‹ Une vie d'ambassadrice au siècle dernier; la princesse de LievenChapitre 4 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A LA COUR d'aNGLETERRE

La correspondance de Mme de Lieven ne nous entretient ni de son départ pour l'Angleterre ni de son arrivée à Londres, et pas davantage de Taccueil qu'elle y reçut. Elle y est installée depuis plusieurs mois, et son mari est en possession de son poste lorsque reprend avec son frère son commerce épistolaire. C'est en avril 1813, au moment où Napoléon s'efforce de déjouer les calculs des puissances coalisées et, quoique accablé par le nombre, leur porte de terribles coups. Alexandre de Benckendorff est sur le théâtre de la guerre. « J'apprends ce matin d'extraits du Moniteur^ lui mande sa sœur, qu'on nous a frottés sur l'Elbe. Comme il n'y a aucun détail d'ajouté à cela, je pense que c'est plutôt d'un avantage remporté sur l'ennemi que j'ai à vous féliciter. On acquiert une certaine facilité à commenter les gazettes françaises;

il n'y a jamais qu'à substituer le mot de défaite à celui de victoire qu'ils se donnent, w

Quelques semaines plus tard la marche des alliés sous l'impulsion toujours plus active d'Alexandre inspire à la jeune femme un véritable chant d'enthousiasme et d'admiration à l'adresse de son souverain : tt Qu'il est beau d'avoir fait cette belle guerre et qu'il est gigantesque et digne seulement des Russes de se trouver dans l'espace de cinq mois des bords de la Moskowa à ceux de l'Elbe! Qu'il est bien plus beau encore, après cette série de victoires et de triomphes, d'en user avec la modération que fait notre Empe- -jeur! Cela le met au-dessus de tout ce qui, jusqu'à présent, a paru sur le trône, et que l'Europe est heureuse de voir ses destinées confiées à Alexandre!... Combien le monde est renversé depuis que nous ne nous sommes vus! Quelle brillante année vous avez vue et comme votre devise, alors, s'est trouvée la véritable arme qu'il fallait employer pour parvenir là où vous êtes et surtout là où vous en viendrez, car tout s'organise pour accomplir le grand œuvre. L'Empereur est admirable et bien admiré aussi, je vous assure. Comme la modération, la loyauté font bien avec la puissance! Sa gloire est solide. »»

Entre temps, elle a commencé à se faire une place dans la société britannique. A la cour comme à la ville, elle a trouvé l'accueil qu'elle souhaitait. La cour d'Angleterre est alors la plus excentrique et la plus

dissolue des cours. Sous le nom du roi Georges III, tombé eu enfance, règne son fils, le prince régent, qui montera effectivement sur le trône en 1818. Ses débauches l'ont rendu impopulaire parmi ses sujets. Sa femme, la princesse Caroline de Brunswick, de laquelle, depuis plusieurs années, il vit séparé, court le monde en triste compagnie, promenant de toutes part les scandales provoqués par son inconduite. Pour la remplacer à la cour, le prince régent a ses maîtresses : Tancienne, lady Hertford, et la nouvelle, lady Coningham. Afin de justifier leur présence auprès de lui, il invite fréquemment les femmes du corps diplomatique et notamment l'ambassadrice de Russie. De là, les mauvais bruits auquel donneront lieu, de 1818 à 1820, les rapports quasi quotidiens de Mme de Lieven avec le prince. Ce qui est plus vrai, c'est que, à l'exemple de celui-ci, la famille royale, les ministres, tout ce qui compte en Angleterre témoignent à la jeune ambassadrice sympathie et respect. Mais tant de motifs de se plaire à Londres ne l'empêchent pas d'observer autour d'elle les habitudes, les tendances, les mœurs ; de voir tout ce qui manque à cette société où elle occupera bientôt une si grande place et dont elle ne saisit encore que les défauts et les inconvénients. Voici comment elle la juge au bout de dix mois (6 août 1813) :

« Cette belle Angleterre est toujours la même chose ; c'est une chaîne de perfections, mais qui ne frappent

que votre raison et qui sont muettes pour votre imagination. Je vous accorde deux mois d'engouement, parce qu'en effet tout est beau ici, et puis si extraordinaire que votre curiosité et votre admiration sont sans cesse enjeu. Mais, lorsqu'on a tout vu, lorsqu'on est fatigué d'admirer, on veut sentir, et ce n'est point le pays des émotions. Mon individu devrait se trouver heureux ici ; j'y suis sous des auspices si belles [sic), on m'y reçoit comme jamais aucune étrangère ne l'a été; personnellement même, je crois que j'y réussis, mais je ne voudrais pas mourir dans ce pays. Je suis toujours étonnée de l'anglomanie qu'ont prise tant de mes compatriotes. Il y a de quoi se dégriser lorsqu'on vit avec les Anglais. Je vous en parle trop; j'ai assez de leur vue et j'aime mieux songer à l'outre-mer. »

Ce sont là des impressions de début, que ne tarderont pas à corriger le temps, un contact plus fréquent avec l'aristocratie anglaise, les amitiés qu'elle y contractera. Nous la verrons subir alors la contagion de cette anglomanie qu'elle critique chez ses compatriotes, la subir à ce point que lorsqu'après vingt ans de séjour en Angleterre, elle en devra partir pour rentrer en Russie, elle sera littéralement au désespoir. Mais, il s'en faut de beaucoup que tel soit son état d'âme durant les premiers temps de son séjour. Le charme n'opère pas encore. Elle estdans une période d'étude, d'observation et de défiance ; singulièrement troublée d'ailleurs par les tragiques péripéties qui se déroulent sur

le continent, auxquelles elle assiste de loin, en s'associant aux anxiétés et aux angoisses que ressentent à cette heure les gouvernements et les peuples.

Sa conduite et ses paroles témoignent de beaucoup d'énervement et d'impatience. Les défaites de Napoléon, la prise de Paris, l'abdication de 1814 la comblent de joie et d'orgueil ; elle en attribue presque exclusivement le mérite à son souverain ; elle est trop bonne patriote pour ne pas se réjouir de le voir ramasser tant de lauriers. Mais le retour de Tîle d'Elbe, le départ des Bourbons, les préparatifs guerriers du revenant, les calamités nouvelles dont l'Europe est menacée excitent ses critiques et, à la fin de la lettre qui suit, amènent sous sa plume des imprécations insultantes à l'adresse de ces Français que plus tard, beaucoup plus tard, elle aimera passionnément dans la personne de Guizot.

« Que d'événements depuis quelques semaines, s'écrie-t-elle le 1 9 avril 1 8 1 5 , et comme un peu de prévoyance eût pu faire éviter toutes les calamités qui attendent encore l'Europe! Au moins l'énergie et les forces que déploient les puissances promettent-elles une fin prompte à cette nouvelle crise. Je la désire vivement et que, de même que l'année passée, vous puissiez venir profiter de la paixen Angleterre. Je vous donne rendez-vous à Brighton pour le mois d'août. Terminez la besogne jusque-là, si faire se peut. Ici, il y a quelques aboyeurs qui crient à la paix ; mais

tout ce qui a le sens commun comprend qu'il n'y a que les baïonnettes et les boulets pour faire justice de cet homme et préserver l'Europe de sa domination.

« En attendant, il n'est pas à l'aise à Paris. Il est entre les mains des jacobins dont le parti est très fort en France et, en attendant qu'il puisse prendre le dessus, le plus despote des hommes est forcé d'endosser la livrée du républicanisme. Il manque d'argent complètement. Ses paroles sont toutes de miel; mais, ainsi que les abeilles qui sont ses armes, il a son venin tout prêt.

« Les Français sont les plus méprisés et les plus méprisables des hommes. Dans ce moment, ils attendent qu'une autre révolution aussi paisible que celleci leur rende les Bourbons, et ils les recevront avec la même indifférence qu'ils les ont vus partir. C'est le superlatif de la canaillerie. Le duc d'Orléans est ici; je ne sais trop pourquoi. Ces princes ne sont jamais que là où ils ne devraient pas être Je suis beaucoup dehors cette année ci, ajoute-t-elle. Ma santé s'en ressent; les veillées ne me conviennent point et cependant le besoin de distraction me pousse partout. Cela ira tant que ça pourra. »

Au mois de novembre, la coalition victorieuse a terminé son œuvre; l'Europe est délivrée; Louis XVIII a recouvré sa couronne. Il semble que désormais la révolution soit désarmée. Mme de Lieven s'apaise, retrouve sa sérénité et commence à justifier ce juge-

ment que Tannée suivante son amie lady Granville portera sur elle : «Elle devient célèbre par sa politesse et ses empressements à tout le monde. Sa manière est très admirée, et, autant qu'on peut voir, un g^rand changement a eu lieu. Les convenances sont respectées. Elle est sur le ton le plus amical envers son mari et a pour lui les plus grands égards. »

Ses lettres à son frère témoignent de cet apaisement. Son cher Arrar était venu la voir Tannée précédente et elle avait été heureuse de le recevoir à Londres. Bien tendrement, elle lui exprime le regret de ne pouvoir lui faire encore cette année les honneurs de la capitale de l'Angleterre.

« Pauvre petit frère, que je vous plains et moi aussi! j'espérais vous revoir ici; j'avais calculé même que l'époque de votre arrivée serait celle que j'avais destinée à mes visites dans le pays, que nous irions ensemble, que vous vous amuseriez comme je l'ai fait; que nous admirerions ensemble ce beau pays, ces magnifiques établissements ; que nous ririons ensemble de la gaucherie de leurs possesseurs, mais que nous trouverions, comme je l'ai trouvé en effet, qu'on consentirait à être gauche au prix du bonheur qu'éprouvent ces gens-là et qu'ils répandent. Au reste, on trouve sous ces écorces peu provocantes un si grand fonds de bonhomie, de cordialité et de bon esprit qu'on peut quelquefois se rétorquer le compliment et se trouver fort gauche du jugement qu'on a porté. »

Suit la nomenclature des visites qu'elle a faites durant Tété, et qu'elle fera désormais les années suivantes jusqu'à la fin de son séjour en Angleterre. Lady Harriett, lady Granville dont elle g^oûte fort les qualités d'esprit et de cœur; leducde Devonshire, dont la maison « est digne d'un empereur » , l'ont reçue tour à tour et fêtée. Peu à peu ces relations vont s'étendre. Elle sera accueillie par toute l'aristocratie anglaise, qui ne fait que suivre l'exemple de la famille royale, pour qui, à Brighton et à Windsor, il n'est pas de fête complète quand Mme de Lieven n'en est pas. A la même époque, M. de Merweld, ambassadeur d'Autriche à Londres, étant mort, le prince Paul Esterhazy vient le remplacer. « C'est une fort bonne acquisition pour nous. Sa femme va arriver au printemps, n

Ce qui ne lui plaît pas moins, c'est que Londres est, en cette année 181 5, le rendez-vous de toute la i< fashion russe » , qui y vient en allant à Paris ou en s'en retournant : les Orlof;un comte Lavadowsky, « jeune éventé qui a de l'esprit logé dans la plus mauvaise cervelle » ; IcB deux dames Nariskine, la princesse Serge Galitzin, la comtesse Woronzoff; beaucoup d'Autrichiens aussi, dont deux archiducs « qui courent le pays ». A citer encore, parmi ces relations si propres à charmer la jeune ambassadrice, Balmaine « qui vient d'être nommé commissaire à Sainte-Hélène, auprès de Bonaparte » , lord Pembroke, lady Jersey, lady Cowper; le général de Flahaut, fugitif de France,

« dont Talleyrand est le véritable père w et qui va épouser la fille de Tamiral Keith, miss Mercer, une riche héritière.

