avait un double but en conseillant le retour à la ville : il voulait enlever au colonel l'occasion incessante de marcher à ses fins, en persécutant sans relâche cette
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bonne comtesse ; il voulait aussi empocher Charles de s'absorber de plus en plus dans une passion dangereuse, à la manière dont il comprenait Tamour.
Élise semblait avoir entrepris de se faire impénétrable; elle s'oublia toutefois un instant par une question à Charles.
— Faites, je vous en prie, lui dit-elle, un a|)pel en ma faveur à vos souvenirs de la science du droit. Je voudrais savoir s'il est possible à une mineure de transmettre , de faire passer de suite et irrévocablement la moitié de sa fortune à sa mère.
— Non, mademoiselle, je ne le pense pas t répondit Charles.
— 0 mon Dieu ! comment donc faire !
L'étonnante étourderie du marquis se
chargea d'expliquer la question d'Élise.
— Mon ami, dit-il à Charles, l'affaire était plus scabreuse que je ne l'avais cru. Celte
pauvre comtesse est de l'espèce la plus dangereuse des femmes, en ce qu'elle pleure à désarçonner un Richelieu ou un Lauzun. Il m'a fallu une fermeté stoïque : cette négociation est la plus honorable de ma vie. En jouant le sentiment, en lui jurant que c'était elle-même que j'adorais dans sa fille, et que je maudissais l'esprit sordide de mon oncle, le vieux commandeur, qui m'impo.
sait d'épouser une riche héritière et non pas la femme selon mon cœur, je l'ai amenée à reconnaîtra la nécessité de se sacrifiei'. Elle n'a nullement été touchée , j'en conviens, de cette circonstance, sur laquelle je comptais, de la brèche faite à la fortune de Son Altesse, Il s'agit à peine, di t-elle, de cinq à six cent mille francs , et elle est sûre de son Élise. Enfin elle a parlé à Sa Majesté.
— Eh bien , celle-ci ? dit Charles avec vivacité.
UNK VI K
— C'est ici le plus extraordinaire , et vraiment mon aplomb, mon savoir-faire sont quasi en défaut. Au premier mot de mes sentiments, de mes projets, Son Altesse m'a interrompu, en me disant, les yeux fixés sur les miens : « Monsieur le colonel , épouseriez-vous ma mère, si elle avait trois cent mille francs de rentes? » Le mot était dur et m*a d'abord décontenancé; mais j'ai vu le piège, la portée du discours, et j'ai répondu avec l'esprit de mon âge et la chaleur du vôtre , que je ne pouvais pas avec délicatesse épouser madame de Lorency, lorsque j'aimais ailleurs, lorsque sa fille
avait elle seule tout mon amour Mon
cher, cette scène a fini d'une façon encore tout à fait étrange « Je suis reconnaissante, je me tiens fort honorée, m'a dit Son Altesse, avec un accent "singulier... Eh bien! j'aviserai... * Puis elle s'est retirée, et je l'ai
aperçue, cinq minutes après, en grande conférence avec son atroce gouvernante , cette créature maudite avec laquelle je suis en inimitié déclarée , et que je ne saurais faire chasser par madame de Lorency , en raison d'un secret qui existe entre elles ^ un secret que chacun sait, mais que la comtesse ne peut avouer. Cette affreuse Espagnole sait aussi mes tentatives impuissantes pour l'éloigner d'Élise, et elle ma juré une haine mortelle. C'est de ce côté que je redoute le plus d'obstacles.
Charles, le cœur plein d'amour pour Elise , sans oser le lui déclarer, n'avait plus d'autre pensée. Quelle que fût sa bonne foi, les discours du colonel ne laissaient pas de lui faire impression, et il commençait à concevoir qu'il lui fût permis de lutter, surtout si Élise se refusait à épouser l'homme qu'elle ne pouvait ignorer être l'amant de
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sa iT.cre. Quoi (juc lui eûulit liiixeiiil, celle alliance devait inspirer l\ Élise au moins aulnnt d horreur qu'il en avait ressenti, au premier mot du marquis.
Pai' instants, Charles croyait voir brilL^r ,une lueur d'espoir pour son amour, et il en éf)rouvait une joie qui éclatait malgré lui dans ses yenx ou mèine dans ses discours. 11 avait soin (le se contenir, mais Élise ne perdait rien de ses mouvejnenls, de ses inquiétudes, et elle y élait de plus en plus sensible. Rien de plus touchant pour un cœur honnête et pur que cet amour ûniide, disciet, qui n'ose élever les yeux jusqu'à l'objet aimé, le regardant comme un ciel auquel il ne saurait atteindre.
Mademoiselle de Lorency avait pour se bien tenir et se conduire dans sa position difOci le, îoVs de son retom" chez sa mère, en outre de ses bons et sûrs instincls, les con-
Seils et le dévoûment sans bornes de sa nourrice.
Inès était la filleule de M. de Las Prias» le riche et puissant protecteur de toute sa fomille et de son mari. Lors des guerres de l'Empire, Tepoux d'Inès avait deux fois dû la vie à son colonel, le noble espagnol. Le sergent Murviedo succomba enfin, et M. de Las Prias attacha Inès à madame de Lorency, un an avant la naissance d'Élise. Sûr du dévoûment à toute épreuve de sa compatriote, il fit jurer h la comtesse qu elle ne la séparerait jamais de sa fille. M. de Las Prias était mort en Espagne depuis plusieurs années.
Inès , veuve et sans famille , avait porté toutes ses affections sur la petite comtesse, et l'avait accompagnée aux Dames anglaises. Si la tendresse maternelle pouvait être surpassée, Inès aimait Élise plus que si elle lui
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cûulonnolo jour. Souvent elle s*e ta il privée de sommeil pour regarder, pendant de longues heures,dormirson enfant, aiHsi qu'elle nommait mademoiselle de Lorency Pieuse ou fanatique comme les . femmes de son pays, elle faisait des vœux à toutes les chapelles, el brûlait des cierges de/anl toutes les madones en l'honneur de sa fdîe.
Pendant les sept années qu'ÉiisQ passa aux Dames anglaises, sans presque revenir à Monipeltier,latâehed'hiès fut simple et facile; mais, à l'entrée de la jeune comtesse dans le monde, elle regarda autour d'elle avec une perspicacité à laquelle rien n'échappa. La malignité des domestiques n'eut rien à lui apprendre. Elle devina d'un coup d'oeil le secret de madame de Lorency et du colonel, et bientôt le projet de celui-ci. « Oh ! se dit-elle, c'est là une infamie que la religion réprouve j à défaut de la morale du
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monde, et je ne la dois pas souffrir. Il me semble que cela entre dans le serment que me fit prêter M. le duc, quand il s'en alla mourir à Séville. Non , monsieur le marquis , vous ne pouvez plus être Tépoux de mon enfant. »
En outre de la répulsion que lui inspiraient ses senlim.ents religieux, elle avait aussi e'prouvé pour M. de Luxeuil une antipathie de première vue.
L'extrême légèreté du colonel avait blessé sa gravité espagnole. Par la même raison, la beauté régulière eî presque solennelle de Charles de Surval, son air sérieux, ses manières dignes et réservées lui avaient gagné ie cœur de la vieille andalouse. Identifiée complètement avec Élise, elle avait rêvé un mari pour elle, et c'était Charles que ses rêves lui avaient présenté.
