‹ Une vie d'artisteChapitre 5 sur 14 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

— Moi, Gfest mon état de les aimer.

— Vous éles voyageur?

— Infatigable, in(Hisieurl Seriez-vous curieux devoir TAmérique?

— Laquelle? Il y en a deux^ celle du ^ord et celle dit Sud.

— NI l'une, ni l'autxe : celle du Centre.

— Les An tilles, alors ?

— Justement.

— Très-curieux 1 Je meurs d'envie de boire du lait decoco, comme Robinson, et de manger des goyaves, comme le eapîteise Cook.

— Eh bien I monsieur, il ne tient qu'à vous de voyager.

— Comment, il ne lient qu'à moi?

— Défrayé de tout.

— Cela me va.

— Avec trois cents francs d'appointements par mois : deux cent cinquante fraacs de plus que voiis n'avez chez monsieur Seveste.

— Diable l c'est tentant.

— Laissez-vous tenter.

— Savez-vous que, par cette nuit sombre, au coin d^une tue déserte, vous dans votre manteau, moi dans ma redingote, nous avons l'air, moi de Faust, vous de Méphistophélès?

— Montons dans mon manteau, et partons»

— Et Seveste?

— Vous a-t-il fait des avances?

— Aucune.

— Alors, votre délicatesse n'est pas engagée. Et puis remarquez une chose...

— Vous êtes observateur?

-Oui.

— Qu'avez-vous remarqué ?

— Que chaque homme a son penchant; votre penchant, à vous, c'est de déserter.

— Comment, de déserter?

— Oui; vous avez d'abord déserté Tatelier de monsieur Bochard pour passer dans la troupe de Dumanoic; puis vous avez déserté la troupe de Dumanoir pour passer dans la troupe de Bertrand, dit Zozo du Nord; puis vous avez déserté 1^ troupe de Zozo du Nord pour la troupe Dumanoir; puis vous avez déserté la troupe Dumanoir pour retourner chez votre père; puis vous avez déserté de chez voire père pour entrer dans là troupe Seveste ; vous allez déserter la troupe Seveste pour entrer dans la troupe Vielof Mares l; enfin, vous déserterez la France pour TAmérique, la Guadeloupe et la Trinité espagnole, dont le doux climat, Fair pur, les femmes charmantes, le lait de coco et les goyaves vous feront, je Tespère, perdre Fenvie de déserter.

— Vous êtes parfaitement renseigné.

— J*ai rbabitude de prendre des informations.

— Mais Seveste?

— Tient-il beaucoup à vous garder?

— Moins que vous à m'acquérir, puisqu'il ne me donne que cinquante francs, par mois, et que vous m*en offrez trois cents. "^ /

— Pesez la cjiose.

178 irPFE m i>'ÀRTfm.

— Elle est pesée.

— Eh Mes?

— Je déserte.

— Bravo!

—Seulement, «Iteiidez... H tsuaï déserter le {Sus boooraUement possible.

— El surtout te pkis sûrement.

— L'un ne contrarie pas Tautre^

— Tant mieux.

— Je vais d'abord faire semblanl d'être malada.

— Dans qael but?

— On me remplacera daus tous mes rôles, et, quand je partirai, au mohis je ne laisserai pas Sevesie dans rembarras.

— Savez-vous que vous me rassurez pour le jour où mon tour viendra?

— Oa déserte, mais e& est hoandle.

— C'est convenu, vous tombez malato.

— Vous me laissez eisquante fc'aiics.

— Je vous laiase einquante francs.

— ^ Yous partez pour le Aivre^

— Je pars pour le Havre.

— £t, deux jours avant que. le btlimeat mette à b

Tofle... Je présume que vaus allez par nîerBiirx AnliHesf

— Vous avez deviné. Aimeriez- vous mieux aller k pied?

-*Acent cinquante francs d'^ppointermals de fflom je le préférerais.

—Malheureusement...

