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sion sur un sujet semblable no peut se soutenirentrenous.Votre jeunesse peut seule vous excuser, et je ne veux pas vous dire des vérités pénibles. Nos relations de musique se terminent et se soldent par un compte d'argent. Il seVait de mauvaise compagnie iVy ajouter un mot. Adieu, monsieur.
La grande dame se relira avec la même aisance qu'à sa première visite, trois mois auparavant.
Charles était désespéré, et s'écriait, éperdu d'amour, comme il avait dit à madame de Luciennes : « Mais il est impossible !... >
Il voulut tenter un effort suprême et révéler son nom. Il alla à l'hôtel de Lorières. Le concierge, qui l'avait en affection pour ses manières affables, lui exprima ses re^ grets de ne pouvoir le laisser entrer, v M. le général vient d'arriver avec le colonel de Norvil, son ami, qu'il présente en ce moment
ACilTÊE. 197
à notre jeune demoiselle; mes ordres sont positifs, dit le bon serviteur. j>
Charles tenta de franchir le grand escalier. Deux valets lui barrèrent le passage.
Il rentra, la mort dans Tàme. Sa position lui semblait aiïreuse, et il ne pouvait ouvrir son cœur, confier sa peine à Jules luimême. Sa délicatesse, d'ailleurs, ne lui permettait pas de dire avoir été aimé de Mathilde. Pouvait-il aussi se plaindre d'être oublié ? La contenance , les regards de madame de Lucienneslui en avaient dit plus que ses paroles : un artiste ne saurait être qu'un jouet pour une grande dame, qu'un jouet qu'elle brise à son gré. Le monde!,.. Charles n'en savait rien à vingt-cinq ans.
11 connaissait les issues, tous les appartements de l'hôtel de Lorières, la chambre même de Mathilde. il résolut d'y parvenir^ le soir, par dessus les murs du jardin.
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Par des ellbrls inouis, il trouva moyen d'arriver sur le faîte du mur. Il allait sauter dans l'intérieur, lorsque Tapproche et les aboiements de deux énormes chiens le forcèrent à revenir sur ses pas.
— Madame de Luciennes a pensé à tout, iSe dit-il, et Mathilde, qui n'a pu ignorer que je me suis présenté à l'hôtel, ne m'a pas écrit un mot de consolation ou d'adieu ! Elle est grande dame, elle aussi !... Elle me dédaigne ou me méprise ! Voilà donc la vie que j'avais rêvée si belle ! Une coquette m'a brisé le cœur à vingt ans; l'honneur m'a forcé à m'éloigner de Marie, un ange de candeur et d'amour; Ida m'a fui, et Malhilde m'abandonne !... A ma honte infinie, la mort de ma mère bien aimée est peut-être ce qui m'a frappé le moins cruellement !... Fi de ma destinée : je n'en veux plus, je n'ai pas la force de la subir.
Sans penser à la douleur qu'il causerait à son digne oncle, si bon, si tolérant po-r lui, Charles, après une nuit passée tout entière sans sommeil, s'occupait sérieusement de se faire sauter la cervelle, et déjà il avait chargé ses pistolets et se disposait à écrire à Jules, lorsque Guébin entra chez lui, au point du jour, et l'aborda avec sa rondeur accoutumée.
— Mon ami, lui dit-il, notre petit contrat à la nlain, je viens te somm(;r de ne plus hésiter à quitter Poitiers, quelque charme qui t'y retienne. Fort de ta signature et de la toutepuissance que toi-même m'as déférée, j'ai traité [)0ur aller passer la belle saison à Nantes. Je tiens à faire consacrer nos succès par les suffrages d'une grande ville. La direction Nantaise est, une fois de plus, en désarroi, et le préfet de la Vienne a bien voulu écrire pour nous, sans compter une
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vingtaine (réliulianls en droit, au nombre desquels les amis MM. de Ruillé se sont dislingues par la chaleur de leur zèle. Nous avons du répertoire pour quatre mois, et nous l'augmentons chaque jour... tout nous ju'omet plaisir et fortune... Mais je te vois fatigué, bouleversé, tu as une fièvre atroce» Pourquoi ces pistolets ?...
~ Cesl, je crois, le seul remède à mon mai.
— Allons donc ! tu ne l'y connais pas; moi seul suis compétent sur cet article, et je mets, d'autorité d'amitié et de médecin, ion remède dans ma poche, comme inopportun jusqu'à l'absurde, et contraire a mes ordonnances et prescriptions. Voyons : qu'as-tu ? Hier encore , à notre répétition à trois heures, tu étais d'une humeur charmante et chantais à te faire adorer.
— Hier encore, mon ami, je me croyais
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aimé. On me l'avait juré cent fois, et depuis on ma non seulement désabusé, mais congédié, humilié, repoussé, si ce n'est chassé, ainsi qu'un valet dont on n'a plus que faire. Ah ! maudites soient les grandes dames ou demoiselles ! ^'
— Tu n'es pas homme à me nommer celle-ci, el j'en ai regret :j'iraisla remercier de t'avoir rendu au culte des arts, que lu étais en train de négliger, si ce n'est d'abdiquer pour elle. Ingrat ! tu veux te tuer, parce que l'on a pris une initiative, que toimême peut-être aurais prise dans quelques jours ! Est-ce pour se marier que l'on le quitte ?... Oui. Ah ! n'envie pas du moins le sort du ravisseur. S'il ne se désespère que plus tard, ce sera avec plus de raison, pour plus longtemps, et je ne sais pas si je l'empêcherais de recourir à les moyens violenls de guérison. Tu iiV's pas, je le sais, de ces
mannequins que Ton nomme des hommes a bonnes fortunes, des séducteurs de profession, de ces gens qui aiment à froid. Je te fuirais bien loin. Au contraire, ton cœur est tout entier de la partie, sans raison ni réserve. A ton retour d'c\llemagne à Paris, il venait, paraît-il, de subir une crise telle que celle d'aujourd'hui , et tu vois bien que tu n'en es pas mort. Que cette seule observation te guérisse. Ton mal est inhérent, endémique à la jeunesse, et tu t'en corriges tous les jours. La belle demoiselle te délaisse ! Elle venge les grisettes que tu as délaissées ou que tu délaisseras. La rupture vient le plus souvent d'en haut. Laisse faire la jolie femme, tu n'empêcherais rien. Formosis levitas semper arnica fuit. Une Nantaise te vengera de la perfidie poitevine, puis une autre, puis une autre. Loin de ma pensée de te conseiller l'inconstance, qui d'ailleurs
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ïi*est pas dans ta nature. Livre doucement ta vie aux arts en première ligne, puis aux amours, leurs accessoires obligés , et ne te tue plus, si Ton te quitte. Avant six mois, tu ne t'en fâcheras pas même. Il faut prendre le monde comme Dieu Ta fait, et c'est une œuvre admirable, aussi bien dans Tordre moral que dans Tordre physique. Pardonne mon outrecuidance; ce ne sont pas mes raisonnements que je compare au magnifique édifice du grand architecte, et toutefois je suis fier et surtout heureux d'être arrivé pour empêcher la pitoyable hérésie de ton suicide, ton oncle m'en remerciera... Voilà ton pouls changé^ calmé du tout au tout. Ce que c'est que la pression de main d'un ami !
