AGITÉ
el suis décidé à les payer tout ce qu'elles valent. De même qu'elles passent toute croyance, on ne saurait jamais en souffrir autant qu'on en a joui.
— Cela peut aller fort loin cependant.
— Vous voyez les choses en noir, ce matin, colonel, il faut que vous ayez ma! dormi...
— Morbleu!... répéta Luxeuil... J'ai un scrupule à votre égard.
— Pas possible. Vous m'avez fait aussi votre profession de foi en fait de scrupules. C'est une duperie, m'avez- vous dit. H faut marcher au bat, coûte qui coûte, et la voie la plus courte est la meilleure, quelle qu'elle soit.
— Au fuit donc. Le maniement des armes vous est-il étranger ? Vous avez sans doute plus joué de la harpe que du llcuret ?
— Dieu merci ; mais rassurez-vous. Je suis un artiste bien élevé, ou plutôt de mou
siècle. Mes bons parents ont pensé à tout : ils m'ont envoyé au lir et a la salle d'armes en même temps qu'au collège. Puisqu'il est convenu qu'il faut répondre à une provocation, fût-ce la plus absurde, sous peine d'être déshonoré, j'ai appris a briser la poupée chez Lepage, et Grisier m'a dit que j'étais de ses meilleurs élèves... Tenez, cela vous distraira, descendons chez mon voisin Bellegarde. C'est l'heure où il ouvre son academie, comme il dit, et personne ne lui vient si matin. Il attend souvent son premier élève au café en face. Il est probable que nous pourrons tirer au mur, sans témoins.
— C'est une chose à voir , et je regrette que le docteur ne soit pas des nôtres.
— J'irai le chercher.
— Je pourrai vous en épargner la peine. Le mari et Tamant en étaient venus de la
plaisanterie a l'aigreur et la provocation.
AGIIÉE. 2"/7
Charles avait oublié sa belle résolution de souffrir presque tout de la part du marquis. Élise lui recommandait incessamment la plus grande circonspection ; mais Inès, qui détestait, de toute la force d'une haine espagnole j Todieux époux de sa fille chérie, poussait, au contraire, Charles contre Luxeuil. Suivant elle, la mort du colonel était encore ce qui simplifiait le plus la position.
De Surval avait été blessé du jeu de mots du marquis sur la harpe et le fleuret, et il s était fait provocateur plus que Luxeuil luimême.
Tous les deux marchèrent avec vivacité vers la salle d'armes, située à quelques pas seulement du magasin de modes. Bellegarde était en effet fumant un cigarre au café, et il ne les vit pas entrer dans l'étroite allée qui conduisait à son académie.
— Voila mes fleurets, dit Charles, en
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en décrochant deux du mur. Vous voyez que je suis des habitues du lieu : je viens ici, à mes moments perdus, pour m'entretenir la main. J'ai bien fait, puisque cela me procure l'honneur de faire votre partie.
— Voyons, voyons, dit le marquis, prenant Tun des fleurets et s'animant de plus en plus. Je suis enchanté de vos allures guerrières, cela me met à Taise Le diable ne s'en serait pas douté.
« Il ne faut pas juger les gens sur l'apparence.
— » Le conseil en est bon, mais il n'est pas nouveau. »
Reprit Charles.
-— Vous avez la réplique vive, et l'à-propos est parfait. Allons, en garde.
— A vous les honneurs, dit de Surval. Je me tiens sur la défensive, et me bornerai à parer, si je puis.
Luxeuil se lança en avant avec son étourderic accoutumée. Charles, au contraire,
avait repris toiU son sang-froid. Le jeu du marquis était étonna m m eut léger, brillant, propre à désarçonner un lionime moins habile que le jeune arliste. C'était un cliqueli^, qui ne laissait pas le temps de respirer.
Charles s'était promis de ne pas riposter, et, dans un moment où le marquis le pressait exorbiiammoot, il préféra rompre.
