CHAPITRE IV
Le 2 janvier 1837, le prince de Melternich écrivait de. Vienne à Tambassadeur d'Autriche à Paris : a Je suis surpris que vous ne nommiez plus jamais ni le prince de Talleyrand, ni le comte Pozzo di Borgo, ni la princesse de Lieven... Elle doit se remuer dans un sens quelconque, car il n'est pas dans sa nature de rester tranquille. »
Quinze jours plus tard, Charles Gréville, venu à Paris pour quelques semaines, mentionne dans son journal que Mme de Lieven parait s'y être fait une situation des plus agréables. « Elle est chez elle tous les soirs et, son salon étant un terrain neutre, tous les partis s'y rencontrent, si bien qu'on y voit les adversaires les plus acharnés, engagés dans des discussions courtoises. Sa présence à Paris, dans de semblables conditions, doit être fort utile à sa cour, car une femme comme elle sait toujours glaner quelque information
intéressante et utile. Elle s'y plaît infiniment, mais professe un dédain sans bornes pour le caractère français et vante très haut la supériorité morale de l'Angleterre. Parmi les hommes du jour qu'elle préfère sont Mole, aimable, intelligent, de bonne compagnie et, sinon le plus brillant de tous, celui qui a le plus de sens et de jugement; Thiers, le plus remarquable de beaucoup, plein d'esprit et d'entrain; Guizot et Berryer, tous deux remplis de mérite. Elle prétend les Français profondément ignorants de ce qui se passe chez nous. Ainsi, Mole lui disait un jour :
« — C'est vrai que nous ne sommes pas dans une situation brillante, mais celle de l'Angleterre est encore pire.
« Cependant le Roi est mieux informé et comprend mieux notre système de gouvernement. »
C'est encore le journal de Grévillequi nous apprend que Thiers, alors premier ministre, ayant à se plaindre des procédés de l'ambassadrice d'Angleterre, lady Granville, envers Mme Thiers, pria la princesse de Lieven de l'avertir qu'en persévérant dans cette attitude elle s'exposait à provoquer le rappel de son mari. En une autre circonstance, le duc d'Orléans qui cherchait à se marier, « ayant eu la fantaisie de faire incognito une fugue en Allemagne » , pour voir de près, sans être vu, deux jeunes princesses de Wurtemberg, le Roi leur père, en ayant été informé après coup, écrivit à Mme de Lieven pour se plaindre de cette
escapade « comme d'une grosse impertinence »» .
De son côté, lady Granville qui, comme ambassadrice d'Angleterre, réside à Paris et y voit à toute heure la princesse de Lieven, écrit à une de ses amies, lady Carlisle : « Mme de Lieven est dans toute sa beauté et sa belle humeur. Elle a toujours un entourage; elle peut se défendre des ennuyeux, parce qu'elle a le courage de les écraser. Les sublimités quelquefois s'entrechoquent, mais à son goût ce n'est pas un inconvénient. Pour moi, ce serait la mort d'avoir Berryer et Mole tête à trois, et à couteaux tirés, mais elle sait nager et se tire de toute difficulté. J'étais chez elle. Il y avait Mme Durazzo, Mole, Humboldt; on annonce Pasquier. Elle a l'air tout charmé, tout flatté. Elle me dit :
« — Restez, je vous supphe; causez avec le chancelier.
« Je résiste. Elle m'implore de ne pas l'abandonner. Je cède. Pas plus tôt assise avec tout cet entourage qui nous regarde qu'elle laisse tomber son sac. Elle me tape sur l'épaule :
« — Ramassez Je, ma chère, ramassez-le.
tt Et me voilà étonnée et bonne bête, plongeant sur le tapis pour ramasser des chiffons. Drôle de spectacle, car jamais auparavant Mme de Lieven n'a été traitée en humble dame de compagnie. » Un peu plus tard, lady Granville ajoute : « Mme de Lieven est plus intéressante, plus amusante et plus agréable que
je ne saurais dire. Tout ce qu'elle me dit de ceux que j'aime ou dont je suis curieuse vivifie Paris à cette saison morte et déserte, w
Puis, c'est Mme de Lieven elle-même qui nous présente avec esprit et enjouement quelques-uns des hommes qu'elle reçoit : «... Pour passer des généralités aux personnalités, je m'amuse des hommes autant que des choses. Je respecte M. Guizot parce qu'il le mérite. Je le placerais dans le moyen âge si le moyen âge avait été éclairé. Il a une droiture, une moralité, une fermeté dignes de ce temps-là, et une élévation d'esprit et de façons bien rare au temps présent.
« M. Mole a l'esprit le plus élégant, les manières et le ton du monde les plus accomplis. Il est flexible, doux, aimable, susceptible, jaloux de toute supériorité, vaniteux, éclairé et modéré dans ses opinions, et d'esprit léger comme tous les Français.
u M. Thiers est un feu d'artifice perpétuel; c'est l'esprit le plus abondant que j'aie rencontré. La mobilité d'impressions et de principes forme son caractère distinctif. C'est un révolutionnaire au fond, mais qui saurait prendre au besoin toutes les autres formes; il a l'orgueil de Satan, c'est lui-même qui le dit. Il dit que Charlemagne aurait été forcé de compter avec lui ; moi, je crois que Charlemagne l'aurait fait pendre. Il est capable de tout le mal imaginable et au fond de tout cela, il est ce qu'on appelle très bon enfant. Sans rancune, sans envie.
LA PRINCESSE DE LIEVEN ET GUfZOT 835
« M. Berryer est le plus magnifique orateur, le plus aimable homme, le meilleur enfant, et le Français le plus léger qu'il existe.
tt Je vous dis mes impressions de chacun d'eux, je ne les vois que chez moi. S'ils s'y rencontrent, ils sont fort bien ensemble. Les deux premiers, le premier surtout, M. Guizot, est ma visite quotidienne. J'écoute avec intérêt les opinions de chacun d'eux. Gela me reporte à ma vie passée, moins la curiosité et le parti à en tirer, car tout ceci n'est plus que pour mon divertissement, mais je n'en conçois pas de plus instructif et de plus drôle. »
On devine à ces traits quelle situation s'était faite, moins de deux années après son arrivée à Paris, l'ancienne ambassadrice de Russie à Londres. Nous en possédons d'ailleurs d'autres témoignages, ses lettres à M. de Bacourt, récemment publiées, et sa corresponpondance avec le baron de Barante, insérée dans les Souvenirs que nous devons au petit- fils de celui-ci. On y peut saisir sur le vif l'activité intellectuelle de la princesse, sa connaissance profonde de l'échiquier diplomatique ; la confiance qu'elle inspirait, par la rectitude de son jugement et la sûreté de son commerce, à quiconque avait affaire à elle. Maintenant à Paris, comme naguère à Londres, elle sait tout ou veut tout savoir. Elle renseigne, interroge, prévoit, s'éclaire, toujours nette, précise, logique et toujours avec autant de grâce que d'esprit, fidèle à l'amitié.
23t> UNE VIE D'AMBASSADRICE AU SIÈCLE DERNIER
« lui demandant beaucoup » , trop peut-être, « mais incapable de petitesse et de fausseté » , soucieuse surtout de n'imposer à personne le contre-coup de ses souffrances matérielles ou morales dont elle ne parlera avec une entière liberté, sans dissimulation ni feinte, qu'à celui à qui elle sera bientôt accoutumée « à dire tout » .
Celui-là, c'était Guizot. Leurs relations dataient du 15 juin 1 836 et d'un dîner chez le duc de Broglie où, placés à table à côté l'un de l'autre, ils avaient causé ensemble pour la première fois. Mais elles restaient encore peu fréquentes, subordonnées aux multiples incidents de leur existence réciproque, attendant pour devenir plus étroites et plus intimes que la confiance qui naît du temps et des circonstances eût fait son œuvre, et leur eût donné une base solide, indestructible.