— Fais-moi quitter Poitiers le plus tôt possible.
«^ — Ce sera au premier jour. Je me fais
ik
204 tNK ME agukk.
fort au surplus, au prix d'une nouvelle ordonnance, de te rendre capable d'assister, impassible, à la noce.
— Non. Oh ! non, ne t'y trompe pas.
— Eh bien î soit, je vais te faire changer dVir. C'est un moyen connu, familier, commode au médecin. Adieu, cher couvalescent.
u Ah! la belle, la grande chose que » l'art, et que l'art est bien autrement )) dévoué qu'un ami, bien autrement n fidèle qu'une maîtresse, bien au- » trement consolant qu'un confes- » seur .' »
{Mémoires d'ALRXANDRE Dumas, tome U].
Il ne faut pas proscrire la vie agitée. Les belles années de la jeunesse ne sauraient être sans plaisir, sans charmes, et l'existence peut valoir quelque chose avant trente ans.
Un certain vagabondage peut même avoir un côté avantageux. On rencontre beaucoup de gens, en courant le monde , sur les grandes routes, dans les lieu:î publics , et il y a nécessairement^du bon sur la quantité^ Le bien domine même, disent les optimistes.
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A vingt-cinq ans on sent vivement , on se récrie, on peste, on jure après sa destinée; puis le calme revient, on ne se rappelle plus ce qui a été pénible , on regarde de toutes parts, et l'on a bientôt aperçu ou retrouvé des consolations. L'essentiel ne serait-il pas d'avoir de longues années devant soi pour essayer la vie sous d'autres faces , et en espérer du plaisir ou du bonheur... sauf déceptions nouvelles?
Le directeur du théâtre de Nantes, n avait pu atteindre la fin de l'année théâtrale, et les malheureux artistes fuyaient de toutes parts, cherchant un public plus facile, une ville plus hospitalière. Aucun nouveau di- Tecteur ne se présentait , au grand regret des autorités, et Nantes, allait être sans spectacle.
Plusieurs jeunes Nantais, étudiants en droit à Poitiers , qui s'étaient liés avec
les artistes par occasion, charmés de rencontrer au théâtre des hommes aussi distingués , engagèrent ces messieurs à aller se montrer sur la scène de leur ville natale.
Edouard et Alfred de Ruillé, qui se faisaient particulièrement les patrons des artistes, portèrent Tobligeance jusqu'à entraîner leurs compatriotes, qui se trouvaient à Poitiers avec eux, et tous partirent pour Nantes, dans la semaine-sainte, pour aller assister aux débats de leurs recommandés, nohle emploi, disaient-ils, de leur vacance de Pâques.
Les aimables étudiants, une fois sur les lieux, mirent de leur parti la jeunesse commerciale, et l'aristocratie elle-même céda à l'impulsion.
Le succès dépassa les espérances les plus présomptueuses. La troupe tout entière fut redemandée à la fin de la représeniatiou
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de début et, dos la première semaine, elle compta, pour la campagne d'été, un nombre d abonnés double de celui que le dernier directeur avait pu réunir pourThiver. Elle était à la mode, elle faisait fureur.
Edouard et Alfred de Kuillé avaient, l'un vingt-quatre et l'autre vingt-cinq ans, et venaient de terminer leurs études. Ils ne se destinaient point au barreau, et n'avaienf suivi des cours de droit que pour obéir à leur oncle le marquis de Saini-x\ubin.
Ce gentilhomme avait passé sa vie à Paris jusqu'à l'âge de cinquante ans, dans la familiarité des artistes les plus distingués de l'époque. Il avait été l'intime de Fleury, de Talma. Il avait assisté aux derniers moments de celui-ci, en 1826, et versait encore des larmes en racontant les détails de sa mort. Il avait, disait-on, joué la comédie avec les plus grandes dames de la cour.
A la mort de sa sœur, madame de Ruillé, le bon marquis avait quitté ses habitudes parisiennes si chères, et était venu à Nantes présider aux soins de toute espèce nécessaires à ses neveux, et surtout à leur jeune sœur, la petite Léocadie. M. de Ruillé père n'existait plus depuis dix ans déjà.
Le marquis voulait que ses neveux goûtassent, dès la jeunesse, les jouissances de la fortune. Il leur avait fait faire leur éducation en province un peu à leur loisir, à leur aise, au moins pour Fécole de droit; mais il se disposait à les lancer dans la carrière, à leur ouvrir les portes de la capitale. Il s'était refusé à jamais séparer les deux frères. « Ma vie a été bonne^ disait;il, à cela prè^ d'un appui incessant, d'un cœur à qui je pusse me confier à chaque instant. L'homme le plus heureux éprouve un vide»
s'il ne peut penser tout haut, dire peines et I 14
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plaisirs à un ami sûr, dëvoué. (les deux jeunes gciis s'aiment; je leur prodigue For ; même pour leurs fantaisies; ils ont de la Santé... Je me plais à les voir heureux : je veux qu'ils me bénissent. Quant à ma petite Léocadie, je la garderai longtemps à faire du bruit autour de moi, sous les aus[)ices de celte vieille anglaise qui 4ui donne toute l'instruction désirable. Léocadie est frêle encore, mais elle se fortifie à jouer avec sa chèvre au soleil de mon parc, à donner des soins a sa volière, à ses lapins... Ses frères ont le double de son âge, ils la protégeront après moi. >
M. de Saint-Aubin, peut-être par un certain dédain des caquetages de la province, se plaisait surtout en famille; il passait des heures entières à voir courir Léocadie, et il avait laissé ses neveux séjourner à Nantes beaucoup plus souvent qu'à
Poitiers. Les trois jeunes gens étaient des modèles d'élégance et de distinction.
