‹ Une vie agitée (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · V'SE VIE · texte numérisé non relu

V'SE VIE

me répondre que ces doutes sont un péché mortel à l'égard de la vertueuse et impeccable Élise, si chastement élevée par une vieille Espagnole fanatique, et Ton m'anathématiserait pour avoir eu de si coupables pensées. Il n'y a ni prêtre ni avocat qui

puisse m'être en aide Ce n est pas non

plus le docteur Guébin. Les médecins sont plus sceptiques, moins compatissants, moins secourables qu'aucuns. Ils guérissent tout au plus le corps, et se rient des peines de lame, puisqu'ils ne croient pas le plus souvent à ce mobile moral. Ce docteur professe d'ailleurs trop de dévouement à ces dames, et les amis de ma femme ne sauraient être les miens.ll y a ce jeune de Surval, qui, par la raison, pourrait bien être aussi docteur que tant d'autres ; mais cela n'a que peu ou point vu, cela est absorbé dans les sonnâtes et les airs variés; par fois cependant je lui

trouve îe regard plus intelligent, ses grands yeux se fixent sur Élise... Si c'était lui !... Je n'y veux pas pen3or. Je serais dans l'obligation de le tuer, et coiiinient m'y prendrais-jc? Cela doit être inhabile à manier une arme : il s'occupe tout le jour de musique. Il est impossible qu'il ail osé jeter les yeux sur la marquise !... Passe pour une femme de chambre. Ce garçon est poli, bien élevé, plein de distinction... Eh ! je le surveillerai... Le surveiller ! pitié de moi !... j'ai eu tort de me marier : c'est un état trop sérieux. J'en avais ri jusqu'à présent, mais je vois que l'on avait raison... il me serait préférable d'être moins riche... Je devais peut-être épouser la comtesse... J'ai pensé à me défaire de cette gouvernante maudite... Si je la faisais enlever! il me faudrait des complices, et cette duègne est adorée de tous les gens de l'hôtel. Mon malheur vient d'être

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trop facile, do mœurs trop douces : je ne saurais mûrir une pensée de vengeance.... Je dois succomber dans cette lutte. Il sera remarquable que le vainqueur des Espagnolsconstitutionnels devant Cadix en 1823, de la milice turque du dey d'Algrr, et des bédouins et kabiîes d'Abd-el-Kader^ sans compter mes innombrables conquêtes féiainines; il sera remarquable, dis-je, qu'un homme comme moi succombe, avant trois mois, dans la bataille conjugale. Celle-ci est-elle donc îa plus difficile, la plus inévitable, et l'honneur de ces guerres de géants appartient-il constamment au sexe que Ton dit faible et sans défense? 0 Elise! Elise! ne vous devrai-je d'autre douceur que celle de retourner en Afriaue traiter avec les beautés maures et les enfants de l'Atlas! A!e chasserez-vous du paradis que vous ha])itez! Cette sibyllcj, votre inséparable, aurait-elle

dit vrai! aurait-on osé intervertir rorJre do siiccessibilité dans ma dynastie!. . Dieu d'amour, accorde du moins à ton plus fervent adorateur la satisfaction de connaître le chevalier félon et déloyal qui a pu ternir un écusson jusqu'alors si pur, et celle, plus grande encore, de lui donner un cou]) d'épée ! Puissant roi de Cythère et autres lieux, quel est donc le perfide, le sacrilège, qui sans respect pour mes vieux lauriers î... »

La profondeur de ses réflexions l'avait amené à la porte du théâtre. On répétait Gtdl' lanme Tell, et il fut frappé des accords de la harpe de Charles, qui faisait danser la divine tyrolienne du troisième acte, à Flora Fabri , alors en représentation à Montpellier. Charles recevait mille compliments de l'incomparable danseuse elle-même.