— Oui, ce n'est pas possîWe. Eh bîéni deux jours avant de mettre à la vaile, vous m*écrivez.

— Je vous écris.

— J'arrive pour m'embarquer, M le tour est fait.

— Voilà vos cinquante francs. Je puis compter sur vous ?

— Touchez là.

— Songez que j'ai votre parole, et que je ne veux fas autre chose.

— Vous avez raison, c'est bien plus sôr qu'un eogagement.

Méphistophélés tira de son côté, et Faust du sien.

Le lendemain, monsieur Gustave était indisposé; le surlendemain, il était malade; le jour suivant, très-malade.

On fut obligé de le remplacer dans tous ses rôles.

Seulement, l'administration * lui fît dire amicalement que, lorsqu'on n'avait que cinquante francs â'appointe-<i

180 UNE VIE D*AnTlSTC.

ments, on n'avait pas le droit d'être malade plus de huit jours.

Le sepliëme jour, il reçut une lettre de monsieur Victor Harest qui lui annonçait que le b&timent mettait à la voile le surlendemain.

Vers six heures du soir, on sonna.

Monsieur Gustave élait tout habillé et prêt à partir.

— Qui va là ? demanda-il k travers la porte.

— Moi, Polyle !

— Ah ! si c*est toi, ehtre.

Polyte entra.

Dans la familiarité, les deux amis avaient l'habitude de

retrancher chacun une syllabe à leur nom.

Hippolyte s'appelait Polyle^ et Gustave Gugus.

— Tu vas donc mieux? demanda Polyte.

— Je n'ai jamais été malade.

— Comment! et ton indisposition?

— .C'était une frime.

— Bon I mais dis donc.

— Quoi?

— Tu as Tair d'un voyageur.

— Je^ars.

, — Comment, tu pars? et Scvestc?

UNE VIE d'artiste. i8i

— C'est pour cela que j'étais malade.

— Compris I tu veux le distancer 7...

— Justement.

— Mais il va courir après toi.

— Je TessouiQerai, sois tranquille.

— Tu vas donc bien loin 7

— Au diable I à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Trinité espagnole. ^

— Ah ! pauvre Seveste ! Et quand pars-tu 7

— Viens me conduire. Mais» chut ! garde cela pour

toi.

— Four plus grande sûreté, veux-tu que je dise demain que tu es mort et que je te fasse enterrer après-demain ?

— C'est inutile : après-demain, nous serons partis.

— Un quart d^l^eure après, on était aux Messageries royales; dix minutes après, les deux amis s^étaient em-* brassés en essuyant chacun une larme au coin de Tœil, et Gagus roulait sur la route du Havre.

Le lendemain, à deux heures de l'après-midi, il saluait monsieur Victor Marest en chantant l'air du Déserteur :

Ahtje respire, il faut que je reprenne baleine.

Son grand air chanté et écouté religieusement par mon-

m UIfB~ VT8 D'AftTISVB.

sieur Victor Marest» qui Q*ftail pas iàohèctejiQ^ soniiMi* veau pensionnaire* dans fq^ènrcsuaûiixie :

— Quand partons-nous ? demanda moasirar Giustavé.

— Demain, à la marée.

— Sur quoi partons-noost

— Sur SlndusiriCy magnifique trais-ate^ capitaîBe ChaiabloBt qui s*est engagé à £»re la Inuveraie eo bd mois.

— Peut-on aH«r eeveher & Kord de tînéuitm-^^ *- Vous etaigaez d'Atre leGenon t

— Pardieu !

— Mes ï chaulant pfai» que bk marie- ast dans sni jIMn juslmenl à ^ heures du maim.

Eli HtOQSiaiir Gustave s*eii allaiaire tous se» petifoarran* gemeuts sue le trois^mâls^

C'était une grande aflaiie que de restera» mois en mter pour un homme quiYomissait le sasg ea sdIaBt de laDéli* vrande à Trouville dans la patachede la douaue.

