CHAPITRE III
En 1829, le conflit tu rco-russe continuait à se répercuter à Londres en de pénibles et fâcheux contrecoups. Il envenimait les rapports du gouvernement moscovite avec le cabinet anglais. Les dissentiments entre les deux cours étaient de toutes les heures; quand on les croyait apaisés, ils renaissaient, exploités avec une rare violence contre le ministère tory que présidait Wellington par la double opposition des whigs et des radicaux. Liée étroitement avec les chefs de ces partis et notamment avec le plus illustre de tous, le comte Grey, la princesse de Lieven apportait dans ses relations officielles avec les membres du gouvernement un esprit d'autant plus hostile et frondeur que, malgré tout, elle demeurait l'objet de leurs attentions et de leurs prévenances, comme s'ils eussent eu à cœur de racheter ainsi l'hostilité non déguisée que leur inspirait la politique de la Russie en Orient. La
princesse se savait redoutée et en profitait pour intriguer sans cesse contre ces ministres qu'elle considérait comme les ennemis de son pays.
Ses lettres nous la montrent infatig^able dans ce rôle et merveilleusement ingénieuse à leur créer des difficultés, en même temps qu'affectant une franchise qui va parfois jusqu'à l'impertinence elle discute avec eux, les critique, les défie et les raille sans tenir compte de leur irritation, même quand on vient l'avertir que Wellington poussé à bout par ses bravades va exiger du gouvernement russe le rappel de Tambassadeur.
— Il n'osera pas, répond-elle.
Ea fait, la menace n'est pas suivie d'effet, non que Wellington n'ose pas, comme le croit la princesse, mais parce que , orgueil ou souvenir d'une amitié brisée, il trouve plus digne de lui de ne pas chercher à se venger de cette trop turbulente ambassadrice. Il parle d'elle et de son mari très durement parfois. Il les appelle « des gueux » ; mais il ajoute :
— Je suis trop grand pour en faire mes victimes. A cette heure, la tête de Turc de la princesse, —
le mot est de circonstance, — c'est lord Aberdeen, à qui Wellington a confié la direction des affaires étrangères. Lord Aberdeen préludait alors à une brillante carrière dont les hasards devaient, à quelques années de là, le rapprocher de Guizot et les unir d'une étroite amitié. Cette amitié confiante, Guizot, dans ses Mé-
U4 UNE VIE d'ambassadrice AD SIÈCLE DERMER
moires, en a vanté les agréments et le charme. Mais Tambassadrice de Russie, au début de ses rapports avec lord Aberdeen, ne le jugeait pas aussi favorablement que le fit plus tard le fidèle compagnon des vingt dernières années de sa vie et qu'elle devait le faire elle-même.
« Lord Aberdeen est un pauvre diplomate, écrivaitelle ; il n'y a sorte de vérités qu'il subisse de ma part. Il est fort aisé de le convaincre, mais cela ne mène à rien; il n'est que le premier secrétaire de Wellington. Pour qu'il fût bon à quelque chose, il faudrait commencer par le mettre en révolte contre son chef. Le chef est bien la mule la plus obstinée que je connaisse. Je ne discute plus avec lui. Je le fais parler et je l'écoute. C'est là que je démêle toute son hostilité contre nous et tout son amour pour Metternich. »
Complaisant pour l'Angleterre et déplaisant pour la Russie, s'efforçant d'ameuter contre celle-ci la presse européenne, se flattant de contrecarrer les visées de l'empereur Nicolas, l'ancien amant de la princesse de Lieven était devenu de plus en plus sa bête noire. Ce qu'elle pensait de lui, elle ne le dissimulait pas, et comme toujours son frère en était le confident. Au commencement de janvier, revenant de Windsor, elle le lui mande.
« Le Roi en causant avec moi a commencé par se récrier sur les abominables mensonges des gazettes à l'égard de nos prétendus désastres et me dit qu'il ne
lisait plus ces articles, tant cela le fatiguait et le dégoûtait. Je lui ai dit que pour moi ils ne m'étonnaient point, vu leur source. Alors il s'est mis à travailler cette source (Melternich) et m'en a dit tout ce qu'il mérite : un homme sans foi ni loi, sans honneur, sans parole ; enfin il n'y a sorte de mal dont il ne m'en ait dit. J'ai expliqué qu'il était bien triste de penser que c'était tout juste cet homme qui menait le cabinet anglais.
tt Alors il me dit :
« — L'aveuglement, l'inclination, je vous l'accorde. Mais je ne vous accorde point qu'il nous fasse faire sa volonté. Si nous le servions, nous mettrions le feu aux quatre coins de l'Europe. Je vous engage ma parole que cela ne sera point... »
Quelques mois plus tard, c'est de nouveau lord Aberdeen qui fait les frais de ses lettres : « Il s'est établi un fort grand rapprochement entre lord Aberdeen et moi. Il me livre le plus naïvement du monde toutes ses pensées; elles sont mesquines, poltronnes, enfin aussi parfaitement conformes à nos intérêts qu'il nous serait possible de les désirer. Il ne fait pas la politique de son cabinet; mais, comme il a peu d'idées à lui, il est évident qu'il ne s'exprime jamais que selon l'ordre du jour. »»
Enfin, lorsqu'en octobre 1829 la paix est signée entre les Turcs et les Russes, c'est dans la personne de lord Aberdeen que la vindicative ambassadrice
triomphe du cabinet britannique et jouit de son dépit.
« Je ne sais rien concevoir de plus charmant que les propos que me tient lord Aberdeen, accompagnés de son visage de tragédie.
« — Eh bien ! votre gloire est complète ; la Russie domine aujourd'hui Tunivers; avec votre langage modeste vous exercez aujourd'hui une omnipotence entière et nous avons Tair d'être vos dupes; nous sommes abaissés, avilis!
« — Mylord, tant pis pour vous. Mais, nous ne vous avons pas dupés; vous vous êtes dupés vous mêmes. Vos propres illusions ou celles que vous inspirait votre patron, le prince Metternich, voilà vos vrais ennemis!
a Au bout de ces doléances, il accouche de la nécessité d'être intimement uni à la Russie ; il ne trouve que dans cette combinaison des garanties de paix et de tranquillité pour l'univers.
« — Dieu merci, Mylord, que vous reconnaissiez une vérité que nous n'avons cessé de sentir et de vous dire. Mais, pour qu'elle ait une juste application, il faut que vous en agissiez franchement, loyalement avec mon Empereur comme il l'a toujours fait avec vous, et voilà le hic, «
Ainsi, la princesse est implacable envers quiconque ne professe pas une opinion égale à la sienne et ne se prodigue pas pour servir ses desseins. Il n'est qu'un
moyen de la fléchir, c'est de lui rendre les armes et de reconnaître la légitimité de la suprématie que la Russie entend exercer en Orient. Quiconque la conteste ou veut la paralyser est un ennemi aux yeux de Tambassadrice et encourt son ressentiment.
Parmi les hommes d'État que, tour à tour, elle combat ou elle flatte, il en est un cependant, le comte Grey, qui trouvera grâce devant elle lorsque, devenu ministre après la chute de Wellington, il ne réalisera pas les espérances qu'elle a fondées sur lui au temps où, dans l'opposition, il critiquait au nom des whigs la politique du cabinet tory à l'égard de la Russie. Une fois au pouvoir, la sienne, sur ce point, ne différera pas sensiblement de celle de son prédécesseur. La princesse de Lieven le lui reprochera, se plaindra : « Comme vous feriez bien d'être le Grand Turc, lui dira-t-elle; alors, j'aurais peur du cordon et je serais toujours de votre avis. »
Déjà, en 1827, avant qu'il ne fût ministre, elle avait failli se brouiller avec lui à l'occasion du traité assurant l'indépendance de la Grèce, qui venait d'être soumis au Parlement et que lord Grey refusait de voter. Elle l'avait alors menacé de ne plus le voir et d'oublier à jamais qu'ils étaient étroitement liés depuis quatorze ans : « Vous avez là un aveu, je ne veux pas dire une menace, très sincère et très ferme. Adieu, Mylord. C'est la première fois que je n'ajoute pas un mot d'amitié à ma lettre. Voilà un état qui n'est pas
naturel entre nous et je vous prie de ne pas le laisser durer, »
Le comte Grey le prit de très haut et avec plus de fermeté qu'elle n'avait cru : « Vous me menacez, — et c'est pour moi une menace sévère, — si je prends dans les affaires de Grèce le parti que je sens qu'il est de mon devoir de prendre, de le considérer comme une offense personnelle. Ceci en effet prévient toute discussion. Je n'ai qu'à me soumettre à la punition si je dois être assez malheureux pour l'encourir. Mais, de mon côté, je dois ajouter non pas une menace, mais l'expression d'une résolution également sincère et également ferme, c'est que si notre amitié se rompt sur ce terrain, elle ne pourra jamais être renouée. » Mme de Lieven eut peur et recula, ainsi que le prouve ce court billet qui termine la querelle : « Que je voudrais que vous prissiez une bonne fois la résolution de faire bon ménage avec moi. Songez-y : j'ai du bon sens, un peu d'esprit et beaucoup d'amitié pour vous. »»
Elle mit encore les pouces, en une autre circonstance, pendant l'insurrection polonaise, alors que le comte Grey, étant premier ministre, avait cru devoir inviter à dîner un des chefs insurgés, le prince Czartoryski venu à Londres pour conférer avec lui et avec lord Palmerston. L'invitation exaspéra la princesse. Elle envoya son mari à lord Grey pour lui faire des remontrances ; elle lui écrivit une lettre indignée : « A tout autre que vous, répondit-il, la réponse serait
courte. »> Et tout en s'expliquant, il marqua son mécontentement en appelant sa correspondante : chère princesse^ au lieu de très chère et en se disait, non comme toujours son plus affectionné , mais son plus sincère ami. Le nuage ne se dissipa qu'au bout de quelques jours, l'ambassadrice étant revenue la première.
En réalité, elle ne voulait pas se brouiller avec cet adorateur qu'elle avait captivé et que quelques intimes ne désignaient que sous le sobriquet de « saint Flirt » depuis qu'il était entré en rapports avec elle ; elle y eût perdu une noble et tendre affection, une affection passionnée qui, chaque matin, lui valait une lettre de son ami,, chaque après-midi sa visite, chères et douces habitudes — « mon plus grand plaisir » écrivait le comte Grey, — qui se prolongèrent jusqu'au jour où les soucis du gouvernement le contraignirent à les modifier, ce qui lui arrachait des plaintes et contribua, comme il l'avouait, « à le fatiguer bientôt de son métier » .
Lorsqu'il s'était lié avec la princesse de Lieven, il venait de dépasser la cinquantaine, et, pour préciser, il avait, en 1829, soixante-cinq ans. Quoique à cette aube de sa vieillesse il conservât, avec toute sa chaleur de cœur et son élévation de pensée, les avantages extérieurs qui avaient fait de lui en d'autres temps un véritable héros de roman et « un des plus beaux grands seigneurs du royaume »> , son âge ne
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IftO UNE VIE D'AMBASSADRICE AU SIÈCLE DERNIER
permettait guère de suspecter le caractère de la liaison qui s'était formée entre lui et Fambassadrice de Russie. Leurs lettres autorisent d'ailleurs à affirmer que quelque vif et profond que fût leur attachement réciproque, il n'en resta pas moins toujours platonique. Il ne semble pas cependant que leurs contemporains en aient été également convaincus. Les assiduités de lord Grey auprès de Fambassadrice ont donné lieu à des commentaires analogues à ceux qu'ont suggérés plus tard et à plus juste titre les assiduités de Guizot. En tout cas, et quoi qu'on en pense, elles mettent en lumière chez Mme de Lieven ce don d'attacher à soi et de tenir sous son charme les hommes qu'elle avait distingués.
On ne saurait trop insister sur ce trait caractéristique de sa vie, ne serait-ce que pour l'opposer à tout ce qu'on a dit de son égoïsme, de sa froideur, et de sa mobilité* Il prouve tout au moins qu'elle était capable d'enthousiasme et de constance, et que si trop souvent sous l'empire de ses passions politiques, de ses goûts, de ses intérêts, elle s'est reprise après s'être donnée, elle est plus souvent restée fidèle. Sa liaison avec lord Grey constitue à cet égard une preuve non moins convaincante que sa liaison avec Guizot. Lorsqu'en 1834 il apprendra que les Lieven sont rappelés, il sera désespéré et criera :
— a C'est comme un arrêt de mort, m
Ils n'en étaient pas encore là en 1829. Ils se
croyaient destinés à vivre longtemps ensemble. L'ambassadrice qu'on a vue, au lendemain du Congrès de Vérone, si désireuse de quitter Londres se flatte maintenant d'y être pour longtemps encore et même pour toujours. Après dix-sept ans de résidence en ce pays, elle se vante certes d'être toujours Russe de cœur, et rien de plus vrai ; mais elle est devenue Anglaise d'habitudes et de goûts. Les rares séjours que, pendant ce temps, elle a faits en Russie — le dernier date d'hier — loin de modifier ces dispositions les ont fortifiées. Quoiqu'elle n'ait qu'à se louer de l'accueil de l'Empereur, de sa bienveillance dont elle recueille fréquemment les témoignages, elle est toujours revenue de ses courses à Saint-Pétersbourg plus Anglaise que Russe et ne cessant d'attacher le plus grand prix à la situation exceptionnelle, unique même, qu'elle occupe dans la société britannique.
Il n'est donc pas surprenant qu'elle s'intéresse chaque jour davantage à ce qui s'y passe, à ce qui s'y dit, à ce qu'on y pense, et comme elle se plaît à le raconter à son frère, ses lettres sont à vrai dire un miroir où revit toute l'histoire de cette société, ses incidents, ses intrigues, ses scandales si souvent renouvelés, grâce à la perversité des mœurs, qui, sous le règne de Georges IV, a eu sa source à la cour.
En voici un, en date du mois de mars 1829, qui met en scène le triste personnage qu'est le duc de
Gumberland, indigne époux de la charmante princesse dont Mme de Lieven se flatte d'être Tintime amie, bien qu'elle méprise le mari, contre lequel elle a pris parti dans la question d'Irlande, qu'elle voudrait voir résoudre libéralement.
« Un certain capitaine Garth passe ou se fait passer pour le fils de la princesse Sophie, sœur du Roi. Des sommes promises par un cavalier de la cour pour payer ses dettes et surtout pour avoir possession de certaines lettres montrent clairement que la famille royale est intéressée dans cette question. Le premier fait est conjectural. Mais, voici le comble. Le capitaine Garth prétend que ces lettres prouvent que le duc de Gumberland est son père en même temps que la princesse Sophie est sa mère, et quelle que soit l'opinion qu'on porte de cette infâme calomnie, voilà la famille royale dans la boue, car les journaux n'entretiennent le public que de ce fait, soit pour l'affirmer, soit pour le démentir. La conséquence désirée n'aura pas lieu. Le duc de Gumberland reste; il restera d'autant plus que, maintenant, il trouve son honneur intéressé à ne point avoir l'air intimidé par cette horrible accusation. »
Un an plus tard, c'est encore le duc de Gumberland que la correspondance nous dénonce comme mêlé à une sinistre aventure... « Nous avons eu ici la plus horrible catastrophe, et comme le nom d'un prince du sang s'y trouve malheureusement mêlé, je crois devoir
VOUS en dire quelques détails. Le duc de Cumberland a fait une espèce de cour à lady Graves, sœur du marquis d'Anglesea et dont le mari était chambellan du Roi; mais de ces manières de cour un peu com- DQunes en Angleterre et qui ne tirent pas à conséquence. C'est une femme de près de cinquante ans, avec treize enfants et plus jolie du tout... A tout prendre, c'était peut-être une vieille affaire de coquetterie réchauffée, ou rien qu'une habitude. Il a suffi cependant que ce fût le duc de Cumberland, haï fort généralement en Angleterre, dont le nom se trouvât mêlé là-dedans, pour que le public s'en occupât infiniment plus que cela ne méritait.