L'artiste aperçut Luxeuil et alla à lui le plus naturellement du monde.

d Je suis heureux de vous rencontrer, mon cher colonel, lui dit-il, je pensais à vous dans l'instant, et je voulais vous offrir de venir avec moi entendre d'excellente musique au Bon-Pas leur. A deux heures, je vais aller faire répéter à ces dames les morceaux principaux du Moïse, de Rossini, et je vais prendre Guébin en passant. Enthousiastes tous les deux du cygne de Pézaro, ce vous sera une fête, et d'autant plus que vous serez les seuls auditeurs du céleste concert. Cent jeunes filles, presque toutes fort jolies, vont, j'en suis sûr, vous faire oublier la fuite du temps. Entre nous, il y a de l'amôur-propre de ma part à vous faire entendre mon joii troupeau féminin. C'est un ensemble auquel je travaille depuis deux mois, et qui, je crois, me fera honneur. »

De Surval entraînait le marquis en lui

parlant ainsi, et ils montèrent clans la voiture (le Giiébin, qui les attendait.

Le colonel ne disait presque rien, et ce fut Guébin, qui se mit à parler musique avec sa passion accoutumée. Charles luimême s'épanchait avec l'abandon qu'inspire un entourage amical.

Il était l'enfant gâté de ces dames du Bon-Paslcnr, qui le remerciaient incessamment du véritable ccdeau, comme elles disaient, qu'il leur avait fak, en leur donnant Clarisse, pour enseigner la harpe dans leur établissement ; Clarisse était en effet le modèle de la piété et du travail. Aussi, madame la supérieure accorda sans difficulté a Charles de laisser ses deux compagnons assister dans le coin le plus retiré du chœur de la Sainte Chapelle, à cette dernière répétition du concert, par lequel on célébrait, chaque année,la fondation de cette maison religieuse.

Charles élail admirable à la tête de ses élèves. Aucun autre n'aurait obtenu des résultais aussi heureux. Ces jeunes filles étaient pleines de bon vouloir pour leur aimable professeur, et elles mettaient à bien faire u)i amour-propre infini.

Pendant quatre heures de suite, et sans un moment d'ennui, Guébin et le marquis s'enivrèrent de mélodie. Des exclamations échappaient de temps en temps au docteur. Luxeuil, lui, était ému, attendri, étonné, il ne se reconnaissait pas. Le sentiment de sa position lui revenait fréquemment à l'esprit, mais il enéiait aussitôt distrait parles plus délicieuses vocalises. Cent voix d'une pureté parfaite, soutenues par l'orgue et la harpe, répandaient des torrents d'harmonie, selon l'expression de Guébin, et le colonel ne pensait plus, il était tout au plaisir.

j) il est incontestable que ce gaillard là

est prodigieux, se disait-il , en regardant Charles tout diriger, tout animer de son impulsion, et je vais tantôt lui pardonner détreTamant delà marquise... L'est-ii réellement ? en Irouve-t-il le loisir ? ïl se lève avec le soleil pour ses leçons, et chaque soir, je le vois dans le monde... le soir !...«

La prière sans accompagnement de Moïse coupa court de nouveau à ses rélïexions. »

A six heures, M. de Luxeuil ne s'apercevait pas qu'il était sorti sans déjeuner, et il accepta avec empressement de dîner chez le docteur , avec une douzaine d'aimables et joyeux convives.

De Surval était d'une humeur charmante.

L'amour d'Élise en avait fait un autre homme ; mais son bonheur tout intime, tout intérieur, était loin de le porter à railler, à plaisanter le marquis. N'ayant rien à envier au colonel, Charles l'aimait, au contraire,

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et aurait donne sa vie ')our lui. Il lui mon- Irait une déférence [)resque révéreiilielle, v^ ainsi qu'il eût agi si Luxeuil avait été le

frère d'Elise, et qu'il eut eu besoin de lui pour obîenir la main de son amie.

Le marquis recouvra si liberté d'esprit. Comme de coutume, il alla plus loin qu'aucun, et à onze îieurcs il faisait nu discours sur le bonheur des maris trompés et développait son texte avecKne verve folle.