Le lendemain^ au point du jour, le capitaîse €3»iniHon fit le signal d'appareillage.

C'est toujours un spectacle curieux qu'un appareillage, môme pour ceux qui y assistent tous les jours, et qui le regardent de la jetée i k plus forte raksou pour les PariâieDs

iri?B TIE D*ARTISTE. - Î83

qui De Tont jamais tu, et qui sont intéressés \ ç^ appareillage dont ils sont les acteurs, et dont leur bâtiment est le théâtre.

Il ya sans dire que toute la troupe comique, directeur et régisseur en tôte, était sur te pont.

Deux navires en charge pour la Guadeloupe partaient tous deux en même temps. E^heure de tever Fancre venue, le second navire, qui, par sa position, devait partir le premier, se mit en mouvement, et passa sans encombre du bassin dans la rade, et de la rade à la mer.

Hais il n'en fut pas de môme de l'Industrie, qui jaugeait cent cinquante tonneaux de plus que le premier; soit que la marée n*eût point atteint la hauteur voulue, soit que le bâtiment eût été mal manœuvré parle pilote côtier, il toucha, et ne put sortir.

Le départ fut donc remis à la marée prochaine.

Hais, la marée prochaine venue» le vent avait tourné, et était devenu contraire.

Dès le môme soir» on avait perdu de vue Tautre bâtiment. ^

Pendant un mois, le vent s'obstina à rester nord-nordcmest ; ^e sorte que, pendant un mois, t Industrie demeura dans le bassin.

ISA CNB VIE 0*ARTISTB.

Pendant ce temps, monsieur Gustave errait dans les environs. Il fuyait les émissaires de Seveste.

Le mois s*écoula sans accidents.

Au bout du mois, il entendit le tambour qui annonçait pour le lendemain le départ de ^Industrie.

n regagna le bord.

Le lendemain, grâce à une manœuvre habile et à un bon vent, le trois-mftts sortit heureusement du port» et gagna triomphalement la haute mor.

Lb capitaine Gbamblon. — Monsieur Gustaye dans son cadre. •- La Sainte-Cécile. — Dialogue entre deax nayires. — Les canards et les cocardes. — Un penaud, — Utilité da dictionnaire de TAcadémie.

— Le second fait un penaud on pennon. -~ Gustave sculpte un bonhomme. — Ca^e plat •- Le bonhomme à la mer. «- La Guadeloupe.

— Le dictionnaire deBescherelle.

Ce retard d*un mois avait mis tout le monde de mauvaise humeur, et particulièrement le capitaine Ghambloo.

UNE VIE d'artiste. ISS

Le capitaine Chamblon était un homme de quarante à quarante-cini] ans, grand, froid, sec, grave et même triste dévisage.

n était chevalier de la Légion d'honneur, et avait gagné sa croix sur un bfttiment de guerre*

Au reète, le vent était bon : ce vent, contraire tant qu*on avait été dans les eaux de laJdanche, était devenu excel* lent dès qu'on avait eu doublé le cap Finistère.

Malgré ce temps favorable, monsieur Gustave ne bougeait guère de son cadre, où, en terme de marine, il était «n train de compter ses chemises.

Au bout de sept ou huit jours de traversée, le directeur, qui, en sa qualité de voyageur patenté, avait le pied marin, s'approcha de son pensionnaire. ^

— Eh! maître Gustave! lui dit-il en faisant sonner un admirable creux.

— Monsieur Marest! répondit Gustave d'un ton lamentable.

— Êtes-vous là?

-^ Pardieu ! je le crois bien que j*y suis.

Et il essaya de lever la tête.

— Bon I je vous vois, cela suiBt. Je viens vous dire que c'est après-demtrin la Sainte-Cécile.

•-- Sh bieo, il ftiudim tâcher de lui ehaiiler qMU{«e chose, à cette pauvre sainte.