« Lord Graves fut instruit par des caricatures exposées dans les boutiques des bruits qu'on répan-, dait sur cette liaison. Il y eut des scènes de ménage qui lui laissèrent la conviction entière que c'étaient là de pures calomnies et qui n'avaient qu'un but politique, celui de nuire de plus en plus au duc de Cumberland. La paix était parfaitement faite entre mari et femme, et leur résolution prise de se montrer beaucoup dans le monde ensemble pour faire taire ces bruits, fait qu'attestent même plusieurs lettres écrites par lord Graves à sa femme. Il résidait à Londres, ayant une place dans les douanes, et elle était à la campagne.
« Il y a quinze jours qu'il reçoit une lettre anonyme, contenant des fragments de diverses gazettes
qui toutes rendaient compte d'une manière déshonorante pour lui de sa réconciliation avec sa femme, insinuant qu'il avait été payé pour cela. Il était seul dans sa chambre de toilette ; il prend son rasoir et se coupe la gorge. L'enquête est faite sur le cadavre. Le domestique dépose seulement que eon maître était depuis quelque temps attaqué de mélancolie, et le jury déclare qu'il s'est tué dans un moment de folie. Tout cela fut fait dans l'espace de quelques heures. Le public y a vu une précipitation suspecte et, vingtquatre heures après, les journaux annoncent que c'est le duc de Cumberland qui a assassiné lord Graves.
« On ne saurait se figurer la sensation qu'a produite cette catastrophe. Il n'y a pas un homme sensé qui ne voie l'absurdité d'une pareille allégation; il n'y en a pas un qui ne trouve qu'en mettant même les choses au pire, c'est-à-dire que lord Graves crût à l'infidélité de sa femme, il fallait jouer de malheur pour tomber tout juste sur un mari qui ne voyait de remède à cela qu'en sje coupant la gorge. Mais quoi qu'il en soit, ce qui eût valu à tout autre un sentiment de profonde commisération de se trouver la cause innocente d'une aussi tragique histoire, a attiré sur la tète du duc de Cumberland un orage d'imprécations et de haine comme on n'en a jamais vu d'exemple. C'est un petit triomphe pour les ministres, dont ils ont lieu d'être si contents qu'on les soupçonne, non sans fondement, d'encourager toutes les
horreurs qui se débitent. La conséquence est certainement déplorable pour le duc de Gumberland. Ses amis lui ont conseillé de ne point braver l'orage pour le moment. On craint que la population ne le lapide s'il se montrait* Il est heureusement pour lui malade à Kew. Mais enfin cela ne peut pas durer.
« La duchesse ignore, je crois, totalement toutes ces circonstances et même la mort de lord Graves. Je ne l'ai pas vue depuis ; mais d'après ses lettres que je reçois presque tous les jours, je n'ai pas vu la moindre altération dans son humeur. Elle est dans tous les cas bien véritablement à plaindre, et elle inspire un intérêt général. Je me suis étendue sut ce sujet parce qu'il est possible qu'on s'en occupe chez nous. »
Trois mois plus tard, se produit en Angleterre un événement bien autrement important pour l'histoire que ce drame de vie privée. Le roi Georges IV meurt. Son frère le duc de Glarence lui succède sous le nom de Guillaume IV* Nous devons à l'ambassadrice un piquant portrait de ce prince en même temps qu'elle trace des débuts du nouveau règne un tableau où s'affirment son esprit acéré, ses dons d'observation et son habileté à décrire ce qu'elle a vu. Il ne se peut page d'histoire plus suggestive ni plus révélatrice :
a ... Pardonnez-moi d'avance toutes les incohérences de cette lettre. Je bavarderai selon que les choses se présenteront à mon esprit. D'abord le Roi, quel drôle de Roi ! quel bon enfant ! quelle pauvre tête i
Je crains qu'elle ne lui échappe, tant sa joie de régner est grande. Il change tout, hors ce qu'il devrait changer ; il renvoie les cuisiniers, les domestiques français ; il n'en veut que d'anglais. L'affaire des cuisiniers a été la première de son règne ; c'était le jour même de la mort du feu Roi. 11 fait couper toutes les moustaches, il court dans les rues, il bavarde avec tous les passants ; il s'en va au corps de garde et montre à l'officier ses doigts tout tachés d'encre. Il lui montre le nombre de lettres qu'il a signées, les audiences qu'il va donner encore; il lui parle de sa femme, la Reine, et lui promet de la mener au corps de garde pour faire sa connaissance. Il va tous les jours à la parade exercer un bataillon, et les veut tous passer en revue de la sorte. a Le lendemain des funérailles, il prit possession du château de Windsor, où l'attendaient les ministres et les grandes charges. Il y arriva juché sur le siège d'une petite voiture, dans laquelle se trouvaient la Reine et les deux filles bâtardes du Roi. Avant-hier, il fut faire visite à lord et à lady HoUand et leur demander à dîner pour la semaine prochaine. Grand émoi dans le ministère. Il a demandé à dîner au prince Léopold et veut que lord Grey en soit, cela fera une autre alarme. Il montre en apparence la plus grande faveur, la plus grande confiance au duc de Wellington et il a dit à la duchesse de Cumberland qui lui demandait il y a quelques jours s'il lui avait donné audience ce même matin :
a — Dieu merci, non, Madame ; je suis trop heureux de ne pas le voir; je voudrais ne jamais le voir.
a Voilà ses propres termes. Il est d'une activité prodigieuse ; amoureux de cérémonies, de réceptions ; prodigue de sa personne en public ; employant toute sa journée à de petites choses ; voulant tout réformer à la fois. Enfin il a la fièvre. La populace Tadore ; il se montre à elle, il a un air familier, cela suffit à John Bull. Le contraste avec les allures du feu Roi est tout à l'avantage de celui-ci. Enfin c'est un nouveau monde que cette Angleterre, et Wellington me dit fort bien :
a — Ce n'est pas un nouveau règne, c'est une nouvelle dynastie, w
« Je le soupçonne d'être fort aise de laisser le Roi dépenser son temps à des bagatelles. Il n'en reste plus pour les affaires, et elles demeureront sous le contrôle exclusif du premier ministre. »
La princesse ne se dissimule pas cependant les difficultés que va créer à Wellington le changement de règne. « Il est en apparence le maître comme il était sous le règne précédent. Mais, il n'y a personne qui pense qu'il puisse le demeurer, à moins qu'il ne change la composition du ministère. » Et tel est sans doute l'avis de Wellington, puisqu'il a fait des ouvertures à divers personnages et notamment à lord Melbourne, à lord Grey, â lord Palmerston, qui tous ont refusé ou mis à leur acceptation des conditions qu'il juge inadmissibles. Ces réponses n'ont pas été du goût du
maréchal et les négociations en sont restées là. «Je lui ai trouvé mauvais visage et Tair très rêveur. Nous voilà fort bien ensemble. Il était allé voir mes enfants à la campagne pendant mon absence. Cela demandait une petite politesse de ma part, que je lui ai faite par écrit. Il est venu me voir hier.
« Nous en sommes venus à des tendresses, et vous pouvez compter que nous sommes de nouveau fort bien ensemble. Il m'a beaucoup parlé du Roi, de sa faveur auprès de lui, et observa à cette occasion qu'il ne faut plus citer Henri V d'Angleterre ni Louis XII de France, comme oubliant les injures; que Guillaume IV les surpassait tous deux pour avoir pu lui pardonner ses mauvais traitements ; « parce que en vérité, dit-il, je l'ai chassé comme j'aurais chassé un autre officier» . Il a fort ri de toutes les drôleries que fait Sa Majesté.
« Quant au défunt, il est parfaitement oublié, ou si l'on s'en souvient c'est pour faire la critique de ses mœurs; c'est surtout dans la classe moyenne et subalterne que cette partie de sa vie a laissé une impression qui surnage même par dessus la partie éclatante de son règne. On oublie sa gloire pour s'appesantir sur ses vices ; tant il est vrai que les vertus privées sont ce qu'une nation apprécie le plus dans son souverain. Cher Alexandre, que nous sommes heureux de voir tout réuni dans le nôtre ! Comment bénir assez la Providence pour ce bonheur? Mais pour en revenir à l'Angleterre, le Roi actuel prend surtout à tâche de donner
tous les exemples contraires à ceux qu'offrait la conduite de son frère. Use montre partout avec la Reine; il la met en avant dans toutes les occasions ; il est toujours entouré de toute la famille royale; cela fait un fort bon effet.
«Il va à l'église en public; ilades manières simples, populaires; il fait des charités bien entendues. En un mot, et je me répète, c'est un bon enfant, mais une pauvre tête. Il vient d'inviter le Roi de Wurtemberg a lui faire visite ; il en a fait de même à l'égard du Roi de Prusse; il est avide d'égards, c'est un peu les allures d'un parvenu. La France lui envoie le duc de Mouchy; je suis curieuse d'apprendre qui l'Empereur lui enverra comme ambassadeur complimenteur.
Michel Worontzoff serait parfait pour la circonstance ; il serait reçu à merveille par le Roi. Si ce n'est pas lui, vous savez qui mon cœur appelle. Vraiment ce cher Tolstoï me ferait un plaisir incroyable. Combien je pense à nos bons moments de Varsovie ! Gomme j'aime les esprits droits, abrégés, sans phrases! Comme je me sentais à mon aise au milieu de vous tous. J'aime bien quelques-uns de mes Anglais, mais enfin mon cœur n'est pas avec eux sur la table comme il y était à Varsovie. »
C'est de son lit, où une indisposition l'a clouée pour quelques jours, qu'elle envoie à son frère ces multiples détails qu'elle sait destinés à être mis sous les yeux de l'Empereur. La semaine suivante elle les complète :
« Je vais un peu mieux. J'ai pu paraître à la cour; j'y ai dîné avant-hier. Le Roi et la Reine m'ont reçue et traitée à merveille. Quel spectacle nouveau pour moi que cette cour et quelle nouvelle nation que ces Anglais! De mornes et graves, ils sont devenus fous! C'est une gaieté, une vivacité, un mouvement qui font qu'on a de la peine à les reconnaître. Le Roi, pour lequel le proverbe « heureux comme un roi « a certainement été imaginé par anticipation, imprime à tout ce qui l'entoure cette animation extraordinaire. Il a de la bonhomie, de la cordialité dans ses manières, un air de joie qui est tout à fait contagieux. J'ai rencontré chez lui des gens de toutes les couleurs; il est poli au dernier degré avec tout le monde, dans un mouvement perpétuel. »
En cette même année (1830), l'activité intellectuelle de la princesse de Lieven trouve plus amplement que jamais à s'alimenter, vu la multiplicité des événements qui troublent l'Europe et le caractère quasi tragique de quelques-uns d'entre eux. En France, Charles X est renversé et Louis-Philippe d'Orléans proclamé roi à sa place. Encouragés par ce triomphe de la Révolution, la Pologne se soulève contre ses oppresseurs et la Belgique, lasse du joug des Pays-Bas, donne carrière à ses velléités d'indépendance. En Angleterre, les torys sont chassés du pouvoir, qui passe aux mains des whigs dans la personne de lord Grey, devenu premier ministre. Ces conflits
sont appréciés dans les lettres de rambassadrice avec un sang-froid et une sûreté de jugement, que ne possèdent pas toujours les hommes d'État.
En ce qui touche les aftaires de France, dont elle parle à Theure même où elles deviennent menaçantes, il est aisé de voir qu'elle en prévoit le dénouement. Dès le mois de mars, elle écrit :
... a On est plus occupé ici aujourd'hui de ce qui se passe en France qu'en Angleterre. Tous les gens sensés eussent désiré que le Roi fît le sacrifice de son infatuation pour Polignac, car vraiment sa faveur n'est justifiée par aucune espèce de mérite. C'est un homme sans esprit, sans talent, d'un caractère retors, opiniâtre et de vues tout à fait rétrécies. Qu'il le conserve comme son ami, mais qu'il ne l'impose pas comme premier ministre à une nation éclairée qui veut plus que du favoritisme dans ses gouvernants. Enfin le Roi a l'air de jouer la monarchie pour Polignac. C'est cependant là encore ce que lui conseille le duc de Wellington.
« Celui-ci se trouve un peu plus fort au Parlement depuis qu'en adoptant les principes d'économie que lui recommande la Chambre basse il a montré qu'en toutes choses il se conforme au vœu de la majorité du public; et, chose extraordinaire, c'est le même homme, qui se soumet ici à l'opinion, qui recommande au gouvernement français de lui résister! Brave pour soi, voilà de drôles de manières.
a Au reste ici, sa marche est connue ; sa façon de gouverner est d'obéir, c'est-à-dire que l'opposition dicte au gouvernement ce qu'il a à faire. En politique étrangère, plus ou moins, c'est la même chose, car après tout est-il possible d'imaginer que ce soit le ministre, ennemi acharné des Grecs, qui fasse de la Grèce un État indépendant et respectable; l'ami enragé des Turcs, qui laisse la Turquie humiliée, appauvrie et ne respirer que parce que nous lui permettons de vivre; le patron de Don Miguel qui lui prodigue des insultes ! Enfin ce grand homme est un vrai charlatan, mais dont tous les tours sont mis à découvert. En résumé, il n'y eut jamais de ministre plus désagréable, ni plus commode. » On voit qu'elle ne se lasse pas de frapper sur Wellington. Jadis, elle le sacrait grand homme ; maintenant elle le déteste et ce n'est qu'après qu'il aura été renversé que son ressentiment désarmera. Jusque-là, elle ne prononce jamais son nom sans y ajouter un coup de griffe.
Un peu plus tard, en août, quand la révolution de France est consommée, elle y revient et, ignorant encore ce qu'en pense son souverain, elle la juge avec une bienveillance à laquelle on ne s'attendait pas de la part d'une sujette enthousiaste et soumise de l'autocrate russe.
Après avoir déclaré que c'est un grand malheur « qu'il a pu être dans la puissance d'un imbécile comme Polignac de léguer à l'Europe ce labyrinthe
de confusion et de danger » , elle ajoute : « La France est-elle tranquille et les voisins le sont-ils? Le nouveau Roi est bien faible et facile, cette garde nationale bien républicaine; l'Espagne bien mal gouvernée, ritalie bien opprimée et l'exemple de la France d'autant plus dangereux que cette révolution, il faut le dire, a été conduite avec modération, et qu'elle a été entièrement provoquée par la mauvaise foi du gouvernement. Si, d'un côté, cet exemple est utile aux rois, il est mauvais pour les peuples. Enfin c'est une bien méchante affaire à laquelle il n'y a pas de remède et qu'il s'agit seulement de rendre le moins dangereuse. Je crois que le parti de soutenir ce nouveau gouvernement est le seul sage.
« Ici, on a bien fait la grimace dans les premiers moments, mais il a fallu se plier à la nécessité. Le duc de Wellington, qui a le tact fin dès qu'il s'agit de sa propre sécurité, a deviné bientôt qu'il fallait reconnaître la nouvelle France ou quitter son poste. Il a pris le premier parti dans un moment opportun. D'une main, il donne asile à une dynastie qui a fini ; de l'autre, il reconnaît la dynastie qui commence. Il ne trouvera en Angleterre que des applaudissements, si l'on en excepte quelques ultras, le duc de Gumberland à la tète, qui eussent voulu qu'on fit la guerre pour soutenir les droits du duc de Bordeaux. C'est du romantique et de la chevalerie qui vont bien dans la bouche de M. de Chateaubriand, mais qui s'applique-
raient mal à Tétat actuel de l'Europe. Tout est devenu trop positif dans le inonde pour qu'on puisse se livrer à cette pente-là.
a J'ai vu le duc de Wellington avant-hier dans un long tête-à-tête. Il ne m'a entrenue d'autre chose que des affaires de France, déplorant le passé, inquiet sur l'avenir, mais résolu à ne le provoquer par aucune faute, c'est-à-dire à n'offrir à la France aucun prétexte de soupçon ou d'inquiétude. Il a qualifié d'abord la proposition de M. de Metternich d'établir une conférence à Berlin. Il dit:
a — C'est renouveler Pilnitz dont sont sortis tons les maux qui ont si longtemps accablé l'Europe ; il nous faut le fond, mais gardons-nous de la forme. Les représentants des grands cabinets n'ont qu'à se communiquer avec confiance et intimité tout ce qui peut les éclairer réciproquement sur la situation des choses. Il faut de l'inquiétude (ce furent ses termes), de la vigilance; mais il ne faut pas effaroucher la ^ France en lui laissant croire qu'il existe un tribunal
qui la juge.