Le retour d'Edouard et d'Alfred fut une "grande joie pour l'hôtel du marquis.
~ Mon oncle, dit Alfred, le plus jeune, le plus gai des deux frères, nous t'apprendrons quelque chose d'aussi merveilleux que la fin de nos éludes en droit. Tu es sans doute étonné que nous ayons passé, tout d'une haleine, le carême à Poitiers sans te faire maintes visites. Nous devons à ta bonté de ne pas te tromper, même en cela : ce ne sont point notre dernier examen et notre thèse qui nous ont retenus, mais bien les plus aimables artistes, qui jamais aient monté sur le théâtre. J'ai beaucoup pensé k ce que tu nous as dit souvent de la grâce incomparable avec laquelle Fleury et Armand portaient l'épée et l'habit de cour
Eh bien ! je ne sîiurais croire que ces
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grands coinekliens aient été supérieurs à nos amis. Je dis : nos amis, parce que nous n'avons pu manquer de les aimer, nous étant trouvés par hasard en rapport avec eux. Nous avions bien reconnu que ce n'étaient pas des garçons tailleurs ou des épiciers qui avaient pris le théâtre pour y végéter en paresseux, et nous avons appris d'eux sans surprise leur fortune et leur position sociale. Ils ne sont au théâtre que jusqu'au premier octobre, à moins qu'ils ne continuent leur association, ce qui n'aurait rien d'étonhant, tant ils y prennent plaisir. Le croiras-tu ! Le jeune premier rôle et ténor, celui avec lequel nous sommes le plus liés, Charles de Surval, est docteur en droit, et nous a fort aidés pour nos thèses: c'est le plus excellent répétiteur. U n'est pas pédant surtout; il riait de toutes ses forces, en nous indiquant quelques unes
(les arguties, au moyen (lesquelles les professeurs nous désarçonnent souvent. Et il est de première force sur la harpe. Il f^mt renlendre chanter: 0 Richard^ ô mon roi ! en s'accompagnant. 11 arrache des larmes, et nous fait rêver de notre cher Henri, Ah! tu n'y résisterais pas toi-même, loi qui ai-mes tant notre bon roi !
Ici la jeune Léocadie prêta grande attention au discours de son frère. La harpe était son instrument favori, et son institutrice, miss Western, lui avait déjà enseigné tout ce qu'elle en savait, à l'extrême regret de la jolie enfant, avide d'y progresser. Eile goûta vivement la réponse du marquis.
— Tu m'apprends en eifei des merveilles, mon neveu, dit le vieux gentilhomme, et je ferai de l'extraordinaire en l'honneur de les amis, comme tu les nommes. J'irai au spectacle à Nantes pour la première fois
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de ifia vie. Je n'ai peiit-elre jamais vu de come'diens de province, nous en faisions peu de cas dans notre monde parisien.
Mon journal annonce pour aujourd'hui :
ï Homme du Joui' ou les Dehors trompeurs, et V Eclair ^ opéra d'Halévy... C'est du grand répertoire par e^xcellence. Assurez-vous d'une loge, mes enfants.
Ce spectacle un peu froid, mais décent et convenable, fit un plaisir infini à la jeune fille, qui n'était jamais encore entrée dans un théâire. Elle s'informa auprès de ses frères de celui des quatre artistes qui était, suivant eux, harpiste si habile, et elle le regarda plus que les autres. Le rôle du Baron dans l'Homme- du Jour, fit surtout honneur à Charles dans l'esprit de M. de. Saint-Aubin.
— Ce jeune homme est vraiment bien, dit le marquis à ses neveux. Amenez-le
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demain déjeuner à l'hôlel, je suis désireux de le voir à la ville. Les au 1res ne sont pas mal, mais je suis encore pour les exceptions au théâtre.
Léocadie était la plus curieuse de la famille de dt'jeûner avec un comédien. Elle espérait que ses frères le feraient jouer de la harpe, et elle les gagna à ses intérêts. Elle se leva de bonne heure, pour tenir sa musique et son instrument en ordre. Coquette sous un autrç rapport encore , elle mit une fleur dans ses cheveux, elle se fit belle. Elle avait vu quatre actrices charmantes, et la nièce de l'honorable marquis de Saint-Aubin ne devait pas, [^ensait-elle, leur être inférieure. Léocadie répéta aussi son morceau de harpe de prédilection, pour le cas où on la prierait de se faire entendre à son tour. Elle sentait que son jeu laissait à désirer, et elle s'en dépitait. Elle en au-
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mit verso des larmes de regret, si elle n'avait craint (Fétre surprise par Farrivée de Tami de ses frères.
Charles attendait impatiemment MM. de Ru i lié, qui venaient le chercher en voiture en raison de réloignementde l'hôtel de leur oncle.
— Ah! leur dit-if, à peine assis avec eux dans la calèche, ce que vous m'avez dit de M. de Saint-Aubin me donne un empressement extrême de lui être présenté. Son suffrage m'est plus précieux qu'aucun.
— Et notre petite sœur, que vous n'avez pu bien voir du théâtre dans sa loge, dit Edouard, et qui vous a tant applaudi, à votre air du premier acte; notre chère Léocadie, que nous avons entendu jouer de la harpe dès le point du jour, sans doute dans la pensée que vous demanderiez à juger de ses forces...
— Merci, merci, mes amis.
Charles fut frappé de la noblesse du maintien du marquis, comme il avait, la veille, admiré l'expression digne et ficre de son visage au spectacle.' H exprima en bons termes à son hôte l'honneur qu'il recevait de son inyitation, et salua avec beaucoup do grâce la jeune fille et son insliiulrice. Après cinq minutes, tous les cœurs lui étaient acquis.
Le marquis lui fit donner mille détails sur ses camarades et leur association.
-'w"'— C'est charmant, dit M. da Saint-Aubin, è'est une idée essentiellement heureuse, et j'en sais gré à votre ami le docteur. Cela émane d'un homme d'esprit, intelligent de la vie. Il est remarquable de rondeur, de naturel. Mes neveux m'ont vanté aussi sa belle voix de basse, sa gaîté dans Don Pasqiiale, etc.