«— Ahl moDsiepr Mârest, gi le bâiimait eouliiiae de rouler comme il fait en ce moment, je vous dédare que je M quitte pua noo esâte.

~ Soyez tranquille, nous «uroi» un temps superbe. . JF'ai arrangé celamvec le régisseur.

Bn effet, le surlendemain, en airiyant devant Madère, le TOît se calma tout à coup.

En deux ou trois heures, la mer prés^ta l'aspect d'un immafise miroir.

Vers cinq heures du soir, sous un ciel d'aamr, en vue de Madère, on dressa la table.

Le capitauie offrait aux passagers uu rq^as exMiordinaire, orné de bordeaux et émaillé de Champagne.

Le régisseur i^?ait tenu parcde, le temps était magnifique et le navire ne faisait pas le moindre mouvement.

Le diner terminé, tout le monde monta sur le pont.

C*était pendant une de ces merveilleuses soirées comme il en tombe du ciel sur le lac Majeur, sur les mers de Si- . oUe, et sur ces gigantesques corbeilles de fleurs qu't)ii appelle les tles de TOcéanie.

A la me de <^s tles eedbaMsées, de ce^ mer ifiticteelante» de cet «zur ^rofoikl da eiel espi^fml^ personne m sMgea plus au maHf&is teaq)s^ la Teîlie, ^ toas les nusiciens, accordant leur» iostrwieals, partirent avec le même ensemble que s'ils eussent été à Torchestre.

En même temps, bi trou|)e entièie enioiina te chœur de lalkme bbmoke:

Sonnez, sonnez, cors et musettes!

On chantait et Ton accompagnait avec autant et plus d'entrain que si l'on avait un public.

Un brick animais s'était approché jTisqu'à la distance de trois ou quatre encablures, et son pont, couvert de specta*^ tears, applaudissait à ce concert improvisé.

Puis, lor^sqiie les ch<»urs de la Dame blaiiche eurent cessé, un duo de cors commença à bord du bàlimeAt angla^ esécuté aree une perfection rare.

Ce fut à r Industrie d'applaudir à son (mir.

Alors, le dialogue commença entre les deux bâtiments ; is étaient si rapprochés, que V^û pouvait causer d'un bord à l'autre.

-^ Vous avez donc tout fin orchestre à bord 7 demanda le brick.

— Je crois bienr, nous allons à la Guadeloupe avec une troupe d*opéra-<x>mique» répondit l* Industrie; et vous?

— Nous, nous avons deux artistes qui vont à New- York se faire entendre dans les concerts.

-^ Ah ! bravo !

Et Ton se fit des compliments par-dessus bord.

Puis les musiciens de Cindustrie donnèrent une seconde fois le signal du chant, et Ton entonna le chœur de

Joseph :

Dieu d*Isra61, père de la naturel

De son côté, le bâtiment anglais répondit par un second concerto.

Et cela dura ainsi une partie de la nuit; — nuit sereine, embaumée, harmonieuse, qui resta dans lé souvenir de tous ceux qui y prirent part.

Enfin, les musiciens français jouèrent Tair de Vive Henri IV ; les musiciens anglais répondirent par le God save the King. On se dit bonsoir, on se souhaita une bonne nuit, chacun descendit lentement, à regret, pour reprendre sa place dans son cadre, et il ne resta plus sur le pont que le timonier, ne quittant point de Vœil sa boussole, et le capitaine Chamblon, lequel, penché à l'arrière»

UNE VIS d'autiste. 489

suivait du regard le sillage du b&timent, qui semblait fendre une mer de feu.

Le lendemain, quand les passagers remontèrent sur le pont, on n'apercevait plus le bâtiment anglais, meilleur marcheur que t Industrie, que comme un point blanc qui semblait les ailes étendues d*une mouette rasant les {lots à Thorizon.