— Votre manière ne fait pas honneur à voire maître, dit le colonel, vous ne brillez que par la circonspection. J'allais vous offrir de déboutonner nos fleurets ; mais mes scrupules me reviennent: vous n'êtes pas de force.
— Je vous ai dit, répondit Charles, qu'il y avait nécessité sociale de répondre à toute provocation... Voila mon fleuret à iiu ; mais vous pouvez être fatigué, et je vous dois des égards: je ne vais vous blesser qu'au bras,pour que vous puissiez juger la manière de mon maître, en parfîiite connaissance de cause.
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— Je vous préviens que je vous vise à la poitrine, dit le marquis, en brisant, à son tour, le bouton de son fleuret.
Le choc devint réciproquement très vif et bientôt sanglant. De Surval attaquait le marquis avec un élan irrésistible. Tous les deux n'avaient pas de gants, et, à maintes reprises en un clin d'œil, le colonel fut touché dans les nerfs de Favant-bras. 11 jurait et pestait en damné, et ne voulait pas toutefois cesser le combat. 11 prit son fleuret de la main gauche et s'avança de nouveau sur Charles.
— C'est trop fort, dit celui-ci, je donnerais tout au monde pour que quelqu'un survint.
— En garde, sacrebleu ! ditLuxeuil.
Charles toucha le marquis au poignet
gauche, et le fleuret tomba de la main du malheureux colonel.
— Allons, dit le blessé, il est constant que
la victoire est à vous; il est constant aussi que je soulïre beaucoup... Faites-moi le plaisir, mon cher Orphée, d'appeler votre ami Guébin... Eh ! j'aperçois son page, ce vieux grognard d'Hermann. A moi, mon brave : c'est aujourd'hui mon Waterloo. Mettez-moi mon manteau sur les épaules, car je ne saurais faire œuvre de mes deux bras ; conduisezmoi à l'ambulance ou chez le docteur, je ne puis me présenter en si piteux état h l'hôtol de Lorency.
— Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il, messieurs? dit Hermann. Je venais boire la goutte avec le camarade Bellegardcj et je ne m'attendais pas....
— Mon ami, reprit le colonel, je n'aime, en fait de recils, que ceux de vos campagnes, et celui de ma catastrophe actuelle est trop lamentable pour que je risque, en vous le faisant, de vous couper les jambes, lorsque j'ai besoin de votre appui pour ga-
28"2 uMi VIF.
gner la maison du docteur. J'ajoute quo je vo\]s fais trois mille francs de pension, si vous pouvez me garder le secret sur ce que vous voyez. Quant à vous^ mon cher Charles, je vous en donne deux cent mille, si vous voulez aller enseigner la musique ou Tescrime ailleurs. Je vous reconnais beaucoup plus fort que moi, vous êtes docteur in titrâque... Nos dames me l'avaient bien dit, votre éducation a été soignée... Allez à vos leçons, cher ami, et pardonnez-moi, si je vous ai fait perdre un ou plusieurs cachets, j'en ai grand regret, je vous jure. Votre serviteur très dévoué. Marchons, mon brave Hermann.
Luxeuil s'efforça de tromper le docteur. /
— J'ai eu la sottise de vouloir faire des armes avec notre aimable ami de Surval, dit-il ; il est si maladroit qu'il a brisé le bouton de son fleuret, et vous voyez comme il
m*a arrangé. J'ai les neiTs affreiisemenl déchirés. Il ne faut pas jouer avec ces conscrits, qui ne savent ce que c'est qu'une épée/iis sont gens à vous assommer d'un coup de pointe. Guérissez-moi vile, et qu'on n'en sache rien à l'hôtel, s'il est possible : autrement je suis un homme déshonoré.
Guébin savait l'adresse de Charles à l'escrime, il ne fut nullement la dupe du measonge de Luxeuil. « Je l'avais prévu, se ditil à lui-même : comment cela finira-til... ? D
Il pansa les blessures du marquis avec un soin particulier.