Charles s'était éloigné et tenait les yeux fixés sur la pendule, cherchant h s'esquiver à petit bruit. Il sortait lorsqu'un indiscret se récria sur son départ et le rappela pour boire un dernier verre de punch. Charles se rapprocha, but a la hâte et put partir. Le colonel se mit en devoir de le suivre.

Guébin était dans la cour de sa maison.

Il pressait un domestique de préparer son cabriolet pour aller chez un malade.

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Charles allait franchir le seuil de la poi te cochère; le docteur entendit Luxeuil, qui descendait à la hâte et faisait de bruyants adieux aux autres convives ; il comprit que le marquis voulait épier son ami.

— Entre ici un moment, dit-il à Charles, en le poussant dans la remise.

— Où donc est de Surval ? dit le colonel? regardant de toutes [larts.

— Il est allé se coucher, dit Guébin... Je ra})erçois qui tourne la rue Royale. Il tombe de fatigue, et je le conçois, au métier qu il fait.

— Bonsoir, docteur, dit Luxeuil, allant lui même vers la rue Royale. « Il voulait rejoindre Charles, mais Guébin avait eu soin de lui indiquer la roule opposée a celle de rhôlel de Lorency, qu'il se doutait que son ami allait suivre.

— Va-tVn, et que Dieute garde de malin 17

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encontre, » dit le docteur à Charles, en lui cuvant la porte de la remise. »

Le marquis, aux trois-quarts ivre de Champagne et de punch, se rappelait ou à peu près qu'il lui importait de savoir où Charles passait la nuit, et il se dirigea plus ou moins en ligne droite à la demeure de rarlisle.

Celui-ci occupait depuis peu de jours un appartement au second étage d'une maison où se trouvait ie principal magasin de modes de Montpellier.

Inès avait engagé Charles à se loger ainsi, afin qu'elle pût, au besoin, venir chez lui sans donner à penser, la modiste étant celle de la jeune comtesse.

Le magasin était au premier étage, et dix jeunes filles travaillaient en chantant à une magnifique corbeille de mariée, qu'elles devaient livrer le leodemaio.

Luxeuil faisait grand bruit dans l'escalier,

ne sachant ou jjrendre la chambre de l'arlisîe.

L'uDe de ces demoiselles ouvrit la porte sur le palier. Le marquis s'avança, et l'ut ébloui de l'aspect de ces jeunes beautés entourées de gaze et de rubans. Toutes le connaissaienî, et, s'apercevant que Taimable colonel était au moins en gaîlé, elles le firent asseoir sur un canapé et lui témoignèrent miUe égards. Elles n'étaient pas fâchées qu'il vint ainsi les aider à lutter contre le sommeil qui les gagnait.

Luxeuil oublia bientôt jusqu'au nom de Surval.

« Mon astre, mon étoile reparaît sur l'hprizon; je me retrouve, je me reconnais, s'écria-t-ii. Je suis entouré des plus adorables houris de Mahomet, »

îl se mil à chanter, à pleine voix, le i)eî air de Gidislan :

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« Ahî que mon Ame en est ravie

» Dans cet instant délicieux t

» Il me semble dans l'autre vie

» Pariager le bonheur des dieux. »

— Quelle est ici m^Dllara ? continua-t-il, Fleurs charmantes, compatissez à mon embarras. Vous êtes toules fraîches et pures comme la rosée du matin ; je vous adore en niasse, et je vous le dis à chacune en particulier; mais il m'est impossible de faire un choix dans le bouquet qu'amour me présente. Je vous en conjure, je vous en supplie, que Tune de vous se dévoue. Je l'aimerai, qu'elle soit brune ou blonde, qu'elle se nomme Fanny, Justine ou Marton, et je lui promets une constance, une discrétion à toute épreuve. Je suis connu à cet égard : mon seul défant est l'impatience d'être aimé.

— Impossible! s'écrièrent toules les mo*

distes en chœur. Chacune de nous a son amant, et le magasin de madame Love est renommé pour la fidélité à la foi jurée.

