CHAPITRE V
Arrivé à Londres dès les premiers jours de février, Guizot était en train de s'y installer quand le ministère qui Ty avait envoyé fut contraint de se retirer et de céder la place au cabinet Thiers. Il dut alors se demander s'il lui convenait d'appuyer, en conservant son ambassade, la politique de gauche dont les nouveaux ministres étaient les défenseurs. Mais bientôt convaincu par les explications et les instances de Thiers que le nouveau ministère, en ce qui touchait les questions capitales, maintiendrait le statu quo, il se décida à rester à son poste, après avoir posé ses conditions et s'être réservé de se retirer si le gouvernement dérivait à gauche.
En Angleterre, le pouvoir était en ce moment, nous l'avons dit, aux mains des whigs. Ils le détenaient depuis dix ans, toujours maîtres de l'opinion.
bien qu'affaiblis par la mort ou la défection de quelques-uns des plus illustres de leur chefs. Lord Melbourne était premier ministre; lord Palmerston, en sa qualité de ministre des affaires étrangères et grâce aussi à la netteté de ses vues comme à sa puissance de travail et à l'énergie de sa volonté, était, après lui, l'homme le plus important du cabinet. Lord Lansdowne, lord Holland, lord John Russell, lord Clarendon en faisaient également partie. Holland House, la résidence de lord Holland, dont sa femme, remarquable par les plus brillantes qualités de l'esprit, l'aidait à faire les honneurs, était le rendez-vous ordinaire des hautes personnalités du parti.
Guizot trouva tout de suite dans ce milieu l'accueil le plus favorable et il y fut vite à l'aise. Conservateur dans son pays, il n'aurait pu se plaire parmi les whigs, autrement dit les radicaux anglais, si ceux-ci eussent été animés des mêmes passions que les hommes de gauche français. Mais il n'en était rien. En Angleterre, les whigs ne sont pas moins dévoués à la dynastie que les tories. Leur loyalisme, même dans les débats les plus ardents, évite de mettre en cause la forme du gouvernement et la personne du souverain. Il est même remarquable qu'à cette époque la jeune reine Victoria, dont l'avènement remontait à trois années à peine, préférait les whigs aux tories. Les ayant trouvés au pouvoir quand elle était montée sur le trône, elle avait été heureuse de pouvoir les y
maintenir. Elle s'appuyait sur eux et leur prodiguait Jes témoignages de sa confiance.
Parmi les affaires qui s'imposaient à la sollicitude du nouvel ambassadeur, il n'en était pas de plus importante ni de plus grave que le conflit qui s'était élevé entre le sultan Mahmoud et son vassal Méhémet- Ali, pacha d'Egypte. Méhémet-Aili s'était déclaré indépendant. Ayant secoué par les armes le joug ottoman, il entendait rester maître des États confiés à sa garde, les transmettre à ses héritiers et ne plus relever que de lui-même. La France avait considéré comme avantageux pour elle de soutenir ses prétentions, tandis que l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse se montraient favorables à la cause du sultan. Cet état de choses s'était aggravé peu à peu. Il menaçait de tourner à l'état aigu et de mettre le cabinet des Tuileries aux prises avec les autres.
C'est de cette situation périlleuse pour le repos du monde que Guizot avait reçu mission de conjurer les effets sans rien sacrifier des prétentions de la France. D'accord avec son gouvernement, il s'attachait à gagner du temps, désireux surtout d'écarter les solutions qui, en donnant tort au pacha d'Egypte, auraient transformé en vaincus ses défenseurs. Il espérait, et Thiers espérait comme lui, que Méhémet-Ali, après avoir, par ses victoires sur les armées turques, déjoué les plans des puissances qui voulaient quand même rétablir le sultan dans tous ses droits de suzerain,
serait encore assez heureux pour conserver son entière indépendance et assurer Tautonomie des États qu'il gouvernait. En attendant que ces graves questions fussent résolues, Guizot se consacrait à étudier les milieux si nouveaux pour lui, où les circonstances l'avaient placé.
Personne ne pouvait mieux Ty guider que Mme de Lieven qui les avait connus et pratiqués durant vingtdeux ans. Aussi ne se faisait-elle pas faute de lui prodiguer des conseils. Le 3 mars, elle lui en donnait de très sensés. " Vous voyez comme je reviens à vous souvent. Il me semble que vous m'avez recommandé de vous redire souvent ce que je vous avais dit souvent déjà ici. Eh bien, restez ce que vous êtes, grave, sérieux, naturel. Défendez-vous de l'enivrement de la situation nouvelle où vous vous trouvez. Rappelezvous que vous vivez dans une maison de verre. Tout sera remarqué. Les Anglais sont infiniment plus fins qu'on ne l'imagine, et singulièrement observateurs et curieux, tout en ayant l'air de n'y pas regarder. »
L'avertissement était sage. Mais, bientôt, il parut à Mme de Lieven que Guizot n'en tenait pas assez de compte. De sa correspondance quotidienne où il lui racontait par le menu les mille incidents de sa vie à Londres, elle tira cette conclusion qu'il se dissipait, et, trop inconsciente de sa jalousie pour mesurer la place que cette* jalousie mal dissimulée tenait dans ses craintes, elle lui écrivit avec la vivacité des pre-
miers jours de leurs relations, presque avec colère.
« 3 avril. — Voici votre lettre. Vous dirai-je franchement? Elle ne me plaît pas du tout. Vous vous lancez en dépit de mes avertissements dans toutes les invitations qu'on vous fait. Qui est-ce qui a jamais songé à aller dîner chez M. M...? Sa femme est tout ce qu'il y a de plus dévergondé à Londres. Les convives, à ce que je vois, étaient à l'avenant. Vraiment mon mari aurait plutôt passé la Tamise à la nage que dîner chez ces gens, et il avait bien moins que vous une réputation de gravité. Si vous acceptez comme cela de dîner chez tout le monde, le vrai monde ne tiendra plus à si grand honneur de vous avoir à dîner chez lui.
« Notez qu'il faut rendre, et je vous défie de composer un dîner convenable où serait Mme M... Les femmes n'en voudraient pas et beaucoup d'hommes non plus. Je suis tout à fait fâchée de ce que vous avez fait là. On parlait l'autre jour de vos succès à Londres et quelqu'un ajoutait :
« — Et même il fait la cour aux femmes.
u — Allons, ajoutait un autre, ne désespérons pas de le voir revenir ici même mauvais sujet.
a En vérité en dînant chez Mme M... vous en êtes tout près. Je vous demande pardon de vous dire si vivement ce que je pense, mais je ne sais pas dire autrement quand j'éprouve de la peine. Et je suis si triste, si triste! Je ne vous répéterai plus : Restez ce
que vQus étiez, sérieux et grave. Vous n'y pensez pki&. Mon ami, vous allez déchoir et vous me causez une vive peine! Adieu, adieu. »
La mercuriale était vive, aussi vive que peu méritée. Guizot ne s'en offensa pas II mit même son habituelle et patiente douceur à en démontrer Tinjustice. Elle lui valut de tendres regrets. « Je viens de recevoir votre lettre. Le cœur m'a faibli en l'ouvrant, et j'ai fondu en larmes en la lisant, en lisant la fin. Des larmes de tendresse, de reconnaissance. Vous êtes si doux, si bon, si indulgent, car j'avais été vive ; mais vous avez si bien compris pourquoi ! Vous avez l'esprit bien grand, bien haut ; jamais votre supériorité ne m'a autant frappée qu'aujourd'hui. Vous ne savez pas tout ce que vous venez d'ajouter à ce qu'il y avait pour vous dans mon cœur. Ah! si je pouvais vous le dire, vous le montrer, vous seriez content! i>
Il méritait bien ces douces paroles, car lui-même ne perdait aucune occasion de lui en faire entendre. Le 5 mars, au lendemain du cinquième anniversaire de la funèbre journée où Mme de Lieven avait reçu le dernier soupir de ses deux jeunes fils, lui arrivait de son ami une de ces lettres comme lui seul savait en écrire et qui lui apportaient toujours consolation et réconfort :
« Je me lève. Comment aurez-vous dormi cette nuit? Hier était un triste jour. J'ai le cœur plein de remords d'être loin de vous. Je ne vous ai jamais fait
tout le bien que j'aurais voulu. Vous ne savez pas, vous ne saurez jamais tout le bien que je voudrais vous faire; mon ambition infinie, insatiable avec vous. Je vous aime trop pour me résigner jamais à me sentir impuissant et désarmé quand je vous vois un chagrin, n'importe lequel, n'importe de quelle date. Non, je ne me résignerai jamais à ce que cela soit, jamais à le croire; je m'en prendrai toujours à l'imperfection de notre relation, à la séparation de nos vies, à l'impossibilité où je suis de vous donner tout ce que j'ai en moi pour vous; d'exercer auprès de vous, sur vous, toute cette puissance d'affection et de tendres soins, le seul vrai baume que Dieu ait mis à notre disposition pour les blessures de l'âme. Dearesty vous avez beaucoup souffert, et il vous a toujours manqué du bonheur à côté de la souffrance. Il n'y a pas moyen de supprimer la souffrance dans la vie humaine ; elle en est inséparable; mais le bonheur aussi peut s'y placer, et la destinée la plus rudement frappée, le cœur le plus cruellement déchiré, peuvent contenir en même temps toutes les joies les plus intimes et les plus douces. C'est un mélange de bien et de mal, cette compensation de l'un par l'autre que je voudrais du moins vous voir et vous donner. Près de vous je faisais déjà si peu! Quoi donc de loin? »
Dans les lettres de Guizot, à côté des sentiments si hauts qu'il exprime, la physionomie des choses qu'il voit et des hommes qu'il rencontre est mise en relief
avec une charmante vivacité de plume. En débarquant à Londres, il s'est rencontré avec le duc de Wellington. Le héros de 1810, de 1814 et de 1815 a beaucoup vieilli; il n'est plus que l'ombre de luimême...
