‹ Une vie agitée (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · A6ITÉ15. SOS · texte numérisé non relu

A6ITÉ15. SOS

Elle introduisait la clé clans la serrure^ quand Hermann lui mit la main sur l'épaule. (( lîaUc-là, mon jouvenceau, dit le vétéran; je ne sais pas ce que vous pouvez venir faire ici h l'heure qu'il est ; mais ma consigne est de vous arrêter, de vous conduire devant le commandant de la place, et un troupier n'en demande pas davantage. Marchez donc en douceur, pas de rébellion, obéissance à l'ordre. »

La vieille Espagnole ne prononça pas un mot, et se hiissa conduire à ra])pariement de Luxeuil.

Celui-ci s'était endormi de nouveau. Son premier mouvement fut de maudire l'importun qui le réveillait.

lî reconnut Hermann.

— Eh ! c'est vous? lui dit-il. Qu'y a-t-il donc ?

— Mon colonel m'avait chargé de lui amener quiconque tenterait d'entrer à l'hô-

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tel, et je lui présente un particulier qui m'est suspect.

— Voyons, voyons, dit le marquis cnsortant hors du lit et courant vers le parliciilier,

Inès laissa tomber le manteau qui la couvrait, jeta son chapeau de côté et dit avec un sang- froid glacial : « Je prie^ monsieur le colonel de me permettre de me retirer. Il n'est pas convenable que je le voie dans 1x3tat où le voilà : la pudeur s'y oppose. »

liermann n'était pas peu surpris d'avoir arrêté une femme de l'hôtel, une femme qu'il avait même en grande considération. Il s'attendait à la mauvaise humeur du colonel.

Celui-ci était consterné, et son premirr mouvement fut de se mettre au lit et de s'y enfoncer sans mot dire. Il se retourna cependant vers Inès, en se promettant de ne pas s'emporter, et il lui dit avec impassibi-

lité : « Puis-je vous demander, duègne incomparable, le motif qui vous fait ainsi courir la ville, la nuit, alors que tout repose ou doit reposer ici.

— Monsieur le marquis, répondit Inès, peut voir à sa pendule qu'il est à peine onze heures, et se rappeler que lui-même n'a pas rhabitude de se mettre au lit, à beaucoup près aussi lot. Il est aujourd'hui public à Montpellier, qu'il a passé la nuit dernière chez madame Love, et, puisqu'il faut le dire, ma malheureuse maîtresse, redoutant un scandale de plus, m'avait envoyée m'assurer au magasin de modes, si l'homme qui lui jurait fidélité, il y a trois mois, au pied des autels, ne lui préparait pas de nouveaux chagrins. Une jeune femme est excusable de céder à un mouvement de jalousie, a l'égard de l'homme dont elle porte le nom, et qu'elle a épousé par inclinatioii.*.* Je n'ai pu manquer de compatir aux larmes

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de ma maîtresse, et j'ai dû m'informer auprès de ces demoiselles... La belle Clolilde, celle que monsieur le marquis offrait d'enlever, celte nouvelle victime qu'il voulait ajouter à tant d'autres...

Inès mettait un tel accent dans son récit, que le vieil Hermann en était attendri. Une larme tomba sur sa moustache grise. Luxeuil s'(^n aperçut, et interrompant la duègne : — Mon cher héros, dit-il au soldat, vous pouvez vous retirer. A votre âge, le nerf lacrimatoire est exorbitamment facile à émouvoir, et je ne veux pas mettre en jeu, plus ou moins à propos, la sensibilité d'un homme que j'estime. Allez dire au docteur de commencer ses visites demain par moi ; je suis peut-être celui de ses clients qui a le plus besoin de ses soins. Je me réserve de reconnaître dignement les vôtres, abstraction faite de votre dernière expédition... Yeuillez aussi vaquer à vos autres affaires.

adorable Anrialoiise. Celle-ci est conclue, lermiiie'e à votre honneur infini, et je voudrais pouvoir moi-même vous couronner des lauriers de la victoire. Vraiment je regrette de ne vous avoir pas connue à vingt ans. Combien je vous aurais aimée, si j'en puis juger par les sentiments que vous m'inspirez aujourd'hui î...

— Monsieur le marquis est trop bon, trop flatteur, dit Inès de l'air le plus humble et le plus modeste, en se retirant après une révérence jusqu'à terre.