Au bout de deux ou trois jours, on eut trop de ce calme qu'on avait tant désiré : on ne faisait pas dix lieues en vingt-quatre heures; le capitaine Chamblon, surtout, montrait une incessante mauvaise humeur.

Le capitaine Chamblon était comme monsieur Jean : on avait oublié de lui apprendre à rire quand* il était jeune.

Seulement, monsieur Jean était grave, mais calme.

Le capitaine Chamblon ne sortait de sa taciturnité que pour tomber dans la plus violente agitation intérieure.

Les seuls moments où il parût éprouver un faible sentiment de bien-être étaient ceux où, penché, comme nous Tavons dit tout à l'heure, sur le sillage du bâtiment, il semblait mesurer du regard les abîmes incommensurables de la mer.

On sentait qu'il y avait au fond du cœur de cet homme

ou un chagrin profond, ou une pensée terrible.

Il*

1M UNE VIE D*iRTI8T&;

Paa^éire tous les deux.

Ce calme l'irritait au plus haut point.

Ce calme, aa conlAirey réjouissait fort Gustave, en ce

qi'il lui permettait de se promener sur le pont» et d*éto-

dier en peintre ces magnifiques coudiers de soted de réquateur«

Un jour que monsieur Gustave se promenait sur lepont avec les autres passagers, lesquels se distrayaient en mettant des cocardes aux canards.. « Aht pard<», lecteurs; si vous n*avez pas fait de longues traversées, vous devez ignorer complètement ce que c*est que cette distraction.

Mous allons vous le dire.

On faut une cocarde en papier blanc, bleu, jaune, rouge ou v<^t, peu importe la couleur, d'un à trois pouces de diamètre ; la grandeur, comme la couleur, dépend absolumentdu goût du cocardier.

On attache solidement au centre de la cocarde un boul de fil.

A rexirémité de ce bout de fil, on adapte un moroeau >depain.

On jette le tout à un canard.

Le canard, naturellement, préfère le pain à la cocarde^

avec sa gloutonnerie ordinaire, il avale le pain; le fil sait le pain ; la cocarde suit le fiL

Arrivée au bout du bec de Tanimal, elle bésite un instant; puis die se décide pour la droite ou pour la gaiichç, et finit pat aller se coller sur.run ou Tautre œil : -^ ce qui donne au cward un air grotesque qui prête ii rire aux spectateurs.

Gela^nevous ferait pas rire, répondes- vous dédaigneusement. Tâtez de la pleine mer quinze jours ; soyez quinze jours sans voir autre cfapQse ij^ue le ciel et Teau, dans le ciel * que des albatros et des paUle-en-queuCi dans la mer quo des bonites et des dorades, entre le ciel et la mer que des poissons voknti^'et je vous certifie que vous n'aurez pas absolument besoin, pour rire, de Ravel, d'Arnal ou de Orassot Jouant «ue pièce de mes bons«t spirituels confrères Ouvert et Lauzanne*

Tout le monde riait donc de voir une douzaine de canaids se promener graveiaent sur 1q pont» ayant ebacun coHée à la tempe «ne coearde de grandeur et de couleur différemca, lefsq«*o& enienâtt la voit du capitaine qa disait au second :

-^ ISMmmtf (bMes «n pewimd; qiie nous voyions eu moins de quel côté vient le vent

Les passagers se regardèrent entre eux, et se demande^ rent tout bas : c Qu'est-ce qu*un penaud T »

Personne ne le savait.

L*un d*eux avait un dictionnaire de TAcadémie. Il descenditdans la cabine, et cherchai penaud, 11 trouva :

€ Penaud, aude, adj., qui est embarrassé, honteux, interdit. — Quand on lui dit cela^ il demeura penaud; '^ellefut bienpenaude.^-Al n'est d'usage que dans le style familier. »

Le passager remonta avec son dictionnaire tout ouvert à la page 262, 3® colonne, et montra le mot à ses compagnons.