Un billet de Mme de Lieven à Guizot nous permet de préciser le jour où se noua définitivement leur amitié. Il porte la date du 24 juin 1839. Elle écrit : « Il y a deux ans aujourd'hui que nous sommes allés diner à Chatenay et que nous en sommes revenus* Vous en souvenez-vous? » C'est donc le 24 juin 1837 qu'ils ont prononcé l'un et l'autre les paroles qui lient « pour l'éternité » . Elles ont dû être solennelles et significatives, à en juger par le souvenir qu'en a gardé Guizot et que vient raviver, deux ans plus tard, une course qu'il fait, seul cette fois, aux lieux où elles
ont été dites. « Chatenay était charmant, mande-t-il le 14 juillet à son amie. Je me suis donné le triste plaisir de refaire seul notre promenade. Mêmes allées, mêmes pas! Ah! que ne peut-on fixer sa vie à un moment de son choix ! »
Ce qui s'est passé entre eux, ces phrases brèves et discrètes ne nous autorisent pas à le raconter avec certitude. Mais il est du moins aisé de se le figurer. Invités à dîner à la campagne chez la comtesse de Boigne, ils se sont égarés ensemble dans le parc, avant ou après le repas, et là, seul à seule, ils se sont confessé Tun à l'autre la tristesse dont leur àme est pleine. Que de mélancoliques aveux ils ont pu se faire! La vie de chacun d'eux s'estdéroulée avec des étapes douloureuses où il leur est loisible de revoir, quand ils y reviennent, l'amer faisceau de leurs illusions détruites et de leurs espoirs trompés, source intarissable de larmes. La princesse a perdu deux de ses enfants; elle n'est pas consolée De son existence conjugale rien de doux ni de bon ne lui est resté. Sous la brillante apparence de son passé s'est creusé un vide qu'elle sait ne pouvoir combler.
Renversé du pouvoir depuis quelques mois, Guizot n'a pas de meilleures raisons pour être heureux. Déçu dans ses ambitions d'homme d'État, veuf de sa seconde femme morte depuis peu, il pleure un fils chéri dont le trépas récent le torture encore et dont 4e souvenir, au jour anniversaire de son malheur, lui
arrachera cette plainte émouvante : « Je n'ai vu aucune créature qui semblât créée à ce point pour plaire. Et c'est à moi seul qu'il a plu! J'ai connu seul le parfum charmant de cette fleur. Il me semble que je l'aurais moins perdu si d'autres en avaient joui comme moi. »> Telles sont donc les causes de la détresse morale à laquelle ils sont livrés et que, dès ce moment, ils ne se cacheront plus.
Elle s'aggrave encore du caractère irréparable que lui donnent les années qu'ils ont déjà vécues. Mme de Lieven a cinquante-trois ans, Guizot cinquante. Ils croient n'avoir plus à espérer de l'avenir que des satisfactions de monde ou d'ambition, bien insuffisantes, à Tâge qu'ils viennent d'atteindre, pour leur rendre ce qu'ils ont perdu. Rapprochés par la parité de leur infortune et après avoir gémi de leur isolement, ils en viennent à se dire que peut-être peuvent-ils beaucoup l'un pour l'autre; qu'une entière confiance entre eux, un contact plus fréquent, des rapports quotidiens ne seraient pas sans douceur. La princesse, à qui la solitude morale dans laquelle elle est plongée est encore plus intolérable qu'à Guizot, a probablement plaidé cette thèse avec plus de chaleur que lui.
— Pour franchir le cap des heures mauvaises, lui aura-t-elle dit, vous avez vos enfants, vos travaux, ce que la mort en traversant votre foyer y a laissé; vous avez vos ambitions politiques. Mais moi-^
que me reste-t-il? Je suis seule, toujours seule.
Voilà sans doute ce qu'ont entendu les arbres de Ghatenay et sans doute aussi est-ce ce soir-là que dans le mystère de leur ombre ou dans la voiture qui, le soir venu, Ta ramené à Paris avec la princesse, Guizot, touché par ces accents, remué jusqu'aux entrailles par la pensée d'une âme à consoler, à relever, à guérir, a pris l'engagement qu'à peu de temps de là il lui rappellera en ces termes : « Souvenez-vous que la première parole qui nous a vraiment unis, c'est : Vous ne serez plus seule. »
Sûre d'avoir conquis ce bien précieux qu'est une fidèle amitié, Mme de Lieven n'était pas femme à ne pas s'y consacrer toute entière. Dès ce moment — nous sommes en 1837 — il ne peut plus être question pour elle de quitter Paris. Elle s'y fixera, uniquement préoccupée « d'arranger sa vie »> pour Guizot. Établie d'abord rue de Rivoli, dans un appartement d'où « elle embrasse tout le jardin » , elle s'installe bientôt après (1) à l'ancien hôtel de Talleyrand, rue Saint-Florentin, devenu la propriété de James de Rothschild. Elle a loué l'entresol. Sa chambre est celle qu'occupait jadis le prince. Dans cet appartement où luimême, en 1814, reçut l'empereur Alexandre, elle va,
(1) En juillet 1838. La duchesse de Talleyrand, liée avec Mme de Lieven, s'offensa de ce que celle-ci en louant l'appartement où le prince de Talleyrand était mort lui « eût fermé sa porte » .
— Â moins qu'elle ne soit malade, disait-elle je n'irai pas dans une chambre ou j'ai traversé de si cruelles épreuves.
durant près de vingt ans, recevoir chaque jour, Taprès-midi et le soir, tout ce qui compte dans le monde de la politique et de la diplomatie, heureuse de faire à Guizot les honneurs de ce salon qui n'a tant de charme pour elle que parce qu'il y règne souverainement.
C'est pour lui qu'on y viendra non moins que pour la princesse. Mais, les habitués auront soin de ne se présenter qu'à certaines heures ; ils savent que Mme de Lieven et Guizot, lorsqu'il est à Paris, se voient régulièrement deux fois par jour et que toutes choses sont combinées pour que rien ne trouble leur tête-à-tête. Dans la journée, personne n'oserait se présenter à l'hôtel de la rue Saint-Florentin ou y rester quand Guizot s'y trouve. On sait à quelle heure il vient et chacun a soin de disparaître à temps. Pour la même cause, le soir, on ne visite la princesse qu'à une heure avancée, le début de la soirée étant réservé à son ami. Il est l'unique joie de sa vie, sa lumière et sa conscience. Elle n'a plus que lui. Il est le seul à qui elle se soit révélée telle qu'elle est, le seul qui la connaisse, le seul à qui u elle dise tout » et le seul aussi dont la parole ait assez d'efficacité pour apporter quelque soulagement aux épreuves et aux soucis dont le fardeau l'accable : l'inconsolable regret que lui laisse la mort de ses enfants et les irritantes discussions qu'elle a eues avec son mari.
Mais si, lorsque Guizot est à Paris et vient la voir
tous les jours, plusieurs fois par jour, elle se sent forte contre l'adversité ; si elle goûte près de lui tout le bonheur dont elle est encore susceptible de jouir, en revanche les absences auxquelles il est obligé la jettent dans une détresse d'âme que sa présence seule peut soulager et qui s'exprime avec véhémence dans les lettres qu'elle lui écrit.