a J'ai vu le duc de Wellington, écrit Guizot le 5 mars; triste vue, presque aussi triste que celle de Pozzo; rapetissé de trois ou quatre pouces, maigre, chancelant, vous regardant avec ces yeux vagues et éteints où l'âme qui va s'enfuir ne prend plus la peine de se montrer, vous parlant de cette voix tremblante dont la faiblesse ressemble à l'émotion d'un dernier adieu. Il n'est point moralement dans l'état de Pozzo; l'intelligence est encore là, mais à force de volonté et avec fatigue. Il s'est excusé de n'être pas encore venu chez moi.
a — J'étais à la campagne, j'ai besoin de la campagne. »
La même lettre contient d'autres détails :
«c J'ai dîné à la droite de la Reine, qui avait son mari à sa gauche. Elle a été très aimable pour moi. Soyez tranquille; pas la plus petite allusion aux affaires. La famille royale, la princesse Marie, Mlle Rachel, Paris, Birmingham-Palace ont défrayé la conversation. La Reine a pour moi les mêmes bontés que Mme la duchesse d'Orléans; elle a lu mes ouvrages. Elle a un joli regard et un joli son de voix; elle a supprimé la retraite des femmes avant les hommes.
Hier, les vieilles mœurs ont prévalu. J'avais à ma droite lady Melbourne, le marquis de Westminster, lady Barham, vingt-huit en tout.
a Après le dîner, on s'est établi autour d'une table ronde, dans un beau salon jaune qui m'a fait frémir tout le cœur en y entrant. C'est presque la même tenture que votre premier salon. Deux ou trois femmes se sont mises à travailler. Nous avons causé, sans trop de langueur, grâce à lady Palmerston et à moi, jusqu'à onze heures un quart que la Reine s'est retirée.
« J'ai découvert au-dessus des trois portes de ce salon trois portraits... Je vous donne à deviner lesquels : Fénelon, le tsar Pierre et Anne Hyde, duchesse d'York. Je me suis étonné de ce rapprochement de trois personnes si parfaitement incohérentes. On ne l'avait pas remarqué. Personne n'a pu en trouver la raison. J'en ai trouvé une. On a choisi ces portraits à la taille. Ils allaient bien aux trois places. »
Le 2 avril, c'est une autre observation, qui s'adresse cette fois non aux choses, mais aux personnes, ou, pour mieux dire, aux mœurs anglaises elles-mêmes.
« Maintenant que j'ai vu, laissez-moi vous répéter ce que je n'avais qu'entrevu. Les femmes ici ont bien peu de délicatesse. La pruderie n'est ni mon métier ni mon goût ; mais il y a des libertés de manières et de langage, des crudités d'admiration pour la beauté et la force physique qui me causent une impression bien déplaisante. L'abandon est charmant quand il
est le privilège et le secret de l'intimité, quand il est inspiré et en quelque sorte arraché par la passion. Mais l'indifférence veut de la réserve, et il n'y a point de grâce à penser et dire tout haut et à toute heure ce qu'on ne sent et ne dit que dans ces moments qui sont les éclairs de la vie.
Cachés et se parlant tout bas quoique tout seuls.
a Mes paroles sont exagérées comme toutes les paroles, mais vous les réduirez à leur juste valeur et vous me comprendrez. »
Les lettres qui suivent nous livrent mieux encore et en des formes assez piquantes les dessous de la vie anglaise :
« 23 mai. — J'ai été hier soir passer une demiheure au bal chez lady Elisabeth Fielding. J'admire ce qu'on entasse de monde dans des maisons qui sont de vraies boxes. Lady Lansdowne était enfoncée dans un coin d'où elle ne pouvait sortir. Lady Palmerston, entrée au même moment que moi, n'avait pas encore réussi à s'asseoir quand je suis parti. Et elle venait là pour trois ou quatre heures. Au moins, il faudrait des chaises pour les mères. »
a 24 mai. — Je crois qu'on s'est amusé hier chez moi et qu'on a trouvé le dîner bon. Mais lady HoUand a eu un moment affreux. Elle avait dîné la veille à cinq heures pour aller au spectacle; pas déjeuné le matin; elle mourait de faim. Lord Palmerston nous a
fait attendre jusqu'à huit heures un quart. Lady Holland a commencé par Thumeur; puis le désespoir; enfin, Tinanition. Au moment de passer dans la salle à manger, elle a appelé lord Duncannon et s'est recommandée à lui, car elle n'était pas sûre de pouvoir aller jusque-là sans se trouver mal. Le dîner a dissipé l'inanition. Mais je ne suis pas sûr qu'un peu de rancune ne lui ait pas survécu de ce que j'avais attendu lord et lady Palmerston.
« Un très joli petit dîner chez lord Palmerston : Lord et lady Holland, lord et lady Normanby, lord John Russell, lord Leveson et moi. Décidément, on veut me mettre là dans l'intimité. Lady Holland se charge de mon éducation. Il m'est arrivé hier de citer un proverbe anglais : HelVs way is paved with good intentions (1) . Elle m'a demandé bien bas bien pardon de son impertinence et m'a averti que jamais ici, on n'employait le mot de hell, à moins qu'on ne citât des vers de Milton. La haute poésie est la seule excuse. L'autre jour, elle m'avait repris parce que je disais always pour stilL Je l'ai beaucoup remerciée. Je vois que l'inanition n'a pas laissé de rancune.
« Je reviens du drawing room. Immense. La Reine en aura certainement jusqu'à sept heures. J'espère qu'on la décidera à s'asseoir. C'est fort cohue, tant on est pressé pour arriver, pressé quand on y est, et
(1) L'enfer est pavé de bonnes intentions.
pressé en sortant. Le palais est beaucoup trop petit. Pas de place pour les queues, pas de place pour les spectateurs. Il y a une infinie quantité de beauté perdue, choses et personnes. »
a 30 mai, — Le soir, concert chez la Reine; j'y aurais pris plaisir si vous aviez été là. Nous y aurions animé Tun pour l'autre cette musique belle, mais froide. Tout était froid, chanteurs et spectateurs. Pas de vrai goût pour la musique, pas d'intelligence dans le choix des morceux. Ils se sont fait chanter là de grandes scènes dramatiques qui ont besoin du théâtre, du mouvement de la scène, du concours passionné du public. C'était très froid, un plaisir de convention. La Reine y prenait un intérêt plus vif que la plupart de ses hôtes. Le prince AJbert dormait. Elle le regardait dormir, moitié en souriant, moitié avec impatience. Elle le poussait du coude. Il se réveillait, et, à peine réveillé, il applaudissait de la tête au morceau du moment. Puis il se rendormait en applaudissant et la Reine recommençait. »
Demeurée à Paris pendant que son ami est à Londres, Mme de Lieven ne se fait pas faute, elle aussi, de le tenir au courant de ce qu'elle voit, de ce qu'elle fait, de ce qu'elle dit. Le 28 mai, sa lettre est une véritable chronique politique.
a Écoutez : hier j'ai rencontré Thiers à dîner chez mon ambassadeur. En rentrant dans le salon, il me dit :
« — Je viens de recevoir une dépêche télégraphique de Londres.
« A ce mot télégraphe, ma figure s'illumine, elle disait : « Je suis bien contente. »
« Thiers a été mon voisin de table. Il est fort content des nouvelles de Londres ; il se loue beaucoup de vous. Il dit qu'à vous deux vous faites des merveilles. Il ajoute :
« — J'arrange les affaires de façon qu'il n'y a que M. Guizot qui puisse être mon successeur.
« — Ou plutôt vous les arrangez de façon à les garder toujours pour vous?
« — Oh! je vous en réponds; mais tenez, je suis jeune, je sais bien qu'une fois je les garderai toujours. Je ne sais si cette fois-là est à présent; c'est possible, cela n'est pas sûr; nous verrons. Mais si M. Guizot s'ennuyait à Londres, je l'arrangerais ici.
« — Il me semble que M. Guizot s'amuse fort bien à Londres et qu'il aimera à y rester.
a — Oui, mais allez-y : car sans cela, bientôt, il vous fera des infidélités !
• Voilà vous.
« Après cela, il m'a parlé du vote d'avant-hier. Il me dit :
« — J'ai fait une faute, je devais parler. J'ai eu grand tort de ne pas le faire. Je n'avais pas idée que la Chambre voterait comme elle a fait. J'étais ennuyé de parler. Et puis, j'aurais dit des paroles peut-être
trop excitantes. Enfin, j'ai mal décidé et, une fois le vote, je me suis mis dans une grande colère. J'ai dit des choses très dures au président. Je lui ai dit : — « Monsieur, vous ne connaissez pas votrfe devoir, vous ne savez pas présider. Ce que vous venez de faire est absurde; je répète : absurde. » Je lui ai dit tout cela, là, à sa chaise. J'ai dit des paroles dures à Dupin; j'en ai dit au secrétaire de la Justice, à tout le monde. J'étais en grande colère.
o II a causé de tout, et m'a beaucoup divertie. Il dit des choses très piquantes. A propos de la responsabilité ministérielle, il dit :
« — C'est l'hypocrisie du despotisme.