Le cercle, d'année en année, ne fera que s'étendre et tout ce qui compte dans la haute société anglaise y figurera. Dès ce moment, des princes etdes princesses de sang royal viennent le grossir et Mme de Lieven y trouve deux amies dont le nom apparaîtra fréquemment dans sa correspondance : la princesse Charlotte, fille du régent, héritière de la couronne, mariée au commencement de 1816 à Léopold de Cobourg, le futur roi des Belges, après d'assez orageuses aventures où elle apparaît moins comme une coupable que comme une victime de la perversité de sa mère, et qui n'empêcheront pas les Anglais de la chérir vivante ni de la regretter amèrement lorsqu'elle meurt en couches au mois de novembre 1817; la duchesse de Cumberland, belle-sœur du régent, née princesse de Meklenbourg-Strelitz, veuve d'un premier mari, Frédéric de Prusse, dont elle a un fils; divorcée d'avec un second, le prince de Salms-Braunfels, et qui n'a épousé le duc de Cumberland, le troisième, un des frères du régent, qu'après avoir été fiancée au duc de Cambridge son cadet, avec qui elle a rompu à la veille du mariage, ce que sa belle-mère ne lui a pas pardonné.

Dans sa vie nouvelle, la jeune ambassadrice ne cueille que des fleurs. Aussi est-il bien sincère le cri de satisfaction relevé dans une de ses lettres. « Me

voilà fixée à Londres après avoir couru toutes les campagnes de l'Angleterre. Jamais, je ne me suis autant plu ici que cette dernière année. Je vois et je connais beaucoup de monde et je m'y amuse vraiment. Pourquoi n'êtes-vous pas ici, cher Alexandre? » ♦

La politique, qui deviendra quelques années plus tard « sa passion >• , ne Ta pas encore absorbée. Elle est toute à ses plaisirs. Elle paraît heureuse de voir son mari les partager. Les loisirs qu'ils lui laissent appartiennent à ses enfants, dontelle s'occupe activement. Leur nom revient à tout instant sous sa plume avec mille détails qui témoignent de l'ardeur de sa sollicitude maternelle. Cette jeune femme à qui la maturité de l'âge donnera plus tard un air guindé, hautain, réfrigérant au dire même de ses admirateurs, est à cette heure tout feu tout flamme, rieuse, expansive, animée au plus haut degré du désir de plaire et convaincue qu'elle y réussit, u Sans vanité, mes soirées et celles de lady Jersey sont les plus agréables et les plus brillantes. » Et comme pour prouver que son bonheur ne l'empêche pas de jouir de celui des autres, elle ajoute : « La princesse Charlotte est heureuse et contente; ils sont tous deux prodigieusement amoureux, lui de sa femme et elle de son mari et de sa liberté. J'en jouis pour ma part, car je puis la voir comme jadis : elle est toujours charmante. »

A propos de la princesse Charlotte et de la famille

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royale, il convient de citer encore ce passage d'une lettre du 30 octobre 1816 : « Je vois beaucoup les Cobourg, et dans le fait, je suis maintenant la plus intime liaison de la princesse Charlotte, tout en gardant de mon côté la mesure et la prudence nécessaires pour ne point donner ombrage au père, car les relations de famille sont les mêmes que de votre temps. Le mari fait fort bien; elle lui est extrêmement attachée et soumise. Je ne réponds point de la durée de ce bonheur conjugal; mais certes, il est bien à désirer qu'il se consolide.

«... Je vois toujours la duchesse de Cumberland, qui malheureusement se trouve dans une situation à ne jamais espérer de réconciliation avec la reine, et, comme la cour est brouillée avec elle, les particuliers aussi s'en écartent et lui font éprouver toutes les humiliations possibles. Je me suis mise sur un pied assez indépendant pour pouvoir lui témoigner de l'intérêt, malgré l'anathème général, et l'amitié que je ne lui eusse point montrée si elle se trouvait dans une situation prospère, je me crois tenue en conscience de ne point la lui refuser lorsqu'elle peut lui être de quelque utilité ou seulement d'un peu d'agrément... »»

Voilà certes qui n'est pas d'un mauvais cœur et cette assistance accordée à une princesse malheureuse, dépourvue de tout pouvoir, de tout crédit, prouve qu'au moins dans sa jeunesse Mme de Lieven, à qui, plus tard, la spontanéité des élans de cœur sera contestée.

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Ta véritablement possédée et en a fait usage au profit d'autrui. En ce temps-là, du reste, femme et mère heureuse adulée, admirée sinon pour sa beauté du moins pour son esprit et ses dons de séduction; non encore méconnue par son mari; épargnée par le malheur qui s'apprêtait à la frapper sans merci, en lui enlevant son père, son plus jeune frère, deux enfants, elle est peu disposée à ce pessimisme dont s'assombriront les vingt dernières années de sa vie?

Elle est mordante dans ses jugements. Ils se manifestent indulgents ou sévères selon que les gens sur qui elle les porte sont les amis ou les ennemis de son pays qu'elle aime passionnément; mais elle n'est pas systématiquement malveillante. Fréquemment, une remarque en retour atténue ses appréciations qui, dans la plupart des cas, ne vont pas plus loin qu'un coup de patte donné en passant et à fleur de peau. Comme presque toutes les femmes, elle est malicieuse et non méchante. « Notre corps diplomatique est augmenté des ambassadrices de France et d'Autriche, mande-t-elle à son frère; la première, la marquise d'Osmond, une espèce de revenant bien blême, bien maigre, bien bonne personne; la seconde, la princesse Esterhazy, petite, ronde, noire, animée et assez méchante. Je vais également bien avec l'une et avec l'autre. La dernière est la petite-nièce de la reine d'Angleterre par sa mère, la princesse de la Tour et Taxis. Cette parenté ne lui donne au reste aucune

prérogative ici puisqu'elle forme membre du corps diplomatique. »

Les lettres que, vers le même temps, elle écrit à son père ne contribuent pas moins que celles qu'elle écrit à son frère à nous initier à sa vie, vie brillante, vie de distractions et de plaisirs, qui nous la montre uniquement occupée à se récréer et à se distraire en se lançant dans le tourbillon mondain.

Le lOjuillet 1817, elle annonce à son père que, sous peu de jours, elle va quitter Londres, d'abord pour se rendreà Brighton, où le prince régent lui offre l'hospitalité, et pour faire des tournées dans l'intérieur du pays, chez des connaissances. « C'est la manière d'employer mon temps que je préfère à toute autre. Le pays est si beau, les châteaux si bien montés et les propriétaires plus européens qu'à Londres, c'est-àdire aimables autant qu'un Anglais peut l'être. Ceci, cependant, ne s'applique pas généralement, car il y a des personnes extrêmement agréables; mais il faut convenir que la généralité pèche pour les formes... Je vais ce soir à la noce de la princesse Marie d'Angleterre. Toute la famille y est réunie, excepté cette pauvre duchesse de Cumberland, qui est traitée avec une injustice sans exemple. Cela révolte tout le monde. Je la vois beaucoup et je lui donne tous les conseils et l'adoucissement à ses peines que je puis. Je suis fort liée avec la princesse Charlotte. Son mari est parfaitement heureux avec elle et mérite vraiment de l'être.

C'est un homme tout à fait distingué pour sa manière de penser et son caractère. »

Au mois d'octobre suivant, elle confesse que ses projets de villégiature n'ont été qu'à demi réalisés et que son automne « a été entièrement massacré » . Les occupations de son mari, la nécessité de divertir des compatriotes de passage à Londres — Mme Nariskine, « pour qui le prince régent a été d'une galanterie extrême» , le prince Alexis Gortschakolf, le comte Wittgenstein — l'ont clouée chez elle. « J'ai gagné à cela quelques fatigues de plus, auxquelles on n'est pas habitué dans cette saison, j'entends de grands dîners, qui sont pour moi une chose tuante. » Heureusement, une course à Paris où son mari l'emmène va la délasser. Elle en revient à la mi-novembre, plus déçue que charmée par ce qu'elle a vu.

« J'ai passé trois semaines dans un tourbillon de plaisirs et de nouveautés. J'en ai été un peu étourdie : après cinq années d'habitudes de gravité, les allures de Paris m'ont assez divertie; mais, je ne vous dirai pas qu'elles me plaisent et je crois qu'on se fatiguerait de cette constante frivolité plus tôt que de toute autre chose. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai été bien aise de venir me reposer à Londres de mon séjour à Paris et de rencontrer de silencieux Anglais auxquels je puis raconter le bavardage des Français; ne me trahissez pas ; on aurait trop mauvaise opinion de mon goût.

« Le roi nous a reçus avec une véritable bonté, la famille royale de même. Nous avons eu force grands dîners, des prévenances de toutes parts et le choix des plaisirs. Celui que j'ai su le mieux goûter est le petit séjour de Michel Woronzoff à Paris pendant que nous y étions; il nous a montré tout plein d'amitié et j'ai eu mille regrets de me séparer de lui. »

En même temps qu'elle rentre en Angleterre, le duc de Devonshire, son ami, y revient aussi après un voyage à Saint-Pétersbourg. « H est enchanté de la réception que lui a faite la famille impériale, pas fort édifié de l'accueil des particuliers. Je vois ce que c'est; on se sera diverti à ses dépens et on a eu tort, car, avec sa mine nigaude, il est plein d'esprit, et avec son esprit il donnera ici mauvaise opinion de l'urbanité russe. Je voudrais qu'au lieu de rire chez nous de quelques gaucheries étrangères on ne lançât pas dans l'étranger des Russes qui font pire que faire rire à leurs dépens, mais qui se font, et à juste titre, mépriser. J'en ai rencontré à Paris qui m'ont vraiment donné de la mauvaise humeur. Aussi, d'y rencontrer un Michel Woronzoff est vraiment une jouissance patriotique. »'

La même lettre se termine par une lamentation :

« Quel triste événement a marqué mon retour ici ! cette charmante princesse Charlotte, si pleine de bonheur, de beauté, de magnifiques espérances, enlevée à l'amour de toute une nation! Il est impossible

de retrouver dans l'histoire des peuples ou des familles un événement qui a causé des pleurs et un désespoir semblables à celui-ci. On voyait dans les rues des gens du peuple pleurer, les églises constamment remplies, les boutiques fermées pendant quinze jours, ce qui est plus éloquent encore pour une population marchande comme celle-ci; enfin, tout, du premier jusqu'au dernier, dans une consternation qu'il est impossible de décrire. J'ai souffert plus que tout autre peut-être : nous étions fort bien ensemble; elle me montrait une amitié plus vive qu'à toute autre femme, et il était vraiment impossible de n'être pas touchée de ses excellentes qualités. Ce pauvre prince Léopold est dans un état à faire pitié. Le prince régent aussi a senti ce coup avec beaucoup de force. »

Heureusement, l'arrivée du grand-duc Nicolas, le futur empereur de Russie, vient la distraire de son chagrin. Ce jeune prince parcourt l'Europe pour compléter son éducation. « Il plaît généralement et il est vraiment charmant. Je ne lui connais de défaut que sa manie des uniformes; mais c'est seulement pour constater l'impossibilité de la perfection dans les hommes. Ses relations avec le prince régent sont parfaites; il y a le plus grand mérite lui-même, car ses manières sont toutes captivantes. Je lui ai montré chez moi ce qu'il y a de société à Londres dans ce moment-ci; il a beaucoup d'aisance dans les manières et il en faut pour encourager les gauches Anglais.