Le 28 juillet 1838, ils venaient de se séparer; elle lui disait : « Ah! que le temps va être lourd, insoutenable ! J'en suis accablée d'avance. J'ai envie de pleurer vingt fois le jour. Je suis si abandonnée ! il me semble qu'il y a un an que je ne vous ai vu. Où trouver du courage? Adieu, je vais relire votre lettre, mais la relire, c'est pleurer. Donnez-moi de la force. » Et lui de répondre : «Vous me demandez de la force, j'en ai eu beaucoup dans ma vie, jamais avec le sentiment que j'en avais assez. Bien souvent, au contraire, je me suis senti sur le point d'en manquer. Je ne puis vous donner que beaucoup d'affection. Faites-en de la force si vous pouvez. Je le voudrais bien. Près de vous, je l'espère. Mais de loin! Il y en a pourtant à prendre à cette source, même de loin. »
A cette source, malheureusement pour elle, elle ne puisait jamais assez décourage. Il lui fallait la présence réelle, seule condition de bonheur, puisqu'elle seule permet le constant échange de pensées, les longues confidences, celles qu'on n'épuise jamais, à la faveur desquelles on apprend à se connaître. Sur ce point,
il pensait comme elle : « Nous nous sommes beaucoup écrit, beaucoup parlé. Que de choses pourtant nous ne nous sommes pas dites! » Mais, il se résignait, attendant de Tavenir la plénitude de ces jouissances de Tamitié que la séparation empoisonnait. Plus impatiente que lui, elle ne se résignait pas. Se trouvant à Baden, en 1838, pendant qu'il était au Val-Richer, il arrivait qu'un jour elle se voyait privée de la lettre quotidienne qu'elle avait coutume de recevoir de lui. Et aussitôt elle éclatait : a Comment! pas de lettre de vous ! Au nom de Dieu ne me donnez pas de ces inquiétudes. Je n'y puis suffire. Il me semble maintenant que le plus grand des malheurs pour moi serait de rester deux jours sans nouvelles de vous. Je ne pense qu'à cela depuis hier cinq heures, l'heure de la poste. J'ai été bien loin dans les montagnes, dans les forêts. Il faisait si beau, il y ferait si beau avec vous! Je n'aurais besoin de rien, de personne; ce qui se passe dans le monde me serait indifférent. Vous ne sauriez croire à quel point cette image me plaît. Et puis j'étais si triste! si triste! si triste! Vous êtes si loin! » C'est à la même époque qu'elle lui disait : tt Préoccupez-vous beaucoup de ma santé. C'est juste. Mais ne vous préoccupez plus de mon cœur. C'est une injure. Je vous en prie, ne songez plus à lui que pour votre plaisir. Soyez sûr de mon cœur comme du vôtre. Soyez sûr que je vous dis vrai. »
Du reste, elle ne trouvait pas qu'elle lui exprimât
jamais assez combien grande était la place qu'elle lui avait faite dans sa vie. Aussi s'ingéniait-elle à le lui répéter, à l'en convaincre. « Je vous aime, je vous aime, je vous attends; je vous le dirai autrement, quand vous serez là devant moi, près de moi. Quel plaisir! Adieu. » — « Adieu, vous qui n'êtes pas une illusion; vous qui êtes ma seule vérité^ vérité que je chéris, que je chérirai toute ma vie. » — «Vous ne m'avez jamais donné un mauvais moment. Tout ce que vous me dites est si bon, si affectueux, si tendre! Je veux le mériter, je le mérite, car j'ai le cœur si reconnaisant, si plein d'affection ! »
Lorsqu'elle lui parlait ainsi, c'est qu'elle avait reçu de « douces paroles « , telles qu'elle les aimait et lui en demandait souvent. « Si je parlais la langue de Pétrarque, lui écrivait-il, je vous dirais que dès qu'il s'élève dans mon âme une impression douce, elle me quitte et va vous chercher. Si elle vous trouve, elle me quitte tout à fait. » Ou encore : « Je me suis promené deux heures seul, aussi jeune que l'air, que les bois, que les champs. Je ne le dis qu'à vous : vous ne le direz à personne... Je vous voudrais comme ma vallée, fraîche et riante. Je la regarde avec envie en pensant à vous. Je vous vois maigre, triste, despoudingy en larmes. Je reste en vous; je resterai toujours avec vous. »
Comment n'eût-elle pas été ravie de ce langage? C'est après en avoir savouré la douceur qu'elle écri-
vait dans un élan de reconnaissance : « Que je vous remercie de la douce musique qui m'attendait à mon réveil! J'ai lu et relu ces paroles si sérieuses, si tendres, si intimes, si vraies. Je vous dois une grande jouissance. Vous avez remis bien du calme dans mon âme. Non, sûrement, mon humeur ne s'adressait pas à vous, elle ne s'adressera jamais à vous. Mon Dieu! que je serais coupable si je me permettais jamais une injustice, une impatience envers vous ! Mais je suis triste, je resterai triste jusqu'à ce que je vous revoie. . . L'éternité, dans huit mois ! « C'est cette tristesse abominable qui la torturait. Impuissante à la secouer, elle la subissait dans toute son horreur. Elle « n'osait regarder en arrière, ni se livrer aux souvenirs les plus doux» . « Et mon avenir! s'écriait-elle, je n'en ai pas! Ah! si je n'avais pas votre tendresse, je serais perdue. Ne m'en ôtez rien jamais, jamais, n
Cette note plaintive revient fréquemment dans ses lettres quand ils sont séparés, et quelquefois émouvante et pathétique, comme dans celle-ci, en date du 26 août 1838 :
« Votre lettre d'hier m'a fait pleurer. Oui, nous sommes malheureux tous les deux, bien malheureux. Mais je le suis bien plus que vous. Vous avez des enfants à élever, vous avez une patrie ; vous avez des devoirs publics, une belle carrière à soutenir. Vous avez un home. Qu'est-ce que j'ai? Pensez à tout ce que j'ai perdu. Pensez à ce qui me reste et ne soyez pas
mécontent lorsque je vous montre de la tristesse, beaucoup de tristesse. J'en ai moins auprès de vous. Quelquefois même j'oublie auprès de vous mes chagrins. Mais lorsque je me retrouve en face de moimême, rien que moi! Ah! c'est affreux.
a Tous les jours je le sens davantage, parce que je ne vois aucun terme à cette dure situation. Je la vois au contraire s'empirer tous les jours; j'ennuie ou je mécontente ceux auxquels je parle. Vous-même, je vous ennuie peut-être, je vous mécontente peut-être. Vous trouvez que je n'apprécie pas assez la seule consolation que le ciel m'a envoyée. Vous vous trompez, mon cœur est plein de reconnaissance, d'affection; mais encore une fois j'ai trop perdu, trop, et je rencontre de la froideur, de la dureté là où je devrais attendre du soutien, de la consolation. Et plus cela se prolonge, plus mon cœur se révolte. Vraiment quelquefois il est prêt à se briser. Je ne me sens de courage pour rien. Il me semble que jamais je n'ai été si triste. Je ne devrais pas vous dire tout cela, mais songez qu'il n'y a plus que vous à qui je le dise. Pardonnezmoi. Ne vous fâchez pas. Ayez pitié de moi.
« Qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ! Savez-vous que c'est là ce qui m'empêche de me bien porter? Il me semble que si vous étiez auprès de moi, je serais bien, tout à fait bien. Que de fois je me sens saisie de ce besoin, ce désir d'aller où vous êtes, de causer avec vous, de vous dire tout! Ce n'est
246 UNE VIE D'âMBâSSâDRIGE âU SIÈCLE DERNIER
qu'avec vous que je sais parler, ce n*est que vous que j'aime à entendre. Je n'ai que tristesse et ennui là où vous n'êtes pas. Vous me manquez bien plus que moi je ne puis vous manquer. Soyez bien sûr de cela. »
Aux jours de commémoration douloureuse, aux jours anniversaires de la mort de ses fils, deuils qu'elle porte éternellement, toujours aussi sombres que s'ils dataient de la veille, sa peine prend un caractère encore plus aigu. « J'étais réveillée à six heures, ce matin, 4 mars 1839, comme il m'arrive toujours de l'être à pareil jour. Quatre ans! Ah! mon Dieu, c'est hier. Et en même temps il me semble que j'ai vécu cent ans, tant la douleur m'a usée. Et puis, il me semble qu'on m'attend et que je tarde bien! »
Parfois aussi, àe l'humeur, beaucoup d'humeur, se trahit sous sa parole. « Je suis extrêmement triste et par vous. Ah! que nous allons mal quand nous sommes séparés, »> — « Il faut convenir que vous prenez bien mal votre temps pour douter de mon cœur; pour douter que mon cœur, ma vie sont à vous; pour croire que vous ne suffisez pas à mon âme? Où trouve-t-elle du repos, de la douceur, si ce n'est en
VOUS? Je suis bien accablée de mes malheurs passés, de mes peines présentes; je le suis plus ici que lorsque j'étais auprès de vous, et cependant avec quel bonheur je pense à vous; comme je retrouve de la joie, de la sérénité dans le fonds de mon âme en arrangeant le reste de ma vie pour vous, avec vous ; vous êtes bien le reste de ma vie. Si je ne vous avais pas, je n'aurais plus rien. Dites- vous cela, dites- vous que je le pense sans cesse, sans cesse, et voyez si je ne vous aime pas plus que vous ne pouvez m'aimer? Car vous, vous avez du bonheur sans moi, et moi, je n'ai plus rien sans vous. M — « Je n'ai plus la plus petite envie de Versailles. Je me sens fort sotte d'en avoir jamais témoigné. Cela a l'air d'un caprice. Ah! que j'aurais besoin d'être gouvernée! Pourquoi ne me gouvernez-vous pas? Rien ne me plaît que ce qui plait à un autre. Mais l'autre, il faut que je l'aime, et je n'aime pas assez M. E. .., ni M. A..., ni personne. Personne... que la Normandie. Quelle belle manière d'échapper à la personnalité! Je deviens bête, je crois même que vous le trouvez un peu. Nous nous adressons de sottes lettres, vous ne me dites rien... »
De quelle agitation intérieure témoignent ces cris et ces plaintes! Comment s'y prendra-t-il, lui l'ami, pour verser l'apaisement dans cette âme si prompte à la crainte, à la révolte, au soupçon? C'est ici qu'apparaît dans toute sa grandeur le dévouement d'une amitié sincère auquel celui qui l'a conçue
attache des idées d'éternité. Avec quel esprit, quelle grâce, quelle hauteur, quelle patience il la défend contre Tamie qui lui parait si prêt de la méconnaître ! D'abord, il tâchera de l'intéresser à ce qui l'intéresse lui-même. Parti pour le Val-Richer, il lui écrit en y arrivant. \^
tt Je suis arrivé ici par le temps le plus noir, la pluie la plus épaisse, les plus sales chemins qui se puissent imaginer. La vallée est verte, fraîche, couverte de fleurs, parée pour recevoir le soleil qui ne vient pas. Ainsi va le monde. Le soleil manque à la verdure, et la verdure au soleil. Aussi quel ravissement quand ils se rencontrent ensemble quelque part, un moment! En toutes choses, dans la nature ou dans l'âme, nous ne faisons qu'entrevoir la perfection. Mais quand on l'a entrevue, comment peut-on laisser retomber plus bas sa pensée?
«J'ai très, peu dormi en voiture. Je prenais quelque plaisir à veiller pendant que tout le monde dormait autour de moi, comme si j'en avais été un peu moins en voyage, resté un peu plus à Paris ! Que notre cœur est inventif et subtil à se créer des illusions si vaines, si fugitives que la pensée ne peut même les saisir, et pourtant elles plaisent! Mes enfants ont très bien dormi. Ils se réveillaient pour me demander du sucre, des cerises. Ils dorment profondément depuis trois quarts d'heure, fatigués du voyage, de leur joie; ils se réveilleront demain en chantant, en sautillant,
comme les oiseaux de ma vallée. Je voudrais vous envoyer, j'aurais voulu vous laisser un de mes enfants. Ah! que de vains désirs! Adieu. Je vais me coucher. Je dormirai. Je suis fatigué. Vous vous couchez aussi en ce moment. Adieu. Dormez, dormez donc...
adieu, w
Il est charmant ce tableau familial, et charmante aussi l'image de la vallée qui attend le soleil. Mais la grâce de l'un, le caractère touchant de l'autre ne suffisent pas à bercer la douleur de l'amie, à. la consoler de l'absence qui s'annonce longue. Il lui faut mieux et plus ; il lui faut de « douces paroles » .
« De douces paroles, répond-il, je ne vous en enverrai jamais, je ne vous en ai jamais dit d'assez douces à mon gré. Vous craignez que je ne sois mécontent. Non je ne suis pas mécontent. Je vous aime trop et je vous connais trop bien pour l'être jamais. Mais je suis triste, triste comme je ne puis pas ne pas l'être. Je vous ai demandé un jour comment on faisait pour avoir de l'humeur sans en avoir contre quelqu'un. Je ne puis admettre qu'à cause de notre séparation vous ayez de l'humeur contre moi. . . Quand le moment de notre séparation est venu, je ne pouvais hésiter; ma mère, mes enfants attendaient impatiemment la campagne. C'est leur plaisir. C'est un grand bien pour leur santé. Ils y comptaient. Ma mince fortune, dont il faut bien que je m'occupe pour eux, m'y obligeait. Je me suis promis que dans ma vie publique
jamais, même pour mes enfants, les considérations de fortune n'exerceraient sur moi la moindre influence. Raison de plus pour que j'en tienne quelque compte dans la vie privée. Je vous ai quittée en essayant d'étouffer près de vous mon chagrin pour vous aider à étouffer aussi le vôtre. J'ai eu tort. Si vous aviez vu ce qu'il m'en coûtait de vous quitter, votre chagrin fût resté le même; mais une minute d'injustice, une minute d'humeur contre moi eût été impossible.
u Dites-moi que vous n'êtes pas injuste, que votre humeur ne s'adresse pas du tout à moi ; qu'elle porte uniquement sur l'imperfection, l'amère imperfection de notre relation, de notre destinée. Dites-moi cela,, pensez-le toujours. Et même loin de vous, même sous ce fardeau si lourd de l'absence, je me sentirai le cœur confiant et ferme; je reprendrai mon rêve, le cêve de vous rendre heureuse, heureuse malgré tout ce qui nous manque, malgré mes cruels souvenirs...
« Votre plus grand défaut est de ne savoir vous plaire qu'à ce qui est parfait. Défaut qui me chagrine et me désole. Quand je vous vois repousser avec un si fier dédain tout ce qui est médiocre, ou lent ou froid, ou insuffisant, ou mélangé, tout ce qui témoigne en quelque manière que ce soit de l'imperfection de ce monde, je vous en aime dix fois davantage. Et puis tjuand je vous vois triste et ennuyée, je vous voudrais
plus accommodante, moins difficile. Je mens, restez comme vous êtes, même à condition d'en souffrir. Je le préfère infiniment. Je vous voudrais seulement pour vous-même, un peu plus de goût pour une occupation quelconque, lecture ou écriture, pour Texercice solitaire ou désintéressé de la pensée. Vous n'y perdriez rien et vous vous en trouveriez mieux. Mais vous n'aimez que les personnes; il vous faut une âme en face de la vôtre. »
Une autre fois qu'elle était triste d'une phrase relevée dans une lettre de son ami, il lui écrit : « Je n'aurai le cœur en paix que lorsque vous aurez reçu mon démenti à votre tristesse, quelle que soit ma phrase, et à une phrase qui ne méritait certainement pas votre tristesse, mais qui en tout cas ne valait rien, puisqu'elle l'a causée.
« Le cardinal de Retz dit quelque part qu'il y a des situations ou l'on ne peut faire que des fautes. Il y en a aussi où l'on ne peut rien dire que de triste ou d'attristant. J'avais bien ce sentiment là en vous écrivant vendredi. Je vous trouvais si abattue, si inquiète et moi si impuissant pour vous guérir, que j'ai été tout à coup à la dernière extrémité de votre mal et du mien. Quand j'aime, je prends toujours ail pied de la lettre ce qu'on me dit, et je crois toujours que cela durera. Je n'ai pas l'instinct de se qui se passe. La réflexion seule me l'apprend.