« Il me parla de Polignacavec une indifférence qui me révolta, car il me dit en riant et en faisant le geste :
— a II aura la tête coupée. »
« Voilà l'homme. Je lui trouvai fort mauvaise mine, maigri, tiré ; le fait est que ses affaires vont mal en Angleterre, que les élections ont été détestables pour le gouvernement... »
DE l,ONDRES A PARIS 165
• Dans la même lettre, qui est une véritable page d^histoire mêlée de mille détails relevant de la chronique diplomatiqne, on lit encore au sujet de Wellington :
« Le Roi ne le gêne en rien, c'est un bien pauvre Roi. Il croit avoir tout fait en lisant rapidement et bien exactement tous les matins les papiers qu'il plait au duc de Wellington de lui envoyer; il ne laisse rien traîner comme faisait le feu Roi, mais il n'a aucune opinion que celle que lui indique Wellington en marge des pièces qu'il lui envoie. Quelquefois, on l'instruit un peu tard, et alors il dit des bêtises et les ministres viennent lui faire la leçon. Voilà comment il traitait haut d'infâme coquin le duc d'Orléans. W. lui a fait dire de se taire et depuis, il se pince les lèvres et ne dit mot lorsqu'on parle de la France. Le duc de Wellington m'a dit l'autre jour :
u — Vraiment mon maître est trop bête ; aussi, quand il s'avise de faire à table des discours, je tourne tout de suite de son côté l'oreille d'où je n'entends rien, afin de n'être pas tenté de me lever pour le contredire.
« Il est convenu avec moi que le Roi lui laisse tout faire et ne s'occupe qu'à s'amuser de sa royauté.
« J'ai lu une lettre du marquis d'Anglesea, dans laquelle il rend compte de la visite qu'il a faite à Charles X. Il l'a trouvé tranquille et résigné, rejetant sur le prince de Polignac toute la faute des malheurs
qu'il vient d'éprouver. Mais les princesses surtout n'épargnent point cet ex- ministre. Anglesea dit qu'elles sont féroces sur ce point. La Dauphine veut absolument rester en Angleterre; je crois après tout que c'est par là que cela finira.
« Je crois qu'on sera content chez nous d'Athalin, l'envoyé de France. Il a des manières fort convenables; vous savez qu'il est le mari ou tout au moins l'amant de Mademoiselle d'Orléans, et que celle-là gouverne son frère. L'Empereur a vu tout ce ménage à Twickenham lorsqu'il était en Angleterre. Ceci me rappelle, et le duc d'Orléans m'en a fait souvenir l'année dernière, que le duc de Nemours, alors âgé de deux ans, s'obstinait à appeler l'Empereur le grand Nicolas, et que jamais on n'a pu parvenir à lui faire dire : le Grand-Duc. Alors, déjà, la famille disait : « — Eh! bien c'est du pressentiment. »
A mentionner encore le récit d'une Visite que reçoit du général Baudrand la princesse de Lieven. Le général a été envoyé à Londres par le gouvernement français pour faire part au roi d'Angleterre de l'avènement de Louis-Philippe. « ... Je viens d'avoir la visite du général Baudrand ; il m'a été impossible de la décliner, connaissant comme je fais la famille d'Orléans. Ses récits m'ont intéressée. Le tableau qu'il me fait de la situation de son maître n'est pas bien rassurant. 11 a encore à ménager le parti républicain ; ce La Fayette qui, au fond, a reconnu le pou-
voir monarchique de fort mauvaise grâce. Le duc d'Orléans et lui ne se connaissaient presque pas, et lorsque les députés lui décernèrent la lieutenance La Fayette refusa pendant quatorze heures de se joindre à ce vœu. Quelques moments de plus, et la république était proclamée. Aujourd'hui encore, cette faction est puissante et il faudra bien de l'habileté pour la dompter. Voilà qui est triste. Baudrand accuse moins Charles X que le Dauphin des fautes qui ont été commises; il disculpe entièrement la Dauphine, ft seul homme d'esprit de la famille » . Ici, le duc de Wellington a été pour lui très froid, lord Aberdeen très faux, le Roi fort convenable. Il repart aujourd'hui avec les réponses du roi d'Angleterre. »
Sur ces entrefaites, le prince de Talleyrand arrive à Londres en qualité d'ambassadeur du roi des Français. Mme de Lieven ne professe pour lui qu'antipathie et mépris; elle soupçonne qu'il a pour mission de nouer entre son gouvernement et le cabinet anglais une étroite intimité et un parfait accord sur les diverses questions qui divisent l'Europe. Tout aussitôt, ses défiances s'éveillent; elles se traduisent dans ses let-
très par des dires d'une rare malveillance, que Talleyrand certainement a toujours ignorés. S'il les eût connus, il ne lui aurait pas prodigué dans ses Mémoires les louanges qu'on y peut lire.
Le 23 septembre, elle écrit :
« Le duc de Wellington est tout bonnement épris des charmes de M. Talleyrand. Vous ne sauriez croire avec quelle bonne foi il affirme que c'est un très honnête homme et que tout ce qu'on a jamais dit de contraire est pure calomnie. La probité de M. de Talleyrand me rappelle l'esprit de M. de Polignac. Le duc de Wellington n'est pas heureux en portraits. »
Le 2 octobre, c'est pire encore.
« J'ai dîné chez le Roi avant-hier. On ne saurait être plus aimable et empressé qu'il ne l'est avec moi. Il m'a dit les choses les plus flatteuses sur l'union de l'Angleterre et de la Russie... Il m'a conté son entretien avec M. de Talleyrand, qui l'a fort étonné. Dans cette audience, l'ambassadeur lui a adressé un long discours dont la matière était le cours des vicissitudes de M. de Talleyrand. Il est vrai que parler de sa personne au lieu de parler de la puissance qu'on représente est nouveau en diplomatie. Le Roi m'a demandé ce que je pensais de lui (Talleyrand). Je lui ai répondu que je croyais qu'un homme qui avait passé soixante-quinze années dans l'intrigue n'oubliait pas le métier la soixante seizième. »
A propos du Roi, elle confesse qu'il lui a paru fort
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vieilli et cassé, ail souffre de la goutte ; elle ne se fixe pas et cela laisse quelque inquiétude. Il est devenu fort prudent, fort mesuré dans toutes ses opinions. Il ne se mêle guère des affaires que par convenance ; il laisse faire au duc de Wellington sans Taimer ni avoir confiance en lui; mais il agit sur le principe qu'un roi cloit soutenir son ministre jusqu'à ce que le vœu du Parlement décide que ce ministre n'a pas le soutien de la nation. Ainsi donc, il ne le fera pas tomber; mais il ne le ramassera pas s'il tombe. Quant aux affaires -extérieures, il s'exprime avec la plus grande sagesse, le désir le plus sincère que les puissances restent unies, et la ferme confiance que cette uij^ion doit triompher en définitive de tous les dangers qui existent aujourd'hui. »
Quelques jours plus tard, le ministère que préside Wellingtoii est renversé par la Chambre des Communes. L'ambassadrice dissimule d'autant moins sa joie que c'est le comte Grey qui est chargé par le Roi de former un nouveau cabinet. Il y a longtemps qu'elle souhaite de le voir à la tête du gouvernement. Déjà en 1828, elle lui écrivait : « Si vous le désiriez seulement, vous deviendriez premier... Les feuilles du soir vous ont déjà nommé ministre du sceau privé. Ceci m'offense, car je ne veux pas de demi-mesures pour vous. La place que vous devez occuper est la première place. Je vois en vous le seul homme capable de gouverner l'Angleterre. »
no UNE VIE D'AMBASSADRICE AU SIÈCLE DERNIER
Aussi, chanle-t-elle victoire lorsqu'en novembre 1830, elle le voit à la veille de prendre le pouvoir. C'est lui-même qui l'en avertit en sortant de chez le Roi. Et elle d'écrire : « Vous pouvez vous imaginer combien je suis enchantée, mon cher lord. L'honneur qui vous est rendu m'est aussi cher que s'il m'était rendu à moi-même et vous avez les meilleurs vœux, les plus sincères de mon affectueuse amitié. Bonne nuit, cher lord, dormez bien, ménagez votre santé et vos forces, et tout ira bien. «
Elle ne se contente pas de l'accabler de ces félicitations et de le couvrir de ces fleurs ; elle entend contribuer par son influence et ses conseils à la formation du cabinet. Le comte Grey voudrait placer lord Lansdowne aux affaires étrangères. Mais, pour ce poste, elle a un candidat, lord Palmerston, qu'elle a connu en dansantavec lui la première valse qu'elle a dansée à Londres. Elle s'agite et plaide pour lui, et si bien que lord Grey se le laisse imposer, à la grande joie de la princesse. Elle ne se doute pas que, quatre ans plus tard, son protégé la payera de la plus noire ingratitude.
Au lendemain du jour où lord Grey a réussi dans sa mission et pris la direction du gouvernement, il vient voir son amie :
« Voici ce qu'il me dit sur le principe qui a présidé à la formation du présent cabinet : — « Dans la composition de mon ministère, j'ai eu deux buts essen-
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tiels : le premier de prouver, dans ces temps de démocratie et de jacobinisme, que de hautes capacités peuvent se rencontrer dans la haute aristocratie; non que je veuille exclure le mérite si je le rencontre dans la roture; mais à mérite égal, je Tavoue, je choisis Taristocrate ; cette classe fait la sûreté de TÉtat et du trône; le second : je ne veux pas, comme mon devancier, briller aux dépens de tous, au contraire. Mon cabinet se compose de gens qui ont tous de hauts talents parlementaires; j'ai choisi chacun d'eux selon son aptitude pour la place qu'il occupe, et je lui laisse toute latitude de diriger son département selon son jugement. Le conseil du cabinet sera donc véritablement un conseil, et la dictature est abolie. »
Après avoir entendu le ministre qui prend le pouvoir, il est piquant d'entendre celui qui vient d'en être précipité. Ce régal, la princesse nous le donne : «...Je dînai avant-hier chez M. Peel. Le duc de Wellington y était. Il vint tout de suite à moi avec un : Eh bien! Je crus n'avoir rien de mieux à faire que de le lui rétorquer. Il me répondit :
« — Mauvaise affaire, diablement mauvaise affaire.
« — Mais, monsieur le duc, pourquoi l'avoir laissée arriver? ou bien vous vouliez que ce fût ainsi?
« — Diable m'emporte, non ; j'ai été étonné quand on vint me dire que nous étions battus. Je m'en vais vous dire. J'avais contre moi cinq partis à la Chambre basse : les jacobins, les whigs, les torys, les cannin-
gistes, et le mien. Cinquante de mes gens ont voté contre le gouvernement. J'ai vu que cela ne pouvait plus aller. J'ai pris la nuit pour réfléchir encore, et le matin, j'ai décidé de briser le gouvernement. Quant à la politique extérieure, mes successeurs n'ont qu'une chose à faire, c'est de continuer ce que j'ai commencé. S'ils ne le font pas, il y a guerre.
" Je n'ai ni repris ni ajouté une parole et je vous ai donné son style. »
Comme pour nous prouver que les coulisses de la politique anglaise n'ont pas de secrets pour elle et qu'elle n'ignore rien des intrigues auxquelles donne lieu le changement de ministère, elle nous révèle que le duc de Cumberland est en grande colère, et qu'elle a le malheur d'y voir sa part. « Il s'est cru, je ne sais pourquoi, appelé à jouer un rôle s'il survenait un changement ici. Son impopularité y a été et y sera toujours un obstacle absolu. Quoi qu'il en soit, depuis longtemps, il cherche à se rapprocher de lord Grey et a souvent laissé échapper des plaintes du peu d'empressement qu'ont rencontré ses avances. Depuis quelque temps, il a essayé plus d'une insinuation auprès de moi, que j'ai toujours eu l'air de ne point comprendre. Enfin, deux jours avant le vote décisif de la Chambre basse, il m'a demandé clairement de pouvoir rencontrer chez moi lord Grey pour s'entendre avec lui. J'ai décliné poliment, mais encore plus péremptoirement une proposition aussi étrange, en le priant de se
rappeler que ce n'était pas dans ma maison que pouvaient se concerter des plans hostiles au gouvernement. Cette réponse et la circonstance qu'il n'a pas été fait chef de l'armée, comme il paraît s'y être attendu, l'ont mis d'une humeur détestable. Assurément sa position est bizarre, car, parvenu au but de tous ses vœux : la retraite du duc de Wellington, il s'aperçoit tout à coup qu'il n'y a rien à gagner pour lui, et sa mauvaise humeur déborde, il ne sait plus contre qui ni contre quoi. «
On voit combien sont nombreuses pour l'Europe, en cette année 1830, les causes de trouble et d'agitation. Deux mois avant qu'elle ne s'achève, le conflit qui se prépare entre la Hollande et la Belgique et qui aura pour dénouement l'indépendance de celle-ci vient les grossir, les envenimer et faire entrer en scène de nouveaux personnages : le prince Léopold de Saxe- Cobourg, auquel est déjà assurée la couronne du futur royaume belge, et le prince d'Orange, héritier de celle des Pays-Bas, qui va être dépouillée, à ses dépens, d'un de ses plus beaux fleurons. Par son mariage avec la grande-duchesse Anne, la plus jeune des cinq filles de Paul l", ce prince est entré dans la famille impériale russe. A ce titre, il est l'objet de toutes les sympathies et de toutes les prévenances de l'ambassadrice de Russie, bien qu'elle soit convaincue, par l'attitude de la France et de l'Angleterre, que le dénouement qu'il s'efforce de conjurer ne peut l'être.
nà UNE VIE D'AMBASSADRICK AU SIÈCLE DERNIER
« J'ai VU le prince d'Orange, écrit-elle le 25 octobre. Je ne saurais vous dire l'impression pénible que m'a causée sa vue. Obligé de fuir et le pays pour lequel il s'est compromis et celui qui est sa véritable patrie, car, quelque couleur qu'on donne à son arrivée ici, tel est cependant le fond des choses; forcé par délicatesse à taire l'encouragement que son père avait donné à sa conduite, tout cela me parait la position la plus souffrante. Nous avons longtemps causé ensemble de tout. Il est profondément navré de la position des choses, mais il conserve son extérieur ouvert et gai... Notre grande-duchesse s'est conduite admirablement dans ces tristes conjonctures, avec un dévouement entier pour la famille royale et toutes les marques de la plus grande estime et tendresse pour son mari. Elle vient de me faire passer toute sa fortune particulière, dont elle fait don à son mari et dont elle veut que je sois dépositaire jusqu'à ce qu'il la réclame. »
Longtemps encore, sa correspondance sera défrayée par cette affaire. Mais, à la mi-décembre, s'en produit une qu'elle juge bien autrement grave, bien autrement importante : c'est l'insurrection polonaise. u Cette nouvelle a causé ici le plus grand étonnement, à lord Grey la plus grande frayeur, car, en dépit de toutes les paroles un peu indiscrètes qu'il a dites avant d'être premier ministre, depuis qu'il l'est devenu, c'est l'ennemi le plus prononcé des révolu-
lions, des révolutionnaires et du trouble en général, quelque part qu'il se manifeste. Il ne reconnaît à TEmpereur d'autre voie à suivre que celle de la force et il espère qu'elle le rendra maître de cette turbulente Pologne. Toutefois, il me prie de m'armer de bons nerfs pour supporter les injures d'un côté, et les sympathies de l'autre, car l'esprit est trop mauvais en Angleterre comme partout pour ne pas prévoir que les Polonais vont rencontrer de nombreux approbateurs, w
A dater de ce jour et sans remarquer qu'elle se met en contradiction avec elle-même, elle encourage en Pologne la répression des insurgés, tandis qu'elle ne cesse de conseiller à sa cour de céder sur la question belge et de ne pas s'opposer à l'autonomie de la Belgique. A son avis, les Polonais doivent être considérés comme des rebelles et frappés impitoyablement, et les Belges sont dans leurs droits. En juin 1832, toujours appliquée à défendre les intérêts de son pays, elle se réjouit du voyage que va faire en Russie lord Durham, membre du cabinet anglais. « Positivement, si l'Empereur le veut, il dirigera par lord Durham la politique du cabinet anglais ; qu'il lui fasse la moitié de l'accueil qu'a rencontré ici un Orloff, et l'homme est à nous, de principes, d'inclination, de tout. Or, il gouverne l'Angleterre. Il part lundi prochain, le 2 juillet. Il veut s'arrêter deux jours à Copenhague et compte être rendu à Pétersbourg pour le 13. J'en
doute. Il fera une excursion pour voir Moscou et quittera Pélersbourg dans le mois de septembre. Le vrai motif de ce voyage n'est pas autre chose que sa santé. La vanité de cet homme est proverbiale ; c'est le plus hautain des aristocrates; il m'a même assuré hier qu'il descendait des rois d'Angleterre! Il ne s'est fait donner la garde du sceau privé dans le ministère que parce que cette place lui donne la préséance sur tous les ducs anglais; enfin c'est des puérilités sans parallèles. La haine qu'on lui porte est générale. Le roi, en me parlant de lui, ne l'appelle jamais autrement que Robert le Diable. Il m'a dit hier avec un gros soupir de soulagement :
« — Dieu merci, nous en serons quittes pour quelques mois.
tt — C'est fort bien, sire, mais pourquoi fallait-il que ce fût à nos dépens?