— Allons, dit celui-ci, il faut en prendre son parti et retourner à l'hôtel, quoiqu'il en soit. On y crie sans doute déjà bien fort au scandale de mon absence; voilà tantôt vingt-quatre heures que je suis sorti. Ua homme marié ne doit pas découcher, ou c'est un soldat qui déserte le poste du dan-
ger. Un homme marie!... Je vous en prîe docteur, prêtez-moi votre grognard pour aujourd'hui. Mes valets me feraient mille questions qui me mettraient dans une colère atroce; je voudrais les battre et ne le pourrais. Hermann sera mon bras ; il assommera en mon nom celte vile canaille.
Je pourrais même profiter de sa présence à la maison pour faire étrangler une personne,
avec laquelle je suis en inimitié déclarée
Ah! cher docteur, je suis le plus infortuné de vos clients, et je défie votre science de rétablir ma tête dans son étal normal.
— Vous plaisantez, dit Guébin : vos blessures ne sont nullement profondes, le fer n'a pas appuyé, pénétré...
— Vous croyez, docteur, que notre féal y a mis des procédés? Oh ! c'est un charmant garçon; il prétend que je lui ai inculqué quelques principes, et il me les jette à la face avec beaucoup d'aplomb.
— Je mois Ilermann à votre disposition. Gardez-le autant que vous voudrez.
Guébin s'éloigna, conservant à grand*peine son sérieux.
« Justum et tenacem proposili virum « Si fractus illabatur orbis « Iinpaviduin fericnt ruiiKC. »
( Horace, ode m, livre III. )
En rentrant à l'hôtel de Lorency, le colonel prit l'initiative et signifia à toute la livre'e qu'il ne voulait, jusqti'à nouvel ordre, d'autres services que ceux du vieux soldat, et qu'il ne recevrait personne, pas même sa femme. 11 s'e'tait, disait-il, foulé le poignet, et le docteur lui avait commandé un repos, un calme absolus, sous le gouvernement unique du vétéran, qui, dans ses campagnes, avait acquis une expérience particulière du traitement de ce genre de blessures.
— Venez, mon brave, dit il à Hermanii, en le conduisant à sa chambre; voici notre bivouac. Yous voyez mes armes : disposez-
en pour notre défense commune. Je suis, je vous en préviens, en pays ennemi; ia nation espagnole use de représailles à mon égard, et se venge de mes lauriers du Trocadéro. Vous n'étiez pas là, c'est une campagne qui n'est pas du temps de Vautre. Mais je dois vous fournir les vivres de guerre. Le soldat sera nourri chez l'habitanî, chez le pékin^ comme vous dites dans la langue militaire, la seule qui soit natureWe h la France, la seule que je veuille parler désormais. Sonnez, camarade... Qu'on nous serve à déjeûner et magnifiquement ; deux couverts... Mettez-vous là. il est déjà midi.
— Je ne me permettrais pas, mon colonel, de m'asseoir à votre table.
— Je vous en prie, mon brave, n'ajoutez pas à mes contrariétés. Je vous ordonneen tout cas de manger et boire de la bonne façon. Je vous en donnerai l'exemple moi-
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même. Le vin peut être une consolation puissante contre les tribulations de Texislence.
— J'en ai toujours pense' ainsi, dit ïlermann avec beaucoup de gravité, se résignant à faire un excellent déjeûner, qui se prolongea à peu près jusqu'au dîner.
— C'est très bien, mon vieux héros, vous êtes un digne soldat. Ce que c'est d'avoir servi sous le grand capitaine ! Vous êtes un géant auprès de moi ; il ne vous arriverait pas, à vous, de ces événements désagréables qu'on ne saurait digérer, quoiqu'on en ait... Voyons : comptez-moi un de ces traits, qui sont maintenant pour nous d'un autre siècle : quand, où et comment avezvous donné votre premier coup de sabre?
— Ah! dit Hermann, c'est une histoire assez bizarre. Le commandant Bernard était, ma foi, un autre lapin que votre serviteur, et j'ai tant de plaisir à parler de lui, que je
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pourrais bien vous ennuyer à force de chanter SOS vertus.