«Et puis résignez-vous à ne me voir jamais résigné
à VOS mauvais moments, à ces moments qui me font douter de ce que je suis et puis être pour vous. Je ne veux rien ôter à personne, je ne veux rien envier à personne, j'aime tous vos sentiments : oui, jelesaime, et je vous aime, vous, de les avoir tels. Vous ne savez pas pour combien Tétat de votre âme, le deuil de votre âme et de votre personne est entré dans raffection que je vous porte. S'il y a en moi quelque chose de profond, c'est mon aversion pour la légèreté du cœur, pour la promptitude de l'oubli, pour ces sentiments qui dans le vol de notre vaisseau tombent à la mer et s'y abîment avec les créatures qui en ont l'objet. Je déteste cela en moi, quand je l'y trouve, comme dans les autres. Je ne sais comment parviennent à se concilier des sentiments qui existent ensemble dans mon âme; il y a là un mystère que je ne m'explique pas du tout, qui m'a bien souvent tourmenté ; mais Dieu m'est témoin qu'ils existent ensemble, et que l'un n'abolit pas l'autre, et que la mémoire de ceux que j'ai aimés est en moi toujours présente et toujours chère. Et quand je rencontre un cœur qui n'oublie point, un cœur où les morts vivent, je me sens à l'instant pénétré pour lui de sympathie et de respect. Vous avez eu pour moi, à ce titre seul, un attrait immense, Et il s'est toujours accru plus je vous ai connu.
« Dans les premiers temps, il a surmonté les doutes qui me venaient à votre sujet, soit de moi-même, soit de ce que j'entendais dire. Plus tard, il m'a fait vous
pardonner ce qui m'affligeait, ce qui me blessait. Il existe aujourd'hui aussi puissant, bien plus puissant que ce jour où j'ai dîné à côté de vous chez le duc de Broglie, et où votre regard deux ou trois fois troublé et plein de larmes, au milieu d'une conversation insignifiante, m'a frappé et pénétré jusqu'au fond de l'âme.
« N'ayez donc jamais dans aucun cas, pas une minute, le moindre doute sur mon inépuisable, mon infatigable sympathie pour votre mal. Quand Dieu ne m'aurait pas condamné à le ressentir moi-même, et à le ressentir en ne vous en parlant presque jamais, à cause de vous, je trouverais en moi, dans ma disposition la plus intime, de quoi vous comprendre, et m'unir à vous, et vous en aimer davantage. Croyez-le bien, croyez-le toujours; et en même temps laissezmoi toute mon ambition sur vous, auprès de vous. Résignez-vous à ces exigences, à ces suceptibilités. Je n'y puis rien. Je n'y veux rien pouvoir; si j'y pouvais quelque chose, vous ne seriez pas pour moi ce que vous êtes. Voulez-vous être moins? »
Dans une autre circonstance où elle lui reproche d'avoir insisté pour qu'elle quittât Paris et allât à Baden, il se défend d'avoir voulu l'éloigner de lui et, pour l'en convaincre, il trouve des accents où l'on sent vibrer sa tendresse :
a Je ne sais ce que je vous dirai aujourd'hui. Mon premier mouvement dure toujours. Je vous aime de
celte affection qui domine tout, qui suffit à tout, qui promet immensément, et donne toujours plus qu'elle ne promet; 'qui ne supprime pas toutes les épreuves, ne guérit pas toutes les plaies, mais qui se mêle à toutes, pénètre jusqu'au fonJet répand sur toutes un baume qui les rend toutes supportables. Voilà comment je vous aime. Et je vois à la fois deux choses! Tune, que mon affection ne peut pas pour vous tout ce qu'elle croit pouvoir; l'autre, que vous ne savez pas y croire. Vous êtes malheureuse et injuste.
« Je ne me suis point mépris sur vous. Vous êtes tout ce que j'ai cru, jLout ce que je crois toujours. Aujourd'hui comme il y a un an, c'est mon plaisir, mon ravissant plaisir de penser à tout ce que vous êtes, à l'élévation de votre caractère, à la profondeur de votre âme, à l'agrément supérieur de votre esprit, au charme de votre société. Rien de tout cela n'a changé, n'a pâli pour moi depuis le premier jour. Bien au contraire, j'ai eu des doutes que je n'ai plus, j'ai cru à des lacunes qui n'existent pas. Mais je me suis trompé sur les limites du possible. J'ai cru que, malgré l'incomplet de notre relation, malgré la cruauté de votre mal, même sans pouvoir vous donner toute ma vie, je ranimerais, je remplirais la vôtre. Vous m'aviez inspiré avant le 15 juin un intérêt momentané; mais au moment, sérieux et profond. Depuis le 15 juin, ma pensée et mon cœur ne vous ont pas quittée une minute. Vous êtes entrée, et
entrée avec un charme infini, dans les derniers replis de mon âme. Vous m'avez convenu; vous m'avez plu dans tout ce que j'ai en moi de plus intime, de plus exigeant, de plus insatiable. Je vous l'ai montré comme cela peut se montrer, toujours bien au-dessous de ce qui est; mais enfin je vous l'ai montré. Et en vous le montrant, à vos émotions, à vos regards, à vos paroles, en vous voyant renaître, et revivre, et déployer devant ma tendresse votre belle nature ranimée, je me suis flatté que je vous rendrais et qu'à mon tour, je recevrais de vous non pas tout le bonheur, mais un bonheur encore immense, un bonheur capable de suffire à des âmes éprouvées par la vie et qui pourtant n'ont pas succombé à ses épreuves qui portent la marque, la marque douloureuse des coups qu'elles ont reçus, et pourtant savent encore sentir et goûter avec transport les grandes, les vraies joies.
tt Voilà ce que j'ai cru, ce que je me suis promis. Je n'ai pas de désirs médiocres. Je n'accueille que les hautes espérances. Je sais me passer de ce qui me manque, mais non me contenter au-dessous de mon ambition. Et dans notre relation de vous à moi, mon ambition a été infiniment plus grande que dans tous les autres intérêts où peut se répandre ma vie. Je ne saurais la réduire. Je ne regrette pas d'être ainsi. Et d'ailleurs cela est. Je puis me gouverner, non me changer.
« Comment l'idée que je voudrais vous envoyer à Baden pour me débarrasser de vous, pour ne plus porter le poids de vos faiblesses et de vos peines, a-t-elle pu vous entrer dans Tâme? Je crois vous l'avoir déjà dit, vous avez certainement passé votre vie avec des cœurs bien secs et bien légers. Vous ne pouvez parvenir à croire à une vraie affection. Vous retombez sans cesse dans vos souvenirs de la froideur et de Tégoïsme humain. C'est encore pour moi un mécompte; je m'étais flatté qu'en dépit de votre expérience je vous rendrais une confiance qui est dans votre nature, que je vous ferais trouver en moi ce que vous n'aviez rencontré nulle part qu'en vous-même Je suis bien orgueilleux, n'est-ce pas? Mon orgueil n'a rien qui puisse vous blesser. Que me dites-vous ? Que votre esprit est bien soumis à mon esprit? Est-ce votre soumission que je veux! Je méprise la soumission. Je méprise toute marque, tout acte d'infériorité; je ne me plais que dans l'égalité. Je veux vivre de niveau et en pleine liberté avec ce que j'aime. Je veux sentir à la fois son indépendance et son union avec moi, sa dignité et son abandon.
a C'est à cause de vous seule, c'est en désespoir de moi sur vous et pour vous que je vous ai conseillé d'aller à Baden, croyant deux choses : l'une, que si je suis pour vous ce que je veux être, vous sauriez bien revenir en France; l'autre, que si je ne suis pas cela, il vous importe par-dessus tout d'arranger votre vie
avec ceux qui en disposent matériellement. Dites-moi que j'ai eu tort, et n'allez pas à Baden. Vous ne m'aurez jamais fait un plus immense plaisir. »
On voit que bien qu'ils ne soient entrés en confiance vis-à-vis l'un de l'autre que depuis peu de temps, ce temps, en dépit de sa brièveté, a suffi à Guizot pour faire le tour de cette âme qui s'est donnée à lui avec une sorte de violence et qu'il la connaît bien. Mais cette connaissance qu'il a d'elle éclate avec une évidence plus grande dan« une autre lettre qu'il faut citer du commencement à la fin, tant elle met en lumière la haute raison et le don de pénétration de celui qui l'a écrite :
tt Vous me demandez si je ne vous trouve pas un peu d'humeur. Oui, Madame, quelquefois. J'ai été quelquefois tenté de m'en choquer. Excepté de ma mère, je n'ai jamais supporté l'humeur de personne. Quand la vôtre m'a apparu, je vous aimais déjà beaucoup, beaucoup. L'affection a contenu la surprise. Et puis, j'ai bientôt reconnu la source de votre humeur. Elle ne vient en vous d'aucun défaut, d'aucun désagrément de caractère ni de susceptibilité, ni de brusquerie, ni d'exigence, ni d'attachement aux petites choses. Vous êtes naturellement très douce, très égale, charmante à vivre. Votre humeur ne naît jamais que du chagrin, d'un grand, d'un profond chagrin ; il vous indigne et vous révolte ; il s'empare de vous tout entière, et alors ce qui n'est pas en har-
monie, en parfaite harmonie avec Tétat de votre âme, vous donne de Thumeur. L'humeur est pour vous l'une des formes de la douleur.