« — Eh bien, Madame, croyez-moi, cela peut tourner à bien; il a tant de vanité qu'il voudra réussir et plaire; et avec peu de chose, des procédés, vous le gagnerez; alors ce sera fort heureux pour les deux empires. C'est là toute la vérité. »>
Bientôt après, elle se félicite des attentions dont lord Durham a été l'objet à la cour de Russie, u Que l'Empereur a d'esprit d'avoir si bien accueilli lord Durham! L'homme sera gagné, ou si sa revêche nature lui fait faire des sottises, c'est lui seul qu'on en accusera. Lord Grey est touché au cœur par ce bon
début... J'ai toujours oublié de vous dire que lord Durham est frère de Mrs. Howard, la première passion de TEmpereur à Londres. Elle a épousé depuis un cousin de Devonshire. »
Dans une autre lettre en date de septembre, démentant le bruit qui a couru d'un voyage du prince d'Orange en Russie, elle laisse éclater la haine qu'elle a vouée à lord Pamerston. Il commence à jouer un grand rôle sur le théâtre diplomatique comme ministre des affaires étrangères dans le cabinet que préside lord Grey et où l'a fait entrer la princesse de Lieven. Elle lui en veut d'avoir oublié ce qu'il lui doit et d'orienter la politique anglaise à l'encontre de la politique russe. « J'ai une lettre du prince d'Orange qui me prouve qu'il ne va pas trouver l'Empereur; il paraît que la diplomatie anglaise pèche drôlement ses nouvelles, car c'est lord Palmerston qui nous avait annoncé celle-ci. Je viens de passer mon temps ici avec cet aimable ministre, ce qui fait que je le hais un peu plus que je ne faisais; nous sommes au reste parfaitement bien ensemble. »>
Elle est à la campagne quand elle écrit ce qui précède. Le surlendemain, elle y ajoute ce post-scriptum : *' Je suis ici à Londres, où je suis revenue pour faire hier un dîner avec le Roi. Il m'a montré la plus grande part aux inquiétudes que nous avons eues pour l'Empereur, et à notre bonheur des bonnes nouvelles. Il est toujours charmant quand il n'est pas
SOUS la surveillance de ses ministres, et hier il était émancipé. »>
A propos du Roi, on ne saurait passer sous silence les passages suivants de la correspondance où, sous la forme la plus piquante et la plus vivante, l'ambassadrice de Russie achève de nous révéler la physionomie de Guillaume IV.
«... Mon Dieu, que ma visite à Windsor m'a paru drôle ! Quel Roi en comparaison de cet Empereur ! Quelle Reine en comparaison de cette Impératrice! Quelle cour à côté de la nôtre ! Comme le temps y coulait pesamment; comme il vole chez nous! Et puis la conversation du Roi! J'ai eu une promenade en tête à tête avec lui, trois heures enfermés seuls en voiture ! Que de questions incroyables ! Comme son esprit va toujours, pour commencer, bien droit aux toutes petites choses! Il veut savoir où se place l'Empereur à dîner, combien le dîner dure; si l'on commence par les glaces, au dessert, comme en Angleterre, ou si elles viennent après. Cela nous a pris une bonne demi-heure et plus.
tt — L'Empereur est-il galant?
M — Oui, Sire.
« — L'Impératrice est-elle jalouse?
« — Non, Sire, parce que l'Empereur vient toujours lui faire ses confidences lorsqu'il se sent le cœur écorché. (C'est vraiment un mot que m'a dit l'Empereur.)
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« — Ah, j'éprouve beaucoup de cela! w «Je vous donne un tout petit abrégé pour que vous connaissiez le genre. Il n'a pas été le seul cependant; tout ce qu'il m'a dit sur des chapitres peu importants m'a prouvé ses bons sentiments; c'est nos principes en toute chose : respect à la royauté, haine aux idées nouvelles, confiance dans la vieille politique qui unissait nos cours, grand dégoût de la France d'aujourd'hui. Sur les affaires ici, pas grande sécurité, pas un mot d'éloge de ses ministres, grands applaudissements à la conduite des torys, dépit extrême de celle du duc de Sussex. Jevous ai dit, je crois, que le Roi lui a défendu la cour, après le langage public détestable qu'il a tenu sur la Pologne et sur le Portugal. Enfin, ce cher Roi ne nous laisse rien à désirer, si ce n'est qu'il ait un peu plus d'esprit et de volonté; mais cela manquant, que faire de lui? La Reine, parfaite; j'en écris longuement à l'Impératrice et à mon chef. »
Enfin, ce dernier traitqui révèle un point d'histoire ignoré et que la princesse écrit en 1834, au retour d'un voyage dont il va être parlé. «... Savez-vous que le Roi d'Angleterre me paraît être en bon train de devenir fou comme son père? C'est une observation que j'ai été dans le cas de faire moi-même, car j'ai eu de singulières scènes avec lui, à mon retour de Russie. Mais depuis peu de temps les confidences qui me sont faites de divers côtés me confirment extrêmement dans cette opinion, et hier encore, en causant
avec le duc de Wellington, nous sommes arrivés tous deux à cette conclusion. Ce que j'ignorais et que j'ai appris de lui, c'est que l'année 28, il a été fou pendant quinze jours au point qu'on lui avait mis la camisole. Wellington qui était premier ministre alors, l'a su, et dans tous les détails : voilà une jolie confusion de plus pour l'Angleterre. »
Au moment où la princesse de Lieven envoyait ces révélations à son père, la mission de son mari touchait à son terme, sans que d'ailleurs, pas plus que lui, elle s'en doutât, et la phase la plus active de sa vie allait se clore brusquement.
Au commencement de 1833, une querelle avait éclaté entre la cour de Londres et celle de Saint- Pétersbourg, à propos du remplacement de l'ambassadeur anglais, lord Heytesbury, qui demandait son rappel. Pour lui succéder, lord Palmerston proposa Stratford Ganning. «C'est un homme impossible^ pointilleux, défiant, lui répondit-on. Nous avons des raisons de croire à une impolitesse personnelle, faite autrefois par lui au Tsar, alors simple grand-duc. Nous ne voulons pas de lui et sommes décidés à ne pas le recevoir, w C'est la princesse de Lieven que le chancelier russe Nesselrode chargea de porter cette réponse à Palmerston. A ce moment déjà, elle n'éprouvait plus que colère et ressentiment contre ce ministre. Après l'avoir imposé en 1830 à lord Grey, elle le tenait, depuis 1832, pour «un pauvre et petit d'es-
prit » et Taccusait de chercher à provoquer a une grande démonstration guerrière, derrière laquelle il espérait cacher ses bévues » . Coupable de ne savoir pas résister à ce ministre entreprenant, lord Grey luimême, bien qu'elle lui fit toujours bon visage, n'était plus à ses yeux « qu'une vieille femme » sans volonté; et ce fut pire encore quand il refusa d'intervenir pour empêcher la nomination de Stratford Ganning.
Cependant, sur les représentations que la princesse porta de la part de Nesselrode à lord Palmerston, celui-ci lui promit que Canning ne serait pas nommé. Mais, il revint ensuite sur sa promesse, malgré les protestations de l'ambassadrice. La querelle s'envenima. Le Tsar menaça de rappeler son ambassadeur. Effrayée par cette menace dont l'exécution aurait changé toute sa vie, la princesse partit pour Saint- Péterbourg afin d'en conjurer les effets. Elle en revint rassurée, « toute rayonnante, nous dit Gréville, de l'accueil qui lui a été fait. L'Empereur est allé au devant d'elle par mer, l'a prise à son bord et l'a conduite dans sa voiture, au palais où il l'a fait entrer dans la chambre de l'Impératrice, qu'elle a trouvée en chemise » .
Elle croyait donc le péril définitivement écarté. Rentrée à Londres, elle écrivait à son frère dans l'excès de sa joie :
« Cher, cher Alexandre, comment m'arranger avec mon bonheur de Russie et mon bonheur d'Angleterre?
car je suis très contente aussi de me retrouver ici avec mon mari et mes habitudes et quelques bons amis. Cependant, si vous saviez comme tout mon cœur est resté là-bas; comme ce cher Empereur que j'aimais, que j'admirais tant chez nous, je l'adore encore mille fois plus ici; comme je me rappelle chacune de ses paroles, de ses gestes; comme je m'attendris en pensant que j'ai pu quitter tout cela! Je ne me croyais pas le cœur si mol {sic) .
«Empêchez qu'il ne m'oublie; dites-lui tout ce que j'ai pour lui de respect, d'enthousiasme, de dévouement, mais ne l'ennuyez pas trop de tout cela ; mettez mon amour en abrégé, mais qu'une fois pour toutes il sache que ma fidélité, ma reconnaissance, ma passion pour lui ne sauraient être égalées. »
Malheureusement, le conflit entre le cabinet russe et le cabinet britannique devint plus aigu. Le 30 août 1834, le prince de Lieven recevait en même temps l'ordre de revenir à Saint-Pétersbourg et l'avis de sa nomination comme gouverneur du Tsarévitch. « Cette lettre, disait la princesse bien des années après, fit lever les mains à son mari en signe de joie et moi de douleur. » L'aveu permet de mesurer la cruauté du coup porté aux espérances de Mme de Lieven et l'étendue de sa désillusion en apprenant qu'il fallait quitter l'Angleterre. Elle ne savait pas encore que lord Palmerston était le véritable auteur de ce rappel. Plus tard, elle écrira de Russie à lord Aberdeen : « Il
m'est prouvé, depuis mon arrivée ici, que c'est à lui que je dois d'avoir quitté pour toujours peut-être cette Angleterre que j'aime tant. M. de Talleyrand me disait un jour :
« — Il dépendra toujours d'un ministre des affaires étrangères, quelque médiocre qu'il soit, de chasser un ambassadeur.
« Et voilà ce que lord Palmerston a voulu et ce qui est arrivé. «
Elle fut, durant plusieurs jours, livrée à d'affreuses perplexités, sans savoir si elle devait se réjouir ou se désoler et plus disposée à se désoler qu'à se réjouir. Ce qu'elle éprouvait, ou tout au moins ce qu'il lui convenait d'en avouer, c'est encore son frère qui en fut le confident.
a ... Un changement total de carrière après vingtquatre ans d'habitudes morales et matérielles, toutes différentes, est une époque grave dans la vie. On dit qu'on regrette même sa prison lorsqu'on y a passé des années. A ce compte, je puis bien regretter un beau climat, une belle position sociale, des habitudes de luxe et de confort, que je ne puis retrouver nulle part et des amis tout à fait indépendants de la politique. Voilà pour le soupir. Voici pour l'espérance : vivre auprès de l'Empereur, de l'Impératrice, que j'aime tous deux avec autant de vivacité de cœur que s'ils n'étaient pas les maîtres, avec autant d'admiration et de respect que me commandent ces titres; vivre au
milieu de vous et préparer l'avenir de mes deux enfants (1) ; vivre dans cette Russie qui a toujours été Tobjet de mon orgueil et de mon amour, car, cher Alexandre, je Tai bien aimée et peut-être bien servie dans cette longue absence ; du moins y ai-je voué toutes mes pensées. Je suis donc heureuse de Tavenir qui s'offre à moi et le seul doute qui se mêle à ma joie c'est si l'avenir pourra être long.
« Je suis arrivée à l'époque de la vie d'une femme, qui nous a enlevé notre mère. Cette époque demande des soins, des ménagements. Pourrai-je supporter nos hivers? ou bien ne commencerai-je à vivre au milieu de vous que pour y mourir? Je chasse cette pensée, car j'aime la vie; mais elle me revient et me serre le cœur. »»
Néanmoins, même sous l'influence de ce doute si pathétiquement exprimé, elle se souvenait qu'elle était encore ambassadrice et tenue toujours d'observer autour d'elle et de rendre compte.
«J'ai été si saisie les premiers jours de l'arrivée de la nouvelle que mon esprit ne valait plus rien pour ce qui se passait autour de moi. Cependant, il se passe toujours ici des événements et de tous les genres. Le Roi donne des signes non équivoques de folie; son chancelier, lord Brougham, est un peu fou aussi; les
(1) Les deux pins jeunes, Geor{{es et Arthur. Les trois autres, Alexandre, Constantin et Paul avaient déjà Tâ^e d'homme et vivaient loin d'elle.
ministres perdent du terrain tous les jours ; dans le pays, toute élection qui se présente tourne en faveur du candidat tory; dans la Chambre basse, ils n'emportent les mesures qu'ils proposent qu'au moyen du soutien de Peel; sur la politique extérieure, ce n'est plus autre chose que des rires de la part de leurs propres gens.
«... M. Talleyrand ne cesse de dire :
tt — Les vieux gouvernements! Ce sont les seuls où il y a repos et bonheur pour les individus. Les constitutions sont des bêtises ; les nations n'en veulent pas, parce qu'elles ont l'instinct de la conservation. »> « Vous ne sauriez croire tout ce que l'on rencontre de bonnes et saines doctrines dans ce disciple de toutes les formes de gouvernement, dans ce roué politique, dans cette personnification de tous les vices. C'est une curieuse créature; il y a beaucoup à apprendre de son expérience et à recueillir de son esprit; à quatre-vingts ans, cet esprit est tout frais. » C'était la première fois qu'elle se montrait équitable envers lui et son langage différait quelque peu de celui qu'elle tenait peu de semaines avant le rappel de son mari, en se réjouissant de ce que M. de Talleyrand a était à Londres dans une position singulière» . — tt 11 a découvert tout à son arrivée qu'on ne ferait point d'affaires avec lui; qu'elles se traiteraient à Paris entre M. de Broglie et l'ambassadeur d'Angleterre; que lord Palmerston serait charmant pour lui.
mais ne lui dirait jamais un mot; qu'on lui écrirait des lettres aimables des Tuileries, mais que son cabinet lui laisserait tout ignorer. Voilà pour sa vieille habileté un rôle peu flatteur; il en est tout étourdi. Mme de Dino pleure et lui ne rit pas. De plus, toutes ses spéculations particulières ont donné à faux. On dit qu'il a perdu huit cent mille francs dans les fonds. Il joue selon qu'il arrange la politique, ou bien il fait celleci selon que cela arrange ses finances, et aujourd'hui il n'arrange plus ni l'un ni l'autre. Lord Grey l'adore, lord Palmerston le déteste, lord Holland lui dit tous les secrets du cabinet; mais, en définitive, lord Palmerston se moque de ce jeu de ses collègues et de tout le monde. Son inimitié a paralysé Talleyrand complètement. Il voulait rapprocher nos cabinels; il s'en est un peu vanté à Paris. Palmerston l'a su et Ta devancé ; il a fait à mon mari des ouvertures conciliantes. Talleyrand en a été abasourdi, et je crois que ce qu'il voulait fait par lui ne lui plait plus fait par un autre. Nous sommes, me semble-t-il, sur le meilleur pied possible; mais, c'est un grand coquin. »
Elle l'avait déjà dit de Metternich, oublieuse d'un passé où, loin de le tenir pour tel, elle jouissait délicieusement de sa tendresse. Elle le redisait de Talleyrand à qui elle ne devait pas les mêmes ménagements. On ne peut que regretter de trouver sous sa plume ces épithètes violentes, qu'elles s'appliquent à l'homme qu'elle avait aimé ou à celui qu'elle affec-
tait de mépriser, bien qu'il n'eût cessé de lui témoigner, depuis qu'ils se connaissaient, une déférence affectueuse. Elle était d'autant moins excusable de se modérer si peu dans ses appréciations qu'au même moment son chagrin de quitter Londres trouvait une atténuation consolante et flatteuse dans les témoignages de regret, qu'à la veille de son départ elle recevait de tous côtés.