Il fut convenu d*un commun accord que ce ne pouvait pas 6lre cela. -

On s'approcha alors du second, qui s'était mis en devoir d'obéir immédiatement au capitaine.

Voici comment il procédait.

Il avait pris un bouchon de bouteille à vin de Bordeaux, le plus long qu'il avait pu trouver; il l'avait taillé en pointe à l'une de ses extrémités, laissant l'autre extrémité dans toute sa grosseur.

Puis il avait coupé le bouchon en vingt rondelles d'une ligne d'épaisseur chacune.

Chacune de ces rondelles allait en diminuant, selon qu'elle s'approchait du bout taillé en pointe.

La plus grande avait la largeur d'une pièce de vingt sous, la plus petite n'était pas plus large qu'une lentille.

Cela continuait de n'avoir pas le moindre rapport avec la définition donnée par le dictionnaire de l'Académie.

La curiosité n'en était pas moins excitée au plus haut point.

— Monsieur, hasarda le propriétaire du dictionnaire de l'Académie en s'adressant au second, est-ce bien un pe-* naud que se nomme l'objet que, par ordre du capitaine, vous êtes en train de confectionner?

—Penaud ou pennon, je ne sais pas bien; mais je crois que c'est pennon, quoique, nous autres marins, nous, disions généralement penaud»

- Oh 1 ce sera pennon, dit le passager au dictionnaire.

Et, tournant le feuillet, il trouva, à la première colonne de la 265* page :

« Pennon, s. m. C'était autrefois une sorte de bannière ou d'étendard à longue queue, qu'un chevalier qui avait vingt hommes d'armes sous lui était en droit de porter. »

Le monsieur au dictionnaire se retourna vers le second pour voir si l'objet prenait la forme d'une bannière ou

1H UMB VIS D*ARTISTB.

d*Qii étendard à longae queue, et il yit le second teoant 'entre ses genoai une poule que yeoatt de lui app(Hrter on mottsse^ et arracha&t du yentie de e^le poule les plumes les plus fines et les plus dorées.

Pais, quand U crut avoir une quantité de plumes i^- ' 4sante, le second remit au mousse, pour Taller r^rter >daii8 sa cage, la poule, qui a?ait beaucoup crié pendant l'opération.

— Ça ne peat pas Aire cela non plus, disaient les uns ^prës les autres, et en se passant le dicUonnairede TAcademie, les passagers faisant cercle autour du second.

— Cependant, messieurs, disait le propriétaire du prt- ^ioix volume, le dîdionnaire de TAcadémie, c'est ta loi et les prophètes.

Et plus la chose devenait sérieuse, plus l'attentioa nh doublait

Les rondelles du bouchon taillées, les plumes de la poule arrachées, le second passa un fil, au bout duqud il avait fait un n«ud, dans la plus petite des rondelles, ^*il poussa j«3qu*au nœud, puis dans la seconde, f«^ poussa à la distance d'un pouce de ta première, puis dans la troisième, qu'il poussa à la dtstance Ae <HK*fa«iit ligaes de laeeomle, et ainsi déduite, en eteerfmttouioufswe *

UNB VIE 0*AilTI8TS. IM

dista&oe plus graade à mesure que les lOodeUes grandisrsaient

Puis, sur la circonférence des rondelles, il enfonça^ par le côté résistant, les plumes de la poule, de manière à ce que ces plumes fissent le rayonnement d'une espèce de soleil dont la rondelle était la face ou la partie solide.

Il va sans dire que làpenaudier ou le pennonceur as* sertissait la grandeur des plumes & la grandeur des rondelles.

Les grandes plumes aux grandes rondelles, les petites aux petites*

Fuis il noua la ficelle) ou plutôt le fil & Texirémité d'us bâton d*un pied et demi de haut, qu'il planta dans la maraille du bâtiment.

