‹ Une vie d'artisteChapitre 7 sur 14 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

La;trou|« demie des repi'ésenOE^cmBlilaBlanJniqcie et à la Trinidad.— Cbasse aux serpents. — Ua serpeat-corail daas un bocal, — Hadeinoiselle èlélanie pour la vie, — Gustave fait la barbe aa p^r& Verteuil.

Il y eut, cependant, une circonstance où monsieur 6s8tave fut obligé de se confier de fiouveau à l'élémeiit p»^ fide. Il s'agissait d'aller donner des représeaialioiis à la Martinique etàla Triaidad, et, si iogénietix <|iiel'6B fiki» il n'y avait pas moyea de faire le voyage par tene. *

vOn s'embarqua donc vers la fin de juillet sur la goilelle la Comtesse de Bouille\ capiluoe Maodar.

Le surlendemain, dansja nuit, on jelaii r«oie devant la Martinique.

iTFrï VIE D'AirriÉnrr. tf8

AirpofDl' Al j6«r, des canots entraraient h: goélette.

La Harlimqiie B^a point de port;^ elfe a seulement one rade exposée à tous les ventr; le mointire gram qur soufffe emporte les naytres qui stationnent dans ses eaux, connuq il emporterait use tolfie d'oiseaux eflkroocfaés.

Un séjonrde deux mois à la Guadeloupe avait rendu les eomêéfieus familiers avec toutes les étrangetés qui les avatem d^abord préoccupés à leur arrivée aux Antilles. La seule qui les frappa en débarquant à la Martinique fut la quantité de serpents qu*ils trouvèrent pendus aux arbres.

Nonnseulement, comme on le comprend bien, chacun a droit de^yte et de mort sur ces malfaiteurs, mais encore, contre toute tMe de serpent, on paye une prime ; il en résalte que les nègres se livrent avec ardeur à la chasse des reptiles, — chasse à laquelle ils sont très-adroits.

Eh généraf, fe serpent fuit devant Thomme; le nègre court après hri, rattrape par la queue, le fait tourner comme me fronde, et lui brise b tête contre le premier mnr, le premier arbre ou la première pierre qu'il rencontre; sinon contre la terre, notre mère commune, qui devient ators une marâtre pour le serpent.

Ces sortes de reptiles sont si communs à la Martinique, que souvent, dans les grandes pluies, on voit passer, em-

946 DNB VIK D^ARTISTE.

portés par lea ruisseaux dans les rues qui vont en pente des serpents qui viennent de la campagne, et que le tor tent roule malgré eux vers la mer.

Quelque temps avant l'arrivée de la troupe comique, un nègre de la Martinique était mort piqué par un serpentcorail, jin des plus dangereux de la race ophidienne ; le serpent avait été ficelé dans une botte de foin, et le nègre, en éparpillant le foin avec ses doigts pour le donner aux chevaux de son maître, avait été mordu par le serpent.

Ces serpents, qui faisaient grand'peur à tous les Européens, étaient fort recherchés par le père Yerteuil ; — c*était un beau, brave et spirituel vieillard, avec une figure sereine, de beaux cheveux blancs, jouant la comédie sur une jambe à peu près paralysée, et faisant des chansons très-charmantes dans ses moments perdus.

Mais, h la Martinique, il n*avait plus de moments perdus : il collectionnait des serpents, des iguanes, des caïmans, qu*il mettait les uns dans des bocaux, les autres sur des planches, et qu'il destinait au musée de Marseille.

Monsieur Yerteuil avait été directeur du thé&tre de Marseille, et avait conservé une tendresse profonde pour Tan* tique Phocée.

n avait avec lui une vieille gouvernante qui, il faut le

dire, ne partageait pas ses sympathies' en fait d'histoire natarelle; les premières querelles qui survinrent entre eux eurent lieu à propos d*un serpent à sonnettes que monsieur Verteuil tenait à conserver vivant, et à qui Melanie pour la vie avait écrasé la tête d'un coup de manche k balai.

Pourquoi dites-vous Mêlante pour la vie? demandera le lecteur.

Ahl c'est vrai : vous ne pouvez point savoir, cher lecteur, ce que savaient nos comédiens.

La gouvernante du père Verteuil avait l'habitude de signer tous ses comptes : Mélanie pour la vie.

Deux sous de beurre : Mélanie pour la vie ; deux sous de lait : Mélanie pour la vie ; deux sous de farine de ma« nioc : Mélanie pour la vie.

De sorte que toutes les connaissances du père Verteuil avaient pris l'habitude d'appeler sa gouvernante Mélanie pour la rfie.

Vous voyez que nos explications sont claires et précises.

On resta une quinzaine de jours à la Martinique ; puis, la ville biHlée^ comme on disait du temps du père Dumanoir, — que nous retrouverons, soyez tranquille, — on partit pour la Trinidaâ«

SIS UNB Vie D*AIITI6TE«

Vous saïKz, ii*e8l-oe pas» ce que c*eBl (pie la Tidmâad, lie asglaise, BMdgré «n qdbi eqngnri, gimit en face de renaÎKMKkne de rfiréBoq» t

Ce fot Ui que le pèce Yerteuil ee teroum itf rteUenveiâ heareax, tandis qglau'oettliaMe JMtf aiwe ipotir /flwtttatraat dans un état voisin du désespoir.