Lord Grey, qui était resté son ami, quoiqu'il eût quitté le pouvoir, lui adressait de touchants adieux, lui parlait de sa douleur «si impossible à exprimer » . — ((Jamais je n'oublierai le bonheur que j'ai trouvé dans votre société. Je ne cesserai jamais d'en regretter la perte. » D'autres manifestations de même nature lui permettaient de dire : (( Il faut que je me répète sur un point, c'est le respect, l'affection, l'estime, les regrets unanimes dont mon mari est l'objet. Je ne puis rien exagérer dans ce genre. Le gouvernement, les torys, les radicaux même, tous regardent son départ comme une catastrophe. Il est touché de ces témoignages, et il serait impossible qu'il ne le fût pas. »
Bientôt, d'ailleurs, venaient se mêler à ces émotions des soucis d'ordre plus matériel. « Quelle galère qu'une maison comme la nôtre à emporter et à jeter, car nous sommes entre ces deux agréments-là. Nous emportons tout ce qui est ménage et nous jetons tout ce qui est luxe et valeurs, parce que j'imagine que nous trouverons une maison meublée... Le gouver-
nement anglais est fort poli pour nous et nous offre ses bâtiments pour Hambourg ou pour Pétersbourg. Je ne me suis pas encore décidée. Heureusement, cette offre m'a été faite par le ministre de la marine qui est un de mes anciens amis, car de la part de Palmerston je crois que j'aurais dit de suite non. » D'autre part, à la veille de quitter Londres, elle ignorait si les fonctions nouvelles de M. de Lieven en Russie lui assureraient un établissement à la cour ou s'il serait obligé d'avoir une installation dans la capitale. Elle chargeait son frère de s'en informer, a Vous savez que nous sommes sans feu ni lieu et combien la question de demeurer à la cour ou non devient importante pour nous. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur ce que, en hiver, ma patrie sera la maison que j'habite. » La réponse à sa queston lui fut remise à son arrivée à Saint-Pétersbourg, d'où son frère venait de partir à la suite de l'Empereur qu'il accompagnait à Moscou. Elle apprenait par une lettre de lui que le gouverneur du Tsarewitch avait son appartement dans les résidences impériales.
Dès le 8 septembre, nous trouvons la princesse de Lieven installée à Tsarkoe-Sélo où son mari venait de
prendre possession de son emploi. C'est de là qu'à cette date elle renoue sa correspondance avec Alexandre de Benckendorff. Pour commencer, elle lui envoie une lettre qu'en débarquant en Russie elle a reçue de la duchesse de Dino, nièce de Talleyrand, et dont il convient de reproduire ici des extraits à cause des piquants détails qu'elle donne sur la cour du roi des Français, en cette année 1834. La duchesse de Dino mande à Mme de Lieven :
u ... Je fais journellement des courses à Saint- Cloud où l'on est d'une bonté pour moi, d'une confiance pour M. de Talleyrand et d'une sagesse admirable sur tous les grands intérêts. Notre Roi veut être un vieux souverain. Il règne, c'est bien; mais il gouverne, et c'est encore mieux. Il y met toute la mesure et la fine inteUigence nécessaires quand il faut s'aider de grosses vanités et d'une prodigieuse ignorance. Mais enfin, il en vient à bout, et les progrès sont évidents et vraiment prodigieux depuis l'année dernière. Ils sont dus à la personne du Roi. Ses ministres cherchent bien à lui échapper : mais il les reprend un à un, et finit par les dominer. Le plus récalcitrant était M. de Broglie et je pense que le Roi en était encore plus fatigué que le corps diplomatique.
«... Mgr le duc d'Orléans a eu la bonté de venir exprès du camp de Compiègne pour me voir. Il s'ennuie un peu. Son activité de prince et de jeune homme a besoin de s'employer. La vie frivole à
laquelle Mme de Flahaut aidait si bien le fatigue et le dégoûte. Il vaut mieux que cela et a envie dégoûter à plus que cela. Il meurt d'envie de voyager. Vous qui connaissez si bien l'Europe, croyez-vous qu'il le puisse? Je veux dire qu'il le puisse avec sûreté de réception convenable? J'aime Mgr le duc d'Orléans. Mon fils aîné a été élevé avec lui, puis il a confiance en moi. Il a de l'esprit, de la raison, des sentiments nobles, du courage, du gentilhomme et du prince. Enfin, je lui voudrais du bonheur et des succès. Les voyages lui sont nécessaires, mais il faut qu'ils soient faits avec agrément. Aidez-nous de vos conseils.
« Il n'est nullement question de changements de ministres ici. J'en suis charmée. Notre cour prend très bonne mine. On habite très noblement Saint- Cloud. On restaure Versailles, Fontainebleau, tous les anciens souvenirs de notre vieille monarchie; enfin c'est de la royauté et j'en bénis le ciel; puis ce sera mieux encore. Quand je pense au point de départ, je m'étonne encore plus de ce qui a été obtenu que de ce qui reste encore à faire. »
Dans la lettre qui contient celle que nous venons de citer, nous trouvons, en outre, la preuve que pas plus en Russie qu'en Angleterre, Mme de Lieven n'entend se désintéresser des devoirs qui incombent à son mari et qu'elle est résolue à en prendre sa part. A Londres, elle a été pendant de longues années, à côté de lui et sans qu'il protestât jamais, le véritable
ambassadeur. A Tsarkoé-Selo, elle sera de même « le gouverneur » du Tsarewitch tout au moins pour la partie intellectuelle de son éducation et sa sollicitude attentive s'étendra aux autres enfants de l'Empereur. L'ambition qu'elle nourrit à cet égard se manifeste à l'heure même où elle s'installe au palais impérial et de jour en jour, elle s'affirme en s'exerçant et en révélant chez Mme de Lieven une éducatrice d'une rare intelligence.
«... Écrivez-moi un mot et dites-moi surtout ce que vous croyez que mon mari et moi puissions faire pour rencontrer parfaitement la pensée de l'Empereur pendant son absence. Mon devoir est non pas d'inventer, mais d'obéir. Pour obéir cependant, j'aimerais un peu mieux à connaître les volontés de l'Empereur. Veut-il pour ses enfants un peu de délassement ou non? Ne s'agit-il vraiment de recevoir le grand-duc que le dimanche pendant une heure? Voilà ce que disent les maîtres. Mais le maître l'entend-il ainsi? Enfin éclairez-moi » — «Je vais tous les jours à midi faire la cour à Mesdames les grandes-duchesses. Je reçois le soir chez moi les demoiselles d'honneur. Voilà les volontés de l'Impératrice exécutées, et voilà ma vie de Tsarkoé-Selo. Après vous avoir dit cela, je n'ai plus rien à ajouter sur mes faits et gestes. Je n'ai point revu encore Mgr le grand-duc héritier. J'attends qu'il me fasse l'honneur de venir s'accoutumer à mon visage et je le désire beaucoup. Je ne
8uis pas pédante; je ne Tennuierai pas, et je n'ai pas de quoi lui donner des distractions trop grandes. »
Le 1 2 septembre, le grand-duc héritier, qui régnera un jour sous le nom d'Alexandre II, vient pour la première fois passer la soirée chez elle. « Je commence par une idée bouffonne, mais vraie, c'est que comme début, j'étais à peu près aussi embarrassée que lui, et que ses seize ans me déroutaient, comme ont pu le déranger mes cinquante. Cela va devenir une espèce d'enseignement mutuel. Après cela, j'ajouterai que nous nous sommes respectivement fort bien tirés d'affaire. Il est charmant, en vérité, plein de tact, de bon goût, et d'envie de bien faire.
« Je vous dirai franchement que ce que j'observe en lui est un peu de difficulté de s'exprimer, surtout de raconter, ce qui fait que je lui en ai offert l'occasion plus d'une fois, et qu'il a fini par nous dire avec tout plein de sentiment et de vivacité les événements de la journée du 14 décembre (l) et les impressions qui lui en sont restées. Je désire vivement qu'il vienne souvent; je suis parfaitement sûre que chaque visite lui donnera plus d'aisance et d'aplomb, et l'accoutumera à de la causerie que j'aurai soin de ne jamais lui rendre ennuyeuse.
« Nous avons vu la première neige ce matin ; elle
(i) Allusion aux mutineries militaires qui éciatèrenl à ravènement de Nicolas et dont il est parlé plus haut. Le grand-duc Alexandre avait alors sept ans.
m'a fait pleurer, j'espère qu'elle ne me fera pas mourir. »
Durant les semaines qui suivent, Mme de Lieven s'attache de plus en plus à sa vie nouvelle si différente de ce qu'avait été sa vie passée, semble y prendre plaisir et se prodigue pour inspirer confiance au jeune prince qui lui est confié :
a ... Le grand-duc est venu deux fois chez moi depuis ma dernière lettre. Chaque séance devient plus facile. Je suis toute aise de pouvoir dire sans flatterie que c'est le plus délicieux jeune homme que j'aie jamais rencontré. Imaginez, passer à seize ans deux heures et demie auprès d'une vieille femme et de personnages graves ; causer avec eux, ou bien les écouter avec intérêt, sans bâiller; ne jamais dire un mot mal à propos ; toujours à la chose, sans distraction, je vous assure que c'est surprenant. Hier, le hasard nous a fourni Blondoff et Michel Vorontzoff . Nous ramassons un extraordinaire quand il s'en rencontre de convenables. Du reste nous vivons sur notre fonds, qui n'est pas considérable; mais cela va.
tt Aujourd'hui, j'ai l'honneur de recevoir Mme la grande-duchesse Olga. Sa gouvernante m'a dit que Tordre de l'Impératrice était que je vinsse au palais Alexandre si mon appartement était trop petit, et, comme il nous faut un peu de gaieté et pour cela de l'espace, c'est dans les salons de l'Impératrice que nous essaierons de faire aller ce soir quelques jeunes
jambes... C'est drôle quand je me rappelle la vie passée. La haute politique est aujourd'hui bien loin de moi. »
« Notre jeune grand-duc est charmant; ce qui lui manque n'appartient pas encore à son âge, et rarement à sa position. Il faut qu'il connaisse le monde : ce mot renferme toute chose. Insensiblement il arrivera à cela. Nous allons bien; tout a pris une tournure réglée et d'habitude. — Je ne manque pas un jour de faire ma cour à Mmes les grandes-duchesses et je me permets d'aller voir souvent les petits grandsducs. Vraiment, c'est une famille délicieuse; ils font plaisir à regarder et à suivre ; cela rafraîchit le cœur. Le temps est bien froid; les défections sont quotidiennes ; il ne restera bientôt plus que nous et les corbeaux.
« Je crois que pour me faire fête, notre climat me montrera ce qu'il sait faire dans tous les genres, et qu'il fera froid cet hiver dans les mêmes porportions qu'il fera chaud cet été. Ah! mon Dieu, que deviendrai-je au milieu de tout cela ! En attendant, pour ne pas succomber tout de suite, je m'en vas passer demain la journée en ville. «
« Tous les jours me semblent amener du mieux dans mes relations avec le grand-duc. Je vous assure que je le crois accoutumé à moi, pas du tout ennuyé de ma société, et quelquefois même il me paraît qu'il y trouve du plaisir. Ce qui est bien en lui, c'est une
envie et une volonté positive de bien faire, d'écouter, de recueillir, de profiter de ce qu'il entend. Les bons jours sont ceux où j'attrape un compère, car comment faire naître des sujets intéressants si personne ne m'interroge! C'est égal qui; mais il faut quelqu'un qui ait idée ou curiosité du reste de l'Europe. Enfin j'enfile un peu de l'histoire de mon temps; un peu d'anecdote ; quelque bêtise au milieu du sérieux, et je vous assure que le grand-duc suit cela des yeux et des oreilles avec une attention charmante. Je persévère dans mon système de le faire raconter, et sa jeune vie, toute courte qu'elle soit, nous fournit encore tous les thèmes nouveaux ; il y a beaucoup de sentiment en lui. Ses impressions, il sait fort bien les décrire, et sa charmante physionomie supplée à ce qui quelquefois lui manque comme expression de parole. C'est cela qu'il me parait essentiel de pousser en lui. C'est cela que l'Elmpereur possède à un haut degré ; il exprime toujours sa pensée avec énergie, clarté, en même temps qu'élégance de langue. Je voudrais que le grand-duc sache l'imiter. Cela viendra. »
« Les grands-ducs et grandes-duchesses ont eu hier une soirée qui les a fort amusés. Je fais commencer à sept heures juste, ce qui fait que tous peuvent en jouir, et je vous assure que les petits grands-ducs Nicolas et Michel sont tout aussi réjouis de voir danser que le sont les autres de danser eux-mêmes. Mme Olga a une tenue charmante; elle parle avec bonté et obli-
g^eance à tout ce qui est convenable; elle s'amuse comme un enfant, fille d'empereur. Ils sont tous délicieux; leur attachement à leurs parents est vraiment touchant à voir : c'est des joies, des transports, quand arrive une lettre ou seulement des nouvelles. Le grand-duc héritier est tout accoutumé à moi; il subit ma société comme si elle lui plaisait. Avant-hier, le comte Nesselrode a passé la soirée chez moi; c'était pour moi un jour de fête et une très bonne fortune pour le grand-duc. Nous lui avons fait nous raconter l'histoire vivante des années 1813 et 1814. On ne peut mieux apprendre l'histoire qu'en l'entendant raconter par les auteiirs. Aussi le grand-duc était-il tout attention, tout intérêt. Voilà des séances qui valent bien des leçons. «
Du 4 au 16 octobre, le même ton confiant et satisfait règne dans les lettres de la princesse. Elle cons-^ tate avec joie que « tout va bien et mieux de jour en jour parce que ce qui tourne en habitude devient plus facile. Le grand-duc a une envie de bien faire qui est vraiment touchante. Jamais jeune homme n'a été doué de plus heureuses qualités de cœur; c'est une bonne base pour le reste. Tous les enfants de l'Empereur sont aimables et charmants pour moi, et en vérité je m'amuse dans leur société d'une manière fort douce w .
A cette époque, elle reçoit à Tsarkoé-Selo la visite des deux jeunes Anglais, le marquis de Douro, fils-
aîné de Wellington, et Canning, le fils unique du grand ministre dont elle fut jadis l'amie. En la venant voir, ils lui causent une grande joie. Elle les promène
« dans tous les coins de Tsarkoé-Selo » . Mais elle n'ose les inviter à passer la soirée chez elle, parce qu'elle attend le grand-duc et qu'il ne serait pas dans la règle
«de lui laisser voir des étrangers qui n'ont pas encore eu l'honneur d'être présentés à l'Empereur. Avant tout nous voulons être corrects. Mais, quand l'Empereur sera de retour, je le supplierai de montrer quelque bienveillance à mes jeunes Anglais... Lord Douro est l'image frappante de son père au point que cela fait rire. Il est militaire, lieutenant-colonel. Gànning entrera au Parlement; il a à peine l'âge requis. Tous les deux ont de l'esprit, de la tenue, les meilleurs principes politiques et sont de la plus haute volée en Angleterre w .
