‹ Une vie agitéeChapitre 11 sur 15 · E VIE · texte numérisé non relu

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marades, et celles qui sont assez osées pour en agir autrement, devraient être à jamais déclarées indignes du sanctuaire des coulisses.

«Quoi qu'il en soit, nous venions d'entrer chez noti'e amphytrion. Surpris d'apercevoir deux dames, lorsqu'il n'en attendait qu'une, il s'eiforçait de faire bonne contenance, et nous introduisait au saion, lorsque le bruit d'une voiture entrant dans la cour l'a troublé au dernier point.

» M. Faul, c'est le nom familier du jeune négociant, d'après les domestiques, M. Paul sepiblait étonné de nos manières... aisées; il nous regardait, et ne savait quel parti prendre, quand un valet a annoncé que M. Dubuis, le chef delà maison de commerce, s'informait s'il y avait bal ou soirée chez lui,

î> M. Dubuis est entré au même instant.

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Nous replacions nos voiles, que nous étions en devoir de quitter pour nous montrer avec d'autant plus d'avantages . M. Paul était comme pétrifié , hors d'état de dire un mot, de faire un mouvement. Jules aurait été assez fou, je crois, pour rester; je n'ai osé, moi, et j'ai pris le chemin de l'escalier, t Eh ! mesdames, de grâce, que je ne dérange rien, a dit M. Dubuis, en me retenant par la main avec beaucoup de galanterie... Je serais désolé d'être ainsi arrivé mal à propos. Je vous en prie, belles dames... »

» Le courage me revenait, et j'allais accep- (er l'invitation, lorsque Jules, qui avait d'abord fait le brave, s'est enfui, retroussant sa robe jusqu'au dessus du genou, au risque de scandale. Plus réservé, j'ai laissé M. Dubuis , non moins surpris et incertain que son associé sur Vespèce des gens qui se trouvaient chez lui , mais prenant gaîment

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son parti sur ronscinhie de l'a voulu ro ; j'ai laissé, clis-je, ITiouorable uiilliounaire me donner la main jusqu'à la porte cochèic, où tu es témoin que je lui ai fait une révérence classique.

ï> Nous pouvions très Lion rester à souper, sauf à justifier notre travestissement , par l'époque du carnaval où nous entrons. Le cœur a manqué à Jules, je ne m'en consolerai pas. »

Le lendemain, Charles était dès huit heures du matin chez madame Duval,etbientôt arrivait une lettre, qu'elle relira sans mot dii'e au porteur. Elle était ainsi conçue :

« Mademoiselle, j'ai osé vous écrire que je vous aimais, et je n'ai rien exagéré. Je n'ai pu parvenir à vous plaire; dès-lors, j'ai eu tort à vos yeux. Deux de vos amis vous ont vengée de ma présomption.

» Peut-être en riez-vous avec eux. En

eiïet, je n'ai pas réussi. S'il en était autrement, je serais le pins heureux des hommes : mon amour est donc tout ce (ju'il y a de plus pardonnable.

» Je quitte Tours pour quelque temps : je crains, j'en conviens, le ridicule qui s'attache à l'insuccès; mais vous êtes, je le sais, aussi bonne que belle, et vous serez discrète. Je suis si malheureux! »

Hélène ne lut non plus cette lettre que les précédentes, dans la crainte qu'elle ne se prît à aimer le très joli et très généreux Paul, que les plus riches demoiselles à marier de Tours se disputaient à l'envi pour époux, et madame Duval , conmie madame Jollivet, continua à faire bonne garde de sa fille.

« Vous me juriez amour, et vous me méprisez : » Je n'étais qu'un jouet qu'à loisir vous brisez. »

La petite troupe avait acquis un ensemble incomparable ; elle était recommandée de toutes parts et impatiemment attendue à Poitiers par Técole de droit et les premières familles aristocratiques. Le talent de Charles sur la harpe n'avait pas moins fait de bruit à Tours que la belle voix d'Hélène. L'accueil fut excellent et unanime.

Dès le lendemain du début, la très belle comtesse de Luciennes se fit annoncer chez Charles, que ses succès au théâtre et la gaîté, et surtout l'amitié de ses camarades commençaient a distraire de Tabandon d'Ida.

La comtesse, fièrc^de porter un des grands noms de la province, avait Taisance d'une femme de trente-un ans, qui a passé la moitié de sa vie à la cour et dans les plus somptueux salons de Paris.

— Monsieur, dit-elle au jeune ténor, je vous ai entendu jouer de la harpe à Tours, et je viens vous demander ce que , jcvle sais, vous y avez refusé plusieurs fois; mais je me prétends irréwsistible, et vous le reconnaîtriez, si je vous contais mes victoires

sans nomÎ3re.

— Madame, répondit Charles , je comprends facilement, en vous regardant, vos victoires et conquêtes. Rien ne m'est moins contestable, et je m'empresse d'ajouter que vous pouvez compter un vaincu de plus. Je me rends sans condition aucune, votre demande est octroyée.

— On n'est pas plus aimable. Ce n'est

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pas toutefois à mon bénéfice [)ersonnel que je sollicite...