La Trisité ^eai taien oerlaiBenieBl lik ob aborda rArche: elle a conservé un échantillon de chaque espèce d*ami&aox, et qoelquesriiiis, ï IêxA bien leur lenibe cette justice, ont multiplié dans >u»o praposlk» dâsDrdonnée.

Entre autres, les atnges, les penôquelB, les lézards, Ses crocodiles et tes serpents.

Gustave, qui étail ]ïoniiiafcfaair,.et qui ainail la.pr^ menade pour le mouvement méme^qn'elle procure, lestail parfois en extase devant des velées de perroquets de toutes eoukurs, devant des IXMtrtittlaBs d'oiseanK-mouctae bourdonnant autour dun buisson de fieurs, comiae des abeilles autoar d^«ie roehe, ^om devant ie passage, rapide comme Tédair, d'oa grand léaard fai^semblait lait d'uae seule émeraude.'

Cn jour, en entrant cjiez ie père f erteuU, il trouva calui-ci en admiration devant un magnïflqae serpeat-^eenA

roulé au foBd d'un ûb ces bocaux que dans les tles on appelle des pokans^

Le père Yerleuil se tenait dd)out sur sa bonne jambe, appuyé des deux mmm sur la table où était posé le bocal» tandis que Mélanie pour la vie se tordait les mains dans un coin, 4 Taspect de ce nouvel hôte qui venait reninroer la collection de perroquets empaillés, de crocodiles ficelés sur des plancbesy et àe lézards jaunissant daoïs des bocaux.

— Ahi venez donc, Gustave I venez donc I dtt le père Terteuil en apercevant le jeune homme, qui lui apportait un papillon grand comme une assiette, doué avec une épingle au iond de son chapeau de ^aMe.

— Dites donc, en voilà un jdi papiUon, monsieur Vertenil !

— Ah bien 1 oui, U 8*agit Utn des papillons !

— Comment, vous méprisez mon papillon?

— Non, donnez-le à Uélanie powriame, et veûez voir mon serpent-corail.

— Il est mort, votre serpent-corail?

— -ParUeu!

— Oh ! c'est que je ne suis pas comme vous ; je ne peus pas souffrir les serpents.

— Ahl monsieur Gustave, vous avez bien raison! Ube femme est bien malheureuse, allez, qua;id elle est obligée de vivre avec un homme qui a des goûts pareils.

— Tais-toi, vieille folle I et va nous chercher deux bouteilles de tafia.

— Âh! père Verteuil, dit Gustave, vous croyez que nous n*en aurons pas assez d'une ?

— Mais ce ifest pas pour vous, monsieur Gustave, c*est pour son horrible bête. Tout ce qu*il gagne passe à cela.

— Mélanie pour la vie ! fil le père Verteuil, en homme qui, sur tout autre point, souffrirait peut-être des observations, mais qui, sur celui-là, est intraitable.

Mélanie sortit, et monsieur Gustave, avec une certaine hésitation, s'approcha du bocal, introduisit sa baguette dans le récipient, et commença de tourmenter le reptile, qui demeura immobile mal^é toutes les agaceries de monsieur Gustave.

— Bon 1 dit le jeune homme, il est mort.

Et il se pencha à son tour pour voir ce magnifique composé de pierres précieuses qu'on appelle le serpent-coraih

— Il y a une chose qui m'inquiète, dit-il au père Verteuil.

— Laquelle?

— C'est que ordinairement, quand ces paroissiens-là sont morts, ils perdent un peu de la vivacité de leur couleur, et le drôle persiste à être magnifique.

— Il est mort depuis ce matin seulement ; de sorte qu'il n*a pas encore eu le temps de s'apercevoir qu'il l'était. Voilà pourquoi je veux le mettre presque vivant dans le tafia. — Donne, Mélanie pour la vie, que nous offrions la goutte à cette estimable béte.

La gouvernante, de retour de la cave, livra les deux bouteilles avec une expression de regret qu'elle ne se donna pas la peine de dissimuler.

Gustave prit sa badine entre ses dents, déboucha deux bouteilles de tafia, et, une de chaque main, versa à plein goulot dans le poban.

Mais à peine le serpent-corail fut-il en contact avec l'alcool, qu'il poussa un sifflement aigu, et, se dressant sur la queue comme la guivre des Yisconti, s'élança hors du bocal, et retomba sur la table.

Par bonheur, d'un mouvement aussi rapide que celui du reptile, Gustave avait lâché la bouteille qu'il tenait de la main droite, avait pris la petite canne qu'il serrait entre ses dents, et maintenait sous la pression de la badine l'animal fixé sur 1^ table.

983 UNS VIE D'ABTISri.

n 7 ent «D moment assezi terrible : le père Verteuil a?ait fait un pas en aniire; mais^ ntl sern par sa jambe paralysée, il était tombé dans on fanteail qui le tenait prisonnier» à dix*buit ponces âe la gueule sifitante do vseptile.