Elle ne. pouvait renoncera ses illusions,
et lorsque madame de Lôrency eut port^ 1 abnégation ou la faiblesse jusqu'à tenir les intérêts du marquis auprès d'Élise, la fidèle nourrice ne put encore en croire la triste réalité, et elle se répétait a elle-même : « Il est impossible que mon enfant épouse ce brillant colonel, c'est ce jeune Charles qui lui plaît et lui convient. »
Sa persuasion était profonde au dernier point, car le charme des grands noms était tout puissant sur elle, et elle ne professait, au contraire, que peu d'estime pour les artistes. Elle se faisait même un singulier raisonnement, fort erroné, pour justifier ce qu'elle éprouvait à Tégard du marquis et de Charles : « On prétend méchamment, se disait-elle, que ma petite comtesse pourrait bien n'être pas étrangère à mon noble maître... Peut-être y a-t-il aussi quelque chose de semblable dans la naissance de ce jeune
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Charles. Il est bien distingue pour un modeste professeur de harpe ! »
Élise aimait tendrement sa mère, ef, no pensnnl [las que la comtesse p-it insister pour rengager l\ épouser M. de Luxeuil, elle ne soîîlTrit d'abord nMÎl3me:U pour elieméme; elle versa dos liu'srjes, loisqu'elle vit madame de Lorency se jotor à ses [>ieds et la supplier de consentir à ce mariage incroyable.
— 11 y va de mon bonheur,de mon repos, disait la comtesse, abusée, subjuguée par un ascendant déplorable.
Les instances de la comtesse devinrent incessantes. Luxeuil ava«t l'adresse de lui persuader que Tabnégation qu'il exigeait d'elle était ce qu'il y a de plus sublime dans Tamour, et qu'il serait odieux, sans exemple, de se refuser à laisser faire la fortune de l'homme qu'elle disait aimer.
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Élise élait sûre de l'amour de Charles ; mais elle hésitait à s'avouera elle-même ses sentiments personnels ; sa fierté combattait encore, et Fextrême réserve de Tartiste la contrariait parfois. Les femmes pardonnent plus volontiers la témérité que la circonspection ; il faut progresser dans les affaires de cœur, comme en toutes choses; rien ne doit rester stationnaire.
Mademoiselle de Lorency avait aussi été élevée dans les principes d'une obéissance passive envers ses parents; enfin la comtesse parvint à lui arracher, soit surprise ou abus de pouvoir maternel, un consentement tacite aux désirs du marquis.
La jeune fille était désespérée. Elle rentra en larmes dans ses appartements et ouvrit son cœur tout entier à sa gouvernante.
Celle-ci n'était pas moins désolée, mais
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elle éprouvait autant d'indignation que de douleur. «Voila, dit-elle, des événements, à la possibilité des quels je n'ai jamais pensé.»»
Élise rétonnait surtout, en lui disant éprouver un sentiment de répulsion absolue pour le colonel, et en même temps, rimpossibilité non moins absolue de résister aux larmes de sa mère. « Ah ! que cet homme prenne ma fortune entière, ajou^ tait- elle; je consens encore à porter son nom, à passer pour sa femme aux yeux de tous, mais qu'il me laisse ici près de ma mère, jeune fille sans avenir, étrangère à lui sous tout autre rapport.
— Peut-être est-ce possible, dit la bonne Inès, qui ne savait plus quels moyens, quelles paroles de consolation employer auprès de la pauvre enfant; cependant j attendais mieux de ta fermeté, ajouta-t-elle, comme en dépit d'elle-même.
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— Moi aussi, dit Élise, je me proposais une résolution inébranlable , et , chaque fois que je vois Ch.irles, je jure de n'eîrc qu'à lui; je repousse la pensée de tout autre hymen; mais quand je sens mes mains brûlantes des larmes de ma mère, je ne suis plus qu'une faible enfant.
~ Laisse-moi tenter un dernier eiïort; je veux voir M. de Luxeuil.N arrête rien, ne résous rien avant mon retour.
La vieille femme s'arma de résolution et arriva chez le marquis, au moment où il finissait de lire le billet de la comtesse, qui lui annonçait la promesse d'Éiise.
Le colonel était triomphant.
— Eh ! c'est notre belle andalouse, dit-il à l'aspect dînes. Vous voulez, matrone de mon cœur, être la première à me féliciter, et vous venez me solliciter de vous laisser continuer votre charge près de la marquise
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de Liix9ui! ; c'est espe'rer beaucoup de ma longanimité, car je connais votre mauvais vouloir ; mais je suis trop heureux pour ne pas pardonner. Allons, prenez cette bourse, et que le diable vous emporte !
— Gardez votre or , monsieur , vous n'êtes pas encore mon maître. Je ne sollicite rien, je traite d'égal à égal. La jeune comtesse n'a pu éviter votre poursuite au prix de la moitié de sa fortune, vous la voulez tout entière... Soit, puis que mon enfant est assez faible pour ne pas savoir résister à sa mère... Ne pourrait-elle, du moins, préserver sa personne?
— Pas de mauvaise plaisanterie, duègne d'enfer. Vous ne sauriez être chargée par la comtesse de celte impertinente proposition ; je vous nommerais trente femmes charmantes qui se sont prononcées dans un sens fort opposé. Trêve à tout fâcheux
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discours. Je suis désormais le fiancé d^ celle que vous avez élevée bien ou mal, el c'est à vous que je m'en prendrai de tout obstacle à mes desseins. Votre règne est fini, noble camériste, le mien commence, soumettez-vous.
— Oui dà! dit Inès, je ne reconnais d'autre loi, d'autre supériorité que celles de l'affection, et j'ai juré à mon honoi'able maître de veiller au bonheur de sa fille, futce au péril de mes jours. Eh bien! je vous brave, monsieur le marquis; je vous défie de m'éloigner; madame de Lorency ne le sonffriraU pas, et Élise me suivrait au bout
du monde. Quant à votre mariage soit,
s'il le faut absolument, je ne vous en dis pas davantage; mais vous apprendrez, à votre désespoir infini, que les résolutions de la vieille Inès Murviedo ne sont pas moins fortes que les vôtres. Adieu.
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— Au diablo, Inès Demonîo^ dil Luxeuil, comme soulagé par le (lé[)ait(]e Tespagiiole. Celle finie m'en impose, je legrelte de n'avoir pu la gagner coule que coule.
Inès élait au courant des habitudes, des heures de leçon ou de repas de Charles.
Elle savait toujours où le prendre. Elle courut chez lui.
— Monsieui' Charles, hsi dit-elle, je veux savoir bien positi^^gment, si, comme j'ai cru m'en apercevoir, vous aimez ma chère Élise, là de tout cœur, d'un amour tel qu'on l'éprouve dans mon pays.
— Ah! plus qu'on n'a jamais aimé, répondit l'aîtiste. Je hute en vain contre mon amo'jr, je n'en ai rien osé dire à la jeune comtesse; un sentiment de délicatesse me domine, en raison du rang et.de la fortune de ces dames; njais, ma bonne Inès, vous m'avez promis voire amitié, et je ne saurais
lion vous cacher; parlez pour moi. Que je sois aimé d''Élise, un jour, un seul instant, et que je meure après.
— Cest bien, voilà ce que je voulais, ce que j'avais besoin d'entendre. Il est convenu que vous ne reculerez devant aucun obstacle, si insurmontable qu il paraisse, devant aucun danger, quel qu'il soit.
— Je suis prêt à vous en signer rengagement de tout mon sang, la vie ne m'est rien sans Élise.
— Eh bien ! Élise ne vous aime pas moins.
— Que me dites-vous!.... Puis-je vous croire ! Cest trop de bonheur 0! mon ange lutéiaire, ma seconde mère, je vous dois plus que je ne puis dire.
~ Vous ne me devez rien encore ; mais, de par la mémoire de M. de Las Frias, qui m'est chère et sacrée, de par mon horreur
pour le fal qui ne crainl pas d'épouser ma pauvre enfant en dépit de toutes les lois divines et humaines , vous nje devrez ce que je vous délie de jamais oublier. Laissez donc les événements suivre leur cours et ne vous désespérez pas, quoiqu'il arrive, fussiez-vous témoin du mariage d'Élise.
— Comment! que me dites-vous!
— Je vous dis qu'il est vraisemblable qi.e vous venez cet afTîcux mariage; mais qu'il est un terme au triomphe des pervers, et que, vous aussi , vous triompherez , à voti e tour, à l'extrême confusion, au désespoir infini de votre rival.