La résolution du malheureux Luxeuil était irrévocablement prise, et dès le lendemain, il écrivit pour demander du service en Afrique.

« Le diable y pordrail son bîin.

» Qui s'y roconnaîliail? f.o plus sol. lo plus fin, » Quel est-il donc? Mais c'est plaisanterie :

« Quel tohubohu que la yie ! »

Charles se maudissait de s'être emporte' à IVgard du colonel. H était en proie aux plus tristes pressentimenlSj et regrettait de n'avoir pas reçu lui-même les coups d'épée qu'il n'avait donnés qu'à son corps défendant.

La visite d'Inès confirma ses craintes. Il comprenait qu'un duel avec le marquis lui interdit l'entrée de riiôtel de Lorency. 11 insista vainement auprès d'Inès pour voir Elise, quelques instants la duègne fut inflexible. Elle mettait l'honneur, la réputation de sa jeune maîtresse fort audessus du désespoir, fut-il mortel, de l'amant le plus irré-

procliable et le plus aimé. Elle était méconlente de ces piqûres faites au bras de monsieur de Luxeuil. C'est à la poitrine seule de son ennemi que l'on doit viser, pensaitelle. Charles avait le tort de ne pas partager sa haine, de n avoir rien de l'énergie espagnole ; il adorait encore Élise après trois mois, et il n'en pouvait être autrement; mais, dans la manière de voir d'Inès, une liaison criminelle produit son fruiten moins de temps ; l'amant ou le mari doit y succomber.

Charles avait d'autant plus le désir devoir Élise, qu'il lui fallait un amour aussi absolu que le sien, pour s'excuser envers lui-même des reproches qu'il ne pouvait manquer de s^adresser, pour ne pas répondre de suite à son oncle, ainsi que celui-ci l'en priait.

L'honorable monsieur de Surval prétendait avoir reconnu dans les lettres de Charles que son neveu éprouvait souvent une

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fièvre inquiclanlc, par suilc de sa vie plus ou moins iîgilée, el il caressait al ois plus que jamais la pensée Je le voir rentrer dans ce qu il appelait le sentier normal. La tendresse d'un vieillard pour son enfant est aussi un amour, non moins vif et puissant qu'aucun, et la bonté parfaite de l'honorable magistrat avait opéré le prodige d'arracher le jurisconsulte à son cabinet, et de le faire assister aux soirées des chefs de sa compagnie, atin de savoir quelque chose des nouvelles judiciaires, des vacances probables. Et toujours il présentait les respects et compliments de son neveu, voyageant à V étranger pour étudier et comparer les lois des différents peuples.

L'homme excellent se reprochait bien un peu d'altérer ou tourner ainsi la vérité ; mais il ne pouvait pas rationnellement avouer que son neveu chéri, dont il ménageait la rentrée dans la magistrature, était chantant

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Topera ou jouant de la harpe avec de belles dames, qu'il adorait et qui, en le désespérant à leur manière, ne laissaient pas de préparer son introduction définitive au temple de Minerve.

Une vacance tout-à-fait selon le cœur du vieillard sannonçait prochaine. Charles aurait milité sous les yeux de son oncle, à ses côtés, sous la même robe ! noble et pardonnable ambition ! saint esprit de la famille ! Le plus sage y sacrifie. Rien pour soi, mais quelque chose pour les siens. Un bel état est aussi un patrimoine; on désire transmettre à son héritier d'affection une position dont on apprécie le côté honorable à régal d'une fortune.

Monsieur de Sur val écrivit de suite à Charles : « Je sais très bien, mon ami, que tu es dans ton droit de continuer pendant un an la vie plus ou moins mondaine et artistique, juste complément d'une éducation

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bien dirigée ; mais Ion slyle m'a fait penser que lu pouvais le croire désormais à la hauteur d'une existence régulière, et qu'il ne te fallait qu'une occasion d'abréger ton noviciat. Cette occasion s'offre et même d'une façon extrêmement avantaiïeuse.et toute llat« teuse pour ton amour-propre... Que l'enfant prodigue rentre au foyer magistral et pater^ ne!, et ses deux familles fêteront à Tenvi son retour. Le vieux président sera toutefois le plus heureux, le plus flatté, et il couronnera de fleurs le portrait de sa digne amie, de ta mère , qui semble sourire à mes instances pour te ramener près de nous.... J'ajoute que ton ami Jules et sa femme partagent mes sentiments et t'engagent à revenir en Dauphiné. La jeune dame, tu le sais, m'a fait parrain de son enfant, et je vais souvent dîner à leur château quand j'éprouve le besoin de parler de toi. lis font a l'envi ton éloge, et Florestine prétend te connaître