Mélanie pour la vie aivait pris b fuite en appelant du

secours, et Gustave, maintenant le serpent sons sa badine, appelait un nègre quelconque de tous ses poumons, eîi accompagnant cet appel des pins énergiques jurons que pût mettre à sa disposition le vocabulaire de la haute et de la petite banque.

— Nègre neglai criait Gustave en CEéole,^ veoi, cher... veni donc! moi de ou !

-' y*la, v*la, mouché, dit le nègre en aceoiurant.

— G»)e, serpent-corail là ! '

Le nègre regarda et comprit la gravité de la situation.

— Paix 1 bouche on-zotes-zaffais cabote pas zaffais mouton, ou tane 1

Puis, prenant une cravache, et s'adressent au serpent :

•^ Ca yo qua farfouillé su tabe là moncbé zcmbi. Àb I commissaire police pas qua fait devoir à lui... Avec régoise la mois qua fouté vous en geôle.

£t le nègre, maintenant, de son eOté, le serpent avec sa

erafse^e, le prit du boBfl des doigts p»r la qaefne, et, malgré toutes les difficultés qvfS fit, Pintroduisit dans le po« Irnn, où il le laissa se livrera uae danse macabre des plus fréoétiques, ma» derenuesaiis danger, grâce & Fapplication du bouchoii solidement arrêta par une ficelle.

Seulement afcrsr, le père Tertenil respira. '

—Merci, cher, ça ou vie pour service la.

—Mouché t'en prîe, répondît» le nègre; baillé-moî you petit goude, pour gagner tafia; mon teni chaud, moa qu'à sué.

— Mais, non, tir ne sucs pas, farceur! dit Gustave.

— Ah I mouché 1 s'écria le nègre, moa qu'a sué en de* dans.

On donna la gourde au nègre, qui nortit en gambadaml.

Probablement que ranimai est, à cette heure, au musée dC' Marseille, où ceux qui le vîàitcntet l'admirent sont loin de se douter du drame qu'il a joué avant de rendre le dernier soupir.

Cet événement refroidit l'enthousiasme du père Verteuil pour l'histoire naturelle, rendit Gustave de plus en plus circonspect à l'endroit des ophidiens, et donna une fausse jaunisse à mademoiselle Mélanie pour la vie.

S24 UNE ?IB d'artiste.

On resta à la Trinidad quinze jours ou trois semaines» heurtant, pendant la journée, des milliers d*oiseaux de Tespèce des corbeaux, qui sont les balayeurs de la ville, auxquelsf«n conséquence, il est défendu de toucher, et qui passent leur douce existence à manger ce qu'ils trouvent, et à aller le digérer sur le haut des toits et sur les bras de la potence /qui orne la place publique, se tenant serrés les uns contre les autres comme s'ils étaient à la broche.

La nuit, on faisait la guerre aux rats, qui venaient manger les pantoufles des comédiens et les cothurnes des tragédiens.

Enfin, il fallut quitter ce lieu de délices ; on s'embarqua smrÉlisa, capitaine Lafargue, en comptant sur la traversée habituelle, c'est-à-dire sur quatre ou cinq jours de mer.

En conséquence, tout était organisé à bord pour vivre à l'air et coucher sur le {)ont, pendant ces chaudes nuits du golfe du Mexique, dont la chaleur est tempérée par une brise marine.

Ces nuits sont les heures délicieuses de la vie.

Celait ainsi qu'en avait jugé la troupe comique en venant; c'était ainsi qu'elle en jugea au retour, pendant les

•UNE VIE DARTISTE. 225

deux premiers jours. Hais, dès la matinée du troisième, le capitaine manifesta quelques inquiétudes à l'endroit d*un petit point noir qui venait du côté de la Nouvelle* Orléans.

Ce point noir grandit bientôt» au point d'obscurcir tout le ciel.

Le capitaine donna immédiatement à deux matelots l'ordre d'orienter au large, pour éviter les rochers, et aux passagers celui de descendre sous le pont pour laisser les manœuvres libres.

Le premier de ces ordres était facile à exécuter; le second, à peu près impossible.

L'entre-pont, qui n'avait pas compté sur vingt ou vfngtcinq voyageurs, était encombré de marchandises.

Il restait à peine deux pieds et demi d'espace entre les caisses et l'avant du pont.

Encore cet espace était-il diminué par l'épaisseur des matelas.

On s'enfourna, — aucun autre mot ne saurait rendre cette manœuvre, — on s'enfourna comme on put dans l'étroit intervalle.

Seulement, on était obligé de se tenir couché, soit sur le dos, soit sur le ventre.

tt6 UNS TIB d'artiste.

On avait le choix.

Hais il était dtfenda d'être assis, même au ténor.

Tons savez que les ténors sont soignés par les dteeteurs mieux que les amoureuses, même quand elles sont enointes.

 peine fut-on couché, que, par une chaleur épouvantable, avec une odeur putride,, on vit courir sur ce ciel de planches, en manière de signes du zodiaque, une foule de cancrelats, de scorpions et de mille-pieds.

On s'en inquiéta d*abord énormément.