— En c'.vaiiî, mon brave, je suis insatia-blc de vieux lapin.
— Eh bien donc ! je vais vous en servir : /
« C'était au printemps de i80(5.
» SokhU au 7® réi^iment de chassem^s à cheval, coioncl Lagrange, j'avais fait la campagne d'Auslcrlitz, au corps commandé par le maréchal Augereau ; mais, arrivés trop tard sur le Rhin, nous ne prîmes que peu de part aux travaux de la grande armée. A peine aperçûmes-nous la division autrichienne du général Jellachich, qui se hâta de capituler à notre approche, sous les murs de Feldkirch.
» J'étais encore le conscrit échappé six mois auparavant à la charrue de mou père, et mon sabre était revenu vierge sur la rive gauche du Rhin.
21)0 UNK vif:
» Mon patron au régiment, le commandant Bernard, m'avait amené passer quinzaine dans notre pays à tous les deux, à Weissembourg, et nous en partions au mois lie juin, pour rejoindre à Reggio, dans la province de Modène.
» Le commandant était une vieille moustache, volontaire de 1792 et ayant passé par tous les grades. Son visage balafré, son œil noir, son langage énergique, tout en lui signalait l'homme de guerre; sans compter que notre pays a produit de fameux soldats.
» A Turin, le commandant traita avec un voiturin pour nous conduire jusqu'à Reggio. li n'y avait alors que cette manière de voyager en Italie.
» Les grands chemins étaient peu sûrs ; mais le commandant professait plus de mépris que de frayeur pour les bandits piémontais ou lombards. Mieux valait surtout» disait-il, être tué que dépouillé par eux.
AGITÉK. 291
> L*audacieux brigand, qui s'était intitule empereur des Alpes et roi de Marengo, parce qu'il était origiaaire du village de ce nom, avait succombé récemment dans une rencontre avec la gendarmerie, et, particulièrement entre Alexandrie et Voghera, l'on racontait des merveilles de courage et de ruse de ce scélérat et de sa bande.
p Le commandant prit plaisir à renchérir sur les histoires les plus épouvantables de voleurs et d assassins, et, en arrivant à Plaisance, deux bourgeois, venus avec nous, étaient à moitié morts de peur.
j> Les autres, prétendant que nous leur porterions malheur, s'arrêtèrent à Borgo san-Donnino, ce qui rendit notre voiturin d'une humeur détestable.
i> Le commandant n était pas homme à s'en inquiéter.
» Notre conducteur faisait encore la sieste, lorsque M. Bernard me dépécha, à
292 UNE vu:
quatre heures, pour le mettre en route. Au train ordinaire de noire marche, nous ne devions pas arriver à Parme avant neuf heures, et le commandant voulait y voir, au passage, le général Junot, qui s'y reposait de la course qu'il avait faite a franc-étricr de Lisbonne a Austerlitz.
» Cependant nous avions fumé deux pipes de plus et nous ne partions pas encore.
» — Oh ! je vais aller frotter les oreilles à ce drôle-là, me dit le commandant, tu n'as pas su, conscrit, lui transmettre mes ordres.
» Un instant après, les chevaux étaient attelés et nous partions seuls de voyageurs et sur le devant, le conducteur à cheval.
» Le commandant s'asseyait à ma droite? fronçait le sourcil et regardait à l'amorce de ses pistolets; il plaçait son sabre entre ses jambes, me disait d'en faire autaut et d'être prompt à la manœuvre.
n Je dirais qu'il était inquiet, si un
AGITEE. "ZVO
pareil troupier avait pu connaître la crainte.
D Au soleil couché, nous étions encore à deux grandes lieues de Parme, nous arrivions au bas d'une côte, et nous en avions devant nous une autre plus rapide à monter.
— Je te préviens^ une dernière fois, dit le commandant au conducteur, que si tu no marches pas p.lus vite, je vais te donner do nouveau une volée de coups de piat de sabre.
D Le voiturin s'arrêta (out court.