— Je ne vous comprends plus.
— Ah! je veux que l'on ait foi en moi; j*ai droit à une confiance aveugle, sinon je romps le pacte d'alliance. Kegardez-moi, enfant, ressemblé-je à vos froides poupées du nord de la France? Le soleil de mon
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pays brûlo, si celui du volro est liède; mon sang bout, si je hais. Élise m'obéit, parce qu'elle sait que j'ai vécu, que je mourrais po^r elle : Élise verra par mes yeux, faites comme elle.
Le marquis n'était pas homme à s'attrister longtemps des menaces d'Inès.
11 entra chez Charles en chantant.
— Mon cher Orphée, lui dit-ii, vous devez, je vous le dis franchement, vous féliciter de vos rapports avec moi. Je vous ai tenu au courant de toutes les phases de cette affaire, et vous ne pouvez manquer d'en éprouver une impression profonde.
Quelque septentrional que vous soyez naturellement, je crois, vous avoir vu parfois louchéj ému, émerveillé. J'aurai fait ainsi votre éducation d'un co-'^, et je ne serais pas surpris de vous voir d'un instant à l'autre prendre votre essor, et nous sur-
prendre aussi par la hardiesse d'une entreprise, qui constitue à elle seule une renommée. En avant, mon ami, prenez-moi pour modèle, et reconnaissez qu'il n'y a que la noblesse française pour marcher ainsi à ses fins, tête haute, avec celte bonne grâce, qui fait tout pardonner et en impose au vulgaire. Eh bien, mon cher, je suis encore un modèle, un type de délicatesse.
Vous ne sauriez croire les noirceurs de toute espèce, dont mes pareils de cette province ont épouvanté, scandalisé le pays, comme disent les bonnes gens. Ce ne sont que rapts, emploi de narcotiques et autres diablerieSjparfoismêmedemoyensbeaucoup moins innocents, et j'ajoute que nos méfaits ont été constamment impunis. Nous ne sommes pas gibier de justice. Quelques coups^d'épée, passe: cela est de bonne com^
pagnie. Je regrette que vous ne soyez pas m 13
des nôtres; vous auriez d6]li fait dix Irails qui vous auraient place au premier plan. Cela lient au sang, à la souche; il n'y a que nous au monde pour ces choses-là. Aussi lisez rhistoire, nous ne saurions tomber, nous éclipser pour longtemps. Cic vaurien dé Robespierre nous avait décimés, mais nous reparûmes dès le Directoire, et cet adorable Napoléon nous rendit bientôt notre splendeur. Nous avions tant d'attrait pour lui, ou sa naissance, plus ou moins illustre, lui portait tellement au cœur, que, si j'en crois ses plus intimes, il nous aurait volontiers rendu les biens dont on nous avait injustement dépouillés. Au prix de quelques complaisances , nous étions re venus en possession des plus grandes fortunes de France, et la Restauration nous a comblés. La révolution de 1850 nous fait constamment la cour, et nous lui
tenons rigueur: ceux qui sont comme moi, et consentent à se laisser faire, par pure bonté d'ame , arrivent aux premiers rangs de toutes les carrières ; je compte bien mourir maréchal de France. Honneur aux races antiques ! nous brillons par les vertus de nos ancêtres, si ce n'est par nos mérites personnels. Je me plais à regarder ces bons bourgeois du régime actuel. Rien de plaisant comme ces officiers de la milice citoyenne que je rencontre à la préfecture. Ces braves gens sont tout surpris d'être arrivés dans les salons; ils n'y sont pas à l'aise, ils craignent que le pied ne leur manque sur le parquet; ils ont bien les tournures les plus comiques en uniforme!.. Il faut entendre leur absolutisme sur les avantages du système de l'état de choses î Le fantôme de la République une et indivisible les lient dans un émoi continu ; ils
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sont si cnclianlés d'être arrives, au prix du saiîg de quelques badauds qui ont fait les journées de juillet, qu'ils croient toujours voir le pouvoir leur échapper. Ce temps -ci est amusant par merveilles. Ce gouvernement du juste-milieu, mi-monarchique et mi - populaire, est une découverte bien supérieure à celle de la vapeur, et c'est avec délices que je m'installe dans la vie, avec une fortune immense et la plus belle femme de France et de Navarre. Vrai, J6 ne saurais mal parler de l'époque.
— Je le conçois, dit Charles en soupirant. Je m'étonne seulement de vous entendre mentionner en première ligne la fortune de la jolie femme.
— Mon ami, l'or est de tous les régimes. J'estime assez aussi la jolie femme....
— Ah! ne parlez pas ainsi, monsieur le colonel, autrement je pourrais moi-même
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débiter une philip])ique à l'honneur, plus ou moins réel de Taristocratie.
— Je vous accorde, mon cher, qu'il y a h dire, à reprendre à tout. Maint grand seigneur a des inclinations bourgeoises, et maint roturier vivrait volontiers, au contraire, en gentilhomme. Ce tohubohu du monde est plaisant à observer, quand on n a rien de mieux à faire, et je m'en amuse plus qu'aucun; mais aujourd'hui mon personnel est encore plus agréable que toutes les bigarrures politiques, sociales et psychologiques. Je m'y liens. Adieu, mon cher.
• Ah! que jo l'aimerai, qun je t'adorerai! » Etj' [c servirai! Si lu meurs, j> mourrai ! » El je lucrai quiconque oserait le déplaire ! » Je prétends remplacer et ton père cl ta mère. » Oui, tous 1rs deuj,; j'en prends l'engagement sans peur » Ton père, j'ai mon bras ; ta niôre, j'ai mon cœur. > (ViCTOTi Hucn, les Hur graves. )
Le mnringe du colonel avec la belle Élise de Lorency élait arrête, fixé au dix décembre. Déjà les invitations pour le bal étaient envoyées au nombre de quatre cents; la noblesse de toute la province élait conviée; M. de Luxeuil n'épargnait rien et faisait venir de Paris une corbeille magnifique.
La comtesse recevait peu de monde; elle semblait craindre sa fiile, et l'évitait autant que possible.
Elise avait une contenance, une manière d'être qui glaçait le marquis, quelque dépit
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qu'il en eut. Son regard était fixe et elle parlait à peine. Elle passait ses longues heure avec sa gouvernante, écoutait ses consolilions, ses projets, semblait parfois effrayées des énerîj:i(|iîes résolutions d*Incs, et s'en rap};ortait toutefois h son dévoiunent.
L'hôtel de Lorency élalt en proie aux tapissiers, aux ouvriers de toute espèce, et la vieille espagnole indiquait avec un soin pai'tieulier divtTS arrangements, réparalions et consolidations, qu'elle faisait exécuter sous ses yeux dans les vastes appartein<înts de la future marquise. Élise restait avec sa mère; M. de Luxeuil venait habiter chez la comtesse, pendant les six premiers mois de son mariage tout au moins; madame de Lorency devait subir complètement le supplice de sa position.
Charles était peut-être encore le plus malheureux.
Il n'avait pas vu Inès depuis plusieurs jours. Hors de lui, éperdu d'amour, il se hasarda à se présenter à l'hôtel de Lorency et sa bonne étoile permit qu'il rencontrât l'espagnole sous la porte cochère.
— Soyez le bien venu, lui dit-elle. Entrez dans le salon, je me charge de tout.
Bientôt elle amena Élise, pâle, changée.
— Ah! dit Charles, effrayé à son aspect, je ne suis donc pas le seul à souffrir!
— Ce dont j'enrage, reprit la duègne. En f<mls que vous êtes, vous manquez de confiance en votre vieille amie, et ma fille chérie s'effraie d'un projet qui n'a rien que de légitime, d'une vengeance que tout justifie. Quoi! le vice, le crime auront tous les privilèges, et de faibles femmes opprimées ne pourront se défendre !