La pauvre Mélanie pow la vie poussait des cris surhumains. I

Deux ou trois personnes furent piquées ou mordues; le père Yerteuil leur passa le flacon d*alcaU qu'il portait sur lui à tout hasard. On se frotta, on enfia, on se refrotta, on renfla, on commença à se moquer des cancrelats, des scorpions et des mîUe-pieds ; puis — ce qui était bien autrement humiliant pour eux — on finit par n'y i^us faire attention.

Mais ce à quoi on élait obligé de fah-e atlention, c'était a cette chaleur croissante, à xette atmosphère méphitique à laquelle un nouveaq venu eût succombé h rinstant même, tandis que nos gens la supportaiefil âéj& depuis deux ou

froi9 jerurs, parce qii% s'y étaient habitués peu à peu. ' Seulement, au raillea dff tous ces pauvres passagers entassés comme des nègres à berd d'an yaisseau de traite, au milieu*de ees maHieureux voyageurs serrés commères damnés dans un des cercles de l'enfer de Dante, 41 yen avait en, qui, souffrant plus que les autres , se plaignait plu^ amèrement.

C'était monsieur Yerteuil, dont la jambe roidie rendait la position encore pins douloureuse.

Hais ce qoi lui faisait surtout pousser des cris d'angoisset c'était une barbe de huit jours, roide comme une brosse, blanche comme la neige, et qui montait jusqu'au-dessous des yeux; barbe qu'il avait l'habitude de faire tous les jours, opération qui restait la plus faciledu monde sur le pont, en supposant un temps calme, mais qui devenait presque impossible par un -gros temps, et dans la position horizontale où ron était forcé de demeurer.

Chacun, en se plaignant pour son propre compte, se contentait donc de plaindre le pauvre père Yerteuil ; mais cette pitié, quoique unanime, n'apportait aucun soulagement à ses souffrances.

Elles devinrent si intenses, que le pauvre vieillard finit par demander, non plus qu'on lui fit la barbe, mai«

qu'on lui brûlât la cervelle, et qu*on le jetât à la mer.

Nous Tavoos dit, ces gémissements touchaient tout le monde et particulièrement Gustave, qui avait pour le boo Verteuil la respectueuse tendresse d'un fils.

Aussi, se traînant jusqu'à lui :

— Écoutpz, papa Verteuil ! lui dit-il, que j*essaye, moi.

— De me brûler la cervelle ? Oh I oui 1 seulement, tâchez de ne pas me manquer.

— Non... Je veux seulement vous faire la barbe.

— Âh 1 mon ami, si vous y réussissiez, vous seriez mon sauveur !

— Dame I vous voyez, ce n'est pas commode par un temps comme celui-ci.

Le bâtiment dansait sur les vagues à faire croire qu'il

allaitse démantibulera chaque craquement de sa membrure.

— Oh ! peu importe I enlevez-moi là peau, si vous voulez, comme on enlève la couenne d'un cochon, mais débarrassez-moi de ce feu qui me brûle le visage.

— Je ne réponds de rien.

— Non !

— Vous m'absolvez d'avanco?

— Dussiez-vous me couper la carotido.

— Vous entendez, vous tous-qui êtes là !

— Nous Fenteûdons, répondirent lânguissamment les spectateurs.

— Alors, nous allons essayer.

On ouvrit une malle, la première venue, et on retira un rasoir.

— Voilà, dit une voix.

— Qu'est-ce que voilà ?

— Un rasoir.

— Passez le rasoir.

On passa le rasoir de main en main.

Le rasoir parvint jusqu'à monsieur Gustave.

La goélette continuait de danser comme une balle élastique.

— Gringalet ! cria le barbier.

Pour Gustave, tous les mousses s'appelaient Gringalet, toujours en mémoire du grand Gringalet de Caen.

Nul ne s'habitue aussi vite qu'un mousse à tous les noms qu'il platt aux passagers de lui donner.

Le mousse accourut comme s'il eût regu cet illustre nom sur les fonts de baptême.

— De l'eau et du savon.

— Nous n'avonis que du savon noir,

— Ça ne fait rien, cria le patient.

S30 , VlfB YIB D*ARTI8TE.'

— ¥onft ailes aYoir¥oCffe eaa et votre stvoii.

— Oh I oui, mon eau et mon savon I murmura Yertrail. Le mousse revint avec les objets demandéa.

-^ Voua êtes résolu f it Gustave.

— A tout, mon ami 1 à tout !

— Alors, tenez- vous bien.

Le jeune homme enfourcha le père Yerteuîl, se coucha sur lui, s'appuya sur le bras gauche, eteommeiiçaà lui frotter du bout des doigts le visage avec son eau savonneuse.

— Oh I murmura le pauvre martjr, q[ue oel% fait de bien, mon Dieu ! que cela fait de bien I

Monsieur Gustave s'arrêta.

— Vous n'aimez pas mieux attendre que la mer se calme?

— Oh t non ! oh ! non Ltoot ^ suite, tout de soitel Le jeune homme prit le rasoir et poussa un soupir.

— Allons, dit-il, avec l'aâde de Dieu L..

Et le rasrâr erra sur la joue du père Verteoil.