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Avec les femmes, il est fort timide; mais il a le goût bon et de la galanterie dans les manières; il a réussi généralement et j'en suis toute glorieuse. Il est parti pour rÉcosse et reviendra dans un mois pour passer un mois à Londres. Il a fait un grand dîner officiel chez nous avec le prince régent; mais les dîners l'ennuient et il préfère que je lui donne des soirées, yy

De tout ce qui précède il résulte que, jusqu'à ce jour, la politique avait laissé Mme de Lieven indifférente. Elle paraît ne s'y être que faiblement intéressée pendant les premières années de son séjour à Londres et n'avoir pris que peu de part aux graves affaires dont son mari, en sa qualité d'ambassadeur de Russie, était chargé de débrouiller l'écheveau. Que le pouvoir en Angleterre fut aux mains des tories ou aux mains des whigs, cela lui importait peu. A quelque parti qu'ils appartinssent, n'étalt-elle pas choyée par les conseillers de la couronne? L'opposition ne l'environnait-elle pas des mêmes égards? La famille royale ne la traitait-elle pas comme une privilégiée? Ne trouvait-elle pas partout, enfin, dans la société britannique, l'accueil que méritaient les représentants de cet empereur Alexandre qui, depuis qu'il s'était rapproché de l'Angleterre, n'avait cessé d'être son allié fidèle, complaisant, empressé?

Les difficultés qui devaient éclater plus tard entre les deux pays, quand l'étroite union contractée en vue d'une œuvre commune n'était plus assez nécessaire

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pour tarir à leur source les causes des conflits et des rivalités, ces difficultés dormaient encore; on ne les prévoyait pas, on ne les soupçonnait pas. La France, dont les alliés occupaient le territoire, était pour tous, au même degré, l'ennemie, la seule et la plus redoutable; la nation turbulente dont il convenait de se défier, de laquelle il y avait lieu d'exiger d'amples dédommagements aux efforts qu'il avait fallu déployer pour la vaincre. Le péril dont ses agitations intérieures menaçaient l'Europe était encore trop visible et trop pressant pour qu'on laissât se déchirer le contrat qu'avait créé entre les grands États le besoin de la contenir.

11 n'aurait pu, par conséquent, s'élever à cette heure de nuages entre les alliés, et au grand poste qu'à côté de son mari elle occupait dans le concert européen, l'ambassadrice russe n'avait rien à souhaiter, il lui suffisait, pour être heureuse, de se laisser vivre, de s'en tenir à ses devoirs de mondaine, de donner ainsi du relief à ses fonctions, de les remplir de manière à grandir le pays qu'elle représentait. Elle ne rêvait rien au delà de ce rôle qui exigeait uniquement du tact, de la bonne grâce et de l'esprit. La politique ne l'attirait pas, elle en laissait le monopole à son mari et n'attachait de prix qu'à se rendre digne des hommages qu'on lui prodiguait. Les appréciations politiques font donc totalement défaut dans toute la partie de sa correspondance qui a été écrite antérieu-

rement aux derniers mois de 1818. C'est seulement à partir de cette date, lorsque venait de prendre fin le Congrès d'Aix-la-Chapelle, où elle avait accompagné Tambassadeur, que se montre dans Mme de Lieven, et bien timidement encore, une femme nouvelle et qu'elle se hasarde sur un domaine dont l'exploration ne semble pas l'avoir précédemment tentée.

Quels motiFs ont déterminé la tardive métamorphose qu'elle commence à subir à trente-quatre ans et par suite de quelles influences va-t-elle se modifier peu à peu? Est-ce le spectacle de tant de conducteurs de peuples, réunis à Aix-la-Chapelle, qui lui a révélé qu'elle peut goûter, en les fréquentant, des jouissances inattendues, inspiré le goût passionné des choses de la diplomatie, l'impérieux besoin de s'y mêler, d'y jouer sa partie et de devenir une Égérie constamment au service de qui voudra la consulter? Est-ce l'action personnelle du plus illustre de ces hommes d'État, le prince de Metternich, qui s'est exercée sur son esprit comme la grâce captivante de ce haut personnage s'est exercée sur son cœur? C'est à Aix-la-Chapelle qu'elle Ta rencontré pour la première fois ; c'est là que s'est formée entre eux la chaîne d'amour, fragile et fleurie, dont quelques fragments de lettres, copiés par les employés du cabinet noir, constituent l'unique témoignage et qui trois ans plus tard, surprise à Vérone par Chateaubriand, lui a suggéré des réflexions aussi malveillantes qu'injustes; c'est là enfin qu'elle a aimé ou

tout au moins qu'elle a cru aimer pour toujours. Les détails nous manquent de ce suggestif roman. Nous en savons assez cependant pour supposer qu'à Metternich est due la métamorphose dont, en dehors de lui, il parait impossible de reconstituer les origines, et encore qu'il convienne de glisser sur un épisode dont les voiles mystérieux n'ont été qu'à demi déchirés, on ne saurait passer sous silence que c'est à son retour d'Aix-la-Chapelle qu'on voit Mme de Lieven mêler aux informations dont sa correspondance est coutumière de brèves appréciations sur les événements et sur les hommes, révélatrices d'un état d'âme nouveau.

Après avoir résidé à Aix-la-Chapelle pendant la durée du Congrès, passé quinze jours à Bruxelles, un mois à Paris, elle était rentrée à Londres à la fin de décembre pour s'aliter, « en si grand danger d'une inflammation de la gorge et des poumons qu'elle s'est vue tout près de son cercueil » .Le 1*' janvier 1819, à peine rétablie, elle rendait compte à son père des impressions qu'elle rapportait de son voyage. La lettre est datée de Brighlon, où le prince régent rece-

vait rambassadrice ainsi qu'il le faisait chaque année à la même époque.

« Nous sommes logés chez lui et par conséquent aussi bien et aussi commodément que possible ; il est toujours plein de bonté et d'amitié pour nous. Mon mari n'a eu qu'à se louer de l'Empereur et de tous ses compatriotes. Le séjour d'Aix-la-Chapelle lui a été intéressant sous tous les rapports, et moi j'en conserve un souvenir bien précieux. Celui de Bruxelles a été bruyant et fatigant au possible, puisqu'on ne pouvait pas assez donner trop de fêtes et de courses à l'impératrice. Quand ce n'était pas à dîner ou aux bals, nous étions auprès de ma belle-mère, de telle sorte qu'il ne nous restait que le strict nécessaire pour dormir. Ma belle-mère a eu l'air fort heureux de se retrouver avec nous. Elle a été enchantée de mes enfants. Paul est certainement le plus joli garçon qu'il soit possible de voir et le plus spirituel et le meilleur. Elle s'est séparée de mon mari avec un véritable chagrin. Elle me semble bien baissée et affaiblie.

« De Bruxelles nous sommes allés passer quelques semaines à Paris, dont le séjour a été curieux dans ce moment de crise. La retraite de M. de Richelieu a fait de la peine à tous les honnêtes gens. Les dîners m'ont poursuivie à Paris comme à Bruxelles. Mais, comme j'y trouvais l'occasion de faire des connaissances intéressantes et qu'en outre je pouvais fré-

quenter également et sans inconvénient tous les partis, le plaisir ne m'a pas fait songer à la fatigue. » Le surlendemain, en écrivant à son frère, elle marque l'importance qu'elle attache au Congrès dont la réunion l'a attirée à Aix-la-Chapelle.

« La réunion d'Aix-la-Chapelle est sans doute une époque mémorable par les résultats satisfaisants qu'elle doit avoir, et bien extraordinaire par la simplicité, la concorde qui ont présidé à de si grandes questions. J'ai fait à cette occasion des connaissances intéressantes dont le souvenir ne pourra jamais s'effacer en moi. Le bonheur d'y avoir Constantin a été, comme vous pouvez vous l'imaginer, bien apprécié par moi. Il n'a pas rempli le but de son séjour à Aixla-Chapelle ; mais il a toute la chance et les promesses de l'atteindre sous peu.

tt L'Impératrice mère a été, comme toujours, excellente pour moi. Ma belle-mère a vivement joui de sa réunion momentanée avec nous. Mes garçons ont eu auprès d'elle tout le succès imaginable. J'ai revu toute cette cour de Russie et j'ai trouvé fort commode qu'elle vînt me chercher si loin. J'ai renoué mes tendresses avec le grand-duc Constantin. Enfin j'ai passé par tant de reconnaissances dans un si court espace de temps que si je n'avais pas fait une bonne maladie par suite de mes fatigues, je serais fort tentée de prendre tout ce voyage pour un rêve.

« Après avoir expédié Congrès et grandeurs, nous

sommes allés nous rafraichir à Paris, où nous avons trouvé une épidémie de fièvre chaude, tellement était grande l'agitation des partis. La crise a été bien près de devenir dangereuse. Des ministres en retraite, des ministres en faveur, des espérances, des craintes, des courtisans dans les plus vives perplexités, ne sachant distinguer le soleil levant du soleil couchant, car les fluctuations ont été fréquentes et prolongées, tout cela fait un spectacle curieux, et qui eût pu être divertissant s'il n'avait menacé de devenir tragique. Au bout de tout cela, toute l'Europe doit regretter et regrette le duc de Richelieu.

« Nous attendons incessamment Michel Woronzoff ; il passera six mois en Angleterre. J'ai laissé Mme de Nesselrodeà Paris. Elle y reste jusqu'à l'été prochain; je l'ai beaucoup vue pendant toute cette époque ; c'est une femme d'esprit et dont la société me convient beaucoup. Il y a des Russes prodigieusement à Paris ; ils ne vont pas dans le monde, de sorte que je n'ai vu que les anciennes connaissances inévitables ; ■ de ce nombre la princesse Souvaroff, qui s'est donné des dents superbes; je ne vous parle pas du reste.

« Je reviens hier de Brighton, où j'ai passé quelques jours chez le prince régent; il est plus que jamais honnête et amical pour nous. Toute la Russie m'a parlé de votre femme, cher Alexandre; on la trouve charmante, spirituelle, sensée, tout ce qu'il faut pour vous rendre complètement heureux. Je jouis de cet

éloge parce qu'il me répond de votre bonheur. » On remarquera que dans ces lettres elle ne souffle pas mot de Metternich, dont elle a cependant le cœur plein et avec qui elle commence à échanger des lettres passionnées. Il a été à lui seul l'attrait et le charme de son voyage. Elle est désolée d'être séparée de lui et de ne point savoir quand elle le retrouvera ; « elle l'identifie à toutes ses affections » et à Brighton comme à Londres, la nuit et le jour, elle soupire : « S'il était ici!... « L'absence de Metternich est à cette heure le tourment de sa vie. Il a beau lui écrire ; « Je t'aime à Garlsbad comme aux pieds du Vésuve et dans les ruines de Pestum et aux Champs-Elysées n , elle ne se résigne pas à vivre loin de lui, ne se rassérène que lorsqu'elle lui écrit pour protester de son amour : « A demain. Demain, je t'aimerai comme tous les autres jours de ma vie! Mon ami, comme il m'est doux de t'aimer. C'est une si ravissante chose ! Bonne nuit. »

Le 3 septembre 1819, en rentrant à Londres du château de Midleton, où elle a passé quelques jours chez lady Jersey, elle mande à Metternich : « Mon bon ami, si tu avais été ici cet été, que de belles et bonnes chances pour nous voir à notre aise! J'ai beaucoup été seule, je le serai encore pendant quatre ou cinq jours. Que de fois je me suis dit, pendant tont ce temps : a S'il était ici!!! » Hier au soir encore, en rentrant dans mon appartement à Midleton, il y avait un clair

de lune superbe; je me suis tenue quelque temps sur le balcon de ma chambre à coucher. J'ai entendu marcher dans la chambre à côté de la mienne; je ne sais lequel de la compagnie on m'avait donné pour voisin; tu aurais eu probablement cette chambre, si tu étais venu chez lady Jersey. Tu serais entré dans mon balcon, bon ami ; nous nous serions dit bien bas quelques douces paroles; Timage de ce qui pouvait être m'a persécutée toute la nuit ; j'ai fermé mon balcon, je me suis couchée, j'ai rêvé, et ce rêve a été charmant. Je te voyais, mon ami, nous parlions beaucoup, et de crainte qu'on ne nous entendît tu m'avais prise sur tes genoux pour me parler plus bas. Mon cher Clément, j'ai senti ton cœur battre, je le sentais sous ma main si fort que j'en ai été réveillée : c'était le mien qui te répondait. Bon Dieu! mon ami, comme il me bat encore au moment où je t'écris ceci! Mon rêve pourrait-il jamais devenir réalité? Mon Clément! as-tu le temps de rêver?... Combien mon rêve t'aurait fait plaisir ! . . .

tt ... Rien ne me fait du bien comme un voyage. Je suis à merveille ce soir parce que j'ai fait soixante et dix milles. Si tous les jours, je faisais ce chemin, je serais bientôt près de toi. Mais, mon ami, malgré mes efforts, il faut que je reste. Dis-moi donc, que deviendrons-nous? Peux-tu soutenir l'idée d'une plus longue séparation encore? Enfin, si nous nous sommes résignés pour l'année 1819, crois-tu possible de le faire

pour Tannée 1820? Dis-moi, Clément, qu'allons-noos devenir? Penses-tu à cela? » En ce langage, se résument ses souvenirs, ses regrets, ses désirs, ses espérances; mais, elle se garde bien d'en laisser rien paraître. Dans les rares lettres qu'elle parvient à expédier en Autriche, elle verse ses confidences. Il n'y en a pas dans celles qu'elle écrit à son frère. Le nom du « bien-aimé » n'est même pas prononcé, comme si elle craignait de trahir son secret qu'elle croit bien caché, encore qu'à ce moment il commence à transpirer autour d'elle, à la faveur des commentaires qu'ont rapportés d'Aix-la-Chapelle les témoins des attentions que, durant le Congrès, lui a prodiguées Metternich. Non seulement, elle ne parle pas de lui; mais elle colore de prétextes la mélancolie qui s'est emparée d'elle depuis qu'elle l'a quitté.