« Au fait, hier, il était en train; il n'a fait que causer avec moi ; nous avions commencé par Sauzet, nous avons fini à César. Il dispute tout au duc de Wellington et, plus que jamais, il glorifie Napoléon. C'était un dîner de trente personnes. »
Puis, en post-scriptum :
« J'ai envie de vous redire les petits mots entrecoupés entre M. Thiers et moi.
« — Vous êtes très fine, pas plus que moi, mais je crois presque autant.
tt Moi. — Vous avez beaucoup d'esprit, mais je pense quelquefois que vous en avez trop. »
a — Cela voudrait dire pas assez?
« — Non, mais, vous abusez. »>
tt Thiers. — Il n'y a de véritable ami qu'une femme.
Dans les amitiés d'hommes, il y a toujours un peu de jalousie. »>
tt Lui ENCORE. — J'ai peu à faire avec les étrangers. Nous n'avons rien à nous dire, je suis poli, je pense qu'ils n'ont pas à se plaindre, mais voilà tout. »
Il est historiquement intéressant de citer la réponse que de Londres fait Guizot à cette dernière lettre :
« Votre conversation avec Thiers est charmante. Je suis quelquefois tenté de croire qu'il est embarrassé et se déchargerait volontiers de son embarras pour un temps sur les épaules d'autrui. Nous verrons jusqu'à quel point la fécondité de l'esprit, la dextérité de la conduite et le talent de la parole suffiront au gouvernement. En attendant, il est absurde de se plaindre qu'il ne s'occupe pas des petites affaires. Je suis sûr qu'il s'en occupe plus qu'on n'a le droit de l'exiger dans sa situation. C'est précisément une de ses qualités de pouvoir penser à la fois à beaucoup de choses, grandes et petites, et porter rapidement de l'une sur l'autre son activité et son savoir-faire. »
A citer encore vers la même date les extraits qui suivent. Dans le grave personnage qu'est l'ambassadeur de France, ils révèlent une fraîcheur d'esprit, une jeunesse de cœur que les diplomates avec qui il traite ne lui soupçonnent pas.
tt J'aime votre bonheur autant que le mien. Je ne veux pas dire plus. Quel ennui de parler à Londres et d'être quatre jours avant de savoir que vous m'avez
entendu à Paris. Vous voyez bien qu'il faut être juste et se comprendre sans avoir besoin de se parler. C'est vraiment odieux et ridicule de se donner à soi-même des chafjrins qui sont parfaitement absurdes, et qu'on découvrira absurdes en quatre jours. Mais, il y a des chagrins qui aboutissent à des joies ravissantes. Je n'ose pas le dire, je ne devrais pas le dire.» — «A cent lieues l'un de l'autre, rOcéan entre nous, rien ne nous échappe, rien n'est inaperçu; nous voyons tout ce qu'il y a, tout ce qu'il n'y a pas, comme si nous nous voyions, si nous nous parlions. On s'aime beaucoup quand on en est là, et quand on s'aime beaucoup, on a tort d'être séparés. »
« Nous avons dîné hier agréablement. La conversation vous aurait plu; vous y êtes venue. M. de Bacourt a raconté une course en calèche que vous aviez faites, vous, la duchesse de Dino, lady Glanricarde, lui, Dedel, lord John Russell, je ne sais qui encore; un orage, une pluie énorme, les trois dames dans le fond de la calèche ; lord John en travers, sous le tablier, sur vos pieds, et aussi trempé en arrivante Richmond que s'il eût été sur le siège. Cela me plaisait d'entendre parler de vous. Pourtant tout ne me plaisait pas. J'ai gardé et je garderai jusqu'au bout les susceptibilités et les exigences du premier printemps; j'en souris moi-même. Et ce que je dis là est presque un mensonge, car je n'en souris pas vraiment, franchement. Ce qui est vrai, ce qui est franc, ce qui s'éveille
en moi naturellement et tout à coup, sans réflexions ni volonté, ce sont les impressions de la jeunesse. Elles ne me gouvernent plus, mais il faut que je les gouverne, car elles sont encore là. m
Trois mois après avoir pris possession de son poste, Guizot, à la demande de son gouvernement, avait dû traiter avec le cabinet britannique la question du « retour des cendres de Napoléon w . Ramener de Sainte- Hélène la dépouille de ce grand mort et la déposer sous le dôme des Invalides, où elle demeurerait comme une reJique offerte au culte patriotique des Français était depuis longtemps une idée chère à Thiers. Cette restitution solennelle à la France des restes du héros devait, dans sa pensée, compléter ce qu'il avait déjà fait, lors de ses précédents passages au pouvoir, pour rendre au nom de Napoléon tout son prestige : en 1833, en réédifiant au sommet de la colonne Vendôme la statue de l'Empereur; en 1836, en achevant Tare de triomphe de l'Étoile, et, depuis, en consacrant les loisirs que lui laissait la politique à retracer l'histoire du Consulat et de l'Empire.
Déjà, avant lui, Béranger avait travaillé à la mise
en œuvre de la gloire impériale, en la célébrant dans ses chansons. Mais c'était de sa part un acte d'opposition contre la royauté des Bourbons. Tout autre était le mobile auquel obéissait Thiers en s'attachant à faire refleurir la popularité autour d'une illustre mémoire. La part qu'il avait prise à la révolution de 1830 faisait de lui le partisan résolu et le défenseur ardent du régime sorti de cette révolution. Il ne songeait donc pas plus à le combattre qu'à l'affaiblir. Convaincu, comme la plupart de ses contemporains, qu'il n'y avait plus en France de bonapartistes, et bien loin de prévoir qu'un jour viendrait où on en verrait surgir de toutes parts pour acclamer l'héritier de l'Empereur, il croyait par sa dévotion napoléonienne (1) prouver aux Français qu'il était le plus patriote des hommes de la monarchie de Juillet et servir par là sa propre politique et ses ambitions. C'est ainsi qu'il fut conduit à reprendre pour son compte en 1840 cette idée du « retour des cendres » qui, par trois fois déjà depuis 1830, s'était posée devant la Chambre par voie de pétition sans qu'il y fût donné suite.
Résolu à se l'approprier, et après s'être assuré du concours du duc d'Orléans, dont elle exalta le patriotisme, il en entretint le roi. Louis-Philippe était naturellement accessible aux idées généreuses et sentimentales. Celle-ci, encore qu'il ne s'en dissimulât pas
(l) L'expression est de M. Thureau-Dangin dans son Histoire de la monarchie de Juillet.
les périls, lui sourit. Il y adhéra, entraîné tout à la fois par cette sensibilité, fruit de son éducation, et par la crainte, s*il repoussait le projet, de se faire accuser par l'opposition u de laisser un tel trophée aux mains des Anglais »> . Le 1"^ mai, jour de sa fête, ses ministres étant venus le complimenter, il dit à Thiers :
u — Je veux vous faire mon cadeau de fête. Vous désirez faire rapporter en France les restes morlels de Napoléon : j'y consens. Entendez-vous à ce sujet avec le cabinet britannique. Nous enverrons Joinville à Sainte-Hélène. »
Thiers écrivit aussitôt à Guizot pour l'inviter à ouvrir la négociation avec lord Palmerston. « Si vous réussissez, lui manda-t-il, cela vous fera autant d'honneur qu'à nous et je vous aurai une grande reconnaissance personnelle du succès. » La lettre d'où cette phrase est extraite parvint à Guizot le 7 mai. 11 vit Palmerston le même jour et, le 9, il obtenait son consentement. C'est dire que le ministre anglais ne s'était pas Fait prier. « Voilà une demande bien française, écrivait celui-ci à son frère, marquant ainsi que ce qu'offrait d'imprudent en cette circonstance la conduite du gouvernement français ne lui échappait pas. Mais il aurait été absurde de notre part de ne pas l'accorder. Aussi, nous sommes-nous fait un mérite de l'accorder promptement et de bonne grâce. " Dans une dépêche officielle à lord Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris, il ajoutait, faisant allusion aux animosités
nationales qui avaient armé jadis Tune contre l'autre la nation française et la nation angolaise : « Le gouvernement de Sa Majesté a la conBance que si de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront ensevelis dans le tombeau où seront déposés les restes de Napoléon. "
Sous ce beau langage, il y avait plus d'hypocrisie que de sincérité. Le ministre anglais se montraitd'autant plus empressé à ne pas nous refuser cette satisfaction un peu vaine, c'est M. Thureau-Dangin qui le fait remarquer, qu'il nous faisait alors échec sur le terrain des réalités — la question d'Orient — et s'apprêtait à nous jouer un méchant tour. Il croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait là plus d'embarras que de force.