a Je vous aime trop, Madame, pour que cette formelà ne s'efface pas devant la profonde sympathie que votre douleur m'inspire. Vous avez cruellement souffert. Mais laissez-moi vous le dire : je suis plus fait à la douleur que vous, à la douleur morale comme à la douleur physique. Vos épreuves vous sont venues tard, au milieu d'une vie qui avait été constamment facile, agréable, brillante. Vous n'aviez connu ni le malheur ni la contrariété. Vous n'aviez porté aucun fardeau. Vos émotions mêmes, malgré le sérieux de votre naturel, avaient été assez superficielles et, bien loin d'ébranler toute votre âme, un seul sentiment, le dernier venu, était en vous très puissant et profond. Quand vous avez été frappée, vous avez éprouvé cette immense surprise, cette révolte intérieure qui accompagne les premiers chagrins, les chagrins de la jeunesse ; et comme vous n'aviez plus, pour y échapper, les ressources de la jeunesse, sa mobilité, sa facilité à se distraire, son empressement à jouir de la vie encore inconnue, vous êtes restée sous l'empire de cette impression de surprise et de révolte. La douleur vous a atteinte tard et trouvée jeune pour souffrir. Et vous avez souffert avec l'impatience, avec l'âpreté de la jeunesse. J'ai éprouvé, j'éprouve encore, en vous voyant souffrir, le sentiment
d'un vieux soldat couvert de blessures, qui voit les fatigues, les langueurs, les souffrances d'un jeune homme qu'il aime et qu'il soigne. »
Cette fois, l'amie est vaincue par ce que ce langage lui révèle de sympathie et de générosité. Mais elle ne s'apaise pas, et c'est un cri de souffrance qui vient traverser encore l'expression de sa gratitude.
« Que je vous remercie de me raconter si bien mon caractère! Vous avez mille fois raison dans ce que vous me dites de moi, dans l'explication de mon humeur, surtout dans ce que vous me dites de ce sentiment profond de ma douleur. Voilà ma passion intime, immense : ma douleur. Dieu m'a retiré ce que j'aimais tant, parce que je l'aimais trop. Que serais-je devenue en avançant dans la vie? Je frémissais d'avance en songeant à l'avenir de mes enfants. Quel pays! quel maître! quel père, hélas! Tout cela me donnait des angoisses inexprimables pour eux, pour eux, pas pour moi. Ils n'étaient déjà plus faits pour cette horrible patrie. Ils en ont trouvé une. Ah! Monsieur, et je n'y suis pas avec eux! Dites-moi que j'y serai bien sûr. »>
Il le lui dit, et en quels accents ! C'est assurément une des pages les plus admirables qu'ait jamais écrites ce grand écrivain, ce grand philosophe, ce grand chrétien.
« Quand de cruelles images vous assiègent, quand vous n'êtes entourée que de morts, faites un effort.
prenez votre élan, sortez de ces tombeaux. Us en sont sortis, ils sont ailleurs. Nous serons où ils sont. Je me suis longtemps épuisé à chercher où ils sont. Je ne recueillais de mon travail que ténèbres et anxiétés. C'est qu'il ne nous est pas donné, il ne nous est pas permis de voir clair d'une rive à l'autre. Si nous y voyions clair; s'ils étaient là, devant nos yeux, nous appelant, nous attendant, supporterions-nous de rester où nous sommes aussi longtemps que Dieu l'ordonne? Irions-nous jusqu'au bout de notre tâche? Nous nous refuserions à tout, nous abandonnerions tout; nous jetterions là notre fardeau, notre devoir, et nous nous précipiterions vers cette rive où nous les verrions clairement. Dieu ne le veut pas, mon amie; Dieu veut que nous restions où il nous a mis, tant qu'il nous y laisse. C'est pourquoi il nous refuse cette lumière certaine, vive, qui nous attirerait invinciblement ailleurs ; c'est pourquoi il couvre d'obscurité ce séjour inconnu où ceux qui nous sont chers emporteraient toute notre âme.
« Mais l'obscurité ne détruit pas ce qu'elle cache ; mais cette autre rive où ils nous ont devancés n'en existe pas moins parce qu'un nuage s'étend sur le fleuve qui nous en sépare. Il faut renoncer à voir, il faut renoncer à comprendre. Il faut croire en Dieu. Depuis que je me suis renfermé dans la foi en Dieu, depuis que j'ai jeté à ses pieds toutes les prétentions de mon intelligence, et même les ambitions préma-
turées de mon âme, j'avance en paix, quoique dans la nuit, et j'ai atteint la certitude en acceptant mon ignorance. Que jevoudrais vous donner la même sécurité, la même paix! Je ne renonce pas, je ne veux pas renoncer à l'espérer. »
A la lumière de ce langage de foi ardente, il est aisé de voir à travers quelles vicissitudes matérielles, intellectuelles et morales s'était formée entre la princesse et Guizot la noble amitié qui devait remplir la fin de sa vie et embellir sa vieillesse et comment, à la faveur des plus délicats sentiments qu'ait jamais conçus l'âme humaine, elle trouva dans l'ami qu'elle s'était choisi le secours, le réconfort et l'apaisement dont elle avait désespéré. Gomme s'il dépendait de nous de les concevoir et de nous y livrer, ces sentiments qui constituent un privilège portent avec eux leur récompense. Celle qu'a due, pendant tant d'années, Mme de Lieven à Guizot ne lui a laissé que bien peu à désirer. Elle a connu, avec les joies d'une affection tendre, fidèle et payée de retour, celle du dévouement infatigable et réciproque qui en est la forme la plus parfaite, et, après avoir lu les citations qui précèdent, nul ne contestera qu'elle était digne d'en jouir.
Quand ils étaient séparés, elle à Paris ou à Baden, lui au Val-Richer, la princesse, quel que fût son chagrin, ne passait pas tout son temps à récriminer et à se plaindre comme on pourrait le croire d'après les réponses que lui faisait Guizot. Il y a dans ses lettres autre chose que des gémissements. Son esprit n'était pas moins aiguisé que son cœur. Elle aimait à rendre compte à son ami des grands et menus faits de son existence quotidienne ; à le renseigner sur les hommes et les choses du moment, allant de droite et de gauche pour se documenter. De là toute une suite de lettres charmantes et piquantes, « pailletées, comme dit Gréville, des pointes les plus délicates »> , portraits et récits qui font de ces pages écrites d'après nature de véritables pièces historiques, lesquelles, plus d'un demi-siècle après que se sont clos les événements et éteints les acteurs, éclairent encore les uns et les autres d'une vive lumière. C'est ainsi que, le 12 juillet 1839, ayant rencontré Pozzo di Borgo, l'ancien ambassadeur de Russie à Paris, qui de 1815 à 1820 a tenu une si grande place dans les affaires de France, la princesse écrit :
a J'ai VU Pozzo, affreusement maigri, rétréci, rapetissé; les yeux enfoncés dans un cercle de charbon, la parole chancelante, les épaules voûtées, les jambes ployées, les habits trop larges, l'esprit aussi chancelant que la parole. Nous causions seuls dans le premier petit salon de Mme de Boigne. Edouard de Lagrange est entré. II Ta pris pour le marquis de Dalmatie, lui a parlé du maréchal; puis, M. de Lagrange passé, il m'a dit tout bas.