« ... J'ai mal commencé mon année, dit-elle le 2 mai ; je suis indisposée presque depuis le moment de mon retour en Angleterre ; je crois en vérité que le petit bout d'air continental que j'ai respiré a refait ma nature à ce régime et que j'ai assez des brouillards de Londres. Quelle inconstance que cette humaine nature! Je recevrais avec plaisir la nouvelle d'une autre place; mais, comme l'a dit Nesselrode luimême, il n'y a que Paris et Vienne, et Paris Dieu m'en garde et Dieu en garde aussi Paris. Je crois qu'il y a puissance centrifuge entre nous. »

Puis, pour mieux voiler ce qui la préoccupe, et

comme pour s'étourdir, elle entre en mille détails qu'elle semble ne mettre là que pour remplir son papier : « Mes enfants vont bien et apprennent avec ardeur. Le plus distingué sans contredit est Constantin. Il ne restera pas dans la nullité, bien sûr. Paul est le plus beau ; il est aussi plein d'esprit. Londres va son train d'amusements et je m'en mêle par vocation, non par choix. Je m'ennuie assez communément, et un grand motif de consolation est de m'ennuyer avec Wellington. Il est fort vieilli de la vie de Londres. Il y a mouvement de corps et pas mouvement d'âme. Il ne peut pas s'y accoutumer. Ce que je dis là se rapporte entièrement à la société. Ensuite, lui a par-dessus le marché le souvenir de tout ce qu'il était et de ce qu'il n'est plus, et il y a une grande différence du Wellington de l'Europe au Wellington de Londres. Je le vois beaucoup et il me conte également ses ennuis politiques et particuliers. »

On a vu qu'au début de cette lettre elle se plaint d'être indisposée. Il est certain que peu à peu, depuis son arrivée à Londres, sa santé était devenue fort précaire. Cette fois cependant, l'indisposition n'était due qu'à des causes normales. Après dix-huit ans de mariage, elle commençait une cinquième grossesse qui s'annonçait laborieuse et pénible. Le 5 octobre, à la veille de ses couches, elle l'annonce à son frère. " Vous savez mes aventures ; vous savez que je vais accoucher, lorsque je me doutais à peine que je fusse

grosse. » Dix jours plus tard, elle met au monde un fils. « Malgré les appréhensions sérieuses avec lesquelles elle voyait approcher cette époque, écrit son mari, elle n'a point eu de couches plus heureuses que celle-ci. » Ils eussent préféré une fille, « car, on a assez de trois garçons, quelles que soient les espérances qu'ils promettent» . Le nouveau-né n'en est pas moins accueilli avec une joie émue et tendre par la mère. Entre tous ses enfants, il sera bientôt, avec le frère qu'elle lui donnera six ans après, l'objet de ses prédilections.

Il n'y aurait pas lieu de s'attarder à cet épisode de la vie maternelle de Mme de Lieven si, de son temps, dans la société de Londres, il n'avait donné prétexte à des insinuations qu'iFconvient de rectifier. Dans ses souvenirs inédits, la duchesse Decazes raconte que lorsqu'elle est arrivée à Londres en 1820, comme ambassadrice de France, et a connu Mme de Lieven, on désignait sous le nom «d'enfant du Congrès» l'enfant né en 1819, ce qui équivalait à en attribuer la paternité à Metternich. Mais, il suffit d'un rapprochement de dates pour démontrer que les dires dont la duchesse se fait l'écho manquent de fondement. La naissance est de la mi-octobre. Il y avait alors onze mois que Mme de Lieven s'était séparée de Metternich. Ils ne s'étaient pas revus dans cet intervalle, ainsi que le prouventleurs pérégrinations réciproques. Le constater, c'est établir le caractère calomnieux de

rimputation dont, en cette circonstance et sur ce point, était victime Mme de Lieven.

A propos du même épisode, il faut signaler encore un incident curieux et quasi-comique qu'elle narre elle-même sous la forme la plus piquante peu de temps après la venue au monde de son fils. Cet incident met en scène à Timproviste sa belle-mère, qui lui avait semblé « bien baissée et bien affaiblie » lorsqu'elle l'avait rencontrée au Congrès d'Aix-la-Chapelle.

« Je m'en vais vous conter une série de cacophonies qu'elle vient de nous faire et qui m'est tout à fait désagréable. J'accouche, et mon mari s'empresse de le lui écrire ainsi qu'à l'Impératrice mère, et comme celle-ci a toujours voulu être marraine de tous mes enfants, il dit à sa mère qu'il lui abandonne de le lui demander ou non à cette occasion, au cas qu'elle juge que l'Impératrice mère s'attend à cette demande ou qu'elle ne s'en soucie pas. Voilà que sur cette phrase ma belle-mère imagine de dire à l'Impératrice que nous désirons non seulement l'avoir elle pour marraine, mais aussi l'Empereur pour parrain. Jamais nous n'avions songé à pareille chose et j'aurais eu vingt-quatre enfants que jamais je n'eusse eu l'indiscrétion de le demander. Enfin, voilà qu'elle bàcle l'affaire et nous mande que l'Empereur et l'Impératrice acceptent avec plaisir de tenir l'enfant sur les fonts, chose à laquelle nous fi'avons jamais songé.

« Mais, ce n'est pas fini. Avant encore de recevoir

cette lettre, je lui écris que le régent, au mois de mai dernier encore, m'avait demandé lui-même à être parrain de Tenfantqui devait venir, et qu'en conséquence, comme cela ne pouvait pas être honnêtement décliné, il tiendrait Tenfant et qu'il fallait l'appeler Georges. Ne voilà-t-il pas qu'elle raconte que par vanité j'ai voulu avoir le régent pour parrain!

«... Je vous ai écrit toute cette bêtise parce que je serais fort aise, si l'occasion s'en présente pour vous, que vous expliquassiez cette affaire dans laquelle ma belle-mère nous fait jouer gratuitement le plus sot rôle imaginable. Je n'ai jamais demandé personne, et c'est absolument de mouvement spontané que le régent s'y est offert. J'avais même espéré qu'il aurait oublié cela, et si bien que j'avais dit à Wellington, lorsqu'il vint me voir quelques jours après mes couches, qu'il fallait qu'il tînt mon garçon. Mais le régent n'a pas lâché prise et a fait venir mon mari pour lui en reparler. Il n'y avait rien à faire qu'à se soumettre. Le bon de l'affaire, c'est que dans tout cet embarras et cette richesse de parrains mon pauvre petit garçon n'est pas encore chrétien. Tantôt j'étais malade, tantôt le régent absent, et maintenant que le voilà roi (1), il y a trois mois au moins de profond deuil, pendant lesquels il n'est pas question de baptiser. »

(1) Georges III venait de mourir et le régent de lui succéder sous le nom de Georges IV.

L'affaire s'arrangea. Les souverains russes renoncèrent à leur droit de parrainage. Le roi d'Angleterre tint l'enfant sur les fonts baptismaux et lui donna son nom. Quant à Wellington, il reçut la promesse d'être parrain à son tour si Mme de Lieven redevenait mère, ce qui arriva en 1825.

On devine à ces traits qu'au moment où nous en sommes de la vie de notre ambassadrice, elle brille, à la cour britannique, du plus vif éclat. Peut-être la redoute- t-on plus qu'on ne l'aime. Il y a tant de réticence dans les hommages qu'on lui rend qu'il faut bien croire qu'ils excitent parmi les femmes de la cour du dépit, de la jalousie, de l'envie. Le Roi, dont les attentions incessantes et multipliées la compromettent plus encore qu'elles ne la flattent, ne se gène pas pour dire d'elle « qu'il la déteste » . Les ministres se plaignent «qu'elle intriguaille trop avec l'opposition » . Le prince Esterhazy, ambassadeur d'Autriche, confie au duc Decazes, ambassadeur de France, «combien l'inquiète et lui est peu agréable la correspondance secrète et suivie qu'elle entretient avec le prince de Metternich » . Le roi Louis XVIII lui-même, en écrivant à son ambassadeur, le met en garde contre les petites perfidies de Mme de Lieven et « de son cher z'amant » . D'autres vont jusqu'à contester qu'elle ait de l'esprit. Dans celui qu'on lui prête ils ne voient « qu'une rare faculté d'exercer celui des autres et de se l'assimiler » .

Néanmoins, les moins bienveillants sont obligés de

reconnaître qu'elle rachète ses travers par de précieuses qualités. Elle est d'un commerce sûr, discrète, fidèle à Tamitié. Ses préjugés aristocratiques ne Tempêchent pas de saluer le mérite partout où elle le découvre, et cette femme qui, si fréquemment, parait accablée sous un incommensurable ennui possède comme pas une, et par la seule puissance de son esprit, l'art de grouper autour d'elle les hommes les plus éminents et de les y fixer.