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— Il n''cst p»is moins noble et énergique dans le rôle de V Amant bourru. 11 entend très bien le théâtre : c'est lui parti en lièremeiit qui a formé ces dames à la scène : il les fait répéter, au besoin, dix fois de suite, sans leur passer un vers faux, de même que notre ami Fouilleul sauterait au plancher pour une intonation équivoque.
— Yous devez jouer le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, la Métromanie.
— Hélas ! monsieur le marquis renouvelle mes douleurs. Il ne se rappelle pas que nous ne sommes que quatre hommes, et qu'il y en a cinq rôles dans la Métromanie,
— Il est vrai.
— A Poitiers, possédé du démon ou de la passion delà meilleure comédie que l'on connaisse depuis Molière, le cher Guébin, enthousiaste du rôle de Francaleu, ayant entendu mentionner un ancien acteur, en
retraite aux environs, s en alla le iroiiver et lui offrit une bonne somme pour jouer M. rfc BaliveduA] le paya même d'avance... Au jour convenu, le vieil histrion arriva ivre-mort, et il nous fallut changer le spectacle. Gue'bin, furieux, mit son homme à la porte, s'il ne le battit. Cela nous a corriges à jamais de nous associer des comédiens de profession, et nous sommes condamnés à nous priver de jouer la Mélromanie, que nous avions étudiée, que nous aurions jouée avec amour. Je ne saurais dire quels en sont nos regrets !
— J'aime' à vous entendre parler ainsi» Oui, Tart a des délices incomparables, et il y a bonheur à interpréter un chef-d'œuvre à l'animer, lui donner la vie. Le croiriezvous î je sais encore la comédie de Piron du premier au dernier hémistiche, et il faudra qu'un de ces jours nous en disions, a nous
220 uiSE vu:
deux, la grande scène du troisième acte. Je suis ini Baliveau de la vieille roche.
— Je le croîs sans peine, et je me tiendrai fort honoré, humble Damis que je suis, d'avoir nn oncle tel que vous.
Au salon, après déjeûner, Charles se prêta avec empressement à chanter J'.^ir de , liichard, en s'accompagnant delà Mrpe, et, cette foiSj M. de Saint-Aubin, les yeux mouillés de pleurs, lui prit la main et la serra avec vivacité.
- — Je n'avais pas éprouvé pareil plaisir depuis longtemps, dit-il à Charles. Bravo ! bravo ! monsieur. Cet air est superbe, bien choisi et bien chanté.
L'heureux artiste acheva de gagner les bonnes grâces de toute la famille, en faisant jouer de la harpe à la jeune Léocadie pendant une heure, sans plus de pédantisme qu'il n'en avait mis en parlant droit à Poi-
tiers avec MM. deRuillc.La petite sœur avait pris une excellente leçon, et miss Western elle-même en avait bien profité.
Il exprima la crainte d'avoir été indiscret en restant aussi longtemps.
- — Pour vous rassurer, dit le marquis, agréez notre invitation à tous de revenir demain.
— Je ne saurais refuser, répondit Charles en se retirant, et ce jour-ci restera des plus beaux de ma vie.
Le marquis dit deux mots à Toreille d'Edouard, qui reconduisait l'artiste.
— Mon ami , dit M. de Ruillé, je viens d'être constitué ambassadeur, et j'arrive sans préambule à ma mission; donnez, je vous en prie, quelques leçons de harpe à ma sœur.... J'ajoute bien vite qu'il ne sera pas question de salaire entre nous. Seulement, en raison de l'heure, la plus facile
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pour vous, je crois, accoplez de (léjeiincr...
— Ce me sera plaisir infini , répondit Charles; à demain... Ici, nul danger, ajoutal-il en lui - même, Léocadie n'est encore qu'une jolie enfant, et son inslitulrice ne la quitte pas. 0 Mathilde ! ton souvenir me poursuit encore. Que de bonheur je t'ai dû î que de bonheur tu m'as enlevé !
, (Jiez M. de Saint-.Tubin , ces leçons de chaque matin étaient une fête pour tous.
Le marquis revint sur son sujet favori, et répéta avec Charles la scène du troisième acte de la Métromanie,
L'artiste fut enthousiasmé, et avec juste raison. C'était la grande et belle diction de la Comédie-Française, une noblesse incomparable, une accentuation large, à la manière de Rachel, à rendre à jamais insupportables les déclamations, les gens de métier.
AGITKE. 223
Charles ne put s'en taire et exprima chaudement son admiration.
— Eh bien ! je vais vous surprendre, dit M. de Saint-Aubin, J'y ai réfléchi, et je crois avoir tout prévu, avoir examiné la question sous toutes ses faces: mettez de nouveau la Métromanie au répertoire, je jouerai Baliveau avec vous et vos amis. Ce sera sans doute un fait inouï, sans exemple dans notre aristocratie; mais je n'ai nullement regret de ne pas ressembler à tout le monde, et je suis assez fort logicien pour prouver aux médisants que c'est là une distraction inoifensive et nullement indigne d'un homme de cœur et d'honneur.
Charles était peut-être moins surpris que contrarié. M. de Saint-Aubjn sur le théâtre ! un riche et noble propriétaire! 11 n'osait lever les yeux.
— Vous voilà pâle , effrayé , dit le mar-
quis. Vos compliments de tout à Theuro n'cîiaicnt-ils donc pas sincères?
— Pardon. Le succès ne m'est pas douteux, et mes amis seront justement fiers de •leur camarade d'un jour...
— Mon cher Charles,, dit Alfred, ne craignez pas que nous puissions être personnellement contrariés du lait de notre oncle. Nous partageons tous ses sentiments sur le bien etîe mal en général, et sur la question de jouer la comédie en particulier. Le succès aussi n'est pas douteux pour nous ; ainsi procédez conlme s'il s'agissait de tout autre amateur que vous jugeriez digne de jouer Baliveau avec vous.
Charles n'en était pas moins ému, et plutôt inquiet que satisfait. Il est d'un noble cœur d'accepter, de courir soi-même au danger auquel on se refuse à exposer, fûtce un indiiïérent.
Les artistes furent enchantés de Toffre du marquis, et se mirent entièrement à ses ordres pour les répétitions et le jour de la représentation.