Ici Inès, avec une volubilité, une chaleur toutes méridionales, en mots coupés et
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presque inintelligibles , laissa ou plutôt donna à entendre quelque chose d'un plan extraordinaire, inoui jusqu'à l'impossible.
Charles le saisit cependant, Tadopta d'enihousîasme, de passion, et, se jelani avec délire aux pieds d'Élise.
— 0 la bien aime'e.de mon cœur, lui ditil, mon icloie adorée dcpr.is le jcin tant heureux où je vous vis pour la première fois, laissez notre bonne Inès agir dans nos intérêts tels qu'elle les conçoit. Mon Élise, crois-la, crois moi, tu l'as déjà éprouvé, je suis ton esclave soumis. Il en sera de même toute ma vie, et que je meure à l'instant où lu éprouveras le regret de m'avoir aimé.
— Eh bien! oui, s'écria la jeune comtesse dans un état d'exaltation extrême»
oui, toi seul es mon fiancé ; je n'aime et ne peux airfier que toi,
— Allez-vous en, monsieur Charles, re-
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prit Inès, et, mercredi prochain, lors delà cérémonie, approchez-vous de Tautel, autant que vous pourrez, sans blesser les convenances. C'est vous quÉIise jurera d'aimer à jamais, et vous hû ferez niénio serment,
— Oh ! dès aujourd'hui et devant Dieu, sur tout ce que j'ai de plus sacré.
— C'est très bien, reprit l'Espagnole, je me charge du reste. Ma mère jn'a raconté un mariage semblable à Tolède. C'est une ruse sainte, pieuse et très permise. En tout il ne faut voir que le but, m'a dit un frère franciscain de mon pays.
Cette scène affermit complètement le courage d'Élise, et, le soir, lors de la réunion pour la signature du contrat de mariage, elle montra un sang-froid qui intimida le marquis et surprit toute la famille. Elle exigea la présence de l'avocat le plus
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disllngué et le plus cxpérimenlé de Montpellier.
— Je vous confie mes intérêts, monsieur, lui dit-elle, et je vous charge de mettre ma fortune hors de la disposition de M. de Luxtuiî. Quant à ses biens personnels, je n'y prétends absolument rien; je refuse tout droit quelconque, môme, s'il so peut, pour mes héritiers.
L'avocat était un homme habile et probe : il dicta au notaire un contrat désespérant, humiliant pour le colonel.
Celui-ci faisait de vains eiTorls pour dissimuler son dépit. II se fût retiré s'il eût osé. Pour la première fois, il ne persifflait plus.
Madame de Lorency risqua quelques observations à sa fdle. ' *
— Maman! ne faisons-nous pas un assez grand sacrifice, vous et moi ? répondit Élise. Faut-il vous rappeler aussi queM.deLuxeuil
n'attache aucun prix à ma fortune? Je pense Irop bien de lui, vous m'avez trop vanté sa délicatesse et son honneur, pour que je puisse ]e croire capable de spéculer sur un mariage!... En tout cas, je veux désormais me défendre dans la vie, non pas, hélas! complètement, je n'en ai pas la force, mais autantqu'il est en moi. Je t'en prie, ma bonne mère, laisse-moi faire et pour nous deux.
Elise avait pris son [parti : Inès , sa gouvernante l'avait rangée à sa manière de voir. La jeune comtesse faisait abstraction de tout contrat devant maire et notaire, et prétendait très fort ne se marier que devant Dieu et à l'homme qu'elle aimait, à Charles de Surval.
Les capitulations de conscience, les restrictions mentales peuvent aller très loin.
Une fois dans cet esprit. Élise s'occupa de ses toilettes, et reçut visites et conîpli-
nienls avec une grâce parfaite , un ton dégagé, que tout le monde prit pour du contentement.
— Mademoiselle de Lorency n'en sait pas davantage, disait-on ; elle n'est pas en âge de compter. Le colonel est aimable, fort joli honmie, d'un beau nom... C'est pour elle un mariage agréable, qui n'a rien d'immoral ou d indélicat. On voit des choses plus extraordinaires. »
Élise en vint à plaisanter M. de Luxeuil sur son air sérieux, soucieux.
— Vous êtes, peu galant, monsieur, lui dit-elle, et je ne sais à quoi je dois m'attendre après mon uiariage, si, à la veille du plus beau jour de la vie, comme on dit, sans doute aussi bien pour la mariée que pour le mari, vous si gai, vous l'âine et la joie de nos cercles, vous ne trouvez plus un mot aimable pour moi. Vous semblez perdu dans
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la profondeur de vos réilcxions. Vraiment cela m'effraie, et me rappelle qu'un grand sorcier m'a prédit que mon mariage ne ressemblerait à aucun autre. Seriez-vous un Barbe-Bleue ou quelque chose de semblable ? Que cela serait me'chant ! Je vous en prie, ne me poignardez pas, cela n'est plus dans nos mœurs.
« Je ne veux pas mourir encore... »
comme dit le poète, .le vous parle la langue qui vous est familière, celle des dieux. Vous êtes le citateur par excellence. Allons, vous me devez deux vers au moins, en retour de celui d'André Chénier.
— Soit, répondit le colonel :
« Medio de fonte leporum Surgit aniari aliquid, quod in ipsis floribus angat.
— De plus en plus ; vous n'êtes pas reconnaissable. Une citation latine, à moi, pauvre ignorante, qui lis tout au plus Métastase et Byron! Vous me traitez en has-hJcu^ cl c*est me faire Iropd'honneur.
« ExCuscz-moi, monsieur, je ne sais pas le grec. »
Donnez-moi vite la traduction de la sentence que vous m'avez jetée à lu tête ; mais je la veux en vers. Vous devez être poète, dans ces jours solennels.
— Mon Dieu ! je vous demande grâce, reprit le marquis, je ne fus jamais moins en verve.
— Je vais prendre mauvaise opinion du mariage, en dépit de mes instincts. Deux époux ne sauraient-ils être gais en même temps?
— Je crains que non.
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— A quoi cela lienl-il ? Comment, vous, expert en toutes choses, vous jetez-vous sciemment dans le précipice ! On a bien raison de dire que le plus sage pêche encore sepi fois le jour. Cest une maxime vulgaire jusqu'à la trivialité... Vous comprenez mes sentences, à moi, et vous n'osez m'interpréter les vôtres.
Le malheureux Luxeuil perdait de plus»
en plus la tête. Des visites vinrent mettre fin à son supplice, et il s'esquiva.
Ne pouvant tenir en place, il courut chez Charles.
— Mon cher, lui dit-il en se jetant dans un fauteuil, vous voyez un homme démoralisé, abîmé. Je ne suis pas de force avec Sa Majesté, îe ne sais quel démon Tinspire; son contrat de mariage est une œuvre, un fait satanique, et, pis encore, elle se moque de moi , même avant la noce. Je dois
ni*altendre a tout : je no ferais pas mal d'aller me jeler à l'eau. Qu'en pensez- vous? je n'he'siterais pas si vous vouliez m'accompagner.
— Non, dit Charles, nous ne saurions mourir de compagnie.
— Que j'envie votre impassibilité, votre indifférence! Vous vivez en paix, sans amour, sans ambition. Donnez-moi votre secret.
Est-ce donc le privilège des arts ? N'êtesvous pas un artiste privilégié ! Vous êtes l'ami de toutes nos dames. Je vous en conjure, mon cher, obtenez de ma femme qu'elle ne prenne pas à mon égai'd le ton, les airs, que j'avais naguère avec tout le monde.
— Je ne vois rien à reprendre...
-- Pardon, mon ami, je n'ai plus le cœur assez gai, pour avoir la plaisanterie inces-
santé à la bouche. Mes l>eaux jours sont passés.
- Si votre mariage vous inquiète sérieusement, vous êtes encore à temps de vous retirer.