Le duc Decazes était alors à Londres, en quahté de représentant du gouvernement français, et sa femme, à peine âgée de vingt ans, s'y trouvait avec lui. L'ambassadrice de Russie et celle d'Autriche aimaient beaucoup la jeune duchesse. Pendant la saison des chasses, lorsque la haute société anglaise était dans ses châteaux, le corps diplomatique restait un peu isolé. A Londres, les trois ambassadrices se voyaient tous les jours, et celle de France était de la part des deux autres, de la princesse de Lieven surtout, l'objet d'une incessante sollicitude. « Quand j'étais malade, ce qui était mon état assez habituel, dit-elle dans ses souvenirs, la princesse m'écrivait de petits billets. J'en ai conservé un grand nombre. Ils sont concis et affectueux. Elle avait et a toujours eu une grande peur de gagner les maladies. Peu de jours avant mon départ pour revenir en France, mon fils ayant une fièvre scarlatine, elle passait chaque matin sous mes fenêtres pour savoir de moi-même comment je me trouvais, w

La princesse menait du reste une vie très active, dit encore la duchesse Decazes en nous parlant de cet hiver 1820-21 qu'elle passa à Londres. En réalité, c'était elle qui dirigeait Tambassade de Russie et souvent aussi l'ambassade d'Autriche. Sa correspondance avec Vienne ne l'occupait pas moins que sa correspondance avec Saint-Pétersbourg. Plusieurs fois par semaine elle écrivait à l'Impératrice de Russie : « Je suis quelquefois arrivée chez la princesse au moment où elle finissait sa lettre pour sa souveraine. Elle disait ce qu'elle avait écrit, demandait des nouvelles à ajouter. L'Impératrice aimait les nouvelles, des détails sur les modes, sur les toilettes, sur les scandales de société, w

La princesse est en même temps douée au plus haut degré du sens pratique de la vie. On vante justement la tenue de sa maison, ses réceptions, ses dîners, l'éducation qu'elle fait à ses fils, l'habileté qu'elle déploie pour faire croire en son mari à l'existence de mérites qu'il ne possède pas. Quoi qu'en ait dit Chateaubriand qui prétend nous faire croire que l'ambassadeur était supérieur à sa femme, on s'accordait à le trouver nul, ennuyeux, frivole. On l'avait surnommé « Vraiment » parce que c'est le mot qu'il avait le plus souvent à la bouche, en ayant l'air étonné de tout. Il était de notoriété publique que c'est sa femme qui dirigeait, sans en avoir l'air, les affaires de l'ambassade. On racontait alors une historiette qui donne une

idée de l'importance diplomatique qu'on attribuait à M. de Lieven. Il fut appelé un matin chez le prince régent d'Angleterre. Celui-ci le reçut avec une bienveillance particulière, le fit asseoir, lui parla durant assez longtemps de choses parfaitement indifférentes et le congédia en l'engageant à revenir, mais sans lui avoir fait aucune communication. L'ambassadeur se retira très surpris, convaincu néanmoins que le lendemain il en apprendrait plus long. Il revint et reçut même accueil que la veille. Mais quand il quitta le régent, il n'était pas plus avancé, l'entretien n'ayant une fois de plus roulé que sur des banalités.

— Je ne sais vraiment pourquoi il m'a mandé, disait-il en rentrant à l'ambassade.

On ne tarda pas à le savoir. Le régent portait perruque, et ayant remarqué que le prince de Lieven avait de jolis cheveux, délicieusement arrangés, il s'était mis en tête de se faire faire une perruque sur le modèle de la coiffure de l'ambassadeur, dont il avait voulu, à deux reprises, étudier lui-même l'arrangement. N'empêche que les affaires de l'ambassade étaient menées de façon supérieure et que tout en contribuant à leur direction Mme de Lieven s'ingéniait à en laisser l'honneur à l'homme dont elle portait le nom. C'est elle qui l'informe ; c'est pour lui qu'elle enquête, qu'elle interroge, qu'elle fait parler les gens et qu'elle attire chez elle quiconque peut la documenter. Descend-elle de ces hauteurs pour présider le comité

de patronage des bals d^Almasks (1) où, grâce à elle, la valse encore inconnue à Londres est inaugurée, ou encore pour conférer avec sa couturière ou son joaillier, créer quelque mode nouvelle dont le succès est assuré si elle-même l'inaugure, comme elle Ta fait quand elle s'est montrée à la cour avec ses diamants liés en bouquets et répandus sur sa robe, c'est encore dans un but d'utilité, et pour relever le prestige de l'ambassade dont en réalité elle est l'âme et l'inspiratrice. De plus en plus attachée à l'Angleterre, elle s'efforce d'assurer aux Russes l'estime des Anglais et aux Anglais l'estime des Russes. Son compatriote le ministre Gapo d'Istria étant venu à Londres et y ayant obtenu a le succès le plus complet » , elle s'en réjouit autant que de voir « qu'il a rendu justice à ce pays » . L'activité intellectuelle qu'elle est parvenue à imprimer peu à peu à sa vie ne tarde pas à constituer pour son esprit un besoin de tous les jours et bientôt d'autant plus impérieux que ses deux fils aînés, Alexandre et Constantin, viennent de la quitter — septembre

(i) Bals par souscription dont les daines patronnesses vendaient les billets à un très haut prix. Le corps diplomatique prenait ses billets pour toute la saison. Les autres étaient distribués pour chaque bal. Etre admis à Almasks vous classait comme appartenant à la haute société. Aussi l'ambition de toutes les femmes était-elle d'y être appelées; mais c'était fort difficile. La princesse de Lieven était, parmi les patronnesses, celle qui refusait le plus souvent. La duchesse Decazes raconte qu'afin de faire admettre au bal d'Almasks une dame française, très jolie et très élégante, mariée à un agent de change de Paris, elle dut déclarer à la princesse de Lieven qu'elle renverrait son propre billet si l'on n*en accordait pas un à sa protégée.

1821 — pour aller compléter leur éducation en Russie . Après les avoir laissés durant quelques semaines à Paulowsky, auprès de leur grand'mère Lieven, leur père vient de les placer à l'université de Dorpat. Il se propose d'envoyer Paul, le troisième, à Paris. Désormais, la mère n'aura plus auprès d'elle que Georges, le dernier né, et d'être séparée des trois autres elle est tout attristée. Mais, voilà que soudain, à l'aube de cette période qui sera pour son cœur maternel une période de privations et de sacrifices, et comme si la destinée voulait par avance lui assurer une revanche et un dédommagement, un bonheur inespéré lui survient. Pendant que son mari est en Russie, l'occasion lui est offerte de se rencontrer avec Metternich, qu'elle n'a pas revu depuis Aix-la-Chapelle et n'espérait pas revoir de sitôt.

Ce qu'il y a de plus piquant, c'est que cette occasion c'est le roi Georges IV qui la lui procure. S'il Ta fait à dessein, il en faut conclure que ce prince est un bon prince. S'il n'a été que le complice inconscient du hasard, on doit convenir que le hasard est parfois un merveilleux arrangeur de circonstances heureuses. Celles dont Mme de Lieven rend compte à son père dans la lettre suivante, datée de Hanovre, le 27 octobre 1821, semblent avoir été machinées comme au théâtre pour faciliter la rencontre des deux amants en l'absence du mari et leur ménager quelques jours de liberté.

a Mon bien cher papa, je me trouve ici depuis huit jours. Le roi d'Angleterre a eu la bonté de désirer beaucoup que j'y vinsse, et lord Londonderry (I) m'a envoyé un courrier à Francfort pour presser mon arrivée. Gomme je ne doutais nullement, d'après les données de lord Londonderry et les miennes propres, de trouver déjà mon mari à Hanovre, je m'y suis rendue sur-le-champ. Malheureusement, mes calculs étaient faux : il n'y était pas et il n'y est pas encore. Ses départs ont fait remettre de plusieurs jours le départ du Roi parce qu'il avait jugé essentiel de voir mon mari ici en même temps que le prince Metternich, qui s'y était rendu de son côté en grande partie dans l'espoir de rencontrer mon mari. On lui a encore envoyé un courrier pour le prévenir de l'attente où est le Roi. Mais le dernier terme est arrivé; les médecins ne veulent plus que Sa Majesté, prolonge son séjour ici et Elle part après-demain. Je n'ai nulle idée quelconque de ce qui peut être cause du retard de mon mari. Bon cher papa, comme son retour est encore plus vivement désiré par moi, depuis que je sais qu'il me parlera de vous!

« J'ai trouvé à mon arrivée ici le Roi fort malade ; je l'ai vu couché le premier jour ; depuis, il s'est remis et a pu recevoir du monde, et même hier se

(1) Lord Castlereagh, marquis de Londonderry, qui se suicida Tan née suivante. Il était ministre des affaires étrangères dans le cabinet britannique. Il y fut remplacé par Canning.

montrer au public. On ne se fait pas d'idée de l'enthousiasme avec lequel il est reçu. Il y a une fort grande réunion de princes d'Allemagne ici, qui sont tous venus faire leur cour au Roi, en sorte que Hanovre est fort brillant. Le Roi retourne droit en Angleterre et remet à l'année prochaine à faire la tournée des capitales du continent. Quoique je me trouve ici sur son invitation, j'y suis désorientée d'y être sans mon mari et je ne puis point vous dire à quel point cela me contrarie. »

Elle affecte toujours, on le voit, de ne pas parler de Metternich, ou tout au moins se borne-t-elle à prononcer son nom, comme si elle redoutait, en racontant ce qu'elle peut avouer de ses relations avec lui, de trahir ce qu'elle est tenue d'en cacher. Il n'est plus là d'ailleurs quand elle retrouve son mari. Le comte de Lieven s'était attardé en route en revenant de Russie, d'où il est parti « fier de n'avoir pas obtenu de grâces et de n'en avoir pas demandé» . — «Les témoignages gracieux et confiants de notre adorable monarque, l'accueil flatteur de toutes les personnes estimables, la réunion avec plusieurs parents que je n'avais pas vus depuis de longues années ou dont j'avais encore à faire la connaissance, l'aspect enfin plus rapproché d'une patrie qui se développe et se transforme avec une rapidité surprenante, sont autant d'objets qui m'ont offert des jouissances inappréciables et qui me sont d'un intérêt et même d'une utilité réelles » .

Au commencement de Tannée suivante, les époux se réinstallaient à Londres et la brillante existence qu'aimait Mme de Lieven reprenait bientôt son cours accoutumé. Elle continue à en donner les détails à son frère, m J'ai passé mon hiver entre ici et Brighton, où le Roi nous fait venir souvent. Son palais est devenu une résidence charmante depuis qu'il admet à sa société tout ce qui compose la meilleure société de l'Angleterre. Il y a majorité d'opposition sans doute. Mais il faut convenir que c'est dans ce parti-là que sont les grands noms, les grands biens et la fashion. Le duc de Wellington y est aussi régulièrement prié lorsque nous y sommes. Bloomfield a sa retraite (1) ; vous vous souvenez que c'était le factotum chez le régent. Cette déchéance a fait beaucoup de bruit. Lady Pembroke a été à la mort et n'est pas entièrement remise... Le projet de voyage du roi d'Angleterre pour cet été me paraît plus vague qu'il n'était. Je regretterais bien qu'il ne se fît pas, car je m'étais bien réjouie de faire un petit tour d'Europe à cette occasion. Sa santé a beaucoup baissé, il est fort maigri et vieilli et il est appréhensif sur son compte. »

A glaner encore parmi ces nouvelles quelques traits de préoccupations plus intimes, u Paul est à Paris. Il y continue ses études avec un gouverneur particulier

(i) Il était premier écuyer, secrétaire particulier et trésorier de la cassette privée. La favorite en titre, lady Coningham, le fît brusquement destituer pour mettre un de ses fils à sa place.

et en suivant quelques cours au collège. Nous l'attendons demain ici pour ses vacances de Pâques. Mon petit Georges est un charmant enfant. Sans lui, il me semblerait n'avoir pas d'enfants, tellement je suis séparée des autres. Mon mari s'occupe beaucoup et sort peu dans le monde. J'y vais par devoir et assez par plaisir. J'aime assez le mouvement et le bavardage. »)

C'est la première fois qu'elle en fait l'aveu. Il semblait jusqu'à ce jour qu'elle considérât comme une corvée les obligations et les devoirs de sa vie officielle. Mais, peu à peu, elle y a pris goût. Ses fréquentations avec Wellington, l'influence de Metternich, un contact de plus en plus intime avec les diplomates et les gens de cour ont contribué à ouvrir définitivement son esprit aux affaires publiques, à l'initier à beaucoup de choses qui étaient antérieurement pour elle comme un livre fermé et à imprimer à ses facultés une direction dont désormais elles ne se désintéresseront plus.