Quoi qu'il en soit, le 10 mai, Guizot faisait connaître à la princesse de Lieven le succès de ses démarches. « Je viens de conclure en trois jours une petite négociation qui fera grand bruit. J'ai redemandé les restes de Napoléon, et on nous les rend. Ils seront déposés aux Invalides. Il y a du plaisir à faire des affaires avec lord Palmerston quand il est de votre avis. Il les mène simplement et rondement. Ne parlez de ceci que quand on en parlera. Probablement, on en parle déjà. Mais, en tout cas, je désire que la publicité ne vienne pas de vous. On m'a promis à Paris une grande popularité si je réussissais. Encore une fois, attendez qu'on en parle. »
Avant même que cet avis fùtarrivé à sa destination, à Paris, M. de Rémusat, ministre de Tintérieur, demandait aux Chambres un crédit d'un million à Teffet tt de recevoir dignement les restes de Napoléon sur la terre de France » . Après avoir relaté le consentement de l'Angleterre et annoncé que Napoléon serait inhumé aux Invalides et non à Saint-Denis « parce qu'il ne lui faut pas la sépulture ordinaire des rois, mais un monument durable comme sa mémoire » , il termina sa harangue par ces mots : « La monarchie de 1830 est l'unique et légitime héritière de tous les souvenirs dont la France s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie qui la première a rallié toutes les forces et concilié tous les vœux de la Révolution française, d'élever et d'honorer sans crainte la statue et la tombe d'un héros populaire; car, il y a une chose, une seule qui ne redoute pas la comparaison de la gloire, c'est la liberté. »
En dépit de ce qu'elles présentaient d'un peu vide et de trop théâtral, ces paroles provoquèrent d'abord un immense enthousiasme, grâce sans doute aux mémorables souvenirs qu'elles évoquaient. Mais, la première impression passée, les partis qui avaient paru faire trêve un moment à leurs discordes pour se réconcilier dans la communauté de l'hommage que méritait la mémoire de Napoléon, de nouveau se divisèrent, les partisans du régime s'inquiétant des suites de . l'événement au point de vue dynastique, les bonapar-
listes et avec eux rppposition de gauche reprochant au gouvernement de ne pas donner à cet hommage assez d'éclat et de vouloir déposer aux Invalides le corps de Napoléon au lieu de le mettre sous la colonne Vendôme, seule place digne de lui.
A côté des difficultés que ces polémiques mettaient en lumière, il en naissait d'autres dont nous trouvons l'écho dans les lettres suivantes que de Paris la princesse de Lieven envoyait à Guizot.
a 13 mai. — Le coup de théâtre a été frappant hier à la Chambre. Mais j'ai cherché votre nom dans le discours de M. de Rémusat sans le rencontrer. Gela m'étonne. Le fait a beaucoup d'éclat. En a-t-on bien pesé la portée ?Défendrez-vous à la famille Bonaparte d'assister aux obsèques? Ce serait une inique injustice. En le permettant, cela n'est pas sans danger. Cette cérémonie tombant peut-être dans le moment de nouvelles élections — car vous les aurez — n'est-elle pas un coup monté par la gauche? Enfin, enfin, tout est étrange... M. Mole était donc mieux informé que vous quand il me disait, il y a cinq semaines, qu'on demandait les restes de Napoléon. Vous le niiez alors, n
a 14 mai, — On ne parle que des cendres de Napo^ leon. Les ambassadeurs n'admettent pas qu'il soit possible de permettre à la famille d'assister aux obsèques. L'Europe réunie lui a interdit l'entrée du sol français. D'ailleurs, il faudrait un décret de la Chambre pour le permettre. Je trouve également difficile de l'accor-
der et de le défendre. Ce qui est bien sûr, c'est que vous VOUS êtes créé là de très grands embarras pour Tavenir. Les étrangers ajoutent : «Les embarras sont « pour la France. Qu'elle s'en tire » Granville parle comme cela aussi. Il me paraît fort content de la manière dont lord Palmerston a accueilli tout ceci; en effet, il y a mis une très bonne grâce. On pense généralement que la réhabilitation du maréchal Ney sera une conséquence inévitable. Apponyi se prononce avec force contre cela. Le duc de Noailles dit que ce serait grave en ce que cela casserait l'arrêt de l'un des grands Corps de l'État. »
« 15 mai. — J'ai vu hier matin M. de Bourqueney; il m'a intéressée. Il sait plus que n'en savent les personnes qui me parlent. Après lui, Montrond et le duc de Poix, Montrond étonné de ce qu'ils vont se dire, le Roi et lui, en se souvenant de tout ce qu'ils se disaient sur Napoléon quand ils étaient ensemble en Sicile.
« Je relourne à Bourqueney qui me dit :
« — On est bien content de M. Guizot ici et du « succès qu'a eu sa négociation pour les restes de « Napoléon. Vous devriez. Madame, lui dire tout cela « en lui écrivant.
« — Moi, Monsieur. Mais, je l'ignore. Je n'ai pas « entendu nommer M. Guizot en tout cela.
« — Gomment, Madame ! M. Thiers me le disait « encore hier au soir.
« — A l'oreille, peut-être, Monsieur. »
« M. Molé est venu hier soir tout rempli du sujet. Il est ému de la chose ; mais il trouve que c'est trop tôt; qu'on remue les esprits; que cela se fait avec légèreté, sans en avoir examiné les conséquences. La famille, la Légion d'honneur, le tapage dans les rues, il a tout passé en revue. Il dit que s'il avait cru le temps venu de redemander les cendres de Napoléon, c'est lui, Molé, qui l'aurait fait, mais qu'alors, il aurait autrement qualifié cet acte que ne Ta fait M. de Rémusat. C'est la Révolution, elle toute seule, qu'on honore. Que lui aurait montré Bonaparte comme le restaurateur de la religion, de l'ordre, des lois, de l'autorité et fait tourner tout cela au profit de la monarchie, tandis que M. de Rémusat n'a remué que les passions révolutionnaires... Il critique les Invalides ; il veut Saint-Denis, le caveau que Napoléon luimême avait fait arranger pour sa race. Les Invalides, c'est encore l'enfant de la Révolution et non le monarque. »»
Ces lettres, on le voit, reproduisent les critiques que provoquait la manifestation qui se préparait et les craintes qu'elle faisait naître. A ces critiques et à ces craintes, Guizot répondait en déclinant la responsabilité de l'événement où il n'avait été qu'un intermédiaire, mais en revendiquant l'honneur de l'avoir fait aboutir, un peu surpris que son gouvernement affectât de dissimuler la part qu'il y avait eue et s'efforçant de ne pas paraître mécontent du déni de
justice résultant de Toubli dans lequel, après Tavoir employé, on le laissait volontairement.
« 11 y a cinq semaines, écrivait-il le 15 mai, je n'avais pas entendu dire un mot des restes de Napoléon. Thiers m*en a parlé, le jeudi 7 mai, pour la première fois. J'ai vu lord Palmerston le même jour. Il m'a donné, le samedi 9, l'assentiment du cabinet et il a écrit le même jour à lord Granville. J'ai fait savoir la nouvelle à Thiers, le dimanche 10, par le télégraphe. 11 a reçu, le lundi 1 1, mon courrier et communication par lord Granville de la dépêche de lord Palmerston. 11 a présenté sa loi le mardi 12, et je lui enverrai probablement, ce soir 15, le règlement détaillé du mode d'exécution et le nom de l'officier anglais qui ira, sur notre frégate, porteur des ordres du cabinet au gouverneur de Sainte-Hélène. Vous avez la chronologie complète de cette affaire. J'ai été chargé de l'arranger ici. Je l'ai fait. Je ne suis pas chargé des conséquences. Du reste, nous sommes, je crois, destinés à vivre sous un horizon couvert de gros nuages qui ne portent pas de tonnerre.
" J'ai été peu surpris de ne pas voir mon nom dans le discours de M. de Rémusat, et je le trouve assez convenable. Il ne devait y avoir dans ce discours, comme il n'y a eu, en effet, que quatre noms : le Roi, Napoléon, la France et l'Angleterre Ce que j'admire sans en être surpris, c'est l'art avec lequel les journaux ministériels ou de la gauche ont évité de parler de
moi à ce sujet. Gela m'arrivera souvent, même quand on m'aura écrit : — « Réussissez dans cette affaire, et nous vous en laisserons tout l'honneur. »
Et le surlendemain, il complétait sa pensée, se montrant plus rassuré qu'on ne l'était ù Paris, en dépit du tumulte dont les éclats lui arrivaient à Londres : « Je comprends tout ce qu'on dit sur les suites des cendres de Napoléon. Il y a beaucoup à dire. Je ne suis pas inquiet au fond. Les pays libres sont des vaisseaux à trois ponts. Ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font avancer. J'aime cette vie et ce spectacle. J'y prends part en France; j'y assiste en Angleterre. Gela vaut la peine d'être. Si peu de choses méritent qu'on en dise cela ! D
Gependant, dans la même lettre, et quelque sérénité qu'elle exprime, malgré les signes précurseurs de la tempête que les pessimistes disaient imminente, on sent cette sérénité s'altérer par la crainte d'un conflit à Sainte-Hélène entre Français et Anglais : « Je laisse sans réponse les prédictions et les conjectures. Mais une chose me préoccupe, c'est la crainte que les commissaires qu'on enverra là ne se laissent aller à des récriminations, à quelques paroles amères, blessantes. On en est ici préoccupé. L'affaire a très bien commencé en haut, très noblement. Il faut qu'elle se passe bien aussi en bas, dans l'exécution. J'écris à
aOO UNE VIE D'AMBASSADRICE AV SIÈCLE DERNIER
Paris toutes les recommandations possibles dans ce sens. Un bâtiment léger anglais, le Delphin, partira mercredi de Portsinoulh pour aller porter à Sainte- Hélène Tordre de translation. La frégate française aura une copie authentique de Tordre et des instructions. L'allée et le retour prendront quatre mois. Nous n'aurons rien qu'au mois de novembre. »
L'effort visible de Guizotpour rassurer son amie ne la rassurait pas, et ses inquiétudes se trahissent même sous les bavardages dans lesquels elle semble les avoir noyées. Le 17 mai, elle écrit : « Cette affaire Napoléon me paraît tous les jours plus absurde. Jusqu'à ce qu'une autre affaire me la fasse oublier, je regarderai celle-ci sous toutes ses faces, et elle ne m'en présente pas une qui n'ait son inconvénient ou son danger. Le silence des journaux importants est fort remarquable. Ils n'osent pas blâmer, et approuver tout à fait est difficile. Lord Granville m'a dit que Thiers lui avait parlé depuis longtemps de cette affaire, et il a dit la même chose à M. Mole, ce qui fait dire à M. Mole que vous devriez être un peu étonné d'être le dernier informé d'un projet qui devait passer par vous. Or, M. Mole nie même que vous y ayez été employé. Et il ajoute : — « J'ai bien fait une fois de même à Tégard du général Sébastiani, mais j'avais des motifs de lui faire quelque chose de désagréable. Je ne savais pas que M. Thiers eût de semblables motifs à Tégard de M. Guizot. "
GUIZOÏ AMBASSADEUR A LONDRES 3v 1
« Je ne sais si je fais bien de vous faire ce rapportage; je crois toujours devoir tout vous rapporter. Mais vous ferez fort bien de Tignorer, car cela prouve seulement Tenvie, de la part de M. MoIé, de vous mettre mal avec M. Thiers. Si les journaux ministériels vous avaient nommé dans cette circonstance, ils auraient empêché M. Mole de tenir ce propos. «
li 18 mai. — Granville est toujours couché. Thiers y est venu et nous avons attendu seuls dans le premier salon. Il était excédé de fatigue, de mauvaise humeur. Quand j'ai vu cela, je n'ai pas été très aimable non plus. J'ai parlé Napoléon. Il m'a dit que cela se passerait grandement, magnifiquement et tranquillement. La famille? Elle n'a rien à y faire, et si un seul osait se montrer, il serait jeté dans les prisons. lia été excessivement vif sur ce point.