— Ah 1 dit celui-ci, que c'est bon l

— Ma foi, si c'est aussi bon que cela, en avant, marche! Et, avec une incroyable sûreté de main, avec eette sûreté

de liiain de peintre, qui ne touche la toile que du bout de

UNE TIE D*ARTISTB. 23f

son pinceau ; de statuaire, qui oe touche la terre que du bout de son ébauchoir, il continua, au milieu du roulis et du tangage, Viropossible besogne qui, au fur et à mesure qu'elle s'accomplissait, faisait pousser à celui sur lequel elle s'accomplissait des soupirs de bien-être, des gémisse» ments de satisfaction.

xni

Bonheur relatif. — La rade de Cayacou. ^ Gastaye pique une tèt^ daas Ul mer et idborde la odte arec trois camarades. •— Ils rapportent des vivres frais. — Retour à la Martinique. •* Une tempête. — Le drapeau tricolore. — La révolution de Juillet. — Dispersion de la trou|^

L*opération dura une heure, et s'accomplit sans la plus légère estafilade.

la peau du patient était rouge comme du sang, mais parfaitement intacte.

S32 UNE VIE d'artiste.

— Ah ! mon cher Gustave, marmurait-il , c*est la seconde fois que vous me sauvez la vie 1

La première fois, on se le rappelle, c'était lorsque le serpent-corail s'était élancé hors de son poban«

— Âh ! mon Dieu, ajouta-t-il, cela m'y fait penser, qae sont devenus tous mes lézards et tous mes serpents ?

— Mon Dieu ! s'écria Mêlante pour la me^ je sens quelque chose qui me grimpe le long de la jambe.

— Vous êtes folle, répondit Verteuil ; lé plus moderne a neuf jours d'esprit-de-vin et de tafia.

-— N'importe, répondit la gouvernante, assez mal calmée par ce raisonnement chronologique, si rassurant qu'il fût; j'ai lu dans la Bible que le serpent était le plus rusé des animaux.

Le père Verteuil avait moitié raison, moitié tort : la plu* part des bocaux étaient en pièces, mais serpents et lézards gisaient sans mouvement et sans vie.

Seulement, ce ne fut qu'au bout de dix jours que l'on put constater le fait, qui devint l'objet de l'inquiétude do père Verteuil, du moment où sa barbe ne fut plus l'objet de sa douleur.

Tant il est vrai que l'homme ne peut pas être parfaitement heureux!

Au bout de dix jours, cependant, nos passagers eussent dû se trouver heureux, si le bonheur n*est, comme disent les philosophes, que la comparaison d*un état meilleur à un état pire.

n était évident que, le soir du dixième jour, le vent étant tombé, la mer s*étant calmée, les voyageurs étant montés sur le pont, au lieu d'être entassés dans Tentre-pont, respirant Tair pur de F Océan, au lieu de Tair méphitique de la cale, ayant pour horizon Fespace infini, où le soleil se balançait dans des nuages de pourpre et d*or, au lieu de ce plancher constellé de scorpions, de mille-pieds et de cancrislats, il était évident que. les passagers devaient se trouver heureux, du moins relativement.

Mais, comme il faut toujours que Thommese plaigne, et, par l'homme, nous entendons aussi la moitié que Dieu lui a donnée, les hommes et les femmes se plaignaient.

De quoi se plaignaient-ils ?

De n'avoir mangé que du biscuit depuis cinq jours, et, depuis cinq jours, de n'^ivoir à boire que de l'eau tiède que chaque jour rendait non-seulement plus tiède, mais encore plus infecté.

De son côté, le bâtiment se plaignait aussi.

Il se|)laignait d'avoir un de ses mâtereaux brisé; d'avoir

934 vnu VII b^artiste.

toates ses voiles âècbirées; de sfintirTean pasnr à travers sa membrare disjointe.

On résolut dooc de gagner te lads de CagfaEcoà' ^ de s*; arrêter vingt-quatre heures pour réparer les aiaries^

On mit le cap snr Ca^facoo»

Les passagers voyaient aYoe rarmseBim^ au for et à mesure qu'ils avançaient, sortir de terre une corbeille de fleurs dominée par une chi^e de coDises boisées, pleine d*ombre et de fraîcheur, d'eaux limpides et courantes; pas on qui ne révàt un bain dans ces eaux, et le sommeil sous ces arbres.

Le capitaine Lafargue jeta L'ancre à un quart de lieue du rivage ; mais» quelques instances qu'on lui fit pour mettre la chaloupe à la mer, il s*y rdosa oonstamment.

Pourquoi? On n'en sut jamais rien; par on caprice de capitaine, voilà tout.

Hais la teirîation était par ti'op grande ; au risque d'être coupés en deux par les requins, ou dévorés par les caïmans, Gustave et trois de ses compagnons se désbabàllèrent clandestinement, et, d'un seul élan, piquèrenl chacun une tête dans la m^.

L'un d'eux avait noué son mouchoir autour de 8on<x)rps

irifE VIE d'artiste. 23S^

^ ayait glissé dedans un ou deux dollars pour exciter la géoérosîlèdes Cafj>a€outes.