— Je suis pressé de jouir, j'ai soixante ans, dit M. de Saint-Aubin, invitez vos amis à venir répéter demain dans mon jardin. Cest le lieu de la scène pour les quatre premiers actes, et je ferai tout disposer pour qu'il y ait convenance parfaite, ainsi que dans mon salon pour le cinquième.
Ce fut une partie de plaisir pour tous, et chacun reçut avec grande déférence les avis du marquis. Il savait à la lettre les traditions, et il fut jugé inutile de répéter au théâtre.
Charles eut une vraie pensée de cœur. Il
avait été question, entre ses amis et lui, de
donner une représentation au bénéfice des
pauvres, par reconnaissance pour la boilté I 15
a2() i Nf: vit:
infinie des Nantais et de leurs autorités. 11 obtint que ce fut celle de la Métromanief et tout fut réglé en conséquence.
Quelle foule et quelle belle recette pour les indigents ! Les plus grandes dames en lïiagnifiques toilettes remplissaient les loges de tous les étages. Quel succès aussi pour les acteurs, et particulièrement pour M. de Baliveau ! Le dernier spectateur des troisièmes semblait comprendre, prolétaire ou autre, que le marquis ne faisait injure à personne , qu'il était meilleur comédien qu'aucun, et qu'il doublait par son concours l'aumône faite aux malheureux. L'aristocratie, d'abord fort effarouchée, s'était promptement rassurée, par le bruit que Charles et ses amis s'étaient plu à répandre des talents exceptionnels de M. dé Saint- Aubin et de la pensée de bienfaisance qui le faisait agir. Les applaudissements étaien.t /
spontanés, unanimes, intelligents, et jamais le chef-d'œuvre de Piron ne fit autant de plaisir,
Charles, cependant, était peu ou point h son rôle, au moins jusqu'à ce que le succès du marquis fût prononcé, tranchant. Alors, alors seulement, et rassuré par M. de Saint- Aubin lui-même, il reprit courage, et, dans leur grande scène , les applaudissements adressés à son interlocuteur le touchaient beaucoup plus que ceux qu'il recevait pour son compte.
Le marquis s'en aperçut, et lui dit dans la coulisse : « Je lis dans votre cœur; vous êtes un digne jeune homme ; vous avez tremblé pour moi,, tout en blâmant ma fan^ taisie, dont, mieux inspiré que moi-même, vous avez fait une œuvre de charité ; honneur à vos procédés , monsieur. »
11 ajouta cinquante louis à la recette pour
les pauvres, el fit de brillants cadeaux aux actrices. Les journaux de toutes couleurs eurent la pudeur, le bon goût de ne pas même le nommer, tout en lui donnant les plus justes éloges, et Guébin renvoya vers lui le président du bureau de bienfaisance» qui se présenta pour le remercier comme chef de la petite troupe ; enfin, Fexcentricité la plus exorbitante dont on ait souvenir à Nantes ne causa ni chagrin ni désagrément a aucun.
Le marquis vint, souriant, le lendemain au devant de Charles, en lui tendant les deux mains, et les jeunes gens raccueillirent mieux que jamais : ils avaient assisté au spectacle, et Léocadie, particulièrement, convint que son cœur avait battu bien fort.
— Je suis plus brave que vous tous, mes enfants, dit M. de Saint- Aubin, et toutefois je ne vous causerai plus de pareilles émo-
AGITÉE. â29
lions, je VOUS aime trop pour cela. Eh ! si vous n'étiez pas si trembleurs, je prendrais, je crois, parti sous les drapeaux de Charles pour remploi des pères-nobles. J'ai eu fort à lutter contre mon désir de jouer le Bourru Bienfaisant avec la Métromanie. Baliveau était un rôle trop peu important pour ma fièvre théâtrale... Rassurez-vous : j'ai fait ma clôture définitive et sans remise.
Les artistes eurent fort à se défendre contre les demandes d'une seconde représentation de la Métromuniey qui leur étaient faites de toutes parts. Les amis de Charles les lui renvoyaient, et celui-ci n'était nullement tenté d'en entretenir le marquis, de gagner de l'argent au prix d'appréhensions affreuses. 11 sentait qu'il serait mort du coup de sifflet que le premier malveillant aurait pu jeter à la face de l'honorable gentil- 'îiomme, et il osait à peine parler comédie, théâtre avec lui.
« I know not if angcls wecp, but men » Had -wcept cnough — for what — to weep agaio. »
(Btron.)
M. Je Saint-Aubin et Charles s'étaient réciproquement fort sympathiques, et lorsque le jeune artiste était libre de ses moments, il allait à Thôtel avant Theure de la leçon de harpe et se plaisait à se promener dans le parc avec le marquis. Les causeries de celui-ci étaient pleines d'intérêt, sur Taristocratie et les notabilités littéraires de la Restauration et des premières années de la révolution dejuillet.Les anecdotes, particulières à M. de Saint-Aubin, avaient surtout de l'attrait pour Charles, qui y puisait une connaissance approfondie du monde. «. Ah ! j'ai beaucoup vu, je dois avoir appris, j'étu-
L'?(i: VIE AGITÉE. 231
die toujours, et je ne sais que peu ou point. Autant vaut livrer sa barque au courant que la Providence nous a fait, disait le marquis. »
Un jour, entïaînés par la vivacité de leur entretien, ils-arrivèrentàia'partie la moins fréquentée du pare, à l'extrémité d'un sentier, que plusieurs lois M. de Saint-Aubin avait semblé vouloir éviter de suivre.
— Ah ! s'écria Charles étonné, ce petit ter- Ire ressemble à un tombeau, et rien n'est plus romantique; un noble cœur a choisi l'emplacement.
— Oui, c'est en elîet un tombeau : Elda y repose, je l'ai rapportée de Napies.
— Un amour d'Italie?
— Non, mon ami, Elda était de la Franche-Comté , de la petite ville de Vesoul... Vous apprenez beaucoup avec moi, me dites-vous obligeamment : j'en doute, et je ne
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sais pas si mon expérience vous servira jamais. Quoiqu'il en soit, vous vous rappellerez, je crois, à quarante-cinq ans, ce qui m'est arrivé à cet âge, et vous éviterez peutêtre, pour vous ou pour ce qui vous est cher, la faute doht le souvenir fait encore mon désespoir...