» Au même inslant, six. bandits, armés d'espingolcs et de pistolets, débouchant d'un chemin de traverse, entourèrent la voiture, deux en tète, deux derrière. Les deux autres descendirent de cheval et se présentèrent, le pistolet au poing, à la portière du côté de M. Bernard. « La bourse ou la vie, » dirent-ils en italien.
» — AUciUioii au commandement, me dit froidement et a voix basse mon brave chef, nous entrons en campagne; liens ferme le ressort de la portière, sans gêner mes mouvements.
» Tout cela fut Taffaire d'un instant, et le commandant se tournait vers les bandits.
p — Noncapïsco, leur disait-il, en leur déchargeant ses pistolets dans la poitrine à bout portant.
» En même temps, l'un des bandits restés à cheval tirait lui-même sur la voiture, mais presque au hasard. Le bruit avait effrayé les chevaux, et nos voleuis avaient peine à les retenir; Tun d'eux était désarçonné.
» — Chasseur, lâche la portière et à moi me dit M. Bernard.
» 11 était h terre, marchant sur les cadavres des deux premiers bandits, et avait déjà enfoncé son arme dans le cœur de ce-
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lui qui était tombé de cheval; il détournait Tespingole que le quatrième dirigeait sur nous, et le jetait à bas; je frappais, à mon tour.
» Les deux autres bandits, croyant le diable a leurs trousses, fuyaient de toute la vitesse de leurs montures.
» — A chevalj chasseur, me cria le commandant, en enfourchant Tun de ceux que nous avions sous la main.
j> Soit que nos chevaux fussent les meilleurs, ou que nous n'eussions affaire qu'aux derniers sujets de la bande, nous alteignimes bientôt nos ennemis, et nous les entendions demander grâce.
» — Sabre, chasseur, me ditTimpitoyable commandant.
» Les deux derniers voleurs tombaient frappés à mort.
D — C'est bien, chasseur, c'est bien ; les voleurs des états de Parme ne sont pas de
2'jO une vif.
force à s'altaquor aux soldats de l'empereur. Emmenons les chevaux. Je veux les atteler à la carriole pour notre entrée à Parme. Le généial sera content de nous.
» Nous retournâmes à notre voiture. Celait un vrai champ de bataille. Notre conducteur lui-même ne donnait pas signe de vie. Une balle |,arlic de i'espingolc l'avait alteiiît, el le comuiandant, qui l'accuiait de complicité avec les bandits, y avait ajouté, en passant, ce qu'il appelait un léger coup de sabre.
D — Ce coquin fait le mort, me dit M. Bernard, pour ne pas nous aider à atteler. II pense bien que j'ai reconnu dans Fun de ces misérables l'homme avec lequel je l'ai surpris s'entretenant à Borgo san-Donnino. Ils préparaient leur guet-apens.
» Il lui prit fantaisie d'emporter à Parme les corps des voleurs. Il les entassa dans l'intérieur de la voiture, au risque d'achc-
ver ceux qui pouvaient conserver un reste de vie. II jeta le voitiirin sur les autres, malgré ses cris.
» — Tais-toi, lui dit-il, ou un coup de pointe va exécuter à Tavance le jugemeot du tribunal spécial. Tu ne sais pas, chasseur, ce que c'est que la justice militaire?... C'est la bonne, l'expéditive, la vcrilablc justice. La civile, celle des pékins, n\m finit pas avec ses formalités. Elle est capable de nous demander compte de cette rencontre et de nous faire un piocès pour avoir sabré nos coupeurs de bourse. Je lui porte ce qu'elle appelle les pièces de conviclion : tout le ha^ taclan^ la voilure, les chevaux, le voilurin; je dépose le tout au premier corps-de-garde, et je continue ma route.
» M. Bernard parlait ainsi, tout en attelant nos chevaux. Il me confia le fouet du
voilurin^ me fit monter sur le siège, monta m 20
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luHïiômecn UHe, et se chargea de conduire à coups de sabre.
» Nous fîmes nos deux lieues en une demi-heure.