I^ moindre vent suffisait pour soulever ces rondelles de liège et de plumes, et indiquer, par conséquent, de quel côté U soufflait.

^ Bravo, dit le capitaine;; au moins, désormais, nous s^onsàquoi nous en tenir.

Oustave avait remarqué Timportance que le capitaine atttchaîtàea giiMette» et il avait résolu de lui faire une surprise*

496 UNE VIE d'autiste.

Il commença par se procurer un beau morceau de bois de gaïac de dix-huit pouces de long.

Puis, à la partie supérieure, il sculpta avec son canif un bonhomme de six à huit pouces de haut.

 ce bonhomme il ajouta uo^ bras mobile en bois de sapin, le plus léger de tous les bois, qu'il peignit de la couleur du bois de gaïac.

Le reste du morceau de bois était une espèce de colonne Trajane, sur laquelle le bonhomme se tenait debout.

Puis, le jour où le bonhomme et sa colonne forent sculptés, il jeta le b&ton du pennon à la mer, planta le bonhomme [et sa colonne à la place du pennon, et, à la . niain mobile du bonhomme, il attacha le fil avec les rondelles de bouchon emplumées.

Au moindre vent, les rondelles flottaient, non pas soatevées par la main du bonhomme, mais, au contraire, la soulevant.

A cette vue, le visage du capitaine Chamblon s*éclaira d*un sourire; c'était le premier qu'on eût vu passer snr son visage.

Mais cette satisfaction ne fut pas de longue durée. Dès le même jour, le vent tomba de telle façon, qu'après avoir

montré ce qu'il était capable de faire au moindre souffle de vent, le pennon demeura immobile.

La mer d*Aulide n'était pas plus inerte sous les galères des Grecs que ne Tétait TAtlantique sous la carène de tlndustrie.

Le capitaine Chamblon était fort superstitieux. En voyant ce calme absolu, il se figura que c'était le bonhomme de monsieur Gustave qui portait malheur au bâtiment.

Aussi ne passait-il plus devant le bonhomme sans lui adresser quelque menace ou quelque gros mot.

Enfin, une nuit, dans son impatience, il prit la colonne,

le bonhomme, les rondelles emplumées, et jeta le tout à la mer.

' Une heure après, un grain effroyable s*élait déclaré, et

le b&timent, quoique courant à sec de voiles^ filait plus de

huit nœuds à Theure.

Monsieur Gustave, qui dormait sur la foi du calme, se réveilla tout à coup, secoué dans son tiroir comme une vieille amande dans sa coque.

Son premier cri fut :

- Du thé I

Quoique le capitaine envoy&t d'habitude promener tous

IM UNIS TIB D*ART1Sr^

ces èraiikof^ de passagers, il «vati, à cansede ses talents, recommandé ^puûcMbûmmA tDonsieiir Gii^tefe Cfi

Le meosseanifa Kveù l'inftisloa ebinoise.

— Ah I ah ! dit le mousse, nous avons donc beseii de ee pauvre Gringalet?

Monsieur Gustave 43mit^iifêi bapUaâ le mousse, eà mr nskir du laoïeu Gringalet de Grai.

— Ah ! mon ami, mon cher Gringalet, qu'y a-t-ildwe* demanda aonsieHr Gustave.

— II y a que le capUaine a jeté à ta xa/st Tetre maadit pmmd, qui a charmé VIndtisttie; si bien que imus fusoBs, maintenant, trois lieoes à Fbeure.

Le grain dura quinze jours, et faillit jeter le bâtiment enr la côte du Sénégal.

Le niauvais-temps fat tel, qu'on ne songea pas même & faire le baptême du bonhomme Tropique.

Enfin, le seizième jour, ik y eut un moment de rel&che. Madame Dupuis, femme du baryton, en profita pour ^tccoucher.

Son mari fut la sage-femme; le capitaine, rofficier de Tétat civil ; le directeur de la troupe, le parrain, et la première dmateose, la marraine.

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