Les femmes jetèrent d*abord un cri, ne sachant pourquoi le sixième de la tnmpe sautait ainsi à Teau ; mais, lorsque les ipiatre ni^urs leur eurent annoncé que c'était pour leur apporter de Peau fralehe , des vivres frais et des fruits de toute sorte qu'ils s'étaient jetés à Feau, les encouragements devinrent unanimes.

Les (fuatre nageurs abordèrent la côte, à quelque distance les uns des autres; tous s'étaient dirigés vers une espèce de petit fortin dont la blancheur leur tirait rœil.

Le petit fortin était parfaitement inhabité.

Mais, du fortin , on apercevait un village ; ce village^ était à un qucfrt dé lieue à peu près.

On s'achemina vers le village.

Les quatre Européens étaient déjà aux Antilles depuis assez liHigtemps pour ne pas se préoccuper du costume.

Ils eussent eu tort, d'ailleurs, d'attacher à leur nuditéplus d'importance que les Cayacoutes mâles et femelles n'y

en attachaient eux-mêmes.

Les acquisitions se iirent avec la plus grande facilité; rien

le plus arrangeant que les Chevets et les Potels de l'Ile : inoyennant un demi-dollar, on eut à la fois des bananes,.

236 UNE TiB d'artiste.

des mangos, des choux palmistes et du pain de manioc.

La difficulté était de savoir comment on transporterait tout cela.

Un petit canot d'écorce d'arbrcTfit Taffaire ; il fut empli bord à bord de fruits 'de toute espèce ; puis deux Caja* coûtes, chargés de le ramener, se mirent à la mer ayee nos quatre Européens, et conjointement avec eux, lepoossèrent vers le b&timent.

Jamais triomphateurs ne furent reçus avec de pareils cris de joie; toutes les bouches étaient sécbées, tous les gosien en feu.

On transborda la cargaison du canot sur le bâtiment ;| on s'assit en rond autour de la pyramide, et chacun lat^ taqua avec une ardeur que les femmes partageaient, mal^ gré la prétention que quelques-unes ont de ne pas manger.

Pois on tira les matelas de la cale, on les secoua, oa les battit, on les étendit sur le pont, et Ton passa uoedfl ces belles nuits voluptueuses comme Cléopàtre en passûi à Canope, et Sextus Pompée dans la Cyrénaîque — Ynu dans sa cangue royale, Tautre dans sa galère de pirate.

Enfin, le lendemain, on partit par une de ces joUh brises qui, sans soulever la mer, font courir les bàtimenti à sa surface.

YiDgt-quatre heures après, on était de retour à la Mas; tinique.

L'aspect du port était terrible à voir.

Quand nous disons duport^ c'est de la rade que nous devrions dire : la Martinique, on le sait, n'a pas de port.

Le grain, — toute tempête commence par un grain, — le grain avait été si rapide et si violent, que les bâtiments n'avaient pas eu le temps de gagner le large.

Deux trois-m&ts et autant de bricks désemparés, brisés, étaient échoués à la côte, couchés sur le côté, et, sans qu'on vit aucune personne de leur équipage, chaque lame qui déferlait sur eux en faisait jaillir un cri déchirant. ' La mer, à deux lieues au large, était couverte de vergues, de m&ts, de barriques, de cages & poules et de débris de navires qui, moins heureux que les autres, avaient été brisés.

La garnison, sous les armes, était échelonnée au bord de la mer.

Les marins et les nègres travaillaient à l'envi au sauvetage.

Le capitaine Lafargue ne voulut point rester en arrière ; il jeta l'ancre, et, tandis qu'on transportait les comédieus

S38 UNB VIB D*ABTI8TK.

à terre» il envoya soo équipage' porter «aptrl de^eamn au grand désastre.

On fut trois jours sans songjsr à nwvrir la salle de sfeotade. — On craignait de jeter raaBonce d'un plaîûr as milieu des sombres préoccupations qui planaient sur la Tille.

Ce fut en qu^que sorte la ville qui réclama les référétentations aux acteurs eux-méaiea* Peodaat les six semaines d'absence de la troupe comique, le goAt des spectacles avait eu le temps de reprendne racine à la Martinique. --

Monsieur Victor Marest annonça donc que, poor répondre à Tenthousiasme des Martiniqueis, il' ferait, le 40 septembre 4830, sa réouverture par Topera de Joseph ot la comédie de Brwtfs et Palaprat.

Le malin du i septembre, au moment où les a£Scheurs étaient occupés à coller à Tangle des rues Topera du soir, le gouverneur, suivi de quelques officiers, et précédé d'un tambour, vint à la batterie du port, fit amener le pavillon blaac, et nisser le drapeau tricolore. ,

On le regardait avec un profond étonnement.

Nul ne savait ce qu'il faisait là.

Cependant, comme on le compraid lûenr on le Imssait

UI^ VIfi .D*AfiTISTE. 239

faire en suivant tous ses mouvements avec une extrême curiosUé«

Enfin, le bruit se répandit qu'une révolution avait été faite à Paris, et gue cette rjéLVolution s'^pelait la révolu* lion de Juillet; ^ue Charles X était renversé, et que le duc d'Orléans avait accetplô la lieutenanôe -générale, eu disant : « Désormais la Charte sera une vérité ! »

Les mulâtres ppussèrent des cris de joie. Que gagnaientils à une révolution faite dans la métropole, à quinze cents lieues d'eux?