De ce qu'on vient de lire, on a, semble-t-il, le droit de conclure que la satisfaction de la princesse, à cette heure de sa vie, est entière et complète; qu'elle se plaît là où elle réside et à ce qu'elle y fait. Voici, cependant, que sur ce bonheur passe un nuage et qu'un passage de la correspondance vient trahir subitement un regret d'autrefois, dû sans doute à l'uniformité de ses journées, à l'absence absolue de causes d'agitation, à la lourde discipline qui règne à la cour de Russie, à la nécessité d'obéir toujours et en tout, et pour tout dire à la privation des incidents dont
la curiosité de Tambassadrice s'est toujours montrée si friande. « Mes lettres sont sottes; j'ai eu si longtemps l'habitude de les remplir d'événements ou importants ou piquants que je me sens un peu de paralysie pour décrire une vie monotone, car rien ne l'est plus que celle que je mène. Nos événements sont le thermomètre? Est-il au-dessus ou au-dessous de zéro? Voilà la grande question de tous les jours. A Londres il y en avait d'autres ! »»
D'autre part, elle mande à son ami lord Aberdeen : « Notre existence ici est honorable et brillante. Je l'aimerais fort si je pouvais oublier l'Angleterre, et si je ne vivais dans un climat fait pour les ours... Je me sens bien loin de l'Europe dans ce beau château... J'ai un fond de société agréable, mais le cercle d'idées et de conversation est bien loin de ce qui a fait ma nourriture journalière pendant vingt-deux années. C'est bien triste, mylord, de quitter des habitudes si longues et des habitudes qui m'étaient si chères. »
Lorsque cinq semaines après son retour en Russie, Mme de Lieven se laissait aller à cette allusion à son séjour en Angleterre, en des termes propres à faire supposer qu'en dépit des apparences elle se consolait malaisément de n'y être plus, elle ne se doutait pas que son existence présente, à quatre mois de là, allait être toute changée par la plus horrible catastrophe qui puisse déchirer le cœur d'une mère et que ces journées un peu mornes de Tsarkoé-Selo qui parfois
lui semblaient si long^ues, si difficiles à remplir, mais, où, du moins, elle pouvait nourrir l'espoir d'un avenir plus conforme à ses goûts, bientôt elle les regretterait. A son départ de Londres, elle était depuis longtemps séparée de trois de ses fils : Alexandre, Constantin et Paul, retenus loin d'elle par les nécessités de leur carrière. Elle n'avait gardé que les deux plus jeunes, Georges et Arthur, le premier âgé de quinze ans, le second de neuf. Elle les préférait à leurs frères, à Constantin surtout, dont la vie dissipée était pour ses parents une cause d'inquiétude irritante et, d'accord avec son mari, elle venait de les envoyer à l'université del)orpat, où leurs deux aînés avaient été élevés. C'est de laque brusquement lui arriva une terrifiante nouvelle. Atteints l'un et l'autre de la fièvre scarlatine, ils étaient en danger de mort.
Les détails manquent sur ce douloureux épisode. Il ne nous est révélé que par trois ou quatre billets tracés en hâte, au hasard d'une course éplorée, qui ne nous disent même pas en quel endroit expirèrent, le 4 mars 1835, à peu d'heures l'un de l'autre, les pauvres petits; si ce fut à Dorpat ou à Saint-Pétersbourg, ni si le père et la mère qu'avait accompagnés Alexandre de Benkendorff eurent la triste consolation de recevoir leur dernier soupir. « Cher, cher frère, ne manquez pas le service funèbre ; je crains qu'on ne vous ait pas dit le moment et que ce cher enfant ne soit seul, bon frère ! » — « Cher, cher Alexandre, au nom de Dieu, com-
mandez bien au gendarme de veiller sur ce précieux dépôt, ce cher enfant; qu'il ne le perde pas de vue. Cher frère, accordez-moi cette grâce. Grand Dieu! un gendarme au lieu de sa mère ! Je suis arrivée bien fatiguée, mais passablement bien. Adieu, mon bon frère; je n'oublierai jamais toute la tendresse que vous m'avez montrée. Mon Dieu, pourquoi faut-il que je vive, ou pourquoi ai-jevécu? Bon Alexandre, j'ai le cœur abîmé. » — « Mon cher frère, mon bon frère, que le ciel vous récompense de tout ce que votre tendresse m'a prodigué de douceurs. J'ai la mort dans l'âme. Je viens de recevoir votre lettre. Je compte avec foi sur toutes vos promesses. M. 'Souhareff a été parfait pour moi; je vous prie de lui en savoir gré et de lui dire combien je lui en suis reconnaissante. J'embrasse votre femme, vos chers enfants : Marie, Coco, et vous cher, cher frère, avec toute la tendresse possible. Mes chers petits enfants, mes chers anges, je vais donc quitter la terre où ils reposent! Cher frère, si je meurs bientôt, ne vous en affligez pas, car je les aurai rejoints et vous me ferez enterrer auprès d'eux. Adieu, mon bon frère. »> — « Me voici, cher frère, et^ je repars à l'instant. J'ai des moments affreux, mais je vis, ce qui est incroyable. »»
Si nous manquons de détails sur le malheur qui venait de frapper Mme de Lieven et s'il ne nous est révélé que par les cris de détresse qui retentissent à travers sa correspondance, ces cris nous permettent
du moins déjuger de l'étendue de sa douleur. A dater de ce jour, elle en est réellement écrasée, et jamais, dans l'avenir, elle ne parviendra à se délivrer de ce cruel et lourd fardeau. Quoiqu'elle appelle instamment la mort, elle a encore devant soi une longue existence, durant laquelle elle cherchera des distractions dans le spectacle toujours plus compliqué des affaires européennes et des consolations dans une tendre amitié contractée au hasard de sa route. Mais ni cette amitié, quelle qu'en soit la sollicitude, ni ces distractions ne combleront le vide de son âme dévastée . Elles ne lui apporteront pas l'oubli. Elle restera jusqu'au bout la mater dolorosa; à toute heure, elle vibrera au souvenir inoublié de ses chers morts, et pareille à Rachel pleurant ses enfants, elle ne voudra pas être consolée.
Au lendemain de son infortune, il ne pouvait être question pour elle de reprendre ses fonctions à la cour de Russie. En eùt-elle eu la volonté qu'elle n'en aurait pas eu la force. Sa santé durement éprouvée déjà par le climat de Saint-Pétersbourg était à l'image de son âme, exigeait du repos et des soins. De là le parti que, d'accord avec son mari, elle prenait aussitôt après les obsèques de ses fils, d'aller à Berlin consulter les sommités médicales. Le prince de Lieven, rappelé d'urgence à la cour, se donna cependant le temps de l'accompagner jusqu'au terme de son voyage. Le 5 avril, ils étaient à Kœnigsberg.
« Nous sommes arrivés ici ce matin, dit-elle à son frère à cette date. J'y passe toute la journée pour prendre un jour de repos. Je suis abîmée, mais c'est mon cœur qui Test surtout et je crois bien que ma douleur est de celles que le temps augmente ; aussi le temps ne peut-il plus être long pour moi ; cela n'est pas possible, mon malheur est trop grand. Mon mari est un peu indisposé. Il est pour moi d'une bonté parfaite. Quel moment que celui où je m'en séparerai! Ce sera pour toujours, mon bon frère ; je ne puis plus vivre une vie sans intérêt, sans occupation; une vie qui ne se composera plus que du souvenir de mes malheurs. Sans distraction, mon esprit mort, mon cœur mort, cela ne va plus. Adieu, cher, cher frère. Je vous embrasse, je vous aime de tout ce qui me reste encore de force aimante... Pour perdre le moins de temps possible, mon mari veut me quitter aux portes de Berlin. »
Peut-être se demandera-t-on pourquoi ces époux choisissaient pour se séparer l'heure douloureuse où ils ne pouvaient attendre quelque soulagement que d'une réunion plus étroite et durable, et il semble bien en effet que tout leur commandait de ne plus se quitter, de mettre en commun leurs pleurs et leurs désespérances. Mais, d'une part, le séjour de la Russie était momentanément interdit à Mme de Lieven, et, d'autre part, son mari avait à un trop haut degré une âme de courtisan, pliée aux ordres de son maître, pour que
ridée lui vînt de s'y soustraire alors qu'ils lui enjoignaient de revenir à son poste sans délai. On le rappelait, et après avoir mis sa femme aux portes de Berlin il se hâtait d'obéir.
a Mon mari m'a quittée à Wogelsdorff où j'ai trouvé les équipages de la duchesse de Gumberland, qui m'ont conduite à Berlin; elle m'avait fait préparer un appartement dans l'hôtel du prince Frédéric de Prusse, son fils. Elle m'y attendait et ne me quitte pas. Je suis arrivée vivante, c'est tout ce que je puis vous dire de plus triste pour mon compte, car, cher, cher frère, combien la mort me serait douce! Gomment croyezvous possible que je vive avec une douleur pareille dans le cœur, et sans vivre dans le monde pour m'en tirer ou m'en distraire? Mon chagrin augmente tous les jours. C'est vrai ce que je vous dis là; il est plus poignant aujourd'hui qu'il ne l'était hier, et dans cette progression -là que peut être mon avenir? Si vous priez Dieu pour moi, demandez-lui de me réunir à mes anges.
« Ma séparation d'avec mon mari a été cruelle pour tous les deux. C'est bien dur, bien dur, cher frère, de se séparer dans un pareil moment et avec la certitude de ne plus se revoir. Pauvre mari! quel triste voyage que celui qu'il a fait avec moi! Quel triste voyage que celui qu'il fait seul maintenant! Quelle tragédie complète que tout ce qui nous regarde! Je suis un objet de pitié et je me suis prise en horreur. Adieu,
mon frère, mon bon frère. Je suis exténuée. » A Berlin, un grand bonheur attendait Mme de Lieven. Elle y retrouva Paul, son troisième fils, le plus jeune de ceux qui lui restaient. « Sa vue m'a donné un instant de bonheur; il est bien touché, bien tendre, bien soigneux, bien anxieux pour sa pauvre mère. Je l'aime bien, Paul; vous savez que, désormais, c'est ce que j'aime le plus. Mais notre réunion sera courte et je sais trop que je ne peux rien pour lui. Pauvre Paul! Il pleure en me regardant. Je suis bien faible. L'excitation de mes nerfs m'avait soutenue pour arriver ici. Mais tout cet affreux passé et les fatigues du voyage ont fait qu'une fois au repos la nature s'est vengée, et je suis épuisée, anéantie. »
Cependant, elle recevait les personnes qui « pouvaient l'intéresser » . Parmi les visiteurs, elle cite le ministre prussien Ancillon, le prince de Wittgenstein; M. de Ribeaupierre, ministre de France; la duchesse de Gumberland, qui résidait alors à Berlin et dont la sollicitude ne se lassait pas. « L'intérêt des affaires publiques est encore quelque chose pour moi ; je suis donc distrayable. Mais, nécessairement, c'est court, cela s'évanouit avec ces entretiens. » Et comme elle avait reçu des nouvelles de Londres, elle s'efforçait, en les transmettant à son frère, de tromper la longueur de ses journées.
On serait tout surpris de voir, à tout instant, des informations politiques mêlées à ces lamentations.
si elle ne nous avait maintes fois prouvé que les « affaires w ont à ses yeux un intérêt assez puissant pour qu'elle y trouve un remède, même dans les circonstances cruelles qu'elle traverse. Mais elle a été, avoue-t-elle, trop gâtée par sa vie de Londres pour que sa vîe de Berlin puisse lui donner les satisfactions qu'elle préfère. « Aujourd'hui, mon esprit est aussi parfaitement privé d'aliment que l'est mon cœur. Ah ! mon pauvre cœur, qu'il est brisé, anéanti! et rien, rien du tout pour me tirer de ma profonde douleur ! Ah! si j'étais un homme! Je suis touchée du souvenir de l'Empereur et de l'Impératrice. Dites à l'Impératrice que je ne lui écris plus parce que je ne m'en crois plus le droit. Quand je le faisais, mes lettres avaient de l'intérêt. Mes récits d'Angleterre lui plaisaient. Aujourd'hui, que je n'ai plus à parler que de ma triste personne, je ne me permets pas de l'importuner; mais j'aurai toujours dans le cœur le souvenir de ses bontés et la pensée qu'EUe me les continue... J'ai été plus mal ces jours-ci; les médecins me renvoient et je partirai dans peu de jours pour Francfort d'abord et de là pour Baden-Baden. »
Gomme ses précédentes lettres, celles qu'elle écrit de Baden-Baden ne sont que des plaintes, regrets, démonstrations de l'impossibilité d'être encore heureuse, à laquelle elle est condamnée... « Je suis bien aise de la nouvelle que vous me donnez que mon mari a momentanément de l'occupation pour son esprit-
C'est la seule façon de noyer les peines de cœur. Si vous pouviez inventer un remède pareil pour le mien, pour ce cœur si brisé, si malheureux! Il n'y a que cela qui me donnerait du soulagement. Tout le reste n'a aucune puissance sur ma douleur. Le beau climat, le beau pays, tout cela ne m'inspire qu'indifférence ou même tristesse, car avec eux, avec mes pauvres chers enfants, j'y serais si heureuse ! Sans eux, il n'est plus de joie pour moi.
« Je voudrais avoir un intérêt, une occupation dans le monde; je me sens capable encore d'occuper utilement mon esprit; mais cette occupation, le seul remède possible pour moi, me manque et la vie n'est plus qu'un vide affreux, une tristesse éternelle, et ne me laisse d'autre désir que la tombe. Je ne vous écris pas, cher frère, je n'écris qu'à mon mari en Russie. Je ne veux pas accabler les autres de ma douleur, et ce n'est que de cela que j'aurais à les entretenir. »
Cependant quelque accablée qu'elle fût, il y avait en elle une faculté de rebondissement qui, dès ce moment, opérait sur son esprit et, presque à son insu, la disposait à chercher les moyens de se faire « une vie possible » . Son mari et son frère insistaient pour qu'elle rentrât en Russie, sa cure terminée, et se réinstallât à Tsarkoé-Selo, où elle pourrait sinon se divertir, du moins trouver, dans la reprise de ses anciennes habitudes, des distractions efficaces. Mais
lorsqu'après la mort de ses enfants elle avait quitté la cour, c'était avec le ferme et secret dessein de n'y plus faire des séjours de durée. D'ailleurs, à Baden comme à Berlin, les médecins étaient unanimes à déclarer qu'elle ne survivrait pas à un nouveau séjour en Russie. Elle en était elle-même convaincue, et tandis qu'elle recevait des exhortations pressantes qui l'y rappelaient, elle se préparait à se fixer ailleurs. Où? Elle ne savait, et resta quelque temps sans se décider. C'est seulement à la fin du mois d'août et de son séjour de Baden que commence à se trahir dans ses lettres le désir d'aller vivre à Paris.
« L'Italie m'était défendue par les médecins ; elle l'est encore plus par le choléra. Il me faut un climat tempéré; mais, par-dessus tout, il faut de la distraction à mon esprit. C'est non pas mon seul remède, car il n'y en a pas de possible pour moi, mais c'est la seule chance de prolonger mon existence. Tout m'a été ravi... mais puisqu'il faut encore que je vive, il faut que je me sauve de mes horribles souvenirs. Il faut du repos pour mon corps, de la distraction pour mon esprit. J'irai chercher l'un et l'autre auprès de mes amis. »
Elle en avait en Angleterre. Mais, outre qu'elle ne jugeait pas convenable de s'établir dans un pays où elle vivait naguère revêtue d'un titre officiel, elle y avait été trop complètement heureuse pour y vouloir retourner. Restait Paris, et c'est Paris que les méde-
oins lui conseillaient, a C'est là où je songe à aller passer la mauvaise saison. Je crois, cher frère, avoir acquis assez chèrement le droit de chercher un adoucissement à mes affreux chagrins là où je peux les trouver. Mais, s'il était nécessaire d'obtenir pour cela l'agrément de l'Empereur, je compte qu'il ne me le refusera pas...