« Le prince Paul de Wurtemberg était venu le matin, tout gros des catastrophes qu'il prévoit. Il ne comprend pas la folie d'avoir été chercher de gaieté de cœur une occasion de troubles dans les esprits et de désordres sûrs dans les rues. 11 en a parlé à Thiers en lui représentant tout cela avec des verres grossissants. Thiers a dit :
u — Je réponds de tout ; mais il n'y a que moi qui le puisse. Sous tout autre ministère, .cela pourrait faire une révolution.
« Si cela était vrai, il aurait donc fait un bail au moins de six mois. Et qui sait? On dit déjà que les
obsèques ne se feront qu'en août prochain. Le prince Paul ajoute :
« — Thiers se croit le cardinal de Richelieu. Rien n'égale sa conBance et son audace. »
« 20 mai, — Montrond est venu hier matin. Nous avons parlé de tout. Je lui ai fait cette question-ci :
« — Entre ces deux versions opposées, celle que Thiers a consenti la translation des restes de Napoléon et arraché avec peine Taveu du Roi, et celle que c'est le Roi qui Ta imaginé et Thiers obéi, laquelle dois-je croire?
« — Croyez ce qui est le plus vraisemblable. Le fait est de Thiers.
« — Pour vous expliquer ma question, vous saurez que le Roi a dit à Apponyi que c'était son idée à lui. » Le même jour, Guizot écrit : « Je ne doute pas que M. Mole ne remue ciel et terre pour nous brouiller, Thiers et moi. Il n'est pas le seul. Il est vrai que Thiers a laissé entrevoir le défaut de la cuirasse par le puéril silence de la presse à mon sujet à propos de Napoléon. Je m'étonne que les journaux qui onl envie de nous brouiller ne s'en soient pas déjà avisés. Cela viendra très probablement. Quant à moi, je me suis contenté d'écrire à deux ou trois personnes comme à vous. . . Je suis pour les Invalides, une sépulture militaire religieuse et exceptionnelle. Les places publiques sont impossibles et inconvenables. Le Panthéon est un Heu commun, profane et profané. La Madeleine serait un
tombeau grec. Saint-Denis est pour les rois de profession. Les Invalides seuls vont bien à l'homme et à la gloire. »
Le lendemain, Guizot insiste pour préciser son rôle dans l'affaire et pour démontrer une fois de plus qu'avant de l'engager on n'a pas pris son avis : « Non, je n'ai pas été consulté sur Sainte-Hélène. On m'a demandé, prié, conjuré de réussir dans une négociation dont on avait fait la première ouverture à lord Granville. On me l'a demandé, le 7 mai; on m'a parlé de grande reconnaissance personnelle. On a fini en me disant : a Réussissez, et nous vous en laisserons tout «l'honneur. » J'ai réussi, le 9 mai. Je l'ai annoncé, le 10. On m'a répondu : « Je vous remercie mille fois. « Nous vous reportons la part qui vous est due. >» Le ministre de l'intérieur m'a écrit : « Votre affaire des tt restes de Napoléon a fait un effet immense. » J'ai souri de tant de reconnaissance ici, de tant de silence là. Et depuis, je me tiens parfaitement tranquille. »
Trois dernières lettres de la princesse de Lieven achèveront de nous révéler l'état d'âme des principaux acteurs de l'événement et de quelques-uns de ceux qui en sont les témoins.
« 21 mai. — Le Roi a parlé à Apponyi de la translation des restes comme d'un acte de son invention. « — Tôt ou tard, cela aurait été arraché par les pétitt tions. J'ai mieux aimé octroyer. Il n'y a pas de dan- « ger. La famille est sans importance. Le discours de
« M. de Rémusal n'a pas le sens commun. Je lui ai « demandé ce que voulait dire sa dernière phrase, la a comparaison de la gloire avec la liberté. Il m'a ré- « pondu qu'au fond, il n'en savait rien, mais que cela M avait Fait un bel effet. »>
« 27 mai. — Vous verrez que l'affaire de Sainte- Hélène sera une très grosse affaire. Elle a tant de faces! Vraiment, c'est de la déraison ou de la trahison de l'avoir commencée. Et le Roi qui se vante d'en être l'inventeur! »
Ci 31 mai. — M. Mole affirme, contrairement à mon opinion, que les funérailles de Napoléon ne peuvent être faites avec sécurité que par un autre que Thiers. Il est très noir sur tout ce sujet. Son opinion est nécessairement exagérée. Cependant, aujourd'hui, je vous assure que tout le monde est d'accord pour trouver toute l'affaire bien étourdie. Moi, je ne la trouve pas étourdie.
u J'ai vu hier Montrond fort tranquille et content :
— « Tout cela ne sera rien. Il n'y a plus de bonapartistes en France.
« Le Roi a dit aux ambassadeurs :
— « Tout ceci ne me regarde pas ; je ne m'en mêle pas. w
Il y avait — et la suite devait le prouver — beaucoup d^exagération dans les appréhensions d'ailleurs plus ou moins sincères dont ces lettres contiennent la trace. En fait, la cérémonie du retour des cendres
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célébrée à Paris, au mois de décembre suivant, ne donna lieu à aucun des incidents qu'avaient prévus avec trop de complaisance des prophètes qui se faisaient à dessein des prophètes de malheur, dont la malveillance calculée n'échappait ni à la princesse de Lieven ni à Guizot.
Au milieu de ces préoccupations purement politiques l'amitié ne désarmait pas, ne renonçait à aucun de ses droits. Elle se faisait entendre dans les lettres quotidiennement échangées et toujours aussi vive, aussi susceptible, aussi vibrante. C'était au moment où la princesse se préparait à partir pour Londres, sous le prétexte « de vendre ses diamants et de voir ses amis, tu alors qu'un seul l'attirait et l'appelait. A la veille de son départ, elle lui adressait encore cette déclaration passionnée :
« Que votre parole est puissante ! Et quand je pense qu'outre cette parole puissante il y aura bientôt cette voix, ce regard, qui agissent sur moi si fortement, je me sens bien petite de me laisser aller à des moments de tristesse, de doute, où vous me voyez si souvent.
« Je rentre et l'on me remet votre 384. Il y a vos inquiétudes. Ah! ne les regrettez pas, ne regrettez pas de les avoir exprimées. Elles m'ont fait tant de plaisir! Je me sens le cœur plus large, plus libre. Le retard de ma lettre vous avait donné du chagrin, presque de l'angoisse. Je suis si contente! voyez cet atroce égoïsme! haïssez-moi bien, car je jouis vivement de
VOS peines quand c'est à moi qu'elles s'adressent. Noua nous sommes souvent dit que nous ne savions pas rendre tout ce qu'il y a dans notre âme. Jamais je n'ai tant senti l'insuffisance de mes paroles. Mais vous verrez quand vous m'entendrez ! De près, il me semble que je serai bien éloquente, w
Et enfin, en apprenant, dix jours plus tard, qu'il était invité à Windsor, elle lui recommandait d'y penser à elle : « Pensez à moi à Windsor. Il n'y a pas un coin de ce château et de ce parc où je ne me sois pas arrêtée. Si vous avez l'appartement où il y a un salon en haute lisse faisant face au long walk^ c'est le mien. Le canapé vert, à la gauche de la cheminée, dans le salon de la Reine, est celui où j'ai passé tant de soirées à côté de Georges IV et de Guillaume IV. Que Windsor va vous plaire! Mais je ne vous envie pas Ascott. Gela me faisait mourir d'ennui. »
A rimproviste, un obstacle inattendu parut devoir se dresser devant ce voyage dont elle se promettait tant de joie. M. de Brunnow, l'ambassadeur de Russie en Angleterre, lui « fit faire les messages les plus plats et les plus insolents »» à l'effet de lui démontrer les graves inconvénients qui pouvaient résulter de sa présence à Londres. Il lui exposait l'embarras en lequel il allait se trouver vis-à-vis de la cour de Russie, en recevant bien la princesse de Lieven et vis-à-vis de la cour d'Angleterre, en la recevant mal. En même temps, il lui faisait dire par lady Palmerston « que
quand on a beaucoup d'esprit, il faut faire des sacrifices aux sots w . Jamais démarche déplaisante ne fut plus mal accueillie que celle de M. de Brunnow.