— Eh! non, mon cher ami. Mon oncle le commandeur, homme formaliste et régulier à un point désespérant, est venu de Malte tout exprès, (/est un de ces personnages graves et compassés, qui n'ont jamais mis le pied de côté, qui s'étonnent du moindre incident et ne le pardonnent pas. 11 me déshériterait, surtout si je lui avouais que je m'éloigne par frayeur. Selon lui, les femmes ne doivent être que nos esclaves, et mon oncle ne concevrait pas que je ne fusse, au contraire, que l'humble serviteur de Sa Majesté. Le comble de la perfidie de celleci est qu'elle fait sa cour au commandeur, qui la croit un mouton, une colombe.....
Cest une position anormale, toute nouvelle, où je n'ai pas honte de me perdre, parce que je prétends que les gentilshommes de M. le Régent ne s'en seraient pas sortis à leur honneur... Adieu, très cher, dormez sur Tune et l'autre oreille, et priez Dieu pour qu'il m'en accorde autant. Pardonnezmoi d'être venu vous importuner de mes tribulations. Que voulez-vous ! il y a de vous à moi une de ces sympathies irrésistibles, peut-être en raison de l'opposition de nos caractères. Votre gravité, votre maintien froid et digne me conviennent, me plaisent; je m'épanche tout naturellement avec vous, de cœur, sans danger, sans frayeur aucune; vous me laissez dire, vous ne me faites que de brèves observations, sans pédantisme, sans arrière -pensée, et ce m'est un avantage immense, qu'aucun autre confident ne me présenterait... Adieu, de rechel... Ne man-
UNE VIE AGITIÎK.
quez pas de venir demain soir au bal : vous me consolerez, si je ne suis pas mort. Venez aussi à la mairie, à l'église. Assistez-moi, soutenez-moi, soyez mon aller ego. Mon ami, c'est effrayant d'épouser wie Majesté. On s'est toujours moqué des maris des reines. Serais-je condamné au sort commun, moi, l'homme irrésistible, le modèle des roués les plus aimables!
« L'hymen est un lien charmant... »
c Âh ! c'est le paradis » Que vous m'ouvrez ! — Alors, fais ce que je te dis. » Plus un mot. Le matin venu, tu fuiras vite, » Et j'empêcherai bien qu'on aille à ta poursuite. »
(Victor Hdgo, les Burgraves. )
Quei grand jour que celui du dix décembre, pour la jeune comtesse, pour le marquis de Luxeuil, pour Charles surtout!
quelles émotions !
A peine Charles était-il levé qu'on lui apporta une bague, une de ces bagues que l'on nomme alliance, 11 l'ouvrit, et lut gravé à l'intérieur, son nom et celui d'Elise.
Un billet enveloppait la bague. <t Cet anneau ne doit plus vous quitter, lui disaiton, et votre mariée d'aujourd'hui en a déjà un pareil au doigt ; vous allez pouvoir vous en
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assurer. Celui-là seul sera béni parle uiinis- Irc de Dieu, et Elijsd; Wle îe jure, n'eu perlera jamais un autre. Faites en sorte que le vôtre soit béni en même temps. »
Charles était rendu à l'église une heure avant celle fixée pour la cérémonie. Il voulait s'assurer la place la plus voisine, à gauche en regardant l'autel ; il avait surtout besoin de prier Dieu, de méditer profondément sur sa position. « Tout pour Elise, se disait-il, ma vie, mon âme pour son amour. «
La jeune comtesse entra belle, magnifiquement parée, conduite par son subrogétuteur. Elle semblait fortement émue, maïs dominée par une ferme et grande résolution; jamais son regard, sa démarche ne furent aussi réellement majestueux. En entrant dans le temple, son premier regard découvrit Charles : elle savait la place qu'il
devait avoir prise. Leurs yeux se rencon- Irèrenl, et Elise sourit à son amant, sans pouvoir être devinée de tout autre. Ce sourire, d'une douceur ineffable disait : « espoir, amour, amour à toi seul, et quand même. » Uamour fait des merveilles, des prodiges en ce genre ; nul ne dit plus en peu de mots ; nul télégraphe n'est plus concis, plus rapide, plus intelligent.
Madame de Lorency était d'une pâleur livide. Elle avait tort de se donner ainsi en * spectacle. Toute la ville venait jouir de sa douleur ou la plaindre. Déjà son sacrifice était consommé, et le prêtre allait en prononcer la consécration.
Le colonel jouait la comédie , il tenait à bien faire, à avoir bonne grâce, et jamais acteur ne fut plus élégant, plus coquet, ne porta mieux l'uniforme el l'épée. « Il n'est pas possible que cette jeune fdle ne m'adore
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pas, se (lisail-il en jetant un regard agaçant sur Élise, cela ne serait pas naturel. »
Jl surveillait alors d'autant plus sa pose, prenait ses airs les plus vainqueurs. Mademoiselle de Lorency regardait ailleurs; Luxeuil retombait de'couragé et perdait toutes ses grâces, absolument comme s'il eût entendu la protestation , qu'au fond de son cœur^ Elise adressait à Dieu contre un mariage sacrilège.
Au moment de la bénédiction nuptiale, la jeune mariée leva la tête, rangea son voile, rencontra les yeux de Charles, et ce fut à lui qu'elle jura amour et fide^lité.
Nul serment sans doute n a été fait en circonstances plus compliquées, plus bizarres , plus difficiles , et nul serment n'est resté plus saint et sacré. Le cœur humain est inextricable, rien ne l'excite comme les obstacles, et il n'en est pas que l'amour ne
puisse vaincre : la continuité d'un bonheur paisible est peut-être le seul prodige qui lui soit impossible.
La noble compagnie quittait Téglise. Le colonel donnait la main à madame la mar • qime, et celle-ci le de'sespérait bientôt, en lui faisant compliment svu^ ses bonnes manières , sur son maintien plein de convenance dans le temple de Dieu.
— Yraiment on ne saurait mieux faire disait-elle. Vous, voltairien de profession, ainsi que vous vous en vantez , vous savez vous montrer grave et respectueux , au besoin. J'espère beaucoup de votre salut : ce grand jour va faire de vous un tout autre homme, et je serai fîère d'être pour quelque chose dans votre conversion. Cela me fera honneur, à mon entrée dans la vie. Vous traiterez cela de miracle, et me direz galamment que moi seule en étais capable.
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De Siirval sortait, lui aussi. Incs lui dit h loreille : « J'ai tout vu, tout saisi, tout compris, et je suis contente. Le ciel a bcni votre union. A ce soir , au bal. »
Jamais les heures ne sont plus longues qu'un jour Je mariage; elles pèsent, elles accablent les plus forts , les caractères les plus énergiques.
Madame de Lorency était au supplice d'être obligée de faire les honneurs , de représenter. Elle n'était nullement comédienne , à la manière du colonel.
— A toi l'embarras , chère maman , à toi qui l'as voulu, lui dit gaîment Elise; mais du moins ta peine n'ira pas plus loin.
— Que veux-tu dire ?
— Ma toilette me réclame, j'use de mon omnipotence d'aujourd'hui, et je ne descendrai au salon que pour le dhier. Je ne suis visible jusque-là que pour ma femme de
chambre , consigne de rigueur, salis exception. M. le colonel fera sa cour à ces daines ou un tric-trac avec son oncle, il est passé maître sous ces deux rapports.
Elise se retirait avec Inès. Elles avaient , encore et toujours, beaucoup à se dire, et mieux aussi que de parler toilette.
Jamais mariée ne fut plus belle, plus brillante, pour un festin plus splendide.
Nouvelle toilette pour ouvrir le bal à neuf heures.
Charles dévorait le temps , les heures , avec une impatience indicible. 11 était chez lui, sa montre à la main , comptant les minutes.
Guébin ne pouvait manquer d'accourir.
Il allait plaisanter son ami , il le trouva les yeux noyés de larmes. Mille craintes assiégeaient, torturaient Charles, malgré le billet du matin et le précieux anneau , malgré
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les regards si doux, si pleins d'amour d'Elise, en dépit même des paroles si encourageantes d'Inès.