«... Vous oubliez, en me proposant Tsarkoé-Selo, que longtemps avant mes malheurs il avait été décidé que je devais me soustraire au climat de la Russie pendant un an et demi. Vous ne pensez pas sans doute que ma santé vaille mieux aujourd'hui qu'alors... Mon cher frère, vous êtes dans la plénitude des biens de ce monde. Vous ne sauriez entrer dans le cœur des malheureux, et nul être n'est plus profondément malheureux que moi. J'ai tout eu ; je n'ai plus rien. »
Résolue à laisser là, au moins pour un temps, la cour de Russie, son dessein s'était fortifié à la suite d'un refroidissement momentané survenu dans ses relations avec une de ses compatriotes qu'elle croyait son amie, la comtesse de Nesselrode, femme du chancelier de Russie, venue, elle aussi, à Baden-Baden. Elle s'en plaignait à son frère avec amertume : « Gela me peine et m'étonne bien. Jusqu'ici et partout, j'avais eu le bonheur de conserver le bon vouloir des gens qui me prenaient une fois en amitié. Aujourd'hui, mes malheurs semblaient m'y donner de nouveaux droits. Je me suis trompée dans cette circonstance et
j'ensuis vraiment blessée; je ne connaissais pas les inégalités de caractère. Ceci a pour moi la suite naturelle que tous les Russes qui se tournent toujours là où est la faveur suivent les mouvements de Mme de N . . . et m'évitent tous parfaitement. Cela me gâte mon reste de séjour ici. »
Sous l'influence du mal dont elle souffre, elle couronne ses plaintes par ce cri pathétique, désespéré, qui est encore une supplication adressée au Maître auquel elle résiste et de qui elle dira un jour : « Il ne me pardonnera jamais » — a ... Songez donc à mon passé ; ma vie pleine d'intérêt, d'occupations de cœur et d'esprit, de devoirs d'intérieur, de devoirs publics, et aujourd'hui rien de tout cela! A cinquantedeux ans, privée de tout! mon cher Alexandre, c'est bien dur. Ma séparation d'avec mon mari m'est bien pénible aussi; je ne saurais vous dire à quel point son appui, ses soins, sa tendresse me manquent. Ah! quelle existence détruite que la mienne, cher frère! je ne sais ce que l'avenir me réserve, mais je sais ce qu'est mon présent : une santé misérable que le moindre vent aigre renverse, une âme déchirée, un délaissement total; pas un intérêt, pas une occupation ! Dans ce triste présent, je cherche de l'adoucissement, et je demande à votre tendresse et à l'humanité de l'Empereur de m'accorder le seul que je trouve. Faites-lui agréer avec indulgence la résolution que je prends, car l'idée de lui déplaire empoison-
nerait les pauvres jouissances que je cherche. Ditesmoi donc de sa part que je fajs son bon vouloir en cherchant à soulager mes peines. "
Vers. la mi-septembre, la princesse de Lieven arrivait à Paris, accompagnée de sa nièce Marie de Benckendorff, fille de son frère Constantin. Elle se proposait d'y passer l'hiver. Du premier séjour qu'elle y fit, il existe peu de traces dans nos documents. C'est par ailleurs que nous savons qu'à peine arrivée elle fut en relation avec les plus hautes personnalités de la société diplomatique. Un court billet de son amie lady Granville, ambassadrice d'Angleterre dans la capitale de la France, nous initie à sa manière de vivre : « Elle demeure chez elle, se promène en voiture toute la matinée avec une fort belle nièce qui demeure avec elle; reçoit de huit à dix heures, avide de nouvelles. — « Causez » est son cri, et elle m'écrit : « Distrayez mon esprit... » J'aurai de la satisfaction à lui être utile, quoique je sois décidée à ne pas la laisser devenir plus exigeante qu'il ne me sied. » A ce moment, la princesse n'était pas décidée encore à s'établir définitivement en France, ce qu'elle n'eût pu
faire sans l'agrément de l'Empereur, sous peine d'encourir sa disgrâce. L'autorisation qu'elle souhaitait ne lui parvint que l'année suivante (1836), en septembre, à Baden, où elle était retournée. « L'Empereur ne vous défend rien, lui mandait son frère, et vous laisse libre de vos actions. »
Elle connaissait trop bien la cour d'où lui arrivait ce consentement laconique pour se dissimuler, alors même qu'elle feignait de ne le pas comprendre, ce qu'il caclîait. En réalité, l'Empereur daignait fermer les yeux sur les faits et gestes de Mme de Lieven. Mais il était de toute évidence qu'il ne les approuvait pas et se réservait de les blâmer. Elle en pouvait d'autant moins douter qu'au même moment son mari, sans tenir compte de la vague autorisation qu'elle avait reçue, lui écrivait « qu'il la laissait libre de se rendre partout où elle le jugerait à propos, à l'exception néanmoins de Paris » . Ce n'est pas sa volonté à lui qu'exprimait son langage, mais une volonté plus haute. Au général de Benckendorff lui présentant la demande de sa sœur, le Tsar avait sans doute répondu : « Qu'elle aille où elle voudra. » Mais en parlant à M. de Lieven, il avait probablement ajouté : a Excepté à Paris. « C'est donc la véritable pensée du Maître que son mari lui communiquait. Nous n'avons pas la lettre de celui-ci; mais nous avons celle qu'il écrivait à Alexandre de Benckendorff et où l'exposé de ses intentions auxquelles déjà
sa femme opposait une énergique résistance, sans tenir compte des conseils de son frère, se double d'un témoignage de sollicitude pour elle qui s'accorde mal avec la rigueur dont elle allait être l'objet de sa part.
« Cher frère, mandait à Alexandre le prince de Lieven, je vous ai une obligation infinie de votre lettre de Nijni-Novgorod et de l'envoi de celle de ma femme, ainsi que de votre réponse. Je vous sais grand gré aussi de la faculté que vous m'accordez de supprimer celle-ci, au cas qu'elle me parût trop sévère. II m'était bien doux de reconnaître à ce procédé délicat la tendresse et les ménagements que ma pauvre femme mérite sans doute de votre part, cher ami, par l'attachement sincère qu'elle vous porte.
« En balançant sur le parti qu'il y avait à prendre, j'ai reconnu qu'en la privant de toute réponse de votre part, c'eût été lui causer un chagrin véritable, créer à vous-même de nouveaux embarras. Le langage de votre lettre, en faisant connaître votre pensée sans déguisement, n'est au reste que la stricte vérité. Elle pourra déplaire au premier moment ; mais on ne saurait s'en plaindre. J'ai donc acheminé votre lettre dans les temps, en la dirigeant sur Baden-Baden, où j'envoie les miennes jusqu'à ce jour. Toutefois, elle aura quitté cet endroit à l'heure qu'il est, et par conséquent avant la réception de votre lettre. Je ne saurais vous dire cependant où elle se sera rendue. Elle n'attendait que ma réponse pour quitter Baden,
réponse dont elle est en possession depuis quelques jours. Après des développements fort détaillés sur sa position^ aussi bien que sur la mienne, je finis par rengager à venir me rejoindre. Mais, dût-elle ne point prendre ce parti, je lui laisse la liberté entière de se rendre partout où elle jugerait à propos, à l'exception néanmoins de Paris, Le silence que j'avais observé pendant quelque temps vis-à-vis d'elle a produit son effet; et j'ai lieu d'espérer que mes exhortations, arrivant sur ces entrefaites, auront quelques chances de succès. »)
M. de Lieven se trompait. En dépit de ses ordres, sa femme n'en persista pas moins dans son projet. Elle gardait de l'hiver précédent qu'elle avait passé à Paris un trop agréable souvenir pour renoncer aux amitiés contractées durant son séjour dans la capitale de la France. Elle? s'était déjà liée avec Guizot, Berryer, Thiers, Mole; elle était en correspondance avec eux et, en les quittant quelques semaines plus tôt, elle leur avait fait espérer son prochain retour, que ne cessaient d'ailleurs de lui conseiller les médecins. . En annonçant à son frère sa résolution de retourner à Paris pour la durée de l'hiver et, comme preuve de sa sincérité et de la gravité de son état de santé, elle envoyait leurs attestations destinées à être mises sous les yeux du Tsar.
Elle était alors plongée en une détresse d'àme dont les lettres qu'elle envoyait de Baden à la comtesse
Apponyi, maintenant installée à Paris, constituent un irréfragable témoignage. Dès le 15 juillet, on l'entend se lamenter : « Il n'y a que huit jours d'écoulés depuis mon arrivée ici. Il me semble qu'il y a huit ans, tant je m'ennuie et me sens abandonnée et misérable. » Le 26, c'est même antienne : a Ma chère comtesse, le temps est affreux, froid et pluvieux ; en fait de société, il y a trois hommes : le comte Buol, M. de Bacourt et le prince Emile de Hesse; mais, c'est pour une heure de la soirée... La journée est longue; je n'ai pas un mot de mon mari. Voici plus de deux mois que je reste sans la moindre nouvelle. Je ne puis faire aucun plan pour l'avenir, même le plus prochain ; je je ne sais où j'irai en septembre. Ma position me fait beaucoup souffrir. Enfin, chère, je suis encore beaucoup plus digne de pitié que je ne l'étais à Paris et je regrette Paris de tout mon cœur. »» Dans toutes ses lettres, ses plaintes se continuent, suggérées par l'ennui, le mauvais temps, une toux opiniâtre, des rhumatismes, l'absence de lettres de son mari. Tout cela fait « une pitoyable créature. . . Ah ! que je regrette Paris » ! Voici cependant, mêlées à ces gémissements, quelques informations en date du mois d'août où nous retrouvons la femme toujours attirée par les hommes mêlés aux événements politiques ou qu'elle croit destinés à y jouer un rôle : « M. Berryer est ici pour quelques jours, un peu goguenard, en espoir de je ne sais quoi. Il faut avoir l'esprit bien de travers pour
se réjouir. » — «Je pense un peu plus que de coutume à Paris aujourd'hui que vous voilà dans une crise ministérielle... Je regrette le déplaisir qu'aura Thiers à sortir, car vous savez que j'ai pour lui du goût et de l'amitié, et il aimait le pouvoir comme tout le monde l'aime. Je suis impatiente d'attendre par qui il sera remplacé. M. Mole laissera-t-il encore échapper cette occasion d'être ministre? Nous faisons ici de la politique, M. Berryer et moi. Mais il fait autre chose aussi, il joue et chante le vaudeville admirablement et il fait l'amour à Mlle B'***. Voilà les grands événements de Bade. Si j'y ajoute la pluie, vous savez tout. »
Du reste, bien autrement importants et intéressants pour elle les avis que lui donnent tous les médecins qu'elle consulte. « Savez-vous bien qu'ils veulent à toute force que je retourne à Paris. Je me portais bien là. Ici, je suis dans un état misérable, pire que l'année passée. Gomme il n'y a pas beaucoup d'épreuves à essayer sur mon pauvre corps, ils pensent avec raison qu'il vaut mieux aller au sûr au lieu de l'incertain... J'attends encore des nouvelles décisives de mon mari sur ses possibilités de venir me retrouver et s'il ne m'en donne pas l'espoir, je crois que je reprendrai la route de Paris. »» Elle disait : « Je crois « . Mais elle était décidée et à la même époque que l'année précédente, elle arriva à Paris.
Durant cet hiver encore, à la faveur du silence qu'on gardait à son égard, elle put y rester sans
paraître en révolte contre la volonté souveraine dont son mari s'était fait l'écho. Elle s'attachait chaque jour davantage à sa nouvelle vie, qui déjà lui paraissait trop attrayante pour que rien au monde pût la contraindre à en changer.
L'été venu, après un séjour à Valençay chez M. de Talleyrand, se sentant mieux portante, elle alla à Londres. La mort de Guillaume IV venait de faire passer la couronne sur le front de la princesse Victoria . Quoique Mme de Lieven fût absente d'Angleterre depuis trois ans, elle eut la consolation d'y trouver toujours aussi ardentes les amitiés qu'elle y avait laissées. Au commencement de juillet, elle raconte à son frère les émotions qu'elle a éprouvées à Londres : « Lés soins, les amitiés de mes amis les ont bien adoucies. Je demeure dans le beau palais de la duchesse de Sutherland, aujourd'hui grande maîtresse de la reine. Tout le monde vient me voir; on m'entoure, on me soigne, on ne me laisse pas de temps pour mes tristes souvenirs, et si le bonheur était dans ces témoignages, dans ces recherches d'amitié, personne n'en aurait plus que moi. Je suis touchée, reconnaissante, car on me montre plus d'égards, plus de tendresse qu'on ne m'en a jamais montré. Gomme de coutume, tous les partis, toutes les couleurs se rencontrent chez moi. C'est un privilège qui m'accompagne partout. » Ces confidences sont pour son frère. Mais, en écrivant à la comtesse
Apponyi, elle ajoute qu'elle est vraiment trop entourée de tant d'amitié, « de l'amitié par-dessus la tête, jusqu'à me faire blasphémer contre Tamitié » . Ces agitations sont bien contraires à sa santé. Elle est « maigrie, réduite à rien » . Il est grand temps qu'elle rentre à Paris.
Néanmoins, ressaisie par l'atmosphère où elle a si longtemps vécu, elle redevient à Londres comme autrefois la plus perspicace des informatrices, u Je vais voir la Reine demain. Le nouveau règne s'annonce comme un miracle. A dix-huit ans, de la tenue, de l'aplomb, curiosité et intérêt pour les affaires, volonté très absolue, aucune espèce d'influence, car la reine mère n'en a aucune, de la préférence pour personne non plus... une connaissance exacte de ce qu'elle ose vouloir et dans ce cas, résolution, d'autres disent obstination, à toute épreuve pour le faire. » — « C'est une merveilleuse chose que cette petite fille qui, le jour où elle monte sur le trône, quitte toutes ses idées, ses habitudes, ses affections d'enfance ; qui met au néant l'influence de • sa mère, du favori de cette mère ; qui ne connaît plus la timidité de la jeunesse ; qui se fait homme en l'espace d'une heure; qui est moins embarrassée qu'un vieillard ; qui comprend tout, s'occupe de tout, commande avec hauteur et inspire à tout ce qui l'entoure un respect, une crainte que n'inspiraient pas les vieux rois qui l'ont précédée. »
'il8 UNE VIE D'AMBASSADRICE AU SIÈCLE DERNIER
Les lettres d'où sont extraits ces passages abondent «n détails sur les affaires de l'État et les hommes qui les mènent. Elles attestent d'un bout à l'autre une activité d'esprit et une satisfaction dont l'ancienne ambassadrice ne nous avait depuis longtemps fourni un aussi visible témoignage. Naguère, elle écrivait à son frère que les incidents de la vie publique ont toujours le don de l'intéresser et de la distraire. Rien de plus Vrai et, durant son séjour à Londres, elle semble avoir oublié ses peines. Il serait cependant plus juste de dire qu'elle les laisse dormir. Voici d'ailleurs qu'à l'improviste elles se réveillent. Ses relations avec son mari vont brusquement toucher au drame, et ce drame, en sa simplicité, deviendra poignant et pathétique.
Elle était à Londres depuis quelques jours quand une lettre du prince de Lieven vint inopinément lui apprendre qu'il se rendait en Allemagne, dans une ville d'éaux, pour y faire une cure et que de là il irait passer la mauvaise saison en Italie. Il déclarait à sa femme qu'elle ne pourrait l'accompagner dans ce voyage. Mais comme il désirait la voir et s'entretenir avec elle, il lui demandait de fixer sur la route qu'il avait à parcourir un endroit où ils pourraient se rencontrer. En confiant sa lettre à l'un de ses amis, le comte Orloff, qui partait pour Londres, le prince de Lieven l'avait expressément chargé de démontrer à la princesse la nécessité de cette réunion. Mais il suffit
au comte Orloff de la voir pour comprendre qu'elle était hors d'état de supporter les fatigues d'une longue course. Le seul voyage de Paris à Londres avait ébranlé de nouveau sa frêle santé et l'obligeait à des ménagements.
— C'est à lui de venir vers vous, lui dit le comte Orloff, et non à vous d'aller à lui. Donnez-lui rendezvous au Havre ou à Dieppe.