« Mais, vraiment, je n'ai pas besoin qu'il me reçoive du tout, écrivait la princesse à Guizot. Qu'ai-je besoin de M. de Brunnow? Il est pour moi parfaitement imperceptible. Il l'a été jusqu'ici, et plus que jamais cette espèce le demeure à mes yeux, car je n'ai plqs besoin de personne; vraiment il y a de quoi rire de toutes les bêtises qu'il a dites à ce pauvre Alexandre. Il me fait recommander d'être bien pour lui, dans mon intérêt; l'Angleterre aura les yeux sur nous deux pour examiner chaque geste, chaque parole!... Non, c'est trop bête! Ce qui ne le sera pas, c'est nos causeries à nous. Imaginez tout ce que nous aurons à nous dire. »
Après cette mercuriale à Brunnow, lady Palmerston reçut aussi son paquet : « Soyez sûre, ma chère, que je ne retarderai pas mon arrivée. Je ne dois compte de mes mouvements à personne. MM. les diplomates en seront pour leur peine. Je ne me mêle pas de leurs affaires; ils feront bien de ne pas se mêler des miennes. » — « Enfin, n'y songeons plus, disait-elle à Guizot en achevant le récit de ces incidents. Je suis très résolue et j'irai, à moins que vous ne me disiez
non. Je vous prie de ne pas me dire non. t»
Quelques jours plus tard, à la mi-juin, elle arrivait
à Londres.
Dans cette question du retour des cendres, qui passionnait Topinion, Torgueil national trouvait son compte. La gloire impériale que le peuple français faisait sienne exaltait son enthousiasme et lui donnait une confiance plus grande dans sa force, en un moment où les péripéties de la question d'Orient lui démontraient à toute heure qu'il n'en avait jamais eu plus impérieusement besoin. Ces péripéties allaient se précipiter en mettant en lumière, sous les formes les plus propres à irriter le sentiment national, la malveillance de l'Europe.
La politique du cabinet anglais, dirigée par lord Palmerston dans une pensée hostile à la France; cette politique, dont quelques-uns de ses collègues, lord Holland notamment, partisan déclaré de l'alliance française, s'efforçaient d'atténuer les conséquences possibles, semblait s'appliquera contrecarrer la nôtre. Tandis que le ministère Thiers, favorable aux prétentions du pacha d'Egypte, se prodiguait pour dénouer le conflit par une entente directe entre le sultan et Méhémet-Ali, qui ne paraissait pas impossible, lord Palmerston, résolu à ne pas laisser cette réconciliation
s'opérer sans son concours, avait pris vivement parti pour Mahmoud. Il entendait qu'avant tout Méhémet- Ali désarmât et reconnût les droits de son suzerain. Il ralliait à sa manière de voir non seulement T Autriche et la Prusse, mais encore la Russie, en dépit des vieilles rivalités existant en Orient entre cette puissance et TAngleterre. Pour faire échec au gouvernement de Louis-Philippe, le tsar Nicolas abdiquait ses vieilles rancunes contre Albion; il consentait, en entrant dans le concert qui nous était hostile, à se mettre à la remorque des Anglais. Son ambassadeur M. de Brunnow, qui venait d'arriver à Londres, avait reçu Tordre formel de marcher d'accord avec lord Palmerslon.
Ainsi, l'Angleterre et la France se trouvaient face à face sur le terrain oriental, l'Angleterre avec la volonté d'y exercer sa suprématie, d'imposer au sultan des conditions qui auraient humilié la France; celle-ci non moins résolue à ne pas subir cet abaissement. Dès le mois de juin, lord Palmerston, après avoir constaté que la France ne se prêterait pas à ses desseins pour le règlement de la question d'Orient, cherchait à se passer d'elle, dût-il l'offenser en procédant par exclusion, et avait eu l'habileté de ralliera ses vues les trois grandes puissances du Nord.
La négociation qui se poursuivait à Londres en vue de cet accord, bien que les négociateurs l'eussent entourée de mystère, n'en fut pas moins soupçonnée
par Guizot. Quotidiennement, il en recueillait les indices ; il en avait averti son gouvernement. Mais il était loin de penser que l'accord se ferait à l'exclusion de la France. Il supposait qu'après une entente complète sur tous les points les négociateurs lui révéleraient ce qu'ils avaient résolu, et lui demanderaient de s'y associer en lui disant : a C'est à prendre ou à laisser. »
Il attendait cette communication, sans comprendre encore que la malveillance de lord Palmerston se proposait un but différent, celui de régler le conflit en dehors de la France, et en usant au besoin de violence envers le pacha d'Egypte. Thiers commettait de son côté une erreur analogue en s'obstinant à ne pas croire à la possibilité d'une entente entre la Russie et l'Angleterre. Confiant dans la force militaire du pacha, rebelle à l'idée que l'Angleterre oserait soutenir par les armes les revendications du sultan, il restait convaincu que, tenu en respect par Méhémet-Ali. le sultan se résignerait à toutes les conséquences des défaites que son vassal lui avait infligées.
C'est en ces circonstances et alors qu'une révolution de palais à Constantinople venait, en entraînant la chute du grand vizir Khosrew, l'implacable ennemi de Méhémet-Ali, de favoriser la pacification directe que n'avait cessé d'espérer Thiers, qu'on apprenait tout à coup qu'une convention avait été signée à Londres, le 15 juillet, par laquelle l'Angleterre, la
Russie, TAutriche et la Prusse « s'engageaient envers la Porte à lui donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et à protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce dernier ». A la suite de la convention, un acte séparé énumérait les conditions accordées par le sultan au pacha. Il était dit, en outre, que la convention serait exécutée sans délai.
En éclatant en France àTimproviste, cette nouvelle y provoqua une émotion indignée dont les Français d'aujourd'hui ne sauraient se faire une idée exacte qu'en se rappelant celle qu'y provoqua, à une date récente, l'affaire de Fachoda. Cette émotion allait s'accroître encore par la mise à exécution du traité du 15 juillet : le bombardement de Beyrouth par le$ Anglais, la prise deSaint-Jean-d'Acre et les revers des Égyptiens en Syrie. On fut alors à deux doigts de la guerre. La France s'y prépara. Sous l'empire d'une conviction qui était alors commune à tous les Français et qu'exprimait le langage des journaux comme celui du Roi et de ses ministres, les Chambres s'empressèrent de voter des crédits considérables en vue des armements que la nécessité nous imposait.
Au moment où avait été signé le traité du 15 juillet, la princesse deLieven était à Londres. Établie à StaFford-house, chez le duc de Sutherland, et Guizot à Hertford-house, siège de l'ambassade de France, ils se voyaient tous les jours. Us ne s'écrivaient donc pas.