A la fin de l'été de 1822, le comte deLieven ayant été désigné par sa cour pour assister au Congrès qui

devait se réunir à Vérone, l'ambassadrice le suivit : « Nous partons sous deux jours. Notre absence d'Angleterre ne sera pas longue ; elle dépendra sans doute de celle du duc de Wellington (1) ; il part demain pour le Congrès. Ce Congrès s'impatientera un peu de ses retards. Une maladie très grave l'a retenu jusqu'aujourd'hui. Les nouveaux arrangements ministériels l'eussent en tout cas empêché de partir. Ce n'est qu'aujourd'hui que M. Canning a été nommé en remplacement de lord Londonderry. . . Paul retourne à Paris pour y faire son droit et un peu d'économie politique. Nous sommes fortcontentsde sesprogrès. Mon petit Georges, que j'adore, restera à Brighton pendant notre absence. II y aurait eu des risques à le faire voyager aussi vite et aussi loin dans l'arrière-saison. J'accompagne mon mari en grande partie parce que cela épargne les frais de mon séjour d'Angleterre ; c'est une double dépense à laquelle nos finances ne sauraient suffire. » Le 23 octobre, elle était à Vérone, où, comme à Aixla-Chapelle, quatre ans avant, elle trouvait « toute l'Europe réunie w ; les empereurs de Russie et d'Autriche, le roi de Naples, le roi de Sardaigne, la plupart des petits princes italiens, la fine fleur de la diplomatie, et au milieu d'elle, le[ prince de Metternich. tt Je suis fort aise de me trouver ici, écrit-elle. C'est une réunion plus intéressante peut-être que

(1) Il avait été désigné comme ministre plénipotentiaire au Congrès.

A LA COUR D*ANGLETEBRE 119

toutes les précédentes. La partie féminine est faible. .. je suis seule de mon espèce. La durée du Congrès est incertaine; on calcule sur quatre semaines; mais je crois que c'est trop modeste; nous ne le coulerons probablement pas à fond ; notre départ suivra de près celui du duc de Wellington. »

Malgré ces velléités de prochain départ, elle résidait encore à Vérone au commencement de décembre, bien loin de se plaindre de la longueur de son séjour. C'est de là que, le 1" décembre, elle mande à son frère ses impressions sur les personnages parmi lesquelles elle vit; sur Metternich notamment, dont^elle n'avait jamais tant parlé et dont, tout en avouant qu'elle le connaissait déjà, elle parle comme si leur intimité venait seulement de se nouer et ne datait pas de plusieurs années. En revanche, ni dans la lettre qui suit, ni dans aucune de celles qu'elle écrit de Vérone, pas un mot de Chateaubriand, qui représentait la France au Congrès; pas un mot de Mme Récamier. Mme de Lieven ne semble avoir été frappée ni par le prestige de l'un ni par la beauté de l'autre, et c'est bien là ce que le grand homme ne lui a pas pardonné. S'il s'est exprimé sur elle avec tant d'amertume et de raillerie, c'est qu'il avait à se venger de n'être pas parvenu à l'éblouir.

... « Nous voici depuis deux mois au milieu du Congrès. L'Europe est intéressante et le cercle dans lequel je vis m'a mise dans les rapports tout à fait

satisfaisants pour ma curiosité et mes goûts. Tous les soirs, le Congrès se réunit chez moi (1) ; le comte Nesselrode et le prince Metternich m'ont demandé cela comme nécessaire pour eux et j'y trouve tous les avantages, parce que cela me vaut la société quotidienne des personnes les plus remarquables par le rôle qu'elle jouent en Europe et par leur agrément personnel.

« Je connaissais beaucoup déjà ce prince de Metternich par diverses rencontres que nous avions eues ; ici je me suis beaucoup liée d'amitié avec lui. Le duc de Wellington en outre, qui est ma plus solide et ma plus intime connaissance de l'Angleterre, était constamment chez moi : ces deux constellations antipathiques à l'antichambre de l'Empereur m'ont privée solidement de la société de mes compatriotes, en sorte que je vois à Vérone toute l'Europe sauf la Russie; j'en excepte Nesselrode, qui est un brave et loyal homme, et Pozzo et Tattischeff, qui, en qualité de membres du Congrès, viennent tous les jours chez moi.

« Je suis fâchée de rencontrer dans les gens qui devraient être le mieux avec moi précisément tout Téloignement qu'on porterait à un ennemi. Parce que j'ai passé dix ans en Angleterre, on me croit anglaise,

(i) A la même date, Metternich écrit à sa femme : « Mme de Lievea est ici ma seule ressource en fait de société. Je passe presque toutes mes soirées chez elle et la plupart des membres du Congrès suivent en cela mon exemple. »

et parce que je vols tous les jours le prince de M etternich, autrichienne. Ce sont ces jugements portés en l'air qui ne font guère honneur à l'intelligence de vos camarades. C'est ensuite juger d'une manière bien opposée aux principes de l'Empereur les personnes qui m'exposent à ces commentaires. J'ai quelque soupçon que l'Empereur connaît la haine qu'on me porte et qu'il censure fort ces préventions. On a voulu les lui faire partager, mais le projet a échoué complètement; il me traite avec bonté et je me flatte qu'il me connaît. Quant à moi, j'ai fait toutes les avances possibles aux Russes, ils y ont répondu comme je viens de vous dire, et je suis restée avec eux polie quand je les rencontre, mais point du tout soucieuse de leurs petits commérages ni empressée d'aucune façon.

«... Le Congrès se disperse ; à la fin de la semaine prochaine, tout le monde part et nous aussi. Chacun tire de son côté. Le duc de Wellington nous a devancés. Je regretterai Vérone, j'y ai passé un temps bien agréable. Mon mari a été occupé et employé; il était plénipotentiaire au Congrès. Cette école lui a fort convenu. En général, onjuge mieux sur les lieux qu'à distance, et jamais sa connaissance des affaires n'eût pu ^tre aussi complète ni aussi utile pour le service s'il était resté à Londres. Nous y retournons je ne sais pour combien de temps encore. Il y a dix ans que nous y sommes, c'est long, et j'ai bien répété au comte Nesselrode qu'il nous obligerait de songera nous donner une

autre place, lorsque la convenance du service pourra se rencontrer. Le choix n'est pas grand, il est vrai, parce qu'il roule sur Paris et Vienne. Cette dernière place va être donnée comme ambassade à Tattischeff : c'est un homme de beaucoup d'esprit; quant à Pozzo, il fait bien sa besogne à Paris.

uJene pense pas que vous revoyez l'Empereur avant la fin de janvier à Pétersbourg. Parlez de moi à Nesselrode lorsque vous le reverrez ; il pourra vous donner de mes nouvelles ; je l'aime de tout mon cœur et je me fie à lui comme à ce qu'il y a de plus loyal et de plus sûr en ce monde. J'aime bien sa femme aussi, et je regrette de ce qu'elle n'ait pas été ici; c'est une femme d'esprit. »

Le besoin de changer de place et de quitter l'Angleterre la reprenait de temps en temps, surtout lorsqu'elle était loin de Londres. Alors, elle se rappelait qu'elle s'y portait mal, qu'elle y résidait depuis trop longtemps pour y trouver encore des surprises, et elle aspirait à changer de milieu, à vivre sous des cieux moins gris et plus propices à sa santé. Mais, une fois rentrée à l'ambassade, elle était reconquise par les souvenirs des dix années écoulées depuis son arrivée, par les satisfactions qu'elle devait à ce poste, par les amitiés qu'elle y avait contractées ; ses plaintes devenaient moins fréquentes, moins vives. Cependant, c'est bien de Londres qu'est datée — 6 août 1823 — la lettre d'où sont extraites les lamentations qui suivent :

A LA COUR D'ANGLETERRE 12a

« Ma santé empire plutôt qu'elle ne gagne et ma position ici m'empêche de rien faire avec suite pour la remettre. J'ai déjà refusé une fois au Roi d'aller che^ lui au cottage de Windsor; il vient de me prier encore d'y venir passer quelques jours ; il faut bien que je le fasse ; il croit que l'air de Windsor me fera du bien ; mais sa manière de vivre doit m'y faire du mal : veiller et dormir tard me sont tout à fait mauvais. Et cependant, comment, dans ma situation ici, ne pas me plier un peu à cette gène ! D'autant qu'en ne le faisant pas, ce serait ôterà mon mari aussi les occasions d'être auprès du Roi. Vous ne vous faites pas d'idée combien j'en ai assez de mon métier d'ambassadrice de Russie en Angleterre ; il y est trop beau pour ne pas y être bien incommode. Partout autre part, on aurait beau m'aimer, l'étiquette s'opposerait aux intimités. Je vous prie de ne point croire que cette plainte sente l'orgueil et ne la dites pas à d'autres, car, si l'on ne me comprend point, on me trouvera bien vaine, et Dieu sait que je ne le suis point; je suis seulement triste et malade. »

Triste et malade, deux mots qui dans l'avenir vont souvent tomber de sa plume et qui traduisent les progrès de la transformation que Tâge avait opérée en elle. Elle n'était plus une jeune femme; et il y avait loin de la petite pensionnaire que nous avons vue s'élancer du couvent de Smolny enjouée et rieuse, pétulante et légère comme un oiseau, se jeter pleine d'ardeurs et

d'espoirs dans la vie conjugale et proclamer qu'elle aime son mari. Que de changements dans son esprit et dans son cœur durant le quart de siècle qui s'est écoulé depuis qu'elle épousa le jeune ministre de la guerre de Paul l" ! En découvrant peu à peu combien elle lui était intellectuellement supérieure, elle a cessé de l'aimer. Elle ne lui garde d'attachement que pour l'exemple, la correction, la tenue, et parce qu'il est le père de ses enfants.

Elle allait alors vers la quarantième année. Elle semblait n'attendre rien de l'avenir que la continuation d'une existence qui ne pouvait plus lui apporter de surprise. Physiquement, cependant, elle n'avait pas beaucoup changé. On peut se figurer que Balzac l'a prise pour modèle en créant certaines de ses héroïnes. Dans le roman, comme dans l'histoire, la plupart de ces femmes de la Restauration ont entre elles un air de famille, une petite tête sur un long cou, un nez fin et long, une grande bouche, un menton court, des yeux expressifs, de beaux cheveux soyeux. Telle était la princesse de Lieven. La froideur et la dignité combinées avec une grâce hautaine et voulue sont la caractérisque de ces nobles physionomies. Mais, sous cette froideur, sous cette dignité, brûle souvent un brasier et dorment, prêtes à s'éveiller, toutes les ardeurs de la passion.

C'est bien ainsi que jusqu'en 1834, époque où elle quitta Londres, Mme de Lieven ne cessa d'apparaître

A LA COUB D'ANGLETERRE 125

à Taristocratie britannique qui, depuis longtemps, lui avait en quelque sorte accordé la grande naturalisation. Elle y était aimée, « en dépit des travers de son caractère et de ses trop fréquents dédains w . On avait fini par la considérer « comme une adoptée, une compatriote » qui faisait honneur à son pays d'adoption. Tous les soirs, elle recevait. Les ministres, les chefs de l'opposition, les plus illustres représentants de l'aristocratie, voire les princes du sang, se rencontraient chez elle, comme sur un terrain neutre où l'on était sûr de trouver toujours bon accueil et sages avis.

A ce moment, dans toutes les chancelleries européennes, on la tenait un peu pour un oracle et on la consultait à tout propos. Au mois d'août 1824, le comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche à Rome, fut nommé à Londres en la même qualité. La comtesse sa femme, qui avait reçu dans la ville éternelle Mme de Lieven, lui écrivit aussitôt pour lui demander quelques renseignements et quelques conseils propres à faciliter l'installation de son mari au poste auquel il venait d'être appelé. C'est par une consultation en règle que répondit la princesse.

« Vous me trouverez toute à vous, à vos ordres, et bien heureuse si mon expérience anglaise peut vous être bonne à quelque chose. Au reste, aucune ambassadrice ne pourrait y venir sous des auspices aussi agréables que ceux qui vous y accompagnent. Vous

connaissez ce qu'il y a de mieux ici dans la société et vous en êtes aimée... Tâchez seulement d'avoir la mémoire courte pour tous ces visages hétéroclytes qui peuplaient vos salons de Rome; n'ayez pas le cœur trop tendre pour eux, je vous en prie.