« — C'est bien le marquis de Dalmatie, n'est-ce pas? en homme qui doute de lui-même.
« Pourtant il m'a parlé longtemps de la dernière affaire à Londres, de ses conversations avec lord Melbourne et lord Palmerston, de tout ce qu'il leur avait dit sur la nécessité de maintenir la paix, tout cela très nettement, très spirituellement comme par le passé, avec verve dans l'imagination en même temps qu'avec faiblesse et trouble dans le langage. Puis en finissant :
tt — C'est une campagne de vétéran. Un autre hiver à Londres me tuerait. »
Quatre jours après, c'est encore Pozzo qui fait les frais de sa lettre. « J'ai vu Pozzo deux fois hier, le matin chez lui, le soir chez Mme Apponyi. Chez lui, nous avons très bien causé, lentement, sans bruit. Il ne faut pas que le vent souffle et que le feuillage tremble. Mais à la condition du calme et du silence autour de lui, le rossignol chante encore. Chez
Mme Apponyi, il avait diné, il était fatigué; on remuait dans le salon; la mémoire lui manquait comme la parole. On doit lui mettre aujourd'hui un vésicatoire et des ventouses. Je lui ai demandé qui était son médecin. Il m'a dit Lerminier, qui est mort depuis trois ans. Au fond, il a la oonscience de son état.
« — J'ai donné dix ans de ma vie à l'Empereur en passant deux hivers en Angleterre. Je ne puis faire plus. Je ne sais comment l'Empereur me remplacera. Mais c'est assez. »
« Voilà ce qu'il m'a dit hier matin. »
Une autre fois et sans doute avec plus de malice que de vérité dans sa description, elle nous ouvre le salon de la comtesse de Boigne, qui est au chancelier Pasquier ce qu'elle-même est à Guizot. Elle raconte ce qu'elle a vu et entendu :
« J'ai dîné hier chez les Apponyi. Plus tard j'ai été chez Mme de Boigne. Elle est maintenant fixée ici. Rien ne m'a paru plus ridicule que la demi-heure que j'y ai passée. Il y avait M. de Sainte-Beuve (dis-je bien?) Les premières deux minutes, il causait à voix basse avec M. Rossi. Lorsque le chancelier est entré, Mme de Boigne, sans lui dire bonjour ni bonsoir, lui montre M. de Sainte-Beuve et lui dit qu'il soutient les jansénistes. Depuis cet instant, je n'ai plus entendu que Pascal, Arnauld, Nicole, avec un flux de phrases, de sentences d'un côté et de l'autre à tel point qu'il a été impossible de dire un mot ou d'avoir une idée.
Au fond, j'avais bien envie de rire. C'était une véritable exhibition. Je crois que c'est comme cela que l'entendaient ces messieurs. M. Rossi m'a plu; il n'a pas ouvert la bouche. Je l'aimerais tout à fait si je pouvais savoir qu'il a trouvé cela aussi ridicule que moi; mais j'en doute. Quant aux interlocuteurs, je n'ai jamais vu des airs plus satisfaits, et lorsque je suis partie, car je suis partie au beau milieu d'une discussion superbe, je suis persuadée qu'ils se seront dit que j'étais confondue. C'est bien vrai cela, mais pas tout à fait comme ils l'entendent. Savez-vous que c'est bien français. Ne vous fâchez pas, d'autant plus que vous n'auriez pas fait cela. »
La nécessité d'intéresser Guizot quand il était loin de Paris et qu'elle s'y trouvait ramenait ainsi la princesse à ses vieilles habitudes d'ambassadrice, et elle s'y livrait toujours avec joie comme à la distraction qu'on préfère. En revanche elle aimait aussi à être intéressée et lorsqu'elle avait quitté Paris en y laissant son ami, elle exigeait de longues lettres. Elle ne trouvait jamais assez pleines celles qu'il lui écrivait, consi- ' dérant qu'elle méritait qu'à défaut de nouvelles il lui parlât souvent et beaucoup de lui-même.
«Vous m'écrivez de courtes lettres, lui reprochet-elle le 28 juin 1839. Je manque d'appétit pour mon dîner; mais j'en ai toujours, toujours un très grand pour vos lettres; songez à cela; vous m'avez promis de me tout dire ; mais voici ce qui arrive : quand vous
êtes à Paris, vous avez beaucoup à me dire et vous n'en avez pas le temps. A la campagne, beaucoup de temps et point de nouvelles. Vous êtes un peu dissipé à Paris. Racontez-moi mieux vos journées. Est-ce que par hasard vous feriez des visites comme Tannée dernière, dont je n'entends parler que Thiver d'ensuite? Vous voyez que c'est une vieille querelle que je veux réchauffer. Mais trois petites pages et demie pour deux jours, cela me parait d'une grande avarice. Gomment ne trouvez-vous pas de temps pour m'écrire davantage? On trouve toujours du temps quand on veut. Je vous prie, je vous prie, écrivez davantage. Vous me maltraitez et moi je suis triste, je suis seule, je me fais des dragons. Et si dans ce moment je continuais, je vous dirais quelques sottises. Adieu, je vais me promener. »» — « Onze heures. — Je rentre et je suis plus tranquille; mais ne dérangez pas ma tranquillité. Écrivez-moi. Écrivez-moi davantage. Eh bien, de Paris envoyez-moi une lettre tous les jours. Vous aurez honte de ne m'écrire que deux pages; il faudra bien que je vous occupe un peu plus que cela. Ce sera mieux pour vous, pour moi, pour moi surtout. A la campagne vous donnez des leçons à vos enfants, je n'en suis pas jalouse; vous aidez Mme de Meulan a coller des gravures, je n'en suis pas jalouse. Je vous laisse faire. A Paris, sans moi, je ne vous laisse pas tant de liberté; il faut que je vous aie à moi davantage, toujours, quand vous n'avez pas , d'affaires. Est-ce
convenu? Je fais partir cette lettre aujourd'hui, hors de ma règle; mais c'est pour que vous soyez plus tôt informé de mes exigences. Ainsi, de Paris, vous m'écrirez tous les jours.
«Promettez-le-moi, je vous en supplie. »
La réponse ne se fait pas attendre :
«Après votre santé, vos reproches. Je les accepte et je les repousse. Moi aussi j'ai été gâté. Je n'ai pas prodigué mon affection et j'ai vu, j'ai toujours vu celle que j'aimais heureuse, très heureuse. Je l'ai vue heureuse à travers les épreuves, sous le poids des peines de la vie. J'ai toujours eu le pouvoir de la soulever au-dessus des vagues ; de rappeler le soleil devant ses yeux, le sourire sur ses lèvres; de placer pour elle, au fond de toutes choses, ce bien suprême qui dissipe ou rend supportables tous les maux.
«De quel droit me plaindrais-je que sur vous ce pouvoir me manque souvent? Une heure ou une lettre tous les jours. C'est pitoyable. Parce que je suis avec vous ambitieux, exigeant, ne me croyez pas injuste ou aveugle. Vos douleurs passées, vos ennuis présents, ce qui vous a brisée et ce qui vous pèse, je sens tout cela : je le sens comme vous-même, oui comme vousmême, et je sais le peu, le très peu de baume que je verse dans ces plaies qui auraient besoin que la main la plus tendre fût toujours là, toujours. Je sais de quoi se fait le bonheur ; je sais ce qu'il y faut, et à tout instant. Vous ne l'avez pas même par moi. Ma ten-
dresse s'en désole, mon orgueil s'en révolte, mais je ne m'abuse point et ne vous reproche rien.
a Pourtant ne me demandez pas de changer. Je ne changerai pas. Je ne me contenterai pas pour vous à meilleur marché que je n'ai toujours fait. Je ne prendrai pas mon parti qu'il y ait entre nous tant d'insuffisance et d'imperfection. Ce temps que je ne vous donne pas, il est plein de vous. Ce bien que je ne vous fais pas, je m'en sens le pouvoir. Ce qui manque à votre bonheur ne manque pas à ma tendresse. Ce contraste est poignant. N'importe. Je garderai, avec vous, mon ambition infinie, insatiable, souvent mécontente, et je vous le montrerai, comme vous me montrez ce mal que je ne puis guérir. Voilà la vérité. Déplorons-la ensemble. Pour tous deux, cela vaut mieux que s'y résigner. »
A travers les péripéties de cœur dont nous avons essayé de reconstituer le tableau, le tetnps s'écoulait, l'année 1839 s'était achevée et, en finissant, trouvait Guizot sur le point d'être envoyé à Londres comme ambassadeur de France par le ministère Soult- Duchâtel, formé le 12 mai précédent, après la chute du cabinet Mole. Le cabinet, on le sait, était tombé sous les coups d'une coalition parlementaire dans les rangs de laquelle on avait vu, non sans surprise, Guizot se jeter. En l'envoyant à Londres, le gouvernement lui donnait tout à la fois un témoignage de confiance en le chargeant d'une haute mission et un témoignage de défiance en l'éloignant de Paris.