et la correspondance est muette quant à ces événements au cours desquels ils étaient ensemble. Il n'en est pas davantage question dans les lettres que la princesse écrivait alors à la comtesse Apponyi, avec qui ses relations étaient devenues d'autant plus intimes que le fils de Tambassadrice d'Autriche allait épouser la fille du général Alexandre de Benkendorff . Ces lettres sont vides en ce qui concerne la politique. Elles ne parlent que des plaisirs et des distractions de Londres :
« La dissipation ici est très grande et je n'y vois pas de terme. On dit que le Parlement ira jusqu'au 10 août. Mais je n'y pourrai pas tenir et je compte aller m'établir à la campagne deSutherland, tout près de Londres. Je ne serai pas assez loin pour que mes fidèles ne viennent pas me voir tous les jours. Lady Clanricarde est fort animée politiquement; son esprit a embrassé cette route d'une manière très exclusive; elle est pleine d'esprit. Lady Jersey est un peu vieillie, lady Palmerston tout à fait jeune et heureuse. » — « J'ai vu la Reine plusieurs fois à dîner et à des concerts. Elle me plaît, et même sa conversation, qui est simple, convenable et ce qu'il faut pour une femme de vingt ans et une reine. » — « Au fond, je serai charmée de m'en retourner, car vraiment, malgré toutes les satisfactions du cœur que j'ai ici, la vie de Londres est trop fatigante pour que ce soit un plaisir bien fait pour moi. Ce mélange de veilles, de chaleurs me gâte beaucoup mon plaisir. Tous les jours, ces
maudits grands dîners qui commencent à huit heures et demie, c'est trop fort. J'en suis très maigrie et il me faut du repos. La semaine prochaine, je vois un peu de relâche et j'en profiterai. » — « Je continue mon Londres parce que personne n'a encore commencé la campagne. Le Parlement sera prorogé le 11. Le 12, j'irai faire un séjour de château chez lord de Grey avec les Palmerston, les Glanricarde et autres. Et puis, je verrai, je ne ferai rien de lointain. Mais, il me faut la campagne. Au reste ici, je suis au milieu d'un beau jardin, entre deux parcs et dans le plus beau palais de l'Europe. C'est vraiment une merveille. J'ai Tair d'une princesse enchantée... car je suis seule... Je regrette Paris. Le mouvement doit y être fort curieux, à en juger par les journaux. Je suis sûre que votre mari pense à moi et à mon mauvais goût d'aimer les événements. » — «J'ai été malade, je suis malade, je me drogue, je me soigne et je ne vois rien pour les correspondances. Je compte partir dans les premiers jours du mois prochain. Je ne ferai plus de visite de campagne et je viens d'écrire ma circulaire d'excuses. J'irai seulement chez le duc de Wellington, qui est près de l'endroit où je m'embarque. »
Les letfres d'où sont extraits les fragments qui viennent d'être reproduits ont été écrites du 4 juillet au 24 août, c'est-à-dire pendant la crise dont nous avons indiqué les causes. Il n'y est fait cependant
aucune allusion, si ce n'est dans les deux dernières. Le l*'aoùt, la princesse dit : « Ici certainement, ou n'a pas envie de la guerre; en France, on ne la craint pas. Dieu nous en préserve ! » Le 24 août, elle ajoute : « La politique est une abominable chose, telle que nous la voyons depuis six semaines. Cependant, il y a ici quelques symptômes de meilleures relations avec la France, au moins un très grand empressement pour l'ambassadeur, grande envie de la paix, enfin de bons dehors. Je suppose qu'il y a plus que les dehors. «
La princesse ne se trompait pas. Les premières fureurs s'apaisaient. L'Autriche et la Prusse regrettaient l'injure faite à la France et témoignaient du désir de la réparer. Lorsqu'au commencement de septembre la princesse quitta Londres et rentra à Paris, il y avait partout de sérieux efforts en faveur de la paix. Néanmoins, très inquiète à la pensée que si une guerre éclatait où la Russie serait Talliée de l'Angleterre, elle-même, en sa qualité de sujette russe, serait obligée de quitter la France et de s'éloigner de son ami, la princesse, dans les lettres qu'elle lui écrivait, révélait tour à tour ses craintes et ses espoirs. Le 12 septembre, après avoir reçu la visite du comte de Kisseleff, ambassadeur de Russie, etdu comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche, elle écrivait à Guizot : .. Mes ambassadeurs ne croient pas à la guerre. Ils sont très modérés, très calmes; une fort bonne attitude. Ils se louent toujours du Roi. Ils ne se plaignent pas de
Thiers. Apponyi dit seulement qu'il a des vivacités étonnantes et que si Ton faisait comme lui, on se battrait déjà. Cependant, il ne lui attribue pas non plus Tenvie de la guerre. Enfin, le langage est convenable. Bulwer (l) a peur véritablement, car je crois qu'il essuie de fréquentes bourrasques. Il cherche à expliquer et justifier Napier (2). Mes ambassadeurs sont plus francs. Ils disent tout bonnement que c'est une action honteuse. Ah! par exemple, ils détestent lord Palmerston. «
Le lendemain 13, elle rend compte d'une conversation qu'elle a eue avec son amie Mme de Flahaut, à qui, depuis quelques jours, elle battait froid à la suite d'un propos malicieux tenu par celle-ci sur Guizot, et qui avait donné lieu entre elles à un échange d'explications écrites :
a J'ai fait ma promenade avec Mme de Flahaut; je suis avec elle comme avec lady Palmerston, bien et pas comme avant. Elle a recommencé des explications sur la lettre. Je lui ai dit que je n'y pensais plus. Elle voulait dire et elle a dit pendant une demi-heure trente mille mensonges. Je les ai écoutés probablement comme on écoute des mensonges, car elle m'a dit : a — Je vois que vous ne croyez pas un mot de ce que je vous dis.
(1) Charçé d'affaires d'Angleterre à Paris.
(2) L'amiral anglais Napier, qui avait pris sur lui de bombarder Beyrouth sans en avoir reçu l'ordre de son gouvernement.
« J'ai souri et je Tai assurée que la réponse écrite m'avait parfaitement suffi, et voilà qui est fini. Elle a bavardé, bavardé sur les affaires, bien, dans le sens raisonnable. Après cela, elle m'a dit qu'il y avait une question curieuse à éclaircir, que le ministère disait que vous n'aviez pas su un mot du traité et ne lui en aviez rien dit jusqu'après sa conclusion ; que vos amis, c'est-à-dire une partie de vos anciens amis, disaient que vous aviez toujours été d'opinion qu'il se conclurait et que vous en aviez averti, et souvent. Et elle m'a interro{jée. J'ai répondu facilement qu'à Londres on disait et croyait que vous le saviez et que vous l'aviez dit. »
Le 16 septembre, elle laisse là les préoccupations de la politique pour n'écouter que son cœur et exprimer le chagrin que, rentrée en France, elle éprouve d'être loin de Guizot : « J'ai vraiment des moments de grand mépris pour moi et pour vous. Je trouve si intolérablement absurde que nous soyons séparés, vous seul à Londres, moi seule à Paris, chacun au milieu de raillions «l'habitants, seuls, bien seuls. Eh bien, voyez-vous cet abominable égoïsme qui fait que je vous aime mieux à Lt)ndres qu'au Val- Hicher! Je vous veux comme moi, sans compensation, sans distraction, sans plaisir; pensant à juin, juillet, août; rêvant à octobre, un doux passé, un charmant avenir, n'est-ce pas? Mais, il faut qu'il vienne cet avenir. Il faut que nous allions à lui, bien décidés aie conquérir?"
Le 24 septembre, Mme de Lieven, non encore convaincue que la guerre n'aura pas lieu, est reprise de ses inquiétudes quant à la possibilité pour elle de rester à Paris et elle les exprime avec véhémence.
tt Dans un mois, dites-vous, la crise doit être résolue; mon Dieu, qu'arrivera-t-il? Ne me flattez pas qu'il y ait aucun moyen de me faire rester à Paris ou en France. C'est impossible. Je ne puis être la seule Russe qui reste en pays ennemi. Jugez donc quelle horreur si la guerre éclate ! Et je la crois plus probable que le contraire. Elle est dans la marche des événements créés par le 15 juillet et dans l'attitude que la France a prise en conséquence. Elle est surtout dans l'intérêt de Thiers. Il est impossible s'il ne remporte pas un triomphe moral en faisant modiBer le traité ou s'il ne fait pas la guerre. Il n'y a pas d'autre alternative. Comment espérer qu'on lui fournisse la première? Je n'y crois plus. On est trop engagé et vous avez trop menacé. Et les puissances se diront qu il y a bien plus d'avantages pour elles à commencer de suite qu'à attendre, car aujourd'hui vous n'êtes pas encore prêts. Dans six mois, vous le seriez trop. Tout cela a été horriblement mal mené. Il y a des torts de tous les côtés. Mais il ne s'agit pins de cela... Et cependant est-il possible de faire la guerre pour quelques pachalicks? Vraiment, c'est fou; mais le monde est fou. »
Le 25, elle est plus calme, elle commence à se ras-
surer. « Apponyi a eu un long entretien hier matin avecThiers. M. de Metternich s'emploie à arranger. Thiers le trouve long et métaphysique. Il voudrait que cela allât plus vite. Il a été un peu menaçant, un peu doux et toujours un peu drôle. Apponyi, au fond, était moins inquiet hier que ces jours derniers. Tout le monde se demande : « Mais comment ! dire qu'on va « faire la guerre! Pourquoi? » Je crois que vraiment, quand le moment suprême arrivera, le ridicule pourrait bien tuer le danger. Que Dieu m'entende!... Le« petits États envoient des déclarations de neutralité. Je veux dire Sardaigne et Suède. Les pauvres Allemands n'oseront pas l'être. La Confédération en décidera autrement. »
Pendant ce temps, Guizot conserve plus de sangfroid que son amie. Il ne partage pas ses appréhensions ; il ne croit pas à la guerre, et ses lettres, où ce qui préoccupe si fort Mme de Lieven tient relativement peu de place, témoignent de sa confiance dans le maintien de la paix. Il est vrai que dans le milieu où il vit à Londres, et notamment à Holland-house, on aime la France et on ne veut pas la guerre. Il semble même qu'on évite d'en parler, témoin cette lettre qui nous montre lady Hollandsousle jour le plus attrayant et le plus sympathique.
« 14 septembre. — La politique n'a pas tenu grande place hier dans notre quatuor. Lord HoUand était tout littéraire et lady Holland toute mélancolique.
Lord Holland m'a montré de ses vers, une longue pièce de vers. Devinez sur quoi... Sur le dictionnaire de Bayle... Bayle ne s'est jamais douté qu'il ferait une telle passion. Pour lady Holland, elle déplorait sa solitude, les longues heures de solitude de ses journées. Elle ne lit tant que parce qu'elle est seule. Nous nous sommes récriés. Personne n'est moins seul qu'elle. Elle a persisté; elle a parlé de l'isolement de la vieillesse, de tous les amis qu'elle avait perdus.
tt — Quand je me sens trop seule, quand la tristesse me gagne, je viens dans cette bibliothèque; j'y rappelle tous ceux que j'y ai vus. Je remets Romilly (l) sur cette chaise, Mackintosh ici, Horner là, tous mes amis, de bien aimables amis.