2> En arrivant a Parme, le malheureux voUurin ne valait pas mieux que les autres.
ï Le duc d'Abranlès reçut son vieux camarade de gloire, et le combla d'éloges pour notre victoire de grande roule.
j> Blessé mortellement à la Rolhière, dans la campagne de France, M. Bernard me disait:— (f Eh bien, chasseur! te souvient-il de Borgo san-Donnino? C'était ta première affaire, et c'est aujourd'hui ma dernière, à moi. C'est dommage : la belle chose que la guerre! »
« Co que femme veut!... »
Maigre tout le bon vouloir du marquis et sa passion pour les exploits des vieilles moustaches, il ne tarda pas à s'endormir, au récit d'Iîermann, sans que celui-ci s'en aperçut, et s'arrêtât dans sa narration.
Le brave soldat s'échauffait en approchant de la péripéllCj et metlait tant d'action, de feu dans son discours, que force fut au colonel de s'éveiller, au moment où l'orateur, ayant épuisé ses forces et son sujet, lui disait : « Voilà, mon colonel, voilà l'histoire véridique de mes premiers coups de sabre. Depuis, j'en ai donné de tous côtés; mais ce serait long à vous dire aujourd'hui»
oCO UNE VIE
— Sacrebicu! cliasscur, lui dit Luxcuil, enlhousiasiîié sur parole ou mal reveillé, cela est beau jusqu'à l'incroyable. Votre commandant était un lapinlx tout poil, c'est un type perdu de nos jours. Lorsque je me compare à ces colosses de gloire, j'ai honte de moi, qui ne sais pas môme me défendre contre une vieille femme et un jeune chanteur. Dites-moi, mon brave : puisque je ne suis plus bon pour l'exécution, pouvez-vous me rendre un dernier service?
— Ordonnez, mon colonel.
— Onze heures vont sonner dans quelques instants... Ce doit être le moment qui jîi'est fatal... Prenez cette clé de la porte du jardin^sortezpar la, embusquez-vous de manière h surveiller les trois issues de l'hôtel ; saisissez quiconque voudrait s'y introduire, et amenez prisonnier ce traître, ce félon...
— Vous êtes donc averti que quelque vo. leur doit venir?...
AGITÉE. oOI
. — Oui, mon ami, c'est un vol en eiïet et de la plus dangereuse espèce, inie perfidie atroce , une noirceur épouvantable. J'en suis consterné, malade, démoralisé.
— Soyez tranquille : je vais vous amener Findividu^ et je me charge aussi de le conduire au procureur de la république.
— Oui, les tribunaux doivent être saisis, la morale le veut; cependant les mauvais plaisants pouri'ont en rire; enfin nous verrons. Emparez-vous d'abord du délinquant... Je devrais vous accompagner, mais je souffre affreusement, et je treml)le de ne pouvoir attendre jusqu'à demain la visite du docteur.
— Je vais à mon poste ; je me rappelle parfaitement la consigne.
Le diable prenait de plus en plus parti contre le malheureux Luxeuil.
Inès, toujours à l'affût du moindre événement, avait deviné le duel.
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Elle sortit le soir, vers dix lieures, pour aller dire à Charles de ne pas venir, savoir de lui les détails de la rencontre du matin, et jusqu'où allaient les soupçons du colonel.
Inès rentrait a rhôtel.
Elle s'était couverte d'un manteau et d'un chapeau d'homme à larges bords, afin d'être moins remarquée dans les rues, en raison de l'heure avancée. Sa taille élevée et ses traits fortement prononcés lui donnaient d'ailleujs un aspect assez masculin. Personne n'avait été tenté de lui faire querelle.
Elle aperçut Hermann en sentinelle et le reconnut facilement. D'un mot dit au nom du docteur, (lie pouvait l'éloigner; mais elîe se fit un malin plaisir d'intriguer, de tromper le vieux soldat.
Elle marcha tête haute, le chapeau enfoncé sur les yeux, à la petite porte du jardin.