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mieux qu aucun, et que lu vaux aussi plus que personne. Reviens donc, et pour eux et pour moi. L'affection, comme lu dis, est tout ce qu'il y a de meilleur au monde, et tu en jouiras ici en pleine sécurité, sans compter l'amour conjugal, dont tu goûteras dès qu'il te plaira. »

Charles avait cette lettre depuis plusieurs heures ; il l'avait lue dix fois, et, tout a l'amour d'Élise, il différait de répondre, ne pouvant accepter l'offre de son oncle, et, n'ayant pas non plus la force d'affliger le digne vieillard par un refus.

Guébin entra chez son ami le lendemain au point du jour. H venait de panser les nerfs du marquis, et rendit bon compte de letat de ses blessures. Luxcuil était plus souffrant de ses anxiétés que d'autre chose. Maintes fois il fut sur le point de s'en épancher avec le docteur, mais celui-ci n'était pas homme à se départir de sa circonspcc-

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lion. Aussi, a sa sortie, le colonel, décour«igé, lui dit :

— Allons, docteur, vous l'aurez voulu, et je vais écrire. Fac/a est aléa,.. Commeut se porte votre aimable ami ?

— Je n'en sais rien, reprit Guébin, je no Fai pas vu depuis qu'il vous a accompagné chez moi, hier au malin, et il me sembla plus peiné, plus impressionné que vousmême.

— Oui, je lui crois beaucoup de sensibilité. Il est adorable, ce garçon! Je l'adorerais moi-même, s'il pouvait ou voulait répondre à une question que je ne peux ou n'ose lui faire....

— Cela n'est pas facile, répondit Guébin en riant.

— 11 n'enlend donc pas à demi-mot?

— Pas jueque-la, que je sache.

— Eh bien, mon secret m'étouffera, c'est sûr... Adieu, docteur, je vous accorde que je

suis ridicule jusqu'à Fabsui de, et que le remède à mou mal u'exisle que sur le sol africaiu....Ce diable de petit harpiste! Lui aussi, je l'ai interrogé indirectement, et il m'a mis les nerfs tout en sang, en tirant au mur avec des fleurets, au lieu de me répondre ; je ne serais pas plus avancé en le tuant.... Il n'y a que mon incomparable commensale Inès, qui m'ait mis sur la voie par une impudence que rien même n'appuie. Allons, allons, le dieu Mars en décidera. Je suis dans l'âge des choses sérieuses, et je déserte les bosquets de Paphos. Mes compliments à votre ami, cher docteur.

Après ce compte-rendu, qui n'apprenait rien h Charles ou ne le sortait nullement d'embarras, Guébin prit un fauteuil, s'y enfonça et demanda gravement audience a son ami. « Tu m'excuseras, lui dit il, mais j'ai autre chose en tête que les excentricités de M. de Luxeuil et les amourettes quelcon-

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qiies. J'ai clé appelé à donner une consultalion, qui a commencé à ton sujet, et qui a tourné singulièrement. On est venu te demander en mariage a ton serviteur. Me fondant sur tant et tant de vraisemblances, j'ai répondu que tu n'étais pas disponible; je me suis offert pour pis aller, j'ai fait valoir une convenance d'âge qui n'existe pas de ta part, sans compter ma supériorité de fortune; j'ai parliculièrement pris l'initiative pour le but principal de ce doux hyménée, et, le croiras4u? j'ai été agréé.... Ne te récrie pas. Voilà tantôt seize heures écoulées depuis ces événements, incroyables, je te l'accorde, et je n'ai voulu t'en entretenir qu'après une nuit passée à y penser, afin de n'en être plus ni troublé, ni ému, ni ébloui, afin d'être certain que je ne m'abuse pas, que ce n'est pas une erreur... Si tu n'es pas sur la voie, si tu ne te rappelles pas nos caubcries sur madame de Luciennes et ma

