TRINITÉ ESPAGNOLE
Théâtre franfois de Marine-Square.
Avec autorisaUon de M. le gouverneur et VUlustre Cabile,
Les artistes lyriqu^ et dramatiques, sous la direcdoa de M. Victor
Marest, Joueront :
Mahomet^ ou le Fanatisme.
M. GHjUne remplira le rôle de Mahomet.
Ce nom de Monsieur Gustave, souligné pour la seconde
fois, frappa le père Jean.
— Que diable me veut-on, se demanda-t-il à lui-même, avec ce nom de Monsieur Gustave? Je ne connais pas de
Gustave, moi ! Il continua :
Le Dîner de Madelon, ou te Bourgeois du Mwais.
Benolst, vieux garçon.
MM. VerteuU.
Vincent, son ami,
gaUé.
Un caporal,
Victor,
Un commissionnaire,
Gustave.
Madclon,
Mil* Moinet.
— Monsieur Gustave 1 Monteur Gustave ! répéta le père Jean. Je crois décidément que c'est là que gît le lièvre!
Mais comme, dans les vingt autres journaux, rien ne lui disait autre chose que ce qu'il avait lu dans les deux premiers, il passa des journaux au paquet de cigares. n en tira un, le fuma, et le trouva excellent.
— Oh ! oh ! fit-il, voilà qui donne envie de priser.
Et, prienant une pincée de macouba dans la bouteille au large goulot, il Taspira avec une confiance que justifiait une première expérience faite sur le cigare.
— Excellent, parbleu ! excellent!... Emplissons vite la tabatière.
Etll ouvrit la tabatière.
Dans la tabatière, il y avait un billet.
— Tiens l dit-il, l'écriture d'Etienne !
Il ouvrit le billet, et lut :
« C'est moi, papa ! J'ai renoncé, selon ton désir, & la . comédie, que je jouais sous le nom de Gustave, et je suis peintre en miniature, à la.Martinique. ^
» Ton fils bien respectueux, qui gagne beaucoup d'argent. » Etienne. »
Le père Jean demeura atterré* Cependant, il fit part à deux personnes de la lettre ou plutôt du billet (fG'il venait de recevoir:
MO UNE VIE d'AKTïSTE.
1** AirHetrtenant des douaniers, sur la tabatifire duquel son fifs avait copié son premier dessin ;
â^ A monsieur Odelli, qui lui avait fait avoir son premier prix.
D'ailleurs, une chose le cotœotait un peu, c^est que son ills n'était plus comédien, et s'était fait peintre.
Pendant ce temps, monsieur Gustave, chose rare ! tenait les promesses de son prospectus. Il avait garanti la ressemblance, et ses ressemblances étaient telles, qu'uD jour un riche colon eut l'ambition d'avoir son portrait, non plus en miniature, mais de grandeur naturelle, non plus à Taquarelle ou à la gouache, mais à Fhuiie.
Il vint trouver monsieur Gustave, et lui demanda s'il faisait le portrait à l'huile.
— Je fais tout ce qui concerne mon état, répondit monsieur Gustave.
— Alors, vous garantissez la ressemblance en grand comme en pelit?
— Je la garantis bien mieux.
— Et quelle différence cela fera-t-il dans le prix?
— Au lieu de deux doublons, ce sera quatre doublons.
— Va pour quatre doublons ! Nous commencerons d^ main.
UNE VIE d'artiste. 9M
<— Damaio, c*est impossible, j*ad Coûte ma Jouroée prise.
— Àprès-deoiain alors.
-— Je ne puis être à vous que lundi.
•— A luucfi, donc! répondit Tauiateur en poussant un profond soupir qui expriamLt tout son regret d'être remis à quatre jours.
Et il sorlût en faisa&t Inm promettre à monsieur Gustave qu'il aurait sa séance le lundi suivant.
Monsieur Grustave avait eu ses raisons pour oremettre sa première séance au lundi. Il était, en effet, pressé, niais Qon pas au paint de ne pouvoir enlever deux heures aux autres modèleB.
Ce qui lui avait fait demander quatre jours, c*élait la crainte de ne point trouver de toile préparée pour la peinure à rhuile, et la nécessité de suppléer par spn iipagi-
lation à eetie absence de la matière première.
Il avait prévu parfaitement juste. ^'
Quelques recherches qu'il fit dans TUe, il ne put trouuer me toile à portrait.