« Elle était vraiment émue et presque éloquente. Je vous répète que c'est la femme de ce pays qui a le plus d'esprit. Elle m'a répété les déclarations les plus tendres et demandé de mes nouvelles. »
A citer encore cette autre lettre où Guizot, peu de jours après le départ de la princesse de Lieven, lui avoue combien la séparation lui a été cruelle et combien il souffre de son absence. Ce n'est pas l'homme politique, le diplomate qui parle ici. C'est l'ami.
a Vraiment, vous me manquez trop. J'ai travaillé hier tout le jour, je viens de dormir toute la nuit. Dès
(1) Ce personnage et les deux dont les noms suivent sont célèbres en Anfrleterre, Romilly comme orateur, Mackintosh comme philosophe et historien, et Horner comme géologue.
que je cesse de travailler ou de dormir, je tombe dans le vide. C'était si charmant de vous voir deux fois le jour en réalité et tout le jour en perspective. Par ma fenêtre, de la table où j'écris en ce moment, mes regards enfilent Duke-street, jusqu'à Grosvenor-square et Mount-street. C'était l'un de mes deux chemins, précisément la moitié du chemin entre Hertford-house et Stafford-house. Il n'y a plus de Stafford-house, il n'y a plus de chemin. Hertford-house est une grande maison sombre et froide dans un désert.
« Ne me croyez pas pourtant quand je vous dis que vous me manquez trop. Je ne le pense pas. C'est un lieu commun que je dis bêtement, comme le dirait quelqu'un qui me regarderait. Quoi de plus naturel, quoi de plus juste que de sentir à ce point votre absence, l'absence d'une intimité comme la nôtre? C'est tout au plus si j'en jouis assez vivement quand elle est là, si je la regrette assez profondément quand elle a disparu.
« Je vous ai dit souvent, jamais assez, à quel point je trouve le monde médiocre, les affections, les esprits, les relations, les conversations. Je n'en deviens point misanthrope; je me résigne sans humeur. Mais quand je sors de là, quand j'entre dans une autre sphère où tout me plaît, me convient, me suffit, me satisfait pleinement, c'est une joie inexprimable, une joie fière et reconnaissante ; c'est le cœur épanoui, l'esprit à l'aise, la vie libre; c'est l'air pur du matin,
le soleil du midi, le plein vent dans les voiles; c'est tout facile, doux, vrai, grand, harmonieux au lieu de tout petit, gêné, factice, commun, incomplet. Non, vous ne me manquez pas trop et je dois bien au bonheur dont j'ai joui de sentir le vide que je sens... Nous retrouverons notre bonheur, n'est-ce pas? »
Quelques jours après, la politique reprenait ses droits, et une dernière lettre de Guizot nous révèle à quel degré la situation, tant à Paris qu'à Londres, était encore troublée à la date du 25 septembre.
a Vous voyez le travail de Paris et de Londres pour nous brouiller, Thiersetmoi. L'animosité personnelle devient très vive ici. On se dit convaincu que Thiers veut la guerre. Je nie, je repousse très haut, très ferme. On persiste. On couvre sous cette conviction sa propre obstination. Gela fait une situation de plus en plus périlleuse et délicate. Je dis périlleuse quoique le fond de ma pensée ne soit pas changé. Je ne crois pas à la guerre. Je n'y crois guère plus que je ne la veux. Je la trouverais absurde comme un effet sans cause est absurde. Jamais je ne consentirai à voir dans Beyrouth et Damas une cause suffisante à un si immense effet. Et quoique l'absurde ne soit pas banni de ce monde, cependant il n'y est pas puissant à ce point. Mais, quand on rase de si près le bord, il est impossible, même en ne croyant pas à la chute, de ne pas avoir le sentiment du péril. Et puis, les passions des hommes sont, elles seules, une cause, une cause
SI
qui, dans un moment donné, à propos d'un incident imprévu, peut tout emporter soudainement. C'est là le vrai danger, celui que j'ai constamment mis, que je mets constamment sous les yeux des gens qui ont créé cette situation parce qu'ils n'ont pas voulu y croire. Us commencent à y croire. Ils commencent à entrevoir la guerre comme possible et, ne voulant pas s'en prendre à la situation qu'ils ont faite, ils s'en prennent à quelqu'un qui la veut, disent-ils, qui travaille sous main à l'amener. £t je passe mon temps à combattre leurs conjectures sur les intentions et leur sécurité sur la situation. »
Cette lettre est une des dernières que Guizot ait écrites de Londres à la princesse de Lieven. Au moment où il l'écrivait, le cabinet Thiers succombait sous le poids des fautes commises par lui au cours de la crise ouverte par les affaires d'Orient et était acculé à la démission par suite d'un grave dissentiment avec le Roi quant aux armements militaires, que celui-ci jugeait suffisants et que Thiers voulait activer. Ce dissentiment éclata entre Louîs-Philippe et ses ministres, peu de jours avant la rentrée des Chambres, fixée au 28 octobre, sur la rédaction du discours du trône. Dans les derniers jours d'octobre, le cabinet était démissionnaire, et Guizot, rappelé à Paris, acceptait, dans le ministère Soult, le portefeuille des affaires étrangères, avec le ferme dessein de travailler énergiquement au maintien de la paix.
La nouvelle de son retour parait avoir jeté Mme de Lieven en une véritable ivresse. Quelques jours avant, dans une lettre de lui, elle avait pu lire : a Je ne voudrais jamais, jamais vous quitter. Si vous pouviez voir tout ce qu'il y a dans mon cœur, si profond, si fort, si éternel, si tendre, si triste ! « Elle même répliquait : tt Maintenant, je voudrais la tranquillité, la paix du cottage, votre amour, le mien, rien que cela. Ah! mon ami, c'est là le vrai bonheur. Et nous n'y arriverons jamais!» Il y aurait eu cependant un moyen d'y arriver. Ils étaient libres l'un et l'autre ; ils pouvaient se marier et il semble bien que ce mariage eût comblé les vœux de Guizot. Le bruit a toujours couru que la princesse n'y voulait consentir qu'autant qu'elle aurait gardé son titre et le nom de son premier mari, combinaison à laquelle Guizot se refusa parce qu'il la jugeait humiliante pour lui. D'autre part, on racontait vers la même époque que Mme de Lieven se promenant un jour en voiture au bois de Boulogne, avec son amie la comtesse de Nesselrode, celle-ci lui avait posé cette question.
— Ma chère, on dit que vous allez épouser Guizot. Est-ce vrai?
Et la princesse d'éclater de rire et de s'écrier en se renversant sur les coussins :
« — Oh! ma chère, me voyez-vous annoncée Madame Guizot !
Il ne nous est pas permis de mettre en doute l'au-
thenticité de ces paroles. Mais elles s'accordent bien mal avec ce qu'on sait du dévouement passionné que ne cessa de ptodiguer la princesse à son ami et, encore qu'on ait raison de dire que le cœur de la femme est un abîme insondable de contradictions et de caprices, elles ne contredisent pas la possibilité d'une mariage religieux contracté à Londres, et tenu rigoureusement secret, d'autant plus explicable qu'ils appartenaient tous deux à la religion luthérienne. Cette hypothèse ne paraîtra pas invraisemblable quand on aura lu ces quelques lignes tracées par Mme de Lieven, la veille même du jour où elle attendait Guizot : « Demain! demain! que le dimanche est un beau jour! (Le 30 août était un dimanche.) Demain^ huit semaines révolues depuis que nous nous sommes donnés bien solennellement l'un à l'autre, pour cette vie, pour l'éternité! »
Voilà de graves et significatives paroles dans lesquelles, sous le voile de mystère qui les couvre, il est bien difficile de ne pas voir une allusion à un engagement éternel, pris sinon devant les hommes, du moins devant Dieu. Quel il fut? Nous l'ignorons puisque Guizot lui-même a démenti l'hypothèse qu'elles autorisent. Au lendemain de la mort de son amie, il écrivait à lord Aberdeen .: a II me revient que quelques personnes, en Angleterre comme en France, croyent et disent que nous étions mariés en secret. Si ce propos-là vous arrive, je vous prie de
GDIZOT AMBASSADEUR A LONDRES 325
le démentir absolument. Rien de secret ne nous eût convenu, ni à l'un ni à l'autre. De plus, je n'aurais jamais épousé personne sans lui donner mon nom, et elle tenait au sien. Nous avions raison tous deux. »
Pendant les années qui vont suivre, la princesse de Lieven et Guizot ne se quitteront guère. Ils goûteront dans sa plénitude le bonheur d'un beau rêve réalisé, dont nous avons décrit déjà les douceurs et les ivresses et sur lequel il n'y a pas lieu de s'attarder. Ce qu'il convient seulement d'en retenir, c'est que durant cette période et jusqu'au jour ou la mort ravira à Guizot son amie, leurs lettres deviendront plus rares. Vivant maintenant tout près l'un de l'autre, ils sont dispensés de s'écrire ; on ne s'écrit pas quand on peut se voir et se parler tous les jours, plusieurs fois par jour. Lorsque encore ils seront amenés, par des séparations accidentelles et brèves, à renouer leur correspondance, leurs lettres n'exprimeront plus au même degré la tendresse passionnée des années antérieures. Ce n'est pas qu'ils soient moins attachés l'un à l'autre ni que leur affection ait perdu de sa force. C'est qu'elle est entrée dans la période de la possession définitive. Ils ont acquis la certitude de son indestructibilité. Trop d'occasions leur sont quotidiennement offertes de s'en prodiguer verbalement les témoignages pour qu'ils soient encore à en protester quand ils s'écrivent.