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passion pour ton ou son enfant, je reprends les faits dans leur ordre chronologique : Hier, à quatre heures, madame de Luciennés, magnifique, incomparable de blancheur, d'embonpoint, de fraîcheur, couverte de dentelles et de soie, a paru chez moi, en compagnie du plus bel enfant que je me rappelle avoir vu. J'ai reconnu le petit ange qui vint au monde dans mes bras à Nice, il y a tantôt trois ans. 11 m'a souri, et je n'ai pu faire la moue à sa mère, a l'égard de laquelle mes souvenirs n'étaient pas aussi complètement couleur de rose. La belle dame est entrée sans préambule dans le sujet de sa visite. Elle m'a montré Tacle de naissance de son fils; elle seule y est mentionnée, aucun faux n'y a été commis, et tu n'as pas compris les lettres de Mathilde de Norvil, si tu as cru y voir le contraire ; Mathilde et son époux étaient tout simplement dans l'intention d'adopter l'enfant de leur tante,

afin (îo concilier leurs aiïcdions el leurs devoirs. De lii les soins merveilleux dont le jeune Emile a été l'objet de la part de tous ; mais Dieu a accordé à Matliilde elle-même un héritier direct, ctmadame deLuciennes, rendue à sa spontanéité, a scruté son cœur, et n'y a plus trouvé que des trésors de tendresse maternelle, à la place des soties inspirations de Torgueil ou de la haine : « Je viens vers vous d'abord, monsieur, parce que je sais votre amitié pour Charles et votre juste influence sur lui, m'a-t-elle dit. Je sais qu'il peut me reprocher quelques torts; mais mon aveu doit lui suffire, et, fussé-je la plus coupable des femmes, il ne peut manquer de me pardonner : il me doitbeaucoup. En deux mots, je viens lui offrir un adorable enfant, en échange de son nom, qu'il m'a sollicitée d'accepter dès Nantes même, et que j'ai refusé, plus ou moins ralionnellement, dans un esprit et des circon-

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slances de famille qui ne sont plus identiques. Vous savez nécessairement les sentiments, rélat du cœur de Charles, et je conviens que, par maintes raisons, il peut avoir changé de manière de voir, même à Tcgard de son fils. Peut-être un autre amour, que je ne saurais lui reprocher, absorbe ses pensées. Dites-le moi, et je me résigne à ma position....

» Je t'en demande pardon, mon ami, continua Guébin, sans aucun aveu de ta part, à l'honneur de ta discrétion, mais, sur quelques mots qui échappent au plus sage, et sur tant et tant de doux regards, je suis au courant de tes affaires les plus intimes. Dans Fensemble, tu as la tête ailleurs, et je ne pense pas que tu puisses consciencieusement jurer, aux pieds des autels, de t'occuper uniquement du bonheur de madame de Luciennes. J'ai motivé mon opinion très jfortement à cet égard à la comtesse et je

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dois rendre hommage à sa raison. J*ai eu la délicatesse de laisser à part le dessert au jalap el h la morphine, qu'elle ou sa camérisle le servirent à Nice et dont ta philosophie a tenu moins de compte que ton estomac; je n'ai mentionné que tes liens actuels très étroits, et toujours sacrés, au gré de tes habitudes de toutes les époques. Elle m'a parfaitement compris; elle s'y attendait même, m*a-t-e]le dit, et n'éprouvait de regrets que pour son fds.

» Sans avoir étudié la diplomatie, continua encore le docteur, je sais saisir le côté fort ou faible d'un discours ou d'un orateur, et j'attaque l'un ou l'autre aussi par la parlie la plus vulnérable. Je le répète, le petit Emile m'a gagné le cœur à première vue à Kice; je l'ai aimé pour lui-même, pour loi peut-être, et, hier, mon amour s'est accru de la beauté de sa mère. Je comprends que cette femme-là t'ait fait déroger aux velléi-^

tés de sagesse que lu as eues toute ta vie. Moi, qui depuis mes premiers chagrins d'amour, ai toujours conservé la pleine liberté de mon cœur, la comtesse m'est plus attrayante qu'aucune, et, sous les rapports moraux, j'estime sa manière de faire. Les mœurs italiennes, aux temps des Borgia, me sont sympathiques, pratiquées par les femmes : il est juste qu'elles se défendent ou se vengent d'un amant qui s'impose, qui persécute, qui insiste, qui veut épouser... Tu avais tort, et j'ai peut-être eu tort moimême de contrarier les faits de madame de Luciennes; mais c'était affaire d'amitié ou d'empressement à essayer d'une nouvelle découverte de la science.... Quoi qu'il en soit, ce souvenir de Nice m'a fort impressionné, et j'ai été éloquent, je crois, en me faisant valoir à tes dépens. J'ai persuadé à madame de Luciennes que ma philosophie