« Le Roi se réjouit fort de votre arrivée à tous deux ; je lui ai beaucoup parlé de vous et il vous connaît comme s'il vous avait vus. Je vous engage fort, chère Comtesse, à venir ici en même temps que le comte Apponyi ; je vous prie de ne point considérer ce conseil comme intéressé; c'est à vous que je pense en vous le donnant.

« ... Je vois parce que me dit le prince Mette rnich que votre arrivée en Angleterre est différée jusqu'au printemps. Vous y trouvez d'arriver ici avec la belle saison et d'y trouver réunis tous les intérêts d'affaires, de société et de cour. Vous passerez les deux ou trois mois de dissipation de Londres sans la moindre obligation de rien faire pour la société, parce qu'on n'attend rien avant les premiers six mois d'un établissement nouveau, et vous gagnerez ainsi l'année ronde pour vous établir.

«... Je passe à vos interrogations, article toilette. Il n'y a qu'une cour par an dans toute l'année ; elle a lieu en avril ou en mai. A cette occasion, il faut de toute nécessité le costume de cour, c'est-à-dire le manteau, les plumes et les barbes. Dans les autres occasions, il n'y a que les robes rondes, et aux plus

grandes fêtes chez le Roi il n'y a pas autre chose. Il vous faut à tout événement une ou deux robes riches, car, quoiqu'il n'ait point donné de fêtes depuis deux ans, la lubie peut lui en venir. Apportez votre parure hongroise; il serait peut-être agréable au Roi que vous la missiez à quelqu'une de ces fêtes. Du reste, vous savez que durant les trois mois de la saison de Londres, vous êtes tous les jours en toilette, c'est-àdire soie, gazes, crêpes, etc., etc. La mousseline n'est pas de mise pour le soir... Je ne crois pas avoir jamais autant parlé toilette de ma vie. Aussi, ai-je fini. »

Ainsi s'exerçait, sous toutes les formes et en toute occasion, l'influence que la princesse de Lieven avait acquise à Londres. Le pays que son mari représentait tirait ainsi profit de son habileté. Elle ne l'ignorait pas, puisque son souverain se plaisait à le lui dire en des lettres fréquentes et flatteuses. Elle se croyait donc à jamais fixée en Angleterre et maintenant elle ne souhaitait plus en partir. Elle y avait pris ses habitudes. On ne saurait affirmer cependant qu'elle était heureuse.

Ame inquiète, tourmentée, rarement satisfaite, elle a d'abord voulu se distraire de ce qui lui déplaît par la rigoureuse pratique de ses devoirs maternels; puis, comme s'ils ne suffisaient pas aux besoins de son âme, dans les entraînements du monde et dans deux aventures dont une seule nous est positivement con-

nue; mais, dans ces aventures, elle n'a pas trouvé ce qu'elle attendait. Elles Tont laissée déçue et désabusée. Peut-être aussi, en se séparant de Metternich, après le Congrès de Vérone, a-t-elle compris que c'en est fait du sentiment qu'elle avait inspiré à cet homme d'État; peut-être pressent-elle qu'elle ne le verra plus (1) et qu'elle le détestera autant qu'elle l'a aimé. Enfin, trois de ses enfants l'ont quittée. Elle s'inquiète de leur avenir; la présence des deux qui sont auprès d'elle ne la console pas de l'absence des autres ni des orages intimes qui trop souvent troublent la paix de son foyer et accusent entre elle et son mari une désolante incompatibilité d'humeur. Toute sa personne, à certaines heures, trahit tant de tristesse que ceux qui la fréquentent en sont frappés. C'est vers ce temps que l'un d'eux, Gréville, écrit : tt Elle est la personne la plus profondément blasée qui se puisse voir et dévorée par un ennui profond, même dans la compagnie de ses meilleurs amis, car son attitude est si froide, si ennuyée, si languissante que, lors même qu'elle s'efforce d'être gracieuse et de faire la bonne femme, elle ne parvient qu^imparfaitement à fondre la glace dans laquelle elle semble figée. »»

Il y a beaucoup d'exagération dans ce jugement. Les lettres qui sont sous nos yeux prouvent au con-

(1) Ils ne se revirent qu'à Brighton en 1848. Le silence des documents ne permet pas de préciser la date de la rupture de leur liaison.

traire que Mme de Lieven n'est pas toujours « triste et malade » , ni par conséquent en proie « à cet ennui profond » dont les lignes qui précèdent ont le tort de ne pas assez marquer le caractère accidentel et passager. Il serait plus juste de dire qu'elle tend de plus en plus à devenir d'une mobilité maladive.

Du reste, nous touchons à la période où des morts successives vont lui meurtrir le cœur. A la fin de 1825, elle apprend tout à coup celle de l'empereur Alexandre, qu'elle aimait et admirait : « Ah! mon frère, quel malheur que celui qui vient de nous frapper! Un courrier du comte Nesselrode nous apporte aujourd'hui l'affreuse nouvelle; aujourd'hui jour de sa naissance, nous apprenons sa mort! Depuis huit jours, cette triste nouvelle circulait. Je ne pouvais pas me résoudre à la croire, tant mon cœur se soulevait contre cette horrible pensée que l'empereur Alexandre n'était plus! Qu'il faut de religion pour se résigner à un semblable décret de la Providence ! »

Six semaines plus tard, ses regrets sont bien amortis. L'avènement de Nicolas, qui vient d'octroyer à la famille de Lieven un titre princier qu'elle-même portera dès ce jour, console l'ambassadrice de la perte qu'ont faite la Russie et l'Europe. Elle se réjouit en pensant que son ami Wellington assistera comme représentant du roi d'Angleterre au couronnement du nouveau Tsar. Dans ses rapports avec le généralissime anglais elle en est encore à la lune de miel, comme

en parlant de Tempereur Nicolas elle n'a qu'accès de ferveur. Cet enthousiasme ne durera pas en ce qui touche Wellington. Mais, à cette heure, il affecte des formes lyriques. Elles témoignent d'une chaleur d'âme qui ne s'expliquerait guère si Tambassadrice était, à l'habitude, la femme ennuyée, figée dans la glace dont nous parle Charles Gréville.

a Je vous écris un mot, cher Alexandre, par le duc de Wellington. Je suis ravie qu'il aille voir notre pays, et je suis sûre que son arrivée sera reçue avec bien du plaisir par l'Empereur et par notre public. Je jouis d'avance de ses succès, et des impressions qu'il rapportera de chez nous. C'est le plus beau, le plus noble caractère du monde, et il est peut-être plus grand encore par ses sentiments que par sa haute réputation militaire.

«Il se rend chez nous avec un vrai plaisir. L'Angleterre ne pouvait envoyer un ambassadeur plus digne de la plus grande circonstance. Il admire avec tout le monde la superbe conduite de notre Empereur. Cher Alexandre, quels événements! quel caractère que celui que l'Empereur déploie! Quel respect, quelle admiration que ceux que lui porte l'univers! Quelle magnifique race de princes que la nôtre! Pauvres princes du reste de l'Europe ! Quelle pitié à côté des nôtres ! Si vous m'avez vue Russe dans l'âme à mon dernier séjour, jugez tout ce que je dois éprouver en ce moment !

a Ma santé s'est bien ressentie de tout cela ; je n'ai pas une autre pensée que la Russie. Nous attendons avec impatience la fin des travaux de la commission militaire (1) : il faut de grands exemples. Je dis avec Wellington : là où les rois savent monter à cheval et punir, il n'y a pas de révolution possible ; aussi je suis tranquille.

« J'ai vu avec un sensible plaisir, cher Alexandre, votre nom paraître sous tant de formes honorables et flatteuses (2) . Qui aurait dit, lorsque nous nous entretenions 1 été passé du grand-duc Nicolas qu'il remplirait de sitôt nos prédictions. C'est bien là le Pierre V et le grand homme que nous voyions dans l'avenir. Il a déjà montré tout ce qu'il est. Vous ne m'avez pas écrit un mot depuis la mort de notre cher empereur Alexandre, et je suis plus que jamais avide de lettres. Jugez combien les nouvelles de Pétersbourg doivent nous être précieuses dans ce moment ! Que fait notre belle et charmante Impératrice? »»

Quinze mois plus tard, par suite des dissentiments qui ont éclaté entre la Russie et l'Empire ottoman, et que vient d'aggraver le soulèvement de la Grèce

(i) Le changement de règne en Russie, décembre 1825, fut marqué par une grave conspiration militaire dirigée contre Nicolas sur la tête duquel le refus de son aîné de régner venait de faire passer la couroane. Le nouveau souverain se montra impitoyable dans la répression.

(2) Alexandre de Benckendorff, qui était alors général, se distingua par son intrépidité en défendant son souverain contre les conspirateurs. C'est à sa belle conduite que sa sœur fait allusion.

contre la Porte, nous trouvons la princesse de Lieven dans une nouvelle phase. Elle ne pense plus que du mal de Metternich ; elle ne prononce plus le nom de Wellington qu'avec raillerie et colère. N'ont-ils pas pris parti l'un et l'autre pour la Turquie contre la Russie? C'en est assez pour déchaîner ses fureurs. Lord Liverpool, chef du cabinet, étant mort, elle use de son influence sur le Roi pour faire nommer Canning à sa place et mettre en échec par cette nomination Metternich et Wellington. Elle est .tout entière à Canning. « C'est un homme d'un talent extraordinaire; c'est un honnête homme; ce n'est point du tout un jacobin ; c'est le seul membre du cabinet qui soit bien, et très bien, pour la Russie... Metternich et Canning se haïssent aussi cordialement que par le passé ; le premier ne digère pas notre intimité avec l'Angleterre... Entre ces deux ministres qui se détestent, le premier n'est pas le plus coquin ; voilà une parfaite vérité. Enfin, qu'on me batte. Mais, je soutiens que nous devons aimer Canning. »

Dans son enthousiasme pour lui, elle s'exprime avec indulgence pour le Roi, qu'au fond elle méprise, mais qui a eu le mérite de confier le pouvoir à cet homme d'État. « Le Roi se porte à merveille; il jouit de son beau et bizarre pavillon (1) , de sa bonne table et de sa musique bien bruyante, et de sa grosse marquise (2)^

(1) La maison qu4I s'était fait construire à Brighton.

(2) Sa maîtresse, la marquise de Coningham.

dontilestun peu ennuyé. Nousavons dtné l'autre jour «hezlui avec ses ministres, qu'il n avait pas vus depuis deux mois, pas même le duc de Wellington. »

Sorti du pouvoir à l'arrivée de Canning, Wellington pousse la mauvaise foi, en le combattant, jusqu'à désavouer les actes que lui-même avait accomplis comme ministre. Cette attitude accroît l'indignation de Mme de Lieven : « Le duc de Wellington poursuit sa carrière d'hostilités contre nous ; il a porté une grave atteinte à sa réputation. Sa conduite est mauvaise, perfide et l'intention est avouée, celle d'embarrasser par le mal qu'il fait à son pays, pourvu qu'il culbute son rival Canning. Mais Canning restera. Le Roi se montre résolu à le soutenir et voilà des occasions où un roi est beaucoup en Angleterre. » Elle enveloppe Metternich dans les mêmes ressentiments : « M. Canning marche avec nous. Les finesses autrichiennes ont mené loin M. de Metternich. Le voilà joliment planté. Tant mieux! » — « Je crois, moi, que le Metternich homme d'esprit est mort, car il n'y a plus un brin de cela dans toute sa conduite. C'est un usurpateur de son nom qui s'est brouillé avec tout le monde, qui s'obstine dans toutes les erreurs politiques où l'a mené sa vanité. » Voilà un triste dénouement à d'ardentes amours.