Je vais le direlis gagnaient, ou plutôt ils allaient essayer de gagner le droit d'entrer au parterre et aux galeries des théâtres» places aristocratiques réservées aux blancs, et dans lesquelles il n'était point permis aux hommes de couleur de toettre le fled.

 chaque révolution qui s'opàre dans la métropole, les hommes de couleur sont habitués à faire un pas en avant.

La révolution de 1848, en affranchissant les nègres, leur a fait faire non point un pas, mais un bond par lequel ils ont non-seulement rq^oint, mais encore dépassé les blancs.

UO UNE VIE d'artiste.

En 1830, ils n'en étaient pas là. lis demandaient tout bonnement, ainsi que nous Favons dit, h entrer au parterre et aux galeries.

Comme ils demandaient cette faveur en menaçant de la prendre, comme ils étaient les plus forts, et, par conséquent, auraient pu la prendre sans la demander, cette faveur leur fut accordée.

Seulement, le même jour où les mul&tres venaient de conquérir ce droit, ambitionné depuis deux cents ans, le gouverneur donna Tordre à M. Victor Harest de cesser ses représentations.

Le soir, en se présentant à la porte du théâtre deux heures plus tôt que de putume, pour ne pas tarder d*une minute à jouir de leur droit, les hommes de couleur trouvèrent la porte du thé&tre fermée.

De leur côté, les artistes avaient reçu avis du directeur qu*il n*avait plus besoin de leurs services.

Plusieurs voulurent récriminer, faire des procès; mais il leur fut répondu qu'il y avait force majeure.

Alors, se trouvant à quinze cents lieues de la mère patrie, chacun tira de son côté, appelant, comnie dans la haute et la petite banque, un truc quelconque à son secours. i

UNE VIE d'artiste. ' 9if

Le directeur prit un café.

La première chanteuse se fit dame de comptoir de son directeur.

L'Elleviou, monsieur Bouzïgue, et la Dugazon, madame Paul, ayant fait des économies, revinrent en France.

Le baryton, monsieur Dupuis, se fit chantre d'église.

Le père Verteuil et son fils partirent pour la Pointe-à- Pitre, où le père Verteuil mourut, et où son fils devint prote dans une imprimerie.

Le Colin, monsieur Valdowski, se fit maître d'arnaes.

La première amoureuse se fit dame de compagnie du gouverneur.

Le père noble, monsieur Salle, qtà avait vu la lumière, devint portier des francs-maçons, ses frères.

Enfin, la basse-taille, monsieur Gustave, après avoir hésité vingt-quatre heures entre les différents trucs qu'il avait à sa disposition, décida qu'il se ferait peintre en miniature.

t24S UNE ns d'abtistk.

"Monsieur Gast&ve peintre &bl miniature. — Beuroux début — Histoire d'un duef. — Le père Jean reçoit un colis de la Martinique. — Son étonnement. — Une lettre dans une tabatière. — Le portrut à l'huile. — La toile est remplacée d*aae façon .ÎBgâakaae. — £»• fluence de rhumidité sur la peau d'&ne. ^

Le jour môme où cette décision fut prise, monsieur *ta¥e alla ch^ on marchand d'ustenâles de billard, acbela trois billes, se rendit delà chez un ébéniste, fit sd^diaqne bille en dix portions, et se koma maât ireMe tabidies ^e différentes dimensions.

à daax doublons le portrait, e*étaj| quatre miUe boit cents francs que monsieur Gustave venait d'enfermer daas son tiroir, sans autre mise de fonds que quinze francs <l*achat et six francs de sciage.

Quant à la boite d'aquarelle et aux petites bouteilles de ' gouache, la dépense en était faite depuis longtemps.

Ces premières dispositions prises, monsieur Gustave

écrivit cette circulaire, qu'il fit déposer dans les principales maisons d^ la ville :

€ Monîsienr Gustave, peintre en rorniftture, prévîettt les habitants de la Groad^^rpe' et de la Maptinique quUl fait le portrait, et garantit la pessemblance. »

On sait qu'il n*y a qu'heur et malheur en ce monde, et que tout déperkl^ la pltipart da temps, de la façon dont une entreprise débute.

La sp^culaMon de M. Cru^tave débuta d'une façoo^ splendide.

Le premier amateur qui se présenta pour faire exécuter son portrait fut an megistrat de la Harti'nique qu'un duel terrible venait de faire Pobjet de toutes tes conversations»

C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, petit,, mince, à la physionomie eharmaute, et à ce doux parler créole qui suppose un gosier de veloco's chez ceux qui ga« < zeuillent cette espèce de chant.

n s'était pris de qu^elle avec un spadassin de profession ,. ou plutôt celui-ci lui avait cherché querelle.

Alors, il avait été trouver son adversaire, et l'avait pro- Toqué à lacenditien qu'op se battrait, un pistolet déchargé

et Uaiitre chargé, à la distance d'an mouchoir tena de la main gauche, tandis que Ton tirerait de la droite.