« J'aime à conter, vous Favez reconnu, et je vais vous dire un des derniers épisodes de ma vie agitée:
» J'arrivais, dis-je, à quarante-cinq ans; mes cheveux prenaient la teinte argentée qui annonce l'approche de l'hiver de l'homme, et je m'étais dit maintes fois que la saison des douces folies était passée, que je ne devais plus aimer que les enfants de ma sœur. Hélas ! le plus sage radote sur ce sujet plus que sur tout autre, et meurt, je le crains bien, dans l'impénitence finale. Que l'occasion se présente à lui, il la saisit avec
pl;:s d'empressement qu'il ne faisait au printemps de la vie. Où fuir, où se cacher pour éviter de mal faire ? Je ne saurais le préciser.
» Un de mes parents éloignés, habitant la petite ville de Semur, m'invita à être le parrain de son fils aîné. Il croyait m'avoir quelques obligations, et me témoignait sa reconnaissance par cette politesse.
*> Je ne pouvais manquer d'accepter, jusqu'à la commère quelconque que l'on me donnerait pour partner. Je ne m'informai de l'âge et du persofinel que pour y conformer les cadeaux d'usage. On veut faire comme tout le monde, même à quarante^ cinq ans.
j Elda Belmont, appelée à partager avec moi la responsabilité du salut du nouveauné, étrangère elle-même à Semur, profita de la compagnie d'une dame qui se rendait
23i UNE VIE
à Paris, pour arriver chez mon parent.
Une demoiselle ne doit pas voyager seule.
» Ma pensée n'était nullement à la jeune fille, avec laquelle mes rapports ne devaient être que de quelques jours. Mon imagination ne m'en avait présenté aucun portrait. J'avais acheté gants, bouquet, dragées, boites et colifichets de baptême . pour une commère de vingt-six ans, d'une position modeste, ainsi que l'on me l'avait écrit.
» Elda était petite, peu jolie, mais blanche, bien faite et gracieuse ; ses yeux bleus étaient pleins de douceur; son sourire, pâle comme un jour d'hiver, avait quelque chose de touchant. Elle devait être sympathique à un homme de cœur, car elle était frêle, impressionnable, et une toux sèche et fréquente témoignait d'une extrême faiblesse de poitrine. La chaleur de sa main était fébrile, et l'ensemble de sa personne sem-
AGITÉE. 2Mj
blait en proie à un mouvement, à un entraînement pénibles.
» Je ne suis point égoïste. Si mon regard se fixe sur un être souffrant, ô'est par un sentiment de tendre compassion, par un extrême désir de soulager ou de consoler. Et puis :
« Il est des nœuds secrets, ii est des sympathies » Dont, par un doux rapport, les âmes assorties » S'unissent l'une à l'autre, et se laissent piquer » Par un je ne sais quoi qu'on ne peut eipliquer. »
V Pauvre enfant! dis-je au fond de mon cœur, après avoir adressé les politesses d'usage a ma petite commère.
» J'ajoutai aux cadeaux de baptême , et m'informai avec une tendre obligeance, autant que je le pouvais sans indiscrétion,
de mille petits détails de famille et de la vie intime d'Elda.
» Celle-ci ne pouvait s'offenser d'un intérêt exprimé avec une extrême délicatesse, et elle me répondait en toute sincérité. Sans en trahir aucun regret, elle me faisait part de son existence toute monotone. Un petit voyage à Besançon avec son père lui avait procuré quelque distraction, et sa santé en avait éprouvé un bien infini. « Ah ! les voyages! disait-elle avec une espèce de passion. Quel plaisir! On renaît à la vie. Le grand air, la variété des sites!... J'aurais désiré que Semur fût à cent lieues de Vesoul pour rester plus longtemps en route. Ma bonne cousine a pensé à moi pour marraine de son enfant, afin de me sortir, pendant quelques jours, de la tristesse de la maison paternelle ; mais qu'est-ce qu'une si faible distance à parcourir ! Je donnerais ma vie pour
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passer trois mois en Suisse, en Italie, tout au moins à Nice. Les Napolitains disent, dans leur enthousiasme national: Voir Napies, et puis mourir ; je le conçois, et je dirais volontiers comme eux. >
» Nous étions au mois de juillet, la saison des voyages, et j'avais pris, à mon départ de Paris, un passeport pour Genève et Rome, que je voulais revoir, à Tapprocbe probable de ma retraite a Nantes ; je n'étais pas entièrement décidé; toutefois, mes amis des environs de Paris m'ayant invité à séjourner dans maints châteaux, et l'isolement des hôtels garnis commençant à m'effrayer.
> Le désir exprimé par Eldafît cesser mon irrésolution, et, sans aucune arrière pensée d'amour, sans apercevoir aussi l'immense responsabilité, au moins morale, que j'acceplais à la légère , ou plutôt au devant
238 UNK VIE
de laquelle je courais sans réllexion, je m'écriai : C'est une fortune pour moi de vous entendre parler ainsi , mademoiselle, dis-je à Elda, et je vais solliciter de notre hôte son intervention auprès de votre famille , pour qu'elle m'accorde la faveur infinie de vous conduire en Suisse, en Italie, si vous voulez bien m'agréer pour chevalier. Je vous jure que vous n'en sauriez avoir un plus loyal et plus dévoué. L'intérêt que vous m'inspirez fera de moi le compagnon de voyage que vous pouvez désirer. Que je meure si j'oublie un instant ce que je devrai à l'honneur que je recevrai de votre confiance.
» — J'accepte, dit Elda, j'ai foi en vos promesses; la vie sous vos auspices ne saurait avoir aucun mauvais côté. Je vais écrire à mon père.
AGITI?.E. 23<^
» J'obtins sans difficulté l'appui de mon parent.
)) — Vous êtes bien hardi, bien aventureux, me dit-il cependant, et je n'aurais certainement pas osé prendre pour vous Tiniliative de ce voyage. Je ne parle pas des quelques mille francs qu'il va vous en coûter, vous êtes fort au dessus de cela; mais vous avez des yeux, de la perspicacité, et vous ne pouvez manquer de reconnaître que la pauvre jeune fille dont vous allez vous charger, plus ou moins à Tétourdie, je vous en demande pardon, est, je lecraiilsbien, frappée à mort. Cette insouciance, ce laisser-aller sont des symptômes sûrs. Lisez la lettre de son père : il y épanche sa douleur, il a déjà perdu ainsi plusieurs enfants ; Elda est son dernier bonheur, et il n'a plus, dit-il, la force de la voir mourir sous ses yeux.