Ses éminentes qualités, son passé politique, son expérience, ses études historiques sur T Angleterre, tout le désignait pour ce grand poste, qui tirait alors une importance spéciale, non seulement de l'état des affaires européennes, mais encore des dispositions des gouvernements étrangers pour celui de Louis-Philippe. Ces dispositions étaient généralement malveillantes. Les puissances autocratiques du Nord boudaient la monarchie de Juillet, et ce n'est guère qu'à Londres où les whigs, c'est-à-dire les hommes de gauche, occupaient le pouvoir, que la France, depuis dix ans, avait trouvé un peu de sympathies et d'appui. Il était donc utile qu'elle y fût représentée par un homme capable d'entretenir ces sentiments, dont la question d'Orient, subitement rouverte par la révolte de Méhémet Ali, pacha d'Egypte, contre le sultan, son suzerain, allait du reste révéler bientôt la fragilité.
Guizot avait accepté avec empressement les fonctions qui lui étaient offertes. Elles lui présentaient cet avantage de l'écarter de la lutte des partis, où le souvenir de son rôle dans la coalition et le discrédit momentané qui en était résulté pour lui de la part des conservateurs ne lui auraient pas permis, il le savait, de faire grande figure. Condamné pour un temps à l'isolement; désireux de faire oublier ce rôle, dont il était loin de ^ glorifier, il trouvait dans son ambassade une sorte de retraite au terme de laquelle il serait mieux en état de reprendre sa place sur le terrain
brûlant et tumultueux où une fausse manœuvre lui avait aliéné quelques-uns de ses alliés naturels.
La seule objection qui eût pu être faite à sa nomination tenait à ce que, jusqu'à ce jour, l'occasion de s'exercer au métier de diplomate ne s'était pas offerte à lui. Il connaissait mieux le terrain parlementaire que le terrain diplomatique. Les questions extérieures ne lui étaient pas aussi familières que celles qu'engendraient à toute heure les affaires intérieures. Mais les hommes tels que lui, doués d'une intelligence lumineuse et façonnés à la conduite des partis par l'étude du passé, sont rarement inférieurs aux situations dans lesquelles les placent les circonstances. Il était évident que dans le monde nouveau où il allait évoluer, il aurait promptement acquis ce qui lui manquait encore, et personne ne se plaignit de son insuffisance, parce qu'on était convaincu qu'il en atténuerait promptement les effets.
La princesse de Lieven ne pouvait ne pas s'affliger, et s'affligea, de l'événement qui allait la séparer de Guizot. Leur affection réciproque était d'une douceur infinie pour l'un et pour l'autre. C'est vers ce temps qu'elle inspirait à ce fidèle ami des accents tels que ceux-ci : « Mes paroles vous plaisent. Quel plaisir auriez-vous donc si vous voyiez, réellement voir, ce qu'elles essayent de peindre? Vous avez raison : depuis que le monde existe, on a beaucoup dit sur cela; chacun des mille millions et milliards de créatures qui
ont passé sous notre soleil a élevé la voix et répété la même chose avec son plus doux accent. Qu'importe la répétition? Tout sentiment vrai est nouveau. Tout ce qui sort réellement du fond du cœur est dit pour la première fois. Et puis, vous savez mon orgueil; en ceci, comme en tout, l'inégalité est immense, la variété infinie. Ces sentiments naturels, universels, que toute créature a connus et racontés à d'autres créatures, ils sont ce que les fait l'âme où ils résident, toujours doux et beaux, car Dieu les a créés tels à l'usage de tous, mais incomparablement plus beaux dans les élus de Dieu, car Dieu a des élus. Ne dites jamais, ne laissez jamais entrevoir ceci à personne, mon amie. Oui, j'ai la prétention de vous dire des choses qu'aucune voix d'homme n'a jamais dites et ne dira jamais. Et que sont les choses que je vous dis auprès de celles que je sens? Mon cœur est infiniment plus riche que mon langage et mes émotions, en pensant à vous, infiniment plus nouvelles, plus inouïes que mes paroles. Laissez-donc ce papier et entrez dans mon cœur. Lisez ce que je ne vous écris pas. Entendez ce que je ne vous ai jamais dit. »
Voilà où ils en étaient trois ans après s'être connus. Il est dès lors aisé de comprendre que leur séparation menaçât d'être un déchirement. Il ne s'agissait plus cette fois d'une de ces absences de quelques semaines, à laquelle tous les ans, la belle saison venue, ils étaient contraints et qui arrachaient, on s'en souvient, tant
de cris de douleur à la princesse de Lieven. Investi d'une fonction importante, Guizot était exposé à la conserver long^temps, des mois, des années peut-être. Quel serait l'effet de cet éloignement? Le caractère des liens qui s'étaient noués entre ces deux êtres d'élection n'en serait-il pas altéré? Leurs ardeurs d'âme n'allaient-elles pas s'éteindre, et les lettres qu'ils s'écrivaient auraient-elles assez d'éloquence persuasive et de force féconde pour conserver à leur liaison tout ce que peut seule donner la présence réelle, condition nécessaire « de cette entière, continuelle, minutieuse communauté de tout ce qu'on pense, sent, sait, apprend; de cette complète abolition de toute solitude, de toute réticence, de tout silence, de toute gêne, de la parfaite vérité, de la parfaite liberté, de la parfaite union, et grâce à laquelle la vie n'a pas un incident, la journée pas un moment qui ne soit précieux et doux, les plus petites choses ayant l'importance des grandes, les plus grandes le charme des petites n . Qu'est-ce qu'une lettre pour tenir la place d'un tel bonheur !
C'est ce bonheur que l'absence menaçait de détruire en le suspendant alors qu'il battait son plein. Cependant ni la princesse ni son ami ne semblent avoir redouté cette éventualité douloureuse. L'axiome « loin des yeux, loin du cœur » ne pouvait s'appliquer à eux. Ils le considéraient, en ce qui les touchait, comme un mensonge, Guizot surtout, toujours si
plein de foi dans la force de sa tendresse : « L'absence serait aussi trop cruelle, écrivait-il encore, si elle nous enlevait tout, absolument tout empire Tun sur Tautre; si elle nous mettait tout à fait hors d'état de nous faire l'un à l'autre aucun bien, de nous porter aucun secours. Cela ne se peut pas, cela ne sera pas. Vous vous laisserez soutenir, encourager par moi. même absent. Et l'absence passera; nous nous retrouverons. Je recommencerai à vous soutenir, à vous encourager, à vous animer, à vous calmer de près, bien près. Quel jour! quel bonheur! » La princesse de Lieven se résigna donc au départ de son ami, puisant son courage dans l'espoir de le voir revenir bientôt et dans le projet qu'elle formait déjà d'allçr à Londres, l'été venu, pour passer deux mois auprès de lui. Mais la résignation n'alla pas sans larmes, ni sans crainte d'être torturée par l'absence et de voir se justifier ces paroles que tant de fois elle avait dites à Guizot :
u' — Ah ! que nous allons mal quand nous sommes séparés! »