— Je proteste, reprit le colonel. Le culte de Cylhérée ne doit pas être deshérité de ses plus jolies prêtresses. Que vous ayez chacune un ou plusieurs amants, cela est naturel, et je vous approuve; mais vous devez m'aimer aussi, moi, quand même; mes droits sont sacrés, ce sont ceux du malheur, s'il faut le dire :

« Vous voyez devant vous un homme déplorable,

» De la fulaliUS monument pitoyable.

» Moi, qui contre l'hymen, justement révolté,

» Aux malheureux époux ai longtemps insulté... »

— Nous ne souffrirons pas que vous parliez mal du mariage, s'écria la première demoiselle du magasin. Caroline et moi, nous allons nous marier, et il n'est pas une

2G:2 u.Nr vie

(le nos amies qui no drsiro nous imiter. C'est un lien plein de donceiirs.

— A qui le dites-vous ! je sais cela mieux que personne... Eh bien ! je veux vous épouser toutes. Je suis né pour le bonheur du sexe.

— Maiîi^vous oubliez que vous êtes marie, monsieur le colonel, dit l'orateur de la bande joyeuse. Quelle horreur? Une si belle femme!... Une beauté comme il n'y en a pas une seconde peut-être dans toute la France.

— Taisez-vous, serpent. Je soutiens que vous êtes toutes préférables à la marquise.

Qu'est-ce que la beauté? Un charme

trompeur et passager, qui ne dure qu'un jour, qu'un rien détruit, dont on abuse. Ou plutôt je ne sais pas, je ne peux pas savoir ce que c'est. Je conteste, je nie la beauté, ou je la déleste et la maudis tout au moins; elle a fait le malheur du monde.

AGITÉE. rîOS

Vous ne pouvez pas ignorer, si peu que vous ayez fait vos humanite's, les infortunes sans exemple de cet infortuné roi Ménélas, infortunes qui causèrent la guerre de Troie et mirent en feu toute l'Asie. 11 serait trop long de vous raconter les cas semblables, qui, de nos jours, troublent les familles et menacent la société d'une conflagration générale. Fi donc de la beauté!... Parlez* moi de ces délicieux minois chiffonés, qui nous enchantent sans nous dominer; parlezmoi de la joliesse, ou si vous n aimez pas les néologismes, et si vous me comprenez mieux, parlez-moi de la gentillesse. C'est là votre lot, à vous, modistes adorables. Oui, vous êtes toutes gentilles, toutes charmantes, et je soutiens que vos amants sont miile fois plus heureux que ces époux condamnés à une commensalité, à un quasi tête a tête de vingt-quatre heures par jour.

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Vous ne vous montrez-vous , qu'après le coucher du soleil, et vous êtes toujours de bonne humeur, parce que vous avez gaîment travaillé, et que vous êtes joyeuses d'aller retrouver Thomme auquel vous ne tenez que par une chaîne de fleurs...

— Quelle horreur! s'écria la blonde Clorinde, la plus sentimentale du magasin, quelle horreur! Se plaindre dépasser sa vie avec la femme qu'on aime. Ah ! je voudrais, moi, passer ma vie au fond d'un désert, avec l'époux de mon cœur.

— Vous vous y ennuieriez, ma belle, avant une semaine. Je veux vous enseigner la vie. Je vous emmène dans la Camargue, là, tout près d'ici. Eh bien, je vous jure qu'avant huit jours, vous me prierez de vous rendre promptement à votre atelier, bien que je sois reconnu l'homme le plus aimable de la division.

— Mais je ne vous aime pas, reprit Clorinde, avec la plus jolie petite moue du monde.

— Cest là votre tort infini. Pourquoi ne m'aimez-vous pas?

— Parcequ'elle rêve, je crois, d'un autre, dit la brune et piquante Justine; il y a un très joli garçon qui se montre depuis peu dans ces parages, et de qui nous sommes en train de nous e'prendre, toutes tant que nous sommes, folles et sages.