» — Eh bien, rèpris-je,il faut essayer d'un
climat plus doux, d'un soleil plus chaud. Nous passerons Thiver à Naples, s'il le faut, et je serai justement heureux et fier, si je rends à un honorable vieillard sa fille bien aimée pleine de force et de santé. Eldarêve de l'Italie ; ses instincts lui disent qu'elle se trouvera bien d'y séjourner../ Je suis pour qu'on puisse réaliser tout le possible de ses rêves.
» Ce ne fut pas sans une grande hésitation que M. Belmont consentit au désir de sa fille ; il exprimait même Tespoir qu'elle y renoncerait;, il l'en priait, et, dans son anxiété, il rendait notre hôte juge suprême de la question de convenance , d'opportunité, etc.
> Elda n'hésitait pas, elle, et son affirmation eût entraîné les plus indécis. Elle ne respira à l'aise que lorsqu'elle se vit bien enveloppée, chaudement vêtue, dans une
AGÏTKE. 241
bonne chaise de poste. La délicatesse de son père avait bien garni sa petite bourse, le vieillard avait épuisé pour elle ses dernières économies.
» Assis près d'EIda, je n'eus plus d'autres pensées. C'était des soins de chaque instant, d'une prévoyance tendre et compatissante* On peut ainsi s'absorber, vivre, pour ainsi dire, dans un autre être, jouir, surtout souffrir par lui. Ce n'est pas de l'amour; c'est bien mieux, et toutefois c'est un sentiment non moins dangereux , car il est plus touchant, et ne peut manquer d'inspirer un retour, dont l'objet aimé ne se rend pas compte, mais qui devient bientôt passionné, absolu.
» Elda n'était pas surprise, car elle n'avait
rien prévu ni calculé; elle était heureuse, et
s'appuyait le plus naturellement du monde
sur celui qui se vouait lui-même à elle. I 16
2V2 i\>K vu:
» — Ah ! dit-elle à Taspect du lac de Genève, que cela est beau !... 11 faut nous arrêter, séjourner ici.
» — Volontiers, répondis-jo, Genève a uu attrait {iartieulier ; ses hôtels garnis sont justement renommés, et ses enviions sont remarquables, pittoresques; nous irons, si vous voulez, à Ferney.
* — Non, je n'aime pas Voltaire ; il avait prodigieusement d'esprit, et peu ou point de cœur.
» Telle de ses œuvres est une mauvaise action, m'a dit mon père, qui ne saurait se tromper sur pareil sujet. Les souvenirs de Rousseau me vaudront mieux, et ils seront le but de nos promenades. Je voudrais aussi naviguer sur le lac.
» — Cela est facile par les b:Ueaux à vapeur: on côtoie la rive suisse; on déjeune à Lausanne, et l'on revient par la
AGITt:E. 24.*î
rive savoisienne, moins gaie, moins animée, moins riche, moins peuplée, ;i la véi-ité.
D — Pourquoi donc ?
') — Les méchants calvinistes (le Genève prétendent que c'est un effet tout simple de la difféi'ence de religion et de gouverneiTîent.
» — Cela ne saurait être.
» — Sans doute, et je n'irai pas voir ici n]on ami James Fazy, le type du républicain suisse.
» Je l'ai connu excellent et distingué, merveilleusement instruit dans sa jeunesse à Paris; mais je ne suis plus de force à débattre avec lui ses théories, ses utopies; mon cœur absorbe mon esprit, il est tout au bonheur. Ah ! que démocrates et monarchistes se disputent l'empire du monde ! votre bras s'appuie sur le mien, je sens votre
souffle qui me brûle , et je n'existe que de votre vie ! Fi de la politique !
» La fièvre me gagnait, fut-ce en dépit de moi, et la pauvre enfant en avait pour deux: en ce moment.
» Quelle délicieuse journée passée sur le lac ! J'étais incessamment occupé à bien tenir le manteau d'Elda, parfaitement croisé sur sa poitrine, et la jeun^ fille s't^xtasiait à Taspect de Coppet, deRolle, de Morges.
* — Je voudrais aller aussi au Mont- Blanc, dit-elle au retour.
» — Avec plaisir, répondis-je; mais il fait bien froid dans la valiée de Cluses, a Sallanches, à Chamonix surtout, si le soleil n'y brille pas de tout son éclat.
» — Oh ! nous aurons beau temps ! je veux absolument aller au Montanvert. Si mon manteau ne me suffit pas, vous y ajouterez le vôtre. Je ne tousse pas, assise bien
près de vous. Après quelques jours, nous irons nous réchauffer au doux ciel italien, tout d'une traite, jusqu'à Naples.
> Elda devenait tranchante.
» Tout souvenir étranger s'éloignait réciproquement, je crois; et, quant à moi, j'étais bien complètement au présent, tout à Elda.
î> Cette romantique vallée de Chamonix est le pays le plus dangereux du monde. On s'y oublie; on y oublie tout ce qu'on s'était le plus promis de respecter : le devoir, l'honneur peut-être !...
» J'en partis le plus heureux, le plus inquiet, le plus tourmenté des hommes. Mes veux ne quittaient plus Elda. En voiture, je ne perdais pas un de ses mouvements. J'étudiais l'expression d'un regard, la couleur de ses lèvres, de son teint, la chaleur plus ou moins morbide de son haleine. Le
246 ii\E vu:
plus léf>er accès de toux me brisait le cœur, me torturait. Si elle somineillait, je la veillais à genoux, les yeux noyés de larmes. Mon bonheur, si Ton peut nommer ainsi ime position fausse, désolante, mie angoisse incessante; mon bonheur était im remords cuisant, homicide; je sentais ma vie défaillir; j'étais devenu aussi impressionnable qu'Elda, je ne dormais plus.