était plus à la hauteur de la sienne; que 111 21

Ion fils, et ici il n'y a ni diplomatie, ni hyperbole, serait mon idole comme elle-même, qu'il aurait mon nom et mes soixante mille francs de rente; que je renoncerais à mon état pour vivre aussi noblement que possible; que je me ferais comte ou baron, aussitôt que la république en rétablirait la fabrique ; bref j'ai été accepté pour époux, sans avoir besoin d'ajouter une raison, que j'avais sur les lèvres ou dans le cœur, et qui ne pouvait manquer d'être décisive ; je veux dire que j'autorisais ma noble femme à me traiter comme elle avait fait de mon ami à Nice, à la première fantaisie qu'elle en éprouverait, m'engageant à ne la contrarier en rien, pour cela comme pour toute chose. Je ne prétends nullement me faire un mérite de cette longanimité, parce qu'il est très possible que je n'attache pas la moindre importance à la vie, le lendemain de mon mariage, sauf ma passion paternelle; mais

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je tenais vivement à prouver combien mon dévouement est absolu. Voilà, mon ami....

— Mon cher Guébin, je suis dans l'admiration, la slupëfaction et tout ce que tu voudras de plus. Peut-être est-ce un conte des Mille et une Nuits que tu me débites; mais, je t'en prie, continue à parler aussi longtemps que tes malades et les préparatifs de ton mariage te le permettront, car je suis hors d'état de te répondre, même sur lebon marché que tu as fait, auprès de la comtesse, de mon amour paternel. Autant que je puisse me retrouver dans mes préoccupations de toute espèce, j'aurais grand plaisir, je crois, à embrasser mon petit Emile, et j'attends de ton influence qu'il me soit permis...

— Bon! bon ! nous verrons à cela, à satisûiire à toutes les exigences : il y en a tant et tant dans les existences un peu compliquées, et je suis à ton égard autant le mé-

decin de Tesprit que du corps. Tu es vraiment plus aballu que je ne l'ai jamais vu

Quelle est donc cette lettre que tu tiens là ouverte sous les yeux?... Permets-moi de lire... Eh! l'honorable M. de Surval s'en mêle aussij et il a raison, une fois de plus. Vas-tu m'en croire ?... Pars, mon ami, tu le dois et sans hésitation. Toutes ces frasques féminines doivent avoir leur lin, et tu vois si j'y coupe court, même par un moyen exorbitant. La voie du grand nombre est la bonne, de même que la grande route est la plus sûre. On s'égare incessamment dans les chemins de traverse.

— Est-il généreux d'y laisser ceux qu'on y a fourvoyés !

— Que ta délicatesse soit en repos: lu es en une compagnie, qui se sortirait les yeux fermés du labyrinthe où tu t'égares, toi, en plein midi... Au surplus, je gage que tu vas recevoir congé avant ma noce, et pour tout

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(lire-, je n*en serai pas fàchë, parce que mon amour paternel et conjugal redoute quelque revirement de tendresse de ta part ou d'au- Irui. Tu es moins riche que moi, mais plus jeune; tu as pins d'entrain, de laisser-aller, tu ne te fâches que par boutades, ton nom est plus aristocratique que le mien, et la magistrature, qui te tend les bras, est plus estime'e que la médecine, apparemment comme plus infaillible. Tant il y a que je ne te veux pas pour témoin de mon ma* ri âge. J'ai remarqué que tu as assisté de très près, à Téglise, à tel autre hyménée, qui, me semble-t-il, n en tourne pas mieux. Je me rappelle telle vicomtesse de Nantes, la petite Lucetle, d'Ancenis, une grande dame de Toulouse... Tu pourrais bien être le mauvais génie des époux : Vade retrô satanas.,. J'entends monter chez toi... Reçois tes visites. J'entre, moi, dans ton cabinet, et j'écris à M. de Surval que tu retour-

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nés a Grenoble, h riionncur éternel Je la magistrature dauphinoise...

— Restera la question de savoir si ta lettre sera envoyée.