— Qu'il est heureux celui-là! Etre aimé, voyez-vous, mes chères d isciples, c'est le bonheur sur la terre et dans le Ciel. Je veux me faire dévot et tout ce qui pourra vous plaire, pour arriver à votre cieî, à vous. Le ciel, anges chéris, ne saurait être qu'un vaste magasin de modes, peuplé de jolis oiseaux, au plumage bariolé comme vous. Je vous jure que c'est là l'explication rationnelle desÉcri-

Inres : on eiïel, il faut bien occuper mémo les anges, pour les empêcher de penser à mal, et qv^el plus joli travail leur donner que celui de chiffonner tout le jour de la gaze et des rubans? Puis les anciens mortels, aussi me'ritants que moi, par exeînple, I^ar leurs infortunes, viennent adorer les jolis anges, sauf à changer parfois, souvent même d'adorations, parce que, quoi qu'en dise la belle Clotilde, aux blonds cheveux, la constance est impossible et trop ennuyeuse pour exister, même dans le paradis.

« Vous dont souvent j'ai lassé Tindulgcnce, » Sexe charmant, daignez me pardonner.

» Vos attraits seuls font naître l'inconstance : » Cessez de plaire, et je cesse d'aimer. »

Cette cavatine n'est-elle pas jolie, paroles et musique? Cela est chantant, spirituel et vrai, n

On se lasse, même Je dire des folies, surtout à deux heures du uialiu. Le marquis s'endormit sur le canapé.

Les modistes avaient fini leur travail.

Elles gagnèrent leurs chambres, après avoir enveloppé, couvert Luxeuil de leurs clifiles, pour le garantir du froid.

Elles étaient heureuses et riaient de tout cœur, en le regardant ainsi costumé. Madame Love ne pouvait leur reprocher leurs soins, leurs procédés pour le mari de la meilleure cliente du magasin. Le mettre à la porte eut été un acte d'inhumanité.

« Ah ! monsieur, pardonnez, il ne m'est pas possible » De >ous passer cela. Je suis né doux, paisible, » Mais il est lermc à tout : en deux mots, vous savez » Ce que j'ai droit d'attendre et ce que vous devez. ^

(COLLIH D'HAnLEVILfcE. )

Charles, en rentrant à cinq heures dix matin, fut surpris d^apercevoir de la lumière au magasin de ses voisines, car les modistes avaient eu Tattention délicate de laisser une veilleuse; mais il ne se doutait nullement que Luxeuil fût si près de lui.

Il monta rapidement à sa chambre, fit du feu, sommeilla pendant une heure, et se mit à s'habiller pour aller donner sa première leçon.

Le colonel s'était éveillé au jour seulement. 11 eut peine à se reconnaître au milieu

de la mousseline et des fleurs. Se rappelant confnsémentsa mésavenlure delà chute des portières dans rantichambre de sa femme, il se crut encore dans son enveloppe de laine. Il distingua enfin les tartans de ces demoiselles, et se prit d'attendrissement en voyant les soins dont il avait été Tobjet.

« Le peuple seul est capable de devoir ment, s'écria-t-il ; je vais me foire radical, ou tout au moins je veux offrir un cachemiie à ces enchanteresses, en retour de leurs châles à dix francs. Cest adorable, miraculeux, je suis un mortel privilégié des femmes : il n y a que la mienne qui ne m'aime pas. >

Il était tenlé de se montrer à Charles couvert des chiffons féminins, pour exciter sa jalousie, lorsque le but de sa présence dans la maison lui revint a Tesprit.

« Peste soit de ma femme et de sa gou-

vcrnantc espagnole ! se dit-il. En voulant me faire une position régulière dans le monde, je me suis mis dans la plus sotte de toutes. Si j'en prenais mon parti? Je disais hier soir des choses très sensées sur lo bonheur des maris trompés, ou susceptible de l'être. ... iMalheureusement, je ne suis pas suffisamment pénétré d'une quantité d'axiomes que je débile ainsi sur tous Sîîjets. Si je soumettais la question à cet aéropage en corsets, qui va revenir siéger ici, après s'être délecté de la fine tasse de café au lait? H n'y a de bonheur que pour les gens de cette classe. Si j'avais vingt ans je jetterais mon marquisat à la tête du premier imbécile qui y attacherait de l'importance, et je me ferais commis -marchand pour pouvoir êlre aimé de ces petites. Oh! pourquoi suis-je enrégimenté dans les graves et grands personnages! Aurea medio-