Alors, il se mit à chercher un vieux portrait sur leqml . pât passer une couche de ))l<anc.
Recherche aussi inutile que la première !
Ces deux oiécomptesi qui» au reste, étâAt prévus, >a*Ê^
253 UNE VIE D^ATRTISTE.
laient qae relatifs, n'abattirent point son courage. Do moment où il avait eu Tidëe qu*il ne trouverait pas de toile, et où, cependant, il avait pris l'engagement 4e faire le portrait, c'est qu'il avait quelque ressource cachée au fond de son bissac, comme le renard de la fable.
Monsieur Gustave se rendit chez le chef de musique de la garde nationale» et se mit à chercher parmi les instruments de rebut.
Il trouva une grosse caisse crevée d'un côté.
C'était justement ce qu'il cherchait.
Il acheta la peau d'âne intacte, ella cloua sur un châssis de la même dimension que la caisse, en la tendant du mieux qu'il put.
Puis n'attendit son amateur. i
L'amateur vint à jour fixe. i
, Gustave s*était procuré ce qu'il avait trouvé de mieux en
couleurs de peintres d'enseignes.
L'amateur fut d'abord un peu étonné de voir que sa ressemblance allait se refléter sur une peau d'≠ mais mon sieur Gustave lui dit, avec un imperturbable aplomb, que ses connaissances en chimie lui avaient démontré qu'à cause de l'air salin la peau d'&ne, aux Antilles, était de i)eaucoup préférable à la toile. .
L'amateur se rendit à ce raisonnement.
Monsieur Gustave aborda hardiment Thuile, se gardant bien de dire à son modèle que c'était la première fois qu'il l'abordait.
Seulement, l'exécution était plus bruyante que sur la toile. Chaque coup de pinceau résonnait comme un coup de baguette, et produisait sa symphonie.
Le peintre mit huit jours à achever son portrait ; mds aussi ce portrait était un chef-d'œuvre 1
L'amateur, au comble de lajoie, rentra chez lui, et inaugura le portrait dans sa famille.
Mais il ne soui&a pas mot de la matière sur laquelle était peint le portrait.
Il eût craint, en disant qu'il était sur peau d'âne, de perdre de sa considération dans l'esprit de sa femme et de ses enfants.
Seulement, sans que personne s'en doutât, pas même le peintre, une grande catastrophe menaçait le malheureux portrait.
La saison d'hiver, c'est-à-dire l'époque des pluies, arrivait.
A la chaleur sèche, qui roidit toute chose, succédait la chaleur humide, qui détend et qui amollit.
SS4 tJNE VIE d'artistjs.
Le portrait, si parfait qu*il paraissait vivant, sembla voir venir celte époque avec une grande répugnance.
Son visage, sérieux d'iiabitude, semblait s*attristar et vieillir; noi>-seu!eraeiit il se ridait horizontalement, — ce qui eût été un effet connu du temps sur les choses humaines, — mais encore il se ridait verticalement, ce qui était un effet complètement inconnu jusqu'alors.
La famille s'effraya de voir un portrait qui vivait comme un éphémère, tandis que l'original vivait de la vie des autres hommes.
Elle envoya chercher le peintre.
Le peintre s'approcha du lableau, plein deconflance, et, comme son visage restait calme, le visage.de la lamille se
rasséréna. '
— Tiens, dit-il, par bonheur, je ne l'ai {mls ^isrni. Puis, du ton d'un médecin qui ranime des pansnts affligés :
— Ce n'est rien, dit-il ; dans trois jours, revenez le voir h la maison, et il n'y paraîtra plus.
Monsieur Gustave avait deviné du pranîer eoup que l'humidité avait fait détendre la peau d'âne, et que le por* tcaitétait tout simplement atteint d*un rantoUissement
Cette maladie, ordinairement mortelle pour rbomme.
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aoit qu'elle attaque le cerveau , soit qu'elle^ttaque* la moelle» ne r^t pas pour les portraits.
MoBsîeiir Omtave mit le portrait pendant trois jours dans une chambre chauSée à trente d^és, et, au bout des trois jours^ commeâl Fayaitâit, il n'y paraissait plus!
La famille fut endrantfe ; toutes ses craintes superstifiasses disparurent ; seulement, elle fut prévenue que le portrait était d'une constitution bydrophobe, et arait cet avantage sur les autres peintures qu*il pouvait servir à la fois de portrait et de tbermomètre.