Le débat allait continuer entre les deux amis, lorsqu'on frappa h la porte de l'appartement, et Guébin n'eut pas le temps de fermer entièrement celle du cabinet. Charles, tout à la présence dlnès, qui entra brusquement, sans attendre qu'on lui dit d'ouvrir, ne s'aperçut nullement que son ami allait entendre.

— Mon cher Charles, lui dit l'espagnole, je viens vous rappeler les conditions de notre traité, de notre pacte d'alliance : vous avez juré de m'en croire et de m'obéir aveuglément, dans l'intérêt d'Elise,telqueje le comprendrais... Eh bien, cet intérêt exige votre départ immédiat de Montpellier.

— 0 mon Dieu !... dit Charles.

— Mes paroles ne souffrent pas de repli-

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que, et vous allez le rcconnaîlre :1a morlde M. de Luxeuii était désirable dans l'état des choses, mais cela n'était pas sans difficulté, j'en conviens, dès-lors que ma fermeté n'était nullement secondée. A cela près, mon plan a réussi : le marquis nous abandonne la place. Je l'ai entendu parler au docteur du sol Algérien ; il s'est mis à écrire, aussitôt la sortie de votre ami ; j'ai fait en sorte qu'il fût obligé de quitter un instant son bureau, et j'ai lu sa lettre au ministre... Il a de telles recommandations,quelsquesoient les temps, que sa demande sera accueillie. Nous pouvons espérer dans les chances de la guerre ; mais la raison nous dit d'agir comme si M. de Luxeuii devait reparaître à Montpellier, ne fut-ce que dans quelques années. Je crois mes précautions prises contre toutes les éventualités; nous avons dans nos intérêts l'oncle du marquis lui-même ; h ses yeux, aux yeux de tous, la position de ma

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chère enftinl csl intacte, parfaite, et le colo' nel lui-même ne pourra l'attaquer, ne futce que par respect humain. Il est enlace, captif, condamne'; mais enfin, il peut y avoir encore des dilTicultés, et je ne saurais être trop circonspecte... Yous devez donc quitter Montpellier immédiatement, avant M. de Luxeuil. 11 faut qu'il ne soit plus question de vous au jour de son départ; qu'on ne puisse pas dire qu'il a eu des inquiétudes, que c'est à cause de vous qu'il s'éloigne. Nous pourrions, a la rigueur, tout braver ; mais je dois à Éiise de mettre de son côté jusqu'à l'opinion publique.

— Et moi? dit Charles, et mon cœur que vous brisez ?... car enfin cet amour est ma vie.

— Mon ami, ce sont-la de grands mots, si vous voulez, et je leur oppose d'immenses intérêts, que vous no pouvez manquer de comprendre et de respecter dans toute

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leur force cl leur étendue. Adieu, partez

je vous écrirai... peut-ctre. La grâce de Dieu est grande, et vous réprouvez, je crois, depuis trois mois.

— Est-ce aussi lavis d'Élise?

— Inutile de traiter la question. Moi seule en décide.

— Que je voie Élise, fut-ce pour la dernière fois î

— Rien de semblable. Ce seraient des larmes, des sanglots, de longs gémissements, des plaintes contre la destinée!

Jouets d'enfant que cela! Tout est au mieux jusqu'à présent, ne gâtons rien. Adieu, mon fils.

Inès sortit, stoïque, impassible, comme au jour du mariage d'Élise, lorsqu'elle dit à Charles de monter le petit escalier de l'hôtel de Lorency.

— Cette femme-là emporte toute mon estime, ditGuébin en rentrant dans la cham-

bre (le Cliarles, cl je viens d'ajontor, en posl-scriptiim à ma lettre à ton oncle, que lu partais demain pour Grenoble. Si madame de Luciennes ne tient pas par trop à sa camériste de Nice, fdle également très dévouée, j'attache Inès à sa personne, avec six mille francs de gages.

« Et vitulâ tu dignus et hic. »

» Je te laisse faire tes malles, et vais dire à tous que la santé de ton oncle te rappelle K Grenoble. Le marquis est homme à te venir faire ses adieux et à t'étouffer dans ses embrassemenls. Toi, va voir Clarisse, pour que la meilleure action de ta vie artistique, le soit un talisman dans la carrière sérieuse où tu rentres, plus ou moins de ton plein gré. Si tu agis à la satisfaction de M. de Surval, je te donnerai des nouvelles de tes amis de Montpellier et de mon bonheur conjugal.