Au mois d'août 1827, une cruelle et longue maladie emporte Canning. « Nous venons de perdre Canning. Je dis nous, car la perte est vraiment individuelle; je

dis encore nous comme Russe, car il était le sincère allié de la Russie... Tout ce qui n'est pas Metternichiste est dans la désolation. » — « Le duc de Wellington est toujours en froid avec moi. Il ne me pardonne pas d'avoir préféré le ministre ami des Grecs au ministre ami des Turcs, w Et comme la mort de Ganning a ramené Wellington au pouvoir, elle ajoute : a Le Roi lui a bien rendu son poste, mais non sa faveur. » — « Le duc de Wellington est premier ministre, le duc de Wellington est Autrichien; il préfère les fourberies du prince Metternich à la loyauté de Fempereur Nicolas. A la bonne heure, nous sommes en position de ne point nous en inquiéter. »

Elle s'en inquiétait cependant et son animôsité contre Wellington, loin de désarmer, alla sans cesse en augmentant. On la vit revêtir les formes les plus diverses, se manifester non seulement à propos des événements d'Orient et de la guerre turco-russe, mais encore à propos des incidents touchant la politique intérieure de l'Angleterre, et des difficultueuses questions qu'eut à résoudre le chef du cabinet pendant la durée de son gouvernement. Même après qu'eut été signée, en 1829, la paix entre la Russie et la Sublime Porte, même quand Wellington eut quitté le pouvoir, Mme de Lieven ne désarma pas. Elle ne pardonnait pas à son ancien ami d'avoir contrecarré la politique et les vues de l'empereur Nicolas. Lorsqu'en 1827 elle

se déclare si résolument contre lui, elle ne recule devant aucune extrémité pour rendre mortels les coups qu'elle lui porte : elle s'allie à l'opposition parlementaire comme à celle des journaux; elle excite contre le cabinet les passions, les amours-propres, les rivalités; elle flatte les adversaires du ministre ; elle essaye de détacher de lui ses amis, de jeter la division dans le parti qui le soutient ; elle sort en un mot de la réserve que lui impose sa situation diplomatique. L'activité de son ressentiment n'est égalée que par sa perfidie féminine. « Elle a agi avec la plus grande impertinence, écrira Charles Gréville au mois de juin de l'année suivante, faisant usage de son crédit auprès du Roi afin de desservir le ministère et Wellington. Son antipathie pour celui-ci va toujours grandissant depuis qu'ils se sont brouillés, lors de l'arrivée de Canning aux affaires, alors qu'elle avait été fort malhonnête pour le duc afin de se concilier le nouveau ministre dans l'intérêt de sa cour, qu'elle a fort bien servie en cette circonstance, à ce que me dit Esterhazy. »

Il faut renoncer à citer ici en entier toutes les lettres où s'exercent la verve et les instincts combatifs de l'ambassadrice. Il suffira d'ailleurs de quelques extraits pour en marquer la vivacité :

a Le duc de Wellington a été forcé de se faire libéral comme Sganarelle s'est fait médecin dans la comédie de Molière. La Chambre basse n'entend plus les maximes obscurantes. Dans tout ce qui regarde l'inté-

rieur, les mesures de gouvernement doivent être sur des principes éclairés — ou bien le gouvernement ne peut plus se soutenir — et Wellington veut rester premier ministre. L'émancipation des catholiques a passé aux Communes, mais les Pairs vont la rejeter (1). Cette lutte entre les deux Chambres doit trouver son terme. Dans deux ou trois ans, les Pairs n'oseront plus dire non. »> — « Le Roi est bien pour nous; s'il pouvait, il ferait. Mais Wellington est obstiné comme un mulet, en même temps cependant qu'il cède dès qu'il y va de sa place. A propos, je vous mandais, je crois, que de peur de nous prendre aux cheveux je ne lui parlais jamais de nos affaires. Je vous avais à peine dit cela que nous voilà en scène. Elle a été si forte que je l'ai écrite de suite, je m'en vais la chercher; si je la retrouve, je la mettrai ici; elle vous prouvera toute sa bienveillance pour la Russie et toute la force de sa logique. » — « Wellington a su en imposer à la nation anglaise par je ne sais quel prestige. Durant huit jours après le changement dans le ministère, il y avait comme une insurrection contre ce quartier général qui prétendait gouverner l'État. A les entendre, le gouvernement ne pouvait pas tenir deux jours. Wellington s'est moqué des clameurs ; il a pris un air de défi et on en a eu peur. Tout médiocre qu'il soit, il a de la ruse; il flatte les

(i) Mme de Lieven se trompait. Les Pairs votèrent comme les Communes.

ultras; il flatte surtout les libéraux. Sur la question catholique, ceux-ci sont aussi sûrs qu'il opérera leur émancipation que les autres le sont de son intolérance éternelle. Il est bien évident que les uns et les autres sont ses dupes ; mais, en attendant, chacun défend avec acharnement la probité de ce patron commun de deux principes extrêmes. En vérité, les peuples sont faciles à tromper; c'est une réflexion qui vient tout naturellement lorsqu'on voit cette nation réputée si sage et si pensante devenir le jouet d'un ministre aussi médiocre... » — « Le duc de Wellington persévère dans la marche plus conciliante et plus polie qu'il a adoptée. Peut-être ira-t-il dans cette nouvelle voie aussi loin qu'il était allé dans la voie contraire. Je ne me mêle pas de décider si ce qu'il fait maintenant est par contrainte ou par conviction; malgré sa médiocrité, il a de la ruse dans Tesprit, et il a été si mauvais pour nous qu'il faudra bien du temps pour que ses bonnes façons me séduisent. Il s'est remis un peu en coquetterie avec moi pendant le dernier séjour que nous avons fait à Windsor chez le Roi. Il y est venu passer un jour; il était fort empressé. Nous avons causé de tout, hormis de Turquie. Il se plaint de ce que je le maltraite, de ce que je ne le fais pas venir chez moi comme j'avais accoutumé de faire ci-devant; enfin il agace. Je reste en grande dignité et surtout je ne serai plus dupe de sa mine sagace, car il n'a que cela. » — « Wellington a repris toute sa malveillance,

OU plutôt cette malveillance qu'il n'avait cachée que par nécessité se remontre aujourd'hui sans contrainte. Toujours est-il que les affaires intérieures l'empêcheront de songer à une guerre étrangère dans ce moment. Mais, enfin, sans l'Irlande, je crois qu'il aurait tiré l'épée contre nous, le jour où il a appris que l'Empereur avait résolu le blocus des Dardanelles. L'opinion n'est pas pour nous dans cette question. Le gouvernement avait fait une telle parade, cet été, de notre renonciation au droit de belligérants dans la Méditerranée qu'il lui devient bien difficile de savoir que dire au public en ce moment. Pourvu que cette complication serve bien nos intérêts ; c'est-à-dire que nous affamions Gonstantinople et forcions le sultan à nous demander la paix, c'est bien ; mais, si elle ne nous profite pas, il nous faudra nous défiera tout instant de la vengeance que l'Angleterre croira avoir à tirer de nous pour la réputation de dupe que lui vaut cette circonstance aux yeux du public. »

Quinze jours plus tard, c'est une autre note. Wellington, avec qui elle a eu un long téte-à-téte, lui a témoigné « grande douceur, grande amitié »> . — « 11 me parla de sa position individuelle et la caractérisa de la plus forte qu'un premier ministre ait jamais eue en Angleterre. Je m'égayai un peu sur le compte de ses collègues ministres. Il admit en riant qu'il n'avait pris que des imbéciles. La drôle de vanité. » — « Lorsque Wellington menace, c'est qu'il tremble, et

pour peu qu'on tienne ferme, il fléchit. Il est trop rusé pour ne pas voir que nous le connaissons bien et c'est précisément ce qui fait qu'il nous déteste. Il aimerait mieux quelque innocence qu'il pût mener à sa fantaisie comme il fait du reste du corps diplomatique. »

La querelle entre l'ambassadrice de Russie et le premier ministre d'Angleterre devait se prolonger longtemps encore. Nous en retrouverons sur notre route d'autres échos. Il n'apparait pas que le prince de Lieven y ait pris part. En lisant les lettres de sa femme, où son nom n'est jamais prononcé, on peut même se demander s'il en connaissait les péripéties et s'il approuvait les agitations dont elles témoignent. Nous sommes mieux renseignés en ce qui touche l'opinion qu'en avait l'Empereur de Russie. Par l'intermédiaire du général de Benckendorff, l'ambassadrice le tenait au courant de tout. Là, l'approbation était entière et sans réserves, ainsi que le prouve ce billet de remerciements : « Que je vous remercie, cher Alexandre, du petit mot galant, de bon goût et de bonne amitié que vous me redites de la part de l'Empereur! Je suis touchée et heureuse de ce qu'il pense un moment à moi. Il me semble qu'il a raison. Voilà une exclamation qui part de mon cœur et de ma vanité. »

Du reste, quelques mois avant, à l'occasion de la mort de sa belle-mère, qui ouvrait pour elle la série des calamités et des deuils de cœur, elle avait reçu

les preuves de la gratitude impériale et de la justice que le Tsar rendait à ses incessants et patriotiques efforts. C'est encore par une lettre d'elle que nous apprenons combien elle était sensible à ces manifestations de l'intérêt du maître. « Comment vous exprimer, cher Alexandre, tous les sentiments qui ont rempli mon cœur à la lecture de votre lettre des 2 et 14 mars. Le respect touchant par lequel l'Empereur a honoré la mémoire de mon excellente bellemère à l'occasion de ses obsèques, les larmes pieuses qu'il a répandues sur ses restes, cette recherche de délicatesse qui lui fait porter son souvenir jusque sur la femme de chambre de la princesse, tous ces détails qui marquent si vivement sa belle âme sont pour lui autant de titres aux bénédictions de Dieu et à celles de ses sujets. L'homme qui porte de tels sentiments dans son cœur mérite toutes les prospérités et les aura... J'ai reçu en pleurant la nouvelle qui me regarde : larmes de reconnaissance, larmes de souvenir pour cette bonne et incomparable femme dont l'Empereur me fait hériter les marques d'honneur. La faveur est bien grande, la manière de l'accorder en rend le prix plus grand encore. Jamais honneur pareil ne fut reçu avec plus d'attendrissement ; je n'ai pu me refuser le besoin de le dire moi-même à l'Empereur. » L'année suivante un autre malheur vint la frapper. Constantin de Benckendorff, qui avait passé de la diplomatie dans l'armée et y avait, comme son frère.

obtenu le grade de général , fut emporté, dans la vigueur de Tâge, par une brève maladie qui était venue le surprendre en Crimée. La nouvelle en arriva à Londres, le 28 août 1828, par un courrier du ministre des affaires étrangères. La princesse en fut cruellement atteinte. La lettre qu'elle écrivit à son autre frère atteste l'étendue et la sincérité de sa douleur. « Mon cher Alexandre, désormais mon seul frère, c'est hier au soir que j'ai appris par le comte Nesselrode à mon mari l'accablante nouvelle qui nous ravit cet angélique Constantin. Je perds l'un après l'autre tout ce que j'aime. Ma douleur est bien amère. Ce cher, cher Constantin ! quel malheur pour nous! Comme je Taimais ! Comme il était bon et tendre pour moi! Bon Alexandre, aimez-moi plus que vous ne l'avez fait jusqu'ici ; j'ai besoin de tendresse, de consolation. Rien, hors vous, ne peut remplacer cette affection de la nature dont mon cœur sent un si vif besoin. Pauvre bon Constantin ! Que vont devenir ses pauvres enfants?... Dites-moi tout, tout ce qui se rapporte à notre malheur... Nommez-moi le jour que nous devons pleurer le plus. Quelqu'un a-t-il songé à vous envoyer de ses cheveux. Dans ce cas, partagez avec moi... Voilà un chagrin qui jamais ne s'adoucira dans mon cœur. »

Elle ne mentait pas. « Elle est plongée dans la plus profonde douleur, écrivait son mari. Chaque jour semble accroître au lieu de diminuer son chagrin. »

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