L'adversaire du magistrat avait accepté, soit qu'il n*eûi pas pu, soit, mieux encore, qu'il n*eût pas voulu refuser.

Les deux champions, accompagnés chacun de leurs témoins, s'étaient rendus sur le terrain.

Le duel avait eu lieu dans les conditions que nous avons ' -dites.

Les deux adversaires s'étaient placés à trois pas de distance, avaient reçu un pistolet chargé et un pistolet non chargé de la main de leurs témoins, et l'avaient armé.

Le sort avait donné au magistrat la chance de tirer le premier.

Il tira le premier ; mais rien ne brûla, aucune détonation ne retentit; sa mauvaise fortune lui avait donné le pistolet non chargé.

Alors, son adversaire avait tlfé en Tair.

Mais lui n'avait pas accepté cette générosité :' il avait exigé que le pistolet fût rechargé sous ses yeux ; il avait mis de sa propre main la balle dans le canon, et avait sommé son adversaire de faire feu.

Devant cette mise en demeure, l'adversaire^du magistrat avait été obligé de céder; il avait fait feu, et le magistrat

était tombé sur le coup, la poitrine traversée de part en part, ses habits brûlés par la poudre.

Uq miracle avait fait que la blessure n'avait point été mortelle et qu'au bout de trois mois le blessé se promenait dans les rues de la Martinique.

Les créoles sont très-braves, et, comme tous lesbommes véritablement braves, ilsont un grand culte pour lecourage.

Le magistrat était le héros du jour.

Si les magistrats n*étaient pas des hommes vertueux, et si celui-là n'avait pas été fort parmi les forts, comme le sage de TÉcriture, ileût trouvé l'occasion de pécher sept fois par jour, et même davantage.

Celait donc une chance incalculable que d'avoir à faire le portrait de cet homme.

Un boiiheur ne va pas sans l'autre : le portrait fut réussi. On l'exposa chez le Susse de l'endroit, dans le ma* gasin duquel il obtint un succès immense.

De ce moment, l'atelier de Monsieur Gustave ne désemplit plus.

Toutes les nuances de la peau humaine, depuis le noir de jais jusqu'au rose tendre, depuis le nègre du Sénégal Jusqu'à la fraîche Anglaise de Plymoutb ou de Southampton, passèrent par son pinceau.

^316 tS^E VIE d'arti^tb.

Monsieur €^9tave .c'avait aucune préférenee, n'y mettait aucune fierté.

D'ailleurs, on Fa vu, dès son* arrifée, s'il avait quelque pr^ugé, c'était plutôt en foveurdes nègre? que contre eux.

Or, pendant le temps que son fils Etienne, sous te psea^ donyme de 6«i9ta¥e, après avoir charmé les Antilles par sa ?otx et son jeu , les ravissait par b ressemblance et le fini de ses portraits, -* que faisait le père Jean?

Il prenait le plus grand intérêt à Tacbèvement ie la Had^tie, et en demandait des nouvelles à tous ceux qni arrivaient de Paris; de temps en temps^ il s'ëlonnait bien un peu de ne pas recevoir de leHres de son fits; -— llest vrai que son Sis n'aimait point à écrire; mais^ par «ne occasion quelconque, Etienne eût, du moins, pu lui faire dbre : € Je me porter bien, » et hri demander : « Comment vous portBz-viios? »

Cela eût fait du bien au pmivra^ père.

Toutefois^ il ne se plaig^iEfôit pas ; il n'était pllis dans les habitudes de Jean de se plaindre ; il continuait de fredonner la Marseillmse, comme il avait fait sous l'Empire, comme il avait fait sras les Bo^urbons de la branche 4itiDé6, et, de temps en temps, uad fois parmois peul-ètre^ il se surprenait à dire :

mil frB rfARTi^TE. 24T

— n n'est pas moins ?rai que les^ifaiils sont bien in* gratsi...

Un matin, on lui annonça un colis de la Martinique.

De la Martinique!... Qui diable pouvait lui envoyer quelque chose de la Martinique? n ne connaissait personne aux Antilles.

Ce colis contenait une liasse de journaux, un baril de rhum, un paquet de cinq cents cigare^ deux pots de tabaa à' priser, et une tabatière d'argent.

Le père Jean ouvrit la liasse de journaux et lut :

Habitation à Tendre... Nègre à vendre... Négresse à vendre.,. Ifégril-* louiTcodre.

Il était évident que cela ne le regardait en aucune faiçon» Il poussa plus loin ses investigations et lut :

Théâtre de la Mabtiniqub. — M. Gustave acquiert de jour en jour de nouveaux droits à la bienveillance du public, et aucun effort ne lui coûte pour justifier celle dont il est l'objet. Hier, dans le Mariage de Figaro, il a chanté Tair de la Calomnie avec beaucoup d'intelligence et le talent. Sa'manière de phraser surtout a électrisé la salle...

— Ce n'est pas encore oela, dit le père Jean» qui ne conoaissaitson fils q^e sous le nom d'Etienne.

Il prit un autre journal, et lut :

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