— Ah diable! dit le docteur, tu coupes court à mes saillies : ta douleur est réelle , et je ne sais plus que te dire, la science me fait défaut. A demain. Mon état m'a porlé à étudier la question , tu dois préférer être seul. Je te laisse. Je sais ce que je fais en me retirant : tu souffriras moins.
Quel luxe! qu'il était brillant ce bal de noces de la jeune comtesse ! Deux cents femmes charaiantes s'y disputaient le prix de la beauté, et Elise était encore la plus belle. Objet de tous les hommages , elle s'occupa de Charles plus que d'aucun , et voulut danser avec lui.
11 l'entretint de son amour, de ses anxiétés. « Chut! lui dit Elise, mon anneau a parlé pour moi. d
On fut surpris de la voir s'établir à une table (le whisl avec le vieux commc^ndeur, et se faire sa partenaire pour plusieurs robres. Le comaiandeur était infatigable, et, h eux deux , ils écrasèrent le lieutenantgénéral et le premier s résident.
Ces messieurs deuiandant incessamment leur revanche, Elise fit appeler M. de Luxeuil et lui céda son jeu. îi était minuit.
Le marquis était étourdi, accablé de toutes parts de compliments, de plaisanteries, de reproches. De belles dames le menaçaient de faire des scènes, de s'évanouir; elles ne pouvaient, disaient-elles, penser sans indignation , sans haine au moment présent , à l'abandon qu'elles subissaient. Madame de Lorency elle-même s'oublia un instant et courut s'enfermer dans ses appartements.
Luxeuil ne savait plus à qui entendre, et
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l'appel (l'Elise pour la remplacer au jeu de son oncle, arriva à propos; mais il n'avait nullement l'esprit au whist, il faisait faute sur faute , et le commandeur l'en querella.
Elise avait quitté le bal.
Cinq minutes plus tard , Charles aperçut Inès qui le cherchait.
« — Par le petit escalier du corridor, lui dit l'Espagnole , et je réponds de tout ; je vous ferai sortir à propos. »
Le commandeur, furieux des bévues de son neveu , refusa de continuer la partie à la fin du robre.
Luxeuil s'excusa sur ses préoccupations du moment et se mit à chercher sa femme.
Un domestique lui remit une lettre, avec recommandation d'aller la lire dans la salle de jeu la plus éloignée.
Le colonel reconnut l'écriture d'Elise, et les plus fâcheux pressentiments l'assailli-
rent aussitôt, tant sa conscience était inquiète. Il lut ce qui suit :
(f Monsieur, vous avez imposé à ma malheureuse mère un mariage qui fait son désespoir et le mien. J'ai combattu longtemps, soutenue par mon bon droit et mon honneur instinctif. Ma famille, vous le savez, ne me présentait ni appui , ni conseils. Que pouvais-je faire? J'ai cédé, et vous avez ainsi brisé mon avenir! J'avais promis à ma mère de ne tenter aucun effort auprès de vous, je suis restée impassible, et ce n'est qu'à toute extrémité que j'ai défendu ma fortune contre votre déplorable cupidité. *
D Mais le crime ne doit pas aller plus loin. Si votre cœur ne vous l'apprend pas, ne vous le commande pas , le mien me maîtrise. .
)) Je ménagerai votre amour-propre , au-
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laiil qu'il sera en moi. Nul ne saura votre position, particulièrement monsieur votre oncle, dont la bonté m'est chère. Si, ce que je ne saurais croire , vous aviez Taudacc d'insister, pensez-y bien, tout tournerait à votre confusion. J'ai pris mes mesures pour parer à des violences même. Jamais vous n'entrerez dans mes appartements. A ce prix, ma fortune sera à votre disposition, aussi longtemps que vos procédés seront ceux d'un homme de bonne compagnie. »
— Voilà une é])ilnalame qui n'est pas ordinaire, se dit Luxeuil, après avoir lu, relu la douce épître. Sa Majesté jette le masque. La comtesse ne saurait avoir trempé dans le complot : elle est trop douce et résignée. 11 ne faut pas faire de bruit, rien ne l'excuserait; le monde a ses exigences , et puis ce ne saurait être là le dernier mot de Son Altesse.., Je me suis trouve
dans tant d'autres circonstances... Eh! je ne m'en rappelle pas d'aussi délicates... Je vais ranimer le jeu, le bal. Morbleu! mes amis doivent m'aider à passer la plus belle nuit de ma vie. Oh ! je suis heureux , très heureux !
Le colonel se mil à danser avec un entrain exorbitant. C'était de la fièvre, plutôt que de la gaîté. 11 voulait, disait-il, faire excuser la marquise , qu'une légère indisposition avait forcée à quitter le bal. Un de ses amis lui ayant reproché son indifférence apparente, ajoutant que les usages du monde lui permettaient de suivre la marquise et de laisser un parent faire les honneurs du bal.
— Non, mon cher, lui répondiî-il, en
prenant ses plus grands airs, il n'en est pas
ainsi dans la maison de Luxeuil, et vous
m'accorderez qu'on y sait vivre autant qu'en
aucune cour de l'Europe. La marquise atm 15
220 UiNE VIE
tendra : je n'ai jamais gâte les femmes.
Il offrit un lansquenet aux joueurs les plus intrépides, et leur fit servir un déjeuner magnifique au point du jour.
— Vous pouvez entrer dans la salle h manger et y prendre place, fut-ce aux côtés de M. le marquis, dit Inès à Charles, les vapeurs du punch lui permettront h peine de vous reconnaître.
Charles suivit en effet les joueurs, sans aucune observation de la part de ces messieurs, tout occupés de compter leur or ou de supputer leurs pertes ; aucun ne remarqua s'il venait ou non du salon de jeu ; l'un d'eux lui demanda s'il avait perdu ou gagné.
— Oui, oui, répondit-il machinalement.
Il était plus ivre que les compagnons de Luxeuil, mais d'une autre façon. Il n'osait
en croire ses souvenirs, il regardait autour de lui pour se bien assurer qu'il ne dormait pas. I.e bruit de tous ces hommes, en proie a une espèce de délire, pouvait a peine le persuader qu'il était encore à l'hôtel de Lorency.
Le marquis parlait le plus haut de tous. Il aperçut Charles.
— Eh ! c'est vous, mon cher, lui dit-il. Je vous sais gré d'être des nôtres : il n'y a que mes amis pour avoir ainsi passé la nuit avec moi. Je gage que vous avez gagné votre
bonne part de mes trois cents napoléons
tant mieux. Je vous veux du bien, je vous aime, de Surval, je vous aime, de même que l'empereur disait aux Lyonnais, en 1815. Quel homme ! ah ! mon ami, l'avez-vous connu? avez-vous servi sons lui?... Non, vous êtes trop jeune, vous ne devez pas avoir plus de vingt-cinq ans. Moi, je suis
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plus fier (l'être né sous l'empire que de mes campagnes d'Espagne et d'Afrique. Je vou drais avoir soixante ans et être un grognard de la garde impériale. Sur mon honneur, je m estime moins que le vieux groom de noire ami le docieur. II me disait dernièrement avoir fait la campagne d'Austerlitz. Je l'ai embrassé, serré dans mes bras, mon chapeau à la main. « Voilà un brave! » me suis-je écrié. Ces mots-là sont désormais historiques, messieurs, et je donnerais mes litres de noblesse pour que mon nom figurât dans un bulletin de la grande armée. Cependant, je descends de l'un des trente barons qui accompagnaient Philippe-Auguste !.. Ah ! la gloire militaire ! il n'y en a pas d'autre... Je pense à demander un commandement en Algérie, je vous emmènerai, mon cher de Surval, j'obtiendrai pour vous une sous-lieiitenance dans les spahis, et nous ne
nous quitterons pas. J'ai besoin de vous, je veux que vous soyez mon successeur et mon héritier.