Guébin avait r.iison pour Clarisse, Charles en reçut plus de bénédictions que rhouime le plus bienfaisant n'en reçoit dans une longue existence. Il eut peine à s'en séparer et se félicita, une fois déplus, d'avoir obéi aux instincts de son cœur. Désormais la position de la pauvre fllle était bien assurée et à Tabri des orages. Toute la sainte maison l'adorait, elle était un modèle de piété pour les plus pieuses.

Le docteur avait justement prévu la visite du marquis à Charles, le soir, à la nuit.

— Je suis encore fort souiïrant, et, plus ou moins par votre fait, lui dit Luxeuil; mais je ne saurais manquer aux procédés que je crois vous devoir. Je viens vous exprimer, une fois de plus, mes sympathies, mes regrets. Vrai, mes regrets. Je vous ai dit, hier au matin, quelque chose qui peut vous sembler contradictoire avec ces sentiments, et cela lient à ma position, qui n'est

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pas ordinaire. Le clocteiu" nous a appris votre (îe'part, en raison de la sanlo de M. votre oncle, et nous en avons tous été extrêmement touchés, à l'hôtel. Quand je dis : tonsy j'exagère peut-être. Sa Majesté a conservé son impassibilité royale (pardonnez moi Texpression sous le régime où nous avons le bonheur de vivre): mais je jurerais qu'm petto, elle partage l'émotion de sa mère et de son aïeule, qui ne tarissaient pas sur votre éloge.

« Quant à moi, mon cher, j'ai dû tant d'agrément à nos relations, que votre départ décide du mien. Oui, c'est un secret dernier que je confie à votre foi : ce courrier emporte ma demande de servir en Algérie.

Le mariage n'est pas entièrement ce que je pensais, et je crois devoir renoncer à ses douceurs. La vie h deux ne présente pas les garanties désirables. Je ne sais pas bien les jouissances que l'on peut tenir de sa moitié,

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et je crains quelle ne soit en possession de nous faire donner «m diable, comme éditeur responsable de ses fantasqueries, gentillesses, etc., etc. C'est une aiixie'te' incessante, à laquelle je succomberais plutôt qu'aux fatigues de la guerre. Il n'y a pas de folie que le mariage ne porte à la tête la plus saine. Peut-être étais-je jaloux devous, en entrant, hier au matin, dans votre chambrette. Peutêtre suis-je jaloux encore de.... je ne sais qui. Ah! mon ami, Dieu vous garde d'être l'objet d'une haine espagnole. Quant à moi, je m'en éloigne; je fuis, décidé, résigné à ne m'informer, à ne plus m'inquiéter de rien. Quoiqu'il m'arrive, j'accepte ma destinée comme inhérente àîa position, comme inévitable même, puisque, plus qu'aucun, je ne dévais pas souffrir à l'exemple du grand nombre; que dis-je ! je prétends qu'aucun des maris que j'ai trompés n'est approché de mes tribulations.

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— Mais, monsieur le colonel...

— N'essayez pas, mon cher, de mettre sur mes blessures le baume de Tamitié ? elles sont incurables. Recevez lautefois un conseil en retour de votre tendre compassion : si vous épousez jamais ma veuve, ce à quoi vous pouvez prétendre plus qu'aucun, sous le règne glorieux de la liberté et de Fégalilé, je vous engage à faire préalablement poignarder sa gouvernante. Mes mânes vous en béniront.

« Du haut du ciel, ma demeure dernière, »

Comme dit la chanson. Adieu, mon cher artiste. Morilums te salulat.

« Honneur à l'esprit de famille :

» Il vient de Dieu, du cœur. »

« D'une affection sainte en lui la flamme brille » Le plus vieux des amis est aussi le meilleur.

Charles s'efforçait de se distraire d'Elise auprès de son digne oncle, tout heureux de son retour.

Ils revenaient ensemble d'une grande soirée chez le premier président. Charles avait chanté, joué de la harpe.

« — En vérité, mon ami, lui dit le vieillard Je me félicite delà route que je l'ai fait suivre: lues incomparablement mieux élevé que les hommes de mon époque. Je ne t'ai pas encore entendu dire une sottise en matière de choses sérieuses; tu possèdes de Thistoire, delà littérature, du droit aulanl qu'aucun collègue ; lu as donné des conclusions

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