— J'en ai oi'and loij^ret.

— Il s'agit de ma nièce, de la belle des belles, connue on la iionmie à Poitiers, et mes obligations ne seront jas moins grandes. Malhilde de Lorières, orpheline presqu'à sa naissance, a été élevée à Pai'is et y est restée jusqu'à Fàge de vingt ans, en raison de rextreme tristesse de la maison de son aïeule maternelle , septuagénaire et infirme, son seul asile possible ici, au moins pendant l'hiver, puisque je passe à peu près ma vie à la campagne. Un vaste hôtel, sans autres habitants qu'une pauvre femme perdue de douleuis rhumatismales, ne sortant jamais, n'est nullement attrayant pour une belle jeune fille, au sang provençal; aussi le séjour produit-il son effet naturel sur ma nièce. Elle s'ennuie à mourir depuis

son arrivée à Poitiers, il y a deux mois, et, pour en venir a mon sujet, Mathilde a appris à Paris à jouer de la harpe ; elle désire en continuer l'élude; il n'y a personne ici qui puisse la diriger, et je m'adresse a vous.

— Mon Dieu! njadame, j'ai bien peu de temps dont je puisse disposer....

— Vous avez accueilli ma supplique telle quelle, m'avez-vous dit, et j'ajoute que toutes Yos conditions d'heure et aiUres sont acceptées à l'avance.

— Ne parlons, je vous en supplie, d'aucunes conditions; l'ambassadrice, de son aveu, doit seule en imposer. Je suis à vos ordres.

— - Ma voiture est a votre porte, et ma chère enfant est impatiente ; vous ne savez pas, heureux aitiste, ce (jue c'est i\ue Vvn-

nui, ce cruel tyran des âmes qui pensent^ chez une jeune fille...

Cinq minutes après, njadame do Luciennes entrait triomphante dans le grand salon de l'hôtel de Lorières. Mathilde y jouait de la harpe ; son aïeule se tenait près de la fenêtre dans la chambre voisine.

— Victoire, dit gaunent madame de Iaiciennes à sa nièce, monsieur n'a pu me refuser. Il n'est pas moins poli et bien élevé que harpiste habile.

Mathilde se leva avec empressement et vint embrasser sa tante.

Charles salua profondément.

Madame de Luciennes présenta l'artiste à sa vieille parente en termes obligeants, et l'aïeule de Mathilde le remercia elle même. Madame de Lorières avait toute sa raison , mais les narcotiques, dont elle faisait usage pour ses affreuses douleurs, la tenaient

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dans une somnolence presque continue.

Mathilde était de première force sur la harpe , et Charles n'eut que bien peu à reprendre'à sa manière. Enchanté, ébloui, il n'avait rien d'un grave et pédant professeur, sa timidité était extrême; il tremblait de tOAicher la main de son élève, il était moins à l'aise qu'elle. Madame de Luciennes en riait de tout son cœur. « Bravo ! disait-elle, vous êtes un harpiste comme je l'avais rêvé, et je puis consciencieusement aller à ma campagne. Je suis fort en retard pour les plantations de cet hiver.

Mathilde conservait, elle , une espèce d'impassibilité sans raideur.

Après deux heures de musique, de chant, qui ne furent qu'un instant pour le jeune artiste, il se retira heureux, le cœur plein de Mathilde, s'engageant iî revenir le len-

demain, tous les jours, a Quel bonheur! se ' disait-il, si j'étais aimé d'une si belle personne! Matliilde semble douce et bonne, nullement fière de sa noblesse; j'ai maintes fois rencontré son regard, et toujours plein de bienveillance....

Puis le souvenir d'Ida lui revenait cuisant, et Charles fondait en larmes. L'amour trompé, odieusement trahi, combattait l'amour naissant...

Le présent ne tardait pas à donner tort, une fois de plus au passé.

Mathilde était avide de leçons de harpe, peut-être aussi de la présence de celui qui la lui enseignait, et le départ de sa tante ne lui laissait pas, h la vérité, d'autre distraction.

Son aïeule le reconnaissait el redoublait de politesse envers Cliarles, qui, elle le savait, s'était l'cfusé à accepter d'autres

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r'Ièvos, fût-co an prîx le plus ('levé. Les leçons étaient d'ailleurs de dëlieirux concerls, d'un véritable agrément pour la vieille dame. La poite de sa chambre, toujours ouverte sur le salon, lui en rendait l'audition complète.

Malheureusement les douceurs de l'harmonie aidaient parfois aussi aux CiYets dû pavot et du laudanum; la bonne marquise sommeillait dans son grand fauteuil, et un tête à tête de deux heures est dani^ereux entre jeune homme et jeune fdie. Les harpes étaient d'accord, les cœurs en firent de même. Peu de mots, prononcés bien bas, pour ne pas réveiller la digue aïeule, firent bientôt, du mailre et de l'élève, deux amants tendres elpassionnés, sans autre séduction que leur amour réciproque.