criias! Se changerais mon grade, ma fortune, mes titres contre les yeux noirs et le talent de ce jeune artiste; mais j'oublie que je ne suis ici qu'en route pour me rendre chez lui... A vous mille baisers, heureux chiffons; à vous mille vœux, anges adorables, qui avez abrite, consolé, fait oublier mes anxiétés conjugales. Rentrons dans le positif de l'existence, tâchons déjouer avec quelque dignité mon rôle de mari jaloux. Je n'ai pas assez d'esprit de corps; je ne veux pas assez fortement pourfendre l'infâme, le scélérat, le misérable qui s'est attaqué à mon bien, ou qui s'en est mis en possession, au mépris de mes droits civils et religieux. Pénétrons -nous bien de mes griefs, et tuons, à tout événement. Il est des maris qui jugent beaucoup plus à propos de tuer la femme que son amant, c'est une lâcheté, selon moi. Je ne sais pas, d'ailleurs,

272 UNE VIB

comment je po vrais lever la main sur Sa Majesté,., Quant h son maître de chant!... Je me rappelle Marie Sluart et Rizzio.... Morbleu! il n'y a rien de perfide, de dangereux comme ces musiciens... Je veux faire querelle à celui-ci. »

Charles, lui, n'était nullement d'humeur h quereller qui que ce fût. 11 avait laissé Élise heureuse, sans inquiétude : il était tout au présent.

Il chantait à demi-voix, en passant sa redingote du matin et allait sortir dix minutes avant sept heures.

Luxeuil entra chez lui quasi sans frapper.

— Eh ! c'est vous, mon cher colonel, lui dit gaîment Charles : votre visite est celle que j'attendais le moins. Vous dérogez aujourd'hui a vos habitudes de douce paresse. Entrez-vous donc en campagne ! Le gou-

vernement est-il menacé ? La republique est-elle toujours ?... Moi, vous le voyez, je suis déjà sur pieJ. La vie occupée !..» Dieu nie garde de m'en plaindre toutefois. Je suis bien le plus heureux des prolétaires. Pardon de vous recevoir ainsi dans mon cabinet de toilette : je sortais, j'ai éteint mon feu,ctmafomme de ménage n'est pas encore venue.

— A quelle heure vous levez- vous donc ?

— Toujours avant le jour. C'est la bonne manière de vivre, je vous assure : on double ainsi son existence. Oh ! je ne demande rien de plus à Dieu: je le remercie, et ne saurais le faire assez.

— Alors vous avez une maîtresse, c'est ce qui marche en première ligne, c'est le plus pressant besoin du cœur, à votre âge... Vous n'en aviez pas cependant, je crois, il y a trois mois encore, et vous étiez moins affirmalif de votre félicité parfaite. Est-ce une

lil 18

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grande clame ou une fillclle ? 11 y a ici, tout autour de vous, un vrai nid d'amours...

— Bon ! ces jeunes filles ne Iravaillent pas moins que moi, de leur côté, et nous nous apercevons à peine.

— Vous n'oseriez vous hasarder auprès d'une acti'ice. Ainsi, puisque ce n'est pas une grisette que vous aimez, c'est nécessairement une grande dame.

— Nego consequentiam,

— Morbleu ! parlons français.

— Je sais parler comme chanter sur tous les tons; mais je me rappelle vous avoir entendu professer que la discrétion la plus absolue était de rigueur, au début de la carrière, et j'ai foi dans vos principes. Ah ! honneur, hommage, amour, fidélité, dévoûment h qui m'aimera. Yoiis aviez encore raison, monsieur le marquis, en me vantant les délices que l'on peut devoir à une femme. Je les conçois, les apprécie de cœur,

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