— Plaisant propos pour un jour de noce ! dit un des convives.
— Vous me rappelez que je suis, je crois, marié, dit le marquis.
— Sans doute, dit le plus raisonnable ou le moins pris de vin, et cela nous rappelle aussi que nous ne devrions pas être ici. Nous abusons de l'hospitalité de Luxeuil.
— Un moment, messieurs, reprit celuici, je me dois, avant tout, à mes convives, et j'exige un dernier toast : « Aux douceurs du mariage ! je ne les connais pas encore, ou j'en entre singulièrement en possession, et puisse la marquise de Luxeuil se bien trouver de la nuit qu'elle vient de passer ! »
— Tu es un mauvais plaisant^ lui dit le
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baron {l'Echfeld, ot madamo do Luxeuil ne nous pardonnera pas de l'avoir retenu.
— Madame do Luxeuil, reprit le marquis, ne ressemble à aucune autre; mon bon-t heur est d'une espèce particulière.
Et il se mit à chanter ces vers de Ror gnard :
« Je me console au cabaret » Des rigueurs d'une Iris qui rit de ma tendresse. » Là mon amour expire, et Bacchus, en secret,
> Succède aux droits de ma maîtresse. »
— Voilà le bouquet définitif. Bonjour, Luxeuil, dirent tous ces messieurs en gagnant leurs voitures.
Charles voulut les suivre.
— Laissez-les, dit le marquis, ce sont des ingrats, ils me quittent au moment où j ai le plus besoin de consolations. Soyez plus
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généreux : ne m'abandonnez pas , je voudrais chanter, faire de la musique.
— Mille pardons, je désire rentrer chez moi.
— Tu quoque!,., je vais vous reconduire Ma voiture!...
Il fut impossible à Charles de s'en défendre.
— Âh ! mon cher, dit le marquis, que j'aurais de remarquables événements à vous raconter ! Mais vous ne me comprendriez pas, ou vous ne voudriez pas me croire.
€ Bientôt l'herbe des champs croîtra ,
» Sur ma tombe isolée, » Et pas un pleur ne mouillera
» Le triste mausolée.
» Mon âme au ciel s'envolera,
» Plainlive^el désolée. »
Oui, mon ami, j'en mourrai, j'ai le desespoir au cœur.
232 UNC VIE AGITÉE.
Gucbiu arrivait en même temps à la porte de Charles. Inquiet de la santé de son ami, il le regarda et ne lui trouva pas la même physionomie de la veille. Surpris, mais comprenant que Luxeuil devait être importun, il remmena et le reconduisit à l'hôtel de Lorency, bien que le marquis, s'attachant à ses pas, prétendit raccompagner dans sa visite à l'hôpital.
« Il n'y a ni crime ni délit dans la légitime déf » ou (S'autrui. »
» la légitime défense de soi-même
(Code Pénal.)
Charles devenait fou, il délirait. Il ne manquait à son bonheur que d'en parler h son ami, mais la délicatesse, l'honneur ne le permettaient pas.
Le docteur se perdait dans ses observations et conjectures. Il croyait que Charles était le héros de quelque grande aventure, peut-être même avec Elise, et toutefois, le train des choses, lui semblant paisible et régulier à Thôtel de Lorency, il perdait entièrement la piste et renonçait à deviner le mot de rénigme en action, qui se jouait sous ses yeux.
IJNK VIE
La discrétion est presque une vertu ; c*est au moins une qualité essentielle, recomman- (lable, honorable au dernier point. Rien do plus pressant pour le cœur que le besoin de s'épancher, que l'on soit heureux ou malheureux. On pardonne plus facilement l'indiscrétion qui cherche des consolations contre l'infortune, et la confidence du bonheur n'est cependant pas moins excusable. On se reporte au moment du plaisir en eu parlant, on en devance l'heure, en s'en entretenant, on en jouit doublement en le faisant partager par la pensée à un ami ; on en jouit encore en en désespérant un ennemi. 11 faudrait pouvoir être indiscret sans compromettre autrui, et c'est là l'extrême difficulté, tant le favori de la fortune, et, plus encore, celui de l'amour sont prodi- ' gués de détails, prolixes dans leurs récils. Charles voulait se taire avec Guébin,mais
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il s*oublia, un jour où le docteur vint à eau-» ser fenimes et maîtresses. « Ne me parle pas de tes prétendues bonnes fortunes, lui dit Charles. Tu peux continuer, comme tu fais, jusqu'à soixante ans, et en totalisant la somme de ton bonheur, tu nauras pas goûté, aperçu l'ombre de celui dont je m'énivre, moi. Je vis dans un ciel, dont tu n'approcheras jamais. Je me brûlerais la cer-. yelle si j'en étais réduit à les délices. »
Charles s'arrêta tout bref et s'éloigna, inquiet, désolé, tremblant de s'être trahi.
Le docteur, en effet, avait tout deviné ; mais il n'était pas homme à abuser, môme du secret qui ne lui avait pas été confié; il n'en plaisanta nullement son ami ; il ne s'en occupa que pour parer, s'il était possible, aux dangers qui pouvaient survenir pour Charles.
Le marquis ne se doutait de rien, il pra-
tiquait avec une merveilleuse re'signation ses grandes théories du savoir-vivre. Les gens de l'hôtel n'avaient, non plus que laristocratie, le moindre soupçon de la vérité. Inès, triomphante, plus heureuse que les jeunes amants eux-mêmes, était un argus incomparable.
La vieille Espagnole ne se possédait pas assez dans ce qu'elle nommait sa gloire. Le marquis, lui ayant témoigné son inimitié dans une de leurs rares rencontres, Inès eut l'incroyable hardiesse de le plaisanter sur le sujet le plus délicat de tous, sur un article, a l'égard duquel l'homme le plus patient ne saurait supporter un mot équivoque.
— Ah ! monsieur le colonel, lui dit-elle, vous me boudez encore, lorsque vous devriez être tout à la joie, au bonheur ! Vous ne savez donc pas?... j'ai cependant engagé
AGITÉl^. 257
madame la marquise à vous en faire part... Elle en a du moins écrit à M. AOtre oncle, le commandeur, avec qui elle est toujours si bien. Il est instruit de la grande, de l'heureuse nouvelle. Quelle sera sa joie! je m'attends pour ma maîtresse à de magnifiques présents.
— Quelle nouvelle?... dit le marquis, intrigué ei prêtant l'oreille malgré lui. Pai lez, vieux démon ?
— Vous m'effrayez. Je suis timide, je crains toujours vos mouvements d'impatience. Vous n'êtes point du tout galant, vous ne laissez point à une pauvre femme le loisir de s'expliquer, môme lorsqu'il s'agit pour vous de l'événement le plus cher, le plus heureux, de celui que les maris désirent le plus vivement, surtout les homîues, comme vous, d'une illustre naissance, d'un grand non].
— ^ Comment! quoi donc? s'écria Luxeiiil exaspéré. Je vous ordonne de pailer.
— Quelle que soit mon obéissance, ma soumission aux volontés, aux moindres désirs de M. le marquis, je ne saurais commander a ma frayeur, et je vous livre à voire imagination. Voyez, pensez, devinez; vous ne pouvez manquer d'être sur la voie : il est facile de prévoir les suites d'un mariage, tel que celui où vous avez eu l'art d'amener ma jeune maîtresse. Un bonheur ne va jamais sans l'autre, et votre fortune doit être complète.
Luxeuil allait peut-être s'oublier jusqu'à sauter à la gorge de TEspagnole. Celle-ci sut lui échapper, et poussa des verroux inébranlables derrière elle.
Elle s'empressa de prévenir Elise de sa rencontre avec M. de Luxeuil. « Je l'ai laissé
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furieux, d dit-elle, rayonnante du coup qu'elle avait porté.
Elise fut très contrariée de cette scène, et fit de vifs reproches à la duègne.