> Un jour, voyant sa poitrine se soulever de fatigue, de souffrance, je ne pus commander à ma douleur, et m'écriai involontairement :
, — Ah î pauvre enfant, je t ai tuée ! »
» Elda s'éveillait, et souriant du sourire des anges, en essuyant de sa main mes larmes:
« — Eh ! non, cher fou, me dit elle, eh ! non, vous ne m'avez pas tuée :
« Je puis vivre demain, puis quelques jours encore. »
AGiTÉi:. 247
comme dit le bon Lafbntaine. Le voynge, les beaux sites de la Savoie, le eiel de Naples ' 1 auront peiU-étre abrégée dequelques semaines... mais il me fallait bien connaître aussi l'existence. Quelle tristesse de n'avoir fait que végéter ! Ce m'a été une inspiration de Dieu de m'éloigner ainsi de mon père. Je l'aurais fait mourir de mes souffrances... Et puis notre maison de Yesoul est étroite, obscure... Ici ma vue embrasse tout le golfe. Ne fermez jamais cette fenêtre, mon ami. La brise de mer rafraîchit, ravive mon souffle ! Quels soins adorables vous prenez de moi !... Comment reconnaître... Je ferai plusieurs lettres à mon père, je les postdaterai, pour le cas où j'en viendrais à ne plus pouvoir écrire... SI faut prolonger les illusions, même les moins rationnelles .. C'est à tort que l'on parle mal des santés comme la mienne. Je vis, je sens doublement; je jouis
2i8 LWE ME
avec ivresse de Taspect de celte nier, de ce ciel d'azur. Que ce peuple est heureux !... mais il est iacheusement bruvant. Je vou' drais d autres habitants pour l'Italie... Toujours, partout du bien et du mal ; c'est comme pour moi.
> Si j'avais pu appuyer mon existence sur un digne ami tel que vous, je n'aurais jamais eu assez de jours, assez de cœur pour vous aimer ! Les joies trop vives sont courtes ; ce sont des joies toutefois : merci h Dieu.
» Elle était bien élevée, instruite; elle voulut visiter l'île de Caprée, si pleine encore des souvenirs de Tibère. Je n étais pas en position de refuser, tout en reconnaissant qu'une traversée de mer, quelque brève qu'elle fût, lui pouvait être mortelle. Caprée est d'ailleurs comme encaissée dans sa ceinture de rochers, et les jours d'octobre y
étaient déjà froids, humides. Quelques feuilles tombaient, Elda le remarqua.
» — Retournons à Naples, lui dis-je.
» -- Pas encore, mon ami, répondit-elle ; ohk! nous avons le temps. Vous éles un touriste trop peu curieux des lieux historiques. Vous ne vous occupez que de mes aises, et vous vous rappelez mal, je crois, certain passage fort important, éminemment philosophique et vrai de votre ami Montaigne, passage dont j'approuve fort la morale (1), mais que je ne vous citerai pas, en raison de votre mauvaise disposition d'esprit... Nous voilà aux ruines du palais, et des bains de Tibère. Je vous condamne à m'y lire, à m'y traduire tout ce qu'en disent Tacite et Suétone...
» Je me plais ici, j'y ai un lit de mousse,
(i) « 11 faut conliouer la \i'% dans la mort môme, le plws » !ortg(pnip5 pr>8sihl«, »
250 LuNE vu;
du soleil sur mes pieJs, mon ami à mes côtés... Qui croirait que ces lieux ont été témoins de tant d'horreurs ! iMaintenant le calme, la paix y règnenl. Les rois de nos jours ne sont plus des tyrans. Cela tient à la religion chrétienne, qui a produit la civilisation... J'ai lu quelque part que Jésus était venu à la cour de Tihère, peut-être ici môme. Quel contraste ! le fils de Dieu, le meilleur» le plus sage, le plus humain des hommes, et le monstre le plus féroce, le plus hideux !... Ah ! mon auteur s'est trompé : Jésus n'est pas venu à Capcée : il aurait fait un miracle de plus, il aurait calmé le tigre altéré de sang... Lisez donc, mon ami, je me fatigue à parler ainsi.
» Bientôt la lecture lui fit éprouver un autre genre de fotigue. •
» — Que cela est beau !- (lit-elle. Quel style nerveux et concis !... Mais, cessez: le
récit de ces horreurs me navre, m'abat. Je m'indigne qu'il ne se soit pas (ronvë une Charlotte Corday pour chaque Tibère qui a épouvanté le monde... Ces émotions sont au dessus de mes (orces. J'ai eu tort de vous amener ici ; j'aurais mieux fait de vous prier de me conduire à Proeida : c'est le lieu de la scène d'un délicieux petit roman : Charles Jiarimore, de M. de Forbin... Retournons à Naples.
>) Chaque jour voyait diminuer ses forces physiques, tout en ajoutant à son énergie morale. Elle mettait le comble à mon désespoir, en m'interrogeant sur|le nombre des heures qu'ellepouvait avoirencoreà vivreet sur les questions religieuses les plus délicates; elle me demandait si elle devait faire appeler un prêtre, et puis elle exigeait que j'eusse moi-même le courage de lui adresser les exhortations suprêmes.
252 IJiNK VIE
> — Ange (lu ciel, pardonne-moi, lui dis-je, mourant de désespoir à ses pieds.
» — Pardonne-moi loi-même, ami : je suis une méchante, je n ai que des grâces à te rendre, à toi qui as satisfait au caprice de la jeune fille, à toi qui m'entoure de soins si touchants depuis trois mois. Va, tu nentendras que de douces paroles de ma bouche. Que mon souvenir ne te laisse aussi rien d'amer, comme je n'emporte au ciel que des bénédictions pour toi. Gloire à Dieu, qui t'as mis sur ma route !... Vois le beau coucher du soleil. Quel spectacle sublime et tout divin !... Demain il se renouvellera, et j'aurais pu en jouir de nouveau près de toi !... mais ma religion m'enseigne que le ciel est encore plus beau... je lespère, je le crois, et j'y cours... Voir Naples, et puis mourir,,,
» Elda n'existait plus*
AGITÉK. 253
» Bionlôl je quitlais Tllalie, emportant un cercueil. J'ajoutais un vol à tout ce dont j'étais coupable; je trompais M. Belmont et notre parent commun , en leur laissant croire qu'Elda reposait sur la terre napolitaine. Je ne pouvais m'en séparer : je voulais conserver à jamais sous mes yeux le souvenir cuisant de ma faute, de celle qni devait être mon dernier amour.
» — Vous le voyez, mon cher Charles, dit M. de Saint-Aubin en terminant son récit : voilà le résumé des plaisirs de la vie : un tombeau. »