Elle suivit ce conseil, écrivit dans ce sens à son mari et quitta Londres pour aller attendre sa réponse à Paris. Mais en chemin ses forces la trahirent. Elle dut s'arrêter à Abbeville. A la suite d'une violente hémorragie, elle y fut durant plusieurs jours entre la vie et la mort. Elle ne put regagner Paris qu'au bout d'une semaine et y rentra littéralement épuisée^
Elle se remettait à peine de cette secousse lorsque la réponse de son mari, en date du 2 août, vint ajouter à ses souffrances physiques une souffrance morale bien autrement cruelle. 11 lui «ordonnait» de quitter sur-le-champ Paris et après avoir formulé « des menaces vagues w il terminait ainsi : « J'exige une réponse catégorique, car je suis obligé moi-même de rendre compte dans un délai donné des résolutions que j'aurais à prendre en conséquence d'un refus de ta part. »>
Ces paroles indiquant clairement une volonté supérieure à celle de son mari. Mme de Lieven, après avoir
protesté contre la rigueur de ses ordres et lui avoir rappelé que le comte Orloff avait été d'avis qu'elle pouvait résider à Paris sans contrevenir aux ordres de l'Empereur, lui écrivit longuement ses maux et appuya ses dires des consultations médicales auxquelles ils avaient donné lieu. Mais elle prêchait en pure perte. Ses protestations eurent pour résultat de lui attirer cette foudroyante réplique : « Mes lettres ne t'ont pas laissé de doutes, j'espère, que je suis tenu à insister que tu viennes me rejoindre. Je t'ai prévenue qu'en cas de refus je serais obligé de prendre des mesures qui me répugnent. Je te déclare donc aujourd'hui que si tu ne viens pas, je te retire toute subvention. Je dois aussi prévenir le cas où tu me laisserais sans réponse et t'avertir que si, dans un délai de trois semaines, elle ne m'était parvenue, je serais obligé d'agir comme s'il y avait refus de ta part, »
Ce qu'il négligeait de lui dire et ce qu'elle sut plus tard, c'est qu'il n'allait pas la voir parce que l'Empereur le lui avait défendu comme, lorsque mourut en Amérique leur fils Constantin, il lui défendit de faire part à la mère de ce cruel événement. Elle ne le connut que plusieurs mois après, par le retour d'une lettre qu'elle avait écrite à Constantin et qui lui fut retournée avec ce mot tracé sur l'enveloppe : mort. En transmettant ultérieurement à lord Grey ces douloureuses et invraisemblables révélations, elle lui confiait encore que M. de Lieven ne parlait jamais d'elle
à leurs enfants et qu'il ne lui écrivait pas parce qu'elle était en disgrâce à la cour. «Vous du moins, mandaitelle à son vieil ami, vous ne demandez pas à l'Empereur de m'aimer ni si vous pouvez me le dire... La Russie est en réalité un horrible pays si l'homme doit abdiquer tous les sentiments naturels et reculer devant l'accomplissement des devoirs les plus ordinaires et les plus sacrés de la vie. » Ces paroles, qui exprimaient la révolte de son âme, expliquent le cri relevé dans sa correspondance avec Guizot : «Je frémissais d'avance en songeant à l'avenir de mes enfants. Quel pays! Quel maître ! Quel père î »
Les choses n'en étaient pas encore à ce point lorsqu'elle recevait l'ultimatum de son mari, cité ci-dessus. Aussi ne perdait-elle pas espoir, quoique profondément blessée par des accents si nouveaux pour elle. Clouée à Paris par l'état de sa santé ; incapable « de faire pour de l'argent ce qu'elle n'a pu faire par dévouement et par affection » ; comprenant enfin que son mari n'est qu'un instrument dans les mains de l'Empereur et qu'elle sera impitoyablement sacrifiée, c'est à l'humanité du Maître que de rechef elle a recours, après avoir consulté ses amis de Paris, M. de Médem, l'ambassadeur russe, lady Granville, l'ambassadrice d'Angleterre, et Guizot; elle adresse au Tsar une supplique ; elle écrit au comte de Nesselrode et au comte Orloff ; elle les adjure de s'entremettre pour fléchir la rigueur dont elle est victime. Sa lettre au
confite Orloff révèle une fois de plus ce que nous savions de son énergie.
« Mon cher Comte, les menaces de mon mari vont devenir des faits, et si dans huit jours je n'ai pas quitté Paris pour aller le rejoindre, il me retire tout secours et me laisse sans le sou. Voilà l'extrémité à laquelle le porte l'engagement qu'il paraît avoir pris vis-à-vis de l'Empereur de me faire sortir de France à tout prix, car ses lettres ne me laissent aucun doute qu'il ne se trouve dans l'obligation de lui rendre compte des résolutions qu'il prend à mon égard. Mes lettres et l'opinion des médecins lui étaient parvenues ; il estdonc clair que morte ou vive, il veut que je parte.
« Mon cher Comte, il est impossible, je ne croirai jamais, que l'Empereur veuille ou sanctionne cela. Une parole vague dé sa part aura semblé à M. de Lieven un ordre absolu, et son obéissance l'aura disposé, dans un moment d'erreur de jugement, à tenter, pour me réduire à faire sa volonté, un moyen bien maladroit, et bien indigne de moi, bien indigne de l'Empereur. Non, l'Empereur n'a pas pu descendre jusqu'à prescrire à mort mari une telle conduite envers sa femme ; et l'Empereur, ce modèle des époux, ne sera pas la cause du désaccord d'un ménage uni par trente-sept années d'habitudes.
« La question à mon égard me paraît toute simple : il s'agit de savoir, si je ne veux pas ou si je ne peux pas quitter Paris. Mes paroles ne sont pas crues,
l'attestât des médecins est insuffisant; dès lors, ce qu'il y a à faire, c'est de prescrire à l'autorité compétente ici de s'assurer de l'exactitude de mes assertions. Voilà ce que je viens réclamer aujourd'hui comme un droit.
« S'il est attesté que je suis hors d'état de partir, je demande la protection de l'Empereur; je demande qu'il fasse connaître à mon mari qu'il se trompe s'il croit lui plaire en plaçant sa femme dans l'alternative, d'exposer sa vie en partant, ou de tomber dans la misère si elle reste. A tout événement, j'accepte ce dernier sort. Mais, mon cher Comte, le dénuement dans lequel je vais me trouver sera connu. M. de Lieven a passé jusqu'ici pour un homme d'honneur, pour un gentilhomme. Le monde ne concevra pas de sa part un acte aussi inexplicable. Et moi je ne suis pas une personne obscure. Je vis sous les yeux de mes amis et vous savez si j'en ai. On cherchera des causes plus hautes à la persécution dont on me verra accablée.
a Mon cher Comte, vous empêcherez tout cela. Je vous l'ai déjà dit, vous êtes du petit nombre des serviteurs de l'Empereur qui savent le servir avec une juste intelligence de ses vrais intérêts, de ses vrais sentiments. Mon mari s'est porté à une mesure qu'il suffira d'un mot de l'Empereur pour faire révoquer. Ce mot, Monsieur le Comte, je demande à l'Empereur de le dire; vous le lui demanderez pour moi. Je compte
sur sa justice ! Il m'avait accoutumée à ses bontés dans les jours de mon bonheur. Il ne me les retirera pas après tous les malheurs qui m'ont frappée. J'attendrai votre réponse avec confiance, et sécurité. Croyez à ma fidèle amitié. »
Elle prie de même son frère :
tt Vous souvenez-vous d'une promenade dans votre drojki, Tannée 33, à Péterhoff, où, en me parlant de mon mari, vous me disiez :
« — Si jamais votre mari vous menaçait, référezvous à moi; je suis là pour vous protéger. »»
« Le moment est venu; protégez-moi. ^ Elle lui raconte par le menu les avanies dont elle est abreuvée. Elle lui déclare qu'elle ne bougera pas, qu'on n'obtiendra rien d'elle. « Voyager, c'est m'exposer à la mort. Je ne donnerai pas à mon mari la honteuse satisfaction d'aller dire à l'Empereur :
« — Sire, je vous ai obéi, ma femme est morte. "
Et pour finir, elle fait allusion à la misère dont on la menace. « Ce n'est pas moi, mon frère, que cette situation humiliera. Je suis, je serai plus que jamais entourée d'amis dévoués, empressés. Si mon existence matérielle était dépouillée de l'aisance à laquelle j'ai été accoutumée toute ma vie, à laquelle m'appellent mon rang et la fortune de mon mari, en revanche je trouverais des cœurs amis, je trouverais des frères, des amis, dans chacun d'eux. Déjà cette sympathie devient plus vive à mesure qu'on s'aperçoit, car on
s'en aperçoit, de l'injustice dont je suis l'objet. Ce n'est pas moi qui souffrirai d'une persécution aussi peu méritée. »
Avant qu'elle ne connût le résultat de ses démarches, son fils Alexandre arriva chez elle à l'improviste. Il était envoyé par son père pour donner à sa mère « des éclaircissements intimes sur la volonté absolue de I'Ejupereur et les suites funestes auxquelles elle s'exposait en restant à Paris... Mon mari avait donné l'ordre à son fils de m'emmener, fût-ce au détriment de ma santé >> . Alexandre, après avoir causé avec le médecin, s'effraya de la rigueur de cet ordre inhumain comme de la responsabilité qu'il allait encourir en contraignant sa mère à y céder, et lui-même lui conseilla la résistance.
En même temps, elle faisait appel une dernière fois à la raison et à l'affection de son mari. « Ma lettre au comte Orloff attestera aux yeux de l'Empereur le scrupule avec lequel tu as cherché à remplir sa volonté. Elle attestera ma ferme résolution basée sur l'impossibilité de la remplir. Elle réclame une enquête, et puis que justice me soit faite. Mon courage ne faiblira pas, mon esprit ne m'abandonnera pas dans cette situation bien nouvelle pour une femme comme moi. Mon cœur fléchira quelquefois parce qu'il est forcé de douter du tien. Rassure-moi, mon ami, rassuremoi. Laisse-moi ton affection. Où trouveras-tu sur la terre un cœur dévoué, un cœur fidèle? Où trou-
veras-tu encore du bonheur tranquille, si ce n'est auprès de ta femme? Alexandre a causé longtemps avec mon médecin. J'ai appris à cette occasion ce qu'il m'avait caché jusqu'ici, la possibilité d'une hydropisie si je m'exposais à la répétition de ces pertes de sang. Alexandre lui a posé les questions les plus pressantes sur les conséquences qu'il appréhendait pour moi d'un voyage. Ce que le médecin lui a dit à cet égard a tellement effrayé notre pauvre fils qu'aujourd'hui, si je voulais partir, il se refuserait à m'accompagner. »
Dans l'intervalle elle recevait la réponse de son frère. Affligée de n'y trouver, au lieu de l'autorisation définitive qu'elle avait sollicitée, que des phrases évasives, elle discutait une à une les objections qui lui étaient faites et qu'elle devinait suggérées par l'Empereur. Ses arguments restaient toujours les mêmes : sa santé pitoyable, l'avis des médecins, la vie retirée qu'elle menait. Comme elle croyait comprendre que l'Empereur lui imputait à grief d'avoir un salon politique, elle se défendait en définissant le caractère des réunions qui se tenaient chez elle chaque soir. Un salon politique, quelle erreur!
tt Oui, des personnages politiques y viennent, c'està dire ce qu'il y a de plus distingué en esprit dans les divers partis, etcela encore se réduit à cinq Français : M. Mole, M. Guizot, M. Thiers, M. Berryer et le duc de Noailles. Vous voyez qu'il y en de toutes les couleurs. Parmi ceux-là, les deux premiers seuls je les vois
familièrement et j'ai pour Tun et l'autre une sincère estime. Mais, est-ce donc de politique que je parle avec eux? Qu'est-ce qu'elle me fait aujourd'hui? J'en suis complètement en dehors, et comme ils le savent bien, ils n'ont rien à trouver auprès de moi dans cette donnée, et je vous étonnerais peut-être si je vous disais qu'avec M. Guizot, par exemple, c'est de religion surtout que nous parlons. Il a éprouvé des malheurs semblables aux miens et plus grands encore; il est luthérien comme moi, un homme de la plus haute moralité, et ses entretiens ont plus adouci mes jours que beaucoup de distractions de causeries que j'ai recherchées.
« Ces personnes-là et la diplomatie de bons principes se réunissent chez moi, notre ambassadeur tous les jours, les Anglais de ma connaissance et quelques Autrichiens voyageurs qui se trouvent ici. Voilà, cher frère, ma vie : tous les soirs chez moi ; jamais, chez les autres, jamais un salon étranger, jamais spectacle, jamais autre chose quelconque. C'est une vie douce, réglée qui m'offre la seule distraction qui puisse m'atteindre, qui me fait du bien. Expliquez-moi où peut se trouver le mal d'une existence semblable? »
Son argumentation n'était pas moins vive sur un autre point et mérite qu'on la mentionne, ne serait-ce que parce qu'elle nous livre peut-être un des mobiles auxquels, indépendamment de la volonté impériale toute puissante sur l'âme du prince de Lieven, façonnée à la servitude, il obéissait en traitant si durement
sa femme. Dans la lettre de son frère, elle avait trouvé cette remarque : « Vous ne devez pas être étonnée qu'après tant d'années de supériorité sur lui il ne cherche enfin à s'en venger. » Fondée ou non, Tobservation la touchait et elle la relevait avec vivacité : a Mais, mon cher frère, si cette supériorité que vous m'attribuez sur lui existe en effet, puis-je m'en défaire? Cette supériorité, je l'ai mise pendant de longues années à son service. Elle lui a été utile, bien utile, et c'est lorsqu'il ne s'en sert plus qu'il voudrait m'en punir! En vérité, ce serait un excès d'injustice d'un genre bien nouveau...
« En résumé, ajoutait-elle pour conclure, je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis démon mari. Quels que puissent avoir été les orages de notre vie, nos malheurs avaient plus que jamais réuni nos cœurs. Mes lettres ont été constamment tendres, affectueuses. Lui s'est rendu coupable d'un tort grave. Votre esprit d'équité vous porte à en convenir vous-même. Mais, surtout, lui m'a montré une absence de cœur, de simple pitié qui est bien avant dans mon âme. Vous, vous avez été de nouveau pour moi ce que je vous disais en descendant pour la dernière fois l'escalier de ce triste hôtel Ostermann, dans cet affreux moment où je vous parlais pour la dernière fois, dans ce moment où je montais en voiture pour suivre le convoi d'un de mes enfants et précéder l'autre, vous avez été pour moi un père, un frère, un mari. Vous le resterez toujours, n'est-ce pas?»
Ce témoignage de gratitude porte la date du 23 décembre 1837. Le prince de Lieven venait alors d'arriver à Naples, convaincu par les dires de son fils de la sincérité des motifs que sa femme avait opposés à ses ordres. C'est de là que, presque à la même date, il écrivait à l'Empereur :
«i ... Il m'est très pénible, Sire, de n'avoir pas à annoncer à Votre Majesté un résultat également satisfaisant quant au second objet qu'Elle a bien voulu commettre à mes soins. Néanmoins, je vous supplie de croire, Sire, que je n'ai négligé aucun moyen de persuasion auprès de ma femme ; que mes instances ont été répétées et suivies même de mesures compulsives, auxquelles notre union depuis trente-sept ans n'avait jamais donné lieu. Elle s'est empressée de porter directement à la connaissance de Votre Majesté Impériale les raisons qui la mettaienthors d'état d'obtempérer aux ordres qui lui avaient été signifiés par ma voie. Me reposant sur la rectitude de son caractère, autantque sur son constant attachement, il me répugne de douterde ses protestations, ni de croire qu'elle n'eût fait son possible pour obéir à deux volontés également sacrées à ses yeux. »
Tel paraît avoir été le dernier mot de ce pénible débat. La princesse de Lieven pourra maintenant se fixer définitivement à Paris; sa rupture avec son mari est complète ; elle ne le reverra pas. Ni l'Empereur ni lui n'insisteront bientôt plus pour qu'elle rentre en Rus-
sie. Ce qui lui vient encore de son pays ne saurait maintenant ni l'affliger ni l'irriter. Ses désirs ne rencontrent plus d'obstacles, et il en sera ainsi jusqu'à la mort du prince de Lieven, survenue à Rome en