G^iébin dirigeait le théâtre avec tant de facilité et de sens, fort du bon vouloir de

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tous, que (Jiarles pouvait consacrer plusieurs heures par jour à Mathilde, et celleci mettait toute son adresse à ce qu'aucun im[)ortun ne ynît troubler les moments toujours trop courts de leurs entrevues. Elle était, comme Charles, toute au présent, abstraction faite de position et de fortune, et ne voyait rien autre, rien de mieux surtout, que de faire de la musique avec un amant charmant et adoré. Il en est souvent ainsi au délicieux printemps de la vie ; on n'existe réellement que pendant les heures consacrées à l'objet aimé, on dévore le surplus, on^s*ef^orce de le dissiper, d'en bannir la pensée; on dort ou Ton s'élourdit, on compte les minutes, on s'eiïorce, on s'ingénie à hâter la course du temps.

Les beaux jours s'écoulent comme les maovais.

Mathilde avait pour tuteur un oiïïcier

général, en mission clepnis plusieurs années en Orient. C'était lui qui avait placé M.ithilde en pension à Paris, ne voulant la lenvoyer en Poitou que pour l'époque de son établissement.

Surpris d'apprendre la rentrée de la jeune fille chez son aïeule, sur la demande de ceJle-ci, il s'occi^pa, dès son retour à Paris, de trouver un parti convenable pour sa nièce, et bientôt il y réussit au delà de ses espérances, ii écrivit aussitôt à madame de Luciennes.

La comtesse revint à Poitiers dans les premiers jours du printemps.

Elle assista à quelques leçons de harpe, et sa sagacité fat inquiète de quelques regards, de quelques signes d'intelligence qu elle crut remarquer.

Le laisser-aller de la graside dame était en défaut. Elle ne voulait reconnaître que

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pour clle-mciiio et ses pareilles, le piivilège des aimables Iblics; elle le refusait aux jeunes filles. Il y a ainsi dans le inonde un code tacite, des lois consacrées, et ces restrictions au désordre sont encore une fort!ine pour la morale.

La noble comtesse n'était pas femme à se récrier bien fort, tant elle avait vu d'exemples plus fâcheux dans son entourage. Son amour-propre était surtout on jeu.

Le mal était fait, si mal il y avait, plus ou moins; il fallait prendre les choses dans rétat, et y porter remède. « Je suis sûre do Mathilde, se dit-elle, notre noble sang ne peut mentir, et ma nièce perdra ses habitudes de harpe sans trop de regret, comme on change de maître de musique. Sans doute celui-ci est fort bien, plus distingué qu'aucun homme du monde; mais enfin c'est ou ce n'est qu'un artiste, et Ton traite

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avec ces gens-là l'aigent à la main. Les préparatifs de son mariage, les soins de sa toilette distrairont Malhilde. »

Madame de Luciennes n'employa aucim préambule, aucune circonlocution pour annoncer à sa nièce que son tuteur arrivait le jour même, et lui présenterait un colonel d'un grand nom, avec lequel son mariage était arrêté.

Impassible ou indifférente, la jeune fille ne laissa échapper aucun signe de joie ou de peine. Elle leva les yeux sur sa tante, et reçut la nouvelle, comme si elle s'y fût altendue, sachant depuis huit jours le retour en France de son tuteur.

La présence de madame de Luciennes aux leçons de harpe y apportait une contrainte qui lui rendait peut-être son amant moins cher. Et puis, il est d'usage qu'une riche héritière se marie, et l'on n'é[)Ouse

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pas un artiste, cela ne s'est jamais vu* (hnrles, par un juste sentiment d orgueil, n'avait rien dit à ces dames de sa naissance ; il prétendait ne déroger en aucune façon en jouant la comédie, et ne voulait [)as s'en excuser.

— Bien, ma chère, dit madame de Luciennes, heureuse de reconnaître dans sa nièce ce (prelle appelait l'esprit de sa famille.

Enchantée de voir tout se passer suivant ses prévisions, elle courut vers Charles, afin, comme elle le disait, de tout liquider en une heure. Il n'est si douces ou bonnes folies qui ne finissent.

Elle entra joyeuse, riante, chez Fartiste*

— Je ne vous demande pas, je ne veux pas savoir, monsieur, lui dit-elle, si j'ai des reproches à vous faire. Un joli homme a des privilèges que je respecte. Ma nièce et moi J

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nous vous devons beaucoup d'argent pour vos leçons de harpe et de chant, et je vous prie d'accepter ces cent louis.

— Ah ! madame, je ne puis...

— Il est tout simple et naturel que l'artiste reçoive le prix de son talent, le salaire de ses soins. Vous chantez au théâtre...

— La position est différente.

— Vous ne prétendez pas traiter avec les nobles maisons de Lorières et de Luciennes sur le pied de l'égalité... Quoi qu'il en soit, ma nièce va se marier.

— Mathilde !... c est impossible.

— Dites, s'il vous plaît, mademoiselle de Lorières. J'ajoute qu'elle n'y fait aucune difficulté, aucune espèce d'objection. Le colonel comte de Norvil est un parti envié de nos plus nobles maisons.

— Fût-ce un roi, Mathilde ne saurait...

— Je me retire, monsieur: toute discus-

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