— Tu te trompes, enfant, dit froidement Inès, je veux exaspérer ce méchant. 11 se vanle de ses roueries, je le paie dans sa monnaie. Je défends l'honneur féminin.
C'est une belle folie aux femmes de se laisser écraser par ceux qui ont l'impudeur de se dire nos maîtres. Je suis du pays de don Quichotte, et, comme lui, je défends le faible contre le fort; je veux rétablir l'égalité à laquelle nous sommes en droit de prétendre. Respectons les traités, si Ton nous respecte ; vengeons-nous, si l'on nous opprime. En fait d'amour, et de mariage, surtout, je ne veux, n'admets, ne permets que le libre arbitre, que la loi du cœur. Autrement, vengeance. Maintes femmes se jettent dans le
crime pour échapper au malheur qu'elles ne peuvent plus supporter. Duperie : ces infortunées se vengent ainsi sur elles-mêmes.
Notre malheur vient de ce que nous perdons la tête au moindre choc. Soyons à la hauteur des grandes circonstances, et nous pourrons braver nos tyrans. Toi , chère Elise, tu as à venger ta mère et toi-même. Seule, tu ne saurais combattre; je te seconde, et la victoire est à nous. Depuis deux mois, M. le marquis s'efforce de faire bonne contenance, tout en pestant au fond du cœur contre sa destinée, tandis que toi, tu es adorée de Fépoux réel de ton choix, d'un homme qui est à tes pieds, parce qu'il te doit plus que sa vie ne saurait payer. Cela est bien. Tout et tous sont à leur place. Je veux faire mieux encore : il faut que M. de Luxeuil nous cède le champ de bataille. Je viens, pour arriver à mon but, de
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lui enfoncer un poignard au cœur. Regarde dans le jardin : le vodà qui se perd dans ses pensées, dans ses projets. Nul homme ne fut jamais plus en peine. Ne lui ai-je fait qu'une mauvaise plaisanterie, ou s'iiumiliera-t-il jusqu'à se cacher dans un coin, sous un canapé ? Si on ly surprend, et je m'en charge, il faudraquitterMonlpellier. îlnepeut prendre un confident, son étourderie ne va pas encore jusque-là. Ton Charles l'a dit que *son noble ami se bat les lïancs incessamment pour continuer à rire, à persifïler, éprouvant un besoin cuisant de parler et s'arretant au moment de tout dire. Vois-le toi-même : il cherche, ii hésite; il veut, je crois, tenter ce soir l'aventure, fût-ce à force ouverte. Tu sais que tu n'as rien à craindi'e de ce côté. Regarde, une fois de plus, ces portes, ces verroux, ces tapisseries, ces machines à la manière de mon pays. Dors en lu 10
paix, tlignc fille de mon bienfaileur. Ta vieille Inès a du cœur, et son bras arrêterait, h lui seulj celui d'un roue.
La fidèle espagnole ne s'était pas trompée, elle avait deviné la pensée de Luxeuil. 11 faisait d'ailleurs un temps détestable, et il était impossible que le colonel se postât en sentinelle au dehors deriiôtel. 11 résolut d'aller droit à l'antichambre d'Élise.
— Plus de doute, dit Inès à sa pupille le soir même, nous allons être attaquées. M. de Luxeuil est venu regarder à cette porte, il en a talé, éprouvé les ferrures, et, contrarié de leur solidité, il s'est muni d'une espèce de levier, pour briser tout obstacle, s'il le faut- Je t'en préviens pour que le bruit ne t'effraie pas. Tu devras te montrer quand je te nommerai. Il ne sera pas tenté d'aller plus loin que l'antichambre; il se retirera honteux, furieux contre lui-même.
11 élait niimiil lorsque M. de Luxcuil heurta de toutes ses forces a la grande porte de l'appartement d'Élise. il ne parvint à briser le massif en chêne qu'avec une fatigue extrême et des efforts désespérés. Inès avait tout prévu, eide grosses et doubles tapisseries de laine, soutenues par de forts bâtons en fer et couronnées par de pesantes dorures, tombèrent en même temps que la porte et enveloppèrent le malheureux époux , froissé, moulu par la chute de Tappareil. L'un des fers Tatteignit même légèrement à la tête et lui fit répandre un peu de sang.
Inès veillait près du feu dans le déshabillé de nuit le plus grotesquement galant qui se puisse voir. Elle accourut et se prit à rire aux éclats à l'aspect du malheureux marquis, empêtré, écrasé sous deux à Irois cents kilogrammes de produits des manufactures d'Aubusson. Elle eut la malice d y
ajouter, eu détachant ce qui tenait encore à la porte.
Elle sonna pour appeler la livrée; et lorsque dix laquais furent accourus en hâte, on la trouva tenant M. de Luxeuil dans ses bias, et semblant s'eiTorcer à grand 'peine de le retirer du milieu de cinquante mètres d'c'paisses draperies.
Élise, belle comme l'Amour dans sa toilette de nuit, se tenait, une bougie à la main, témoignant une grande surprise, éclairant ce singulier tableau.
Inès s'empressa de répondre au : qu'est-ce donc! du premier laquais accouru, que M. le marquis, en sortant de l'appartement de sa femme, s'était embarrassé dans les portières, dont les attaches et embrasses tenaient peu, et qu'elle craignait vivement qu'il ne se fût fait beaucoup de mal.
Luxeuil, humilié et meurtri, repoussa du-
renient la duègne, et gagna sa chambre sans proférer un mot
— Saint-Jean, s'écria l'impitoyable Inès en s'adressant au valet de chambre du colonel, courez chercher le docteur et prenez en passant des vulnéraires chez le pharmacien.
— Saint- Jean, dit le marquis, va te coucher ou je te chasse. Qu'on me laisse en paix jusqu'à ce que je sonne.
Le colonel était plus fatigué peut-être que le jour delà prise d'assaut de Constantine, et force lui fut de se mettre au lit, où l'agitation de son esprit ne lui permit pas de trouver le sommeil avant le point du jour 11 se rappelait parliculièrement avec désespoir avoir été vu par toute la livrée de l'hôtel, dans les bras de son ennemie intime, l'atroce Inès, comme il la nommait. Il ne pouvait croire que la chute de ces tapisse-
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ries et do leurs vergettes et supports fût un eîîet du hasard ou de la seule violence avec laquelle il avait enfoncé la porte ; ce devait être une machination d'fnès. 11 éprouvait ainsi qu'il n'était pas de force dans la lutte avec la vieille espagnole... Et il avait aperçu Élise dans tout Téclat de sa beauté, impassible, étonnée seulement !...
Après quatre heures de méditation, il n'était pas plus avancé, plus fixé sur tant et tant de graves questions, et il s'endormit de lassitude, sans avoir décidé si Élise avait ou non un amant.
Le matin, il eut à subir les informations de la comtesse et de la vieille baronne sur la manière dont les choses s'étaient passées, sur les causes du bruit qui était parvenu jusqu'à elles. Elles ne pouvaient se rendre compte du bris de la porte et de la chute des tentures. Leurs questions répétées exaspérèrent le
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lîialheureux Luxouil, et il sortit, sans penser même à déjeuner.
« Oh ! se disait-il en proie îi une fièvre mortelle, quel est le néant de l'état social ! Je vante souvent la civilisation où le monde est parvenu : tout serait au mieux^ selon moi, tout besoin rationne! serait satisfait pour un homme comme il faut; il y a des avocats pour les affaires litigieuses, des confesseurs pour les cas de conscience.
î) A qui m'adresserai -je, moi, dans l'état des choses? Quel est le docteur, de quelque faculté que ce soit, dont les conseils puissent me sortir de peine! Il n'est pas un avocat qui ne me pouffe de rire au visage, au premier mot de mes inquiétudes. Si un prêtre pouvait consoler ou rassurer de même qu'il absout, je courrais me confesser de mes doutes sur ma position.... ou celle de ma femme; mais on ne manquerait pas de