‹ Une vie de jeune filleChapitre 3 sur 9 · SH · texte numérisé non relu

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Unijours beaucoup au dedans de nous-mêmes. Elle était simplement ce qu'elle croyait devoir être.

Sa religion était comme son cœur : vraie, tendre, élevée. Pour Madelaine, la foi ne fui (|u'uii souvenir; son amour pour Dieu ne vint ni du raisonnement, ni de la crainte; elle l'aima, parce qu'aussitôt qu'elle l'eut compris, elle n'aurait pu faire différemment. La piété lui parut nécessaire et indispensable à la vie; à sa vie de femme surtout, dépendante, soumise, dévouée.

Simple dans ses goûts, n'ignorant néanmoins aucun de ses avantages, elle en faisait si peu de cas, qu'on eût pu croire qu'elle ne les connaissait pas. Elle n'eut jamais la modestie hypocrite qui veut paraître les ignorer ou les cacher. Sa coquetterie fut d'être le bonheur de ceux qui l'entouraient. Elle mil à cela la même préoccupation que les autres fenunes mettent à plaire. Plaire eût élé pour elle un embarras bien plus qu'une félicité.

« Tenez, disait-elle quelquefois à son père

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ne me remerciez pas autant 5 car, hélas! c'est encore par égoïsme que nous faisons le bien. Voyez, comme vous pensez à moi. Eh ! si je m'en chargeais, je serais fort attrapée. Je crois que si nous laissions toujours aux autres le soin de pensera nous, réciproquement on s'en trouverait mieux. »

Toutefois le malheur de l'éducation isolée se fit sentir quand elle fut achevée; elle eut les défauts de ses qualités; son imagination pensive prit une teinte romanesque et passionnée, sous le toit solitaire et morose qu'elle habitait.

Comme toutes lésâmes tendres, elle eut ses rêveries et ses superstitions, elle ne put ni croire au mal ni le prévoir; elle eut la foi des cœurs purs; elle vit les autres à son niveau.

Ne comprenant pas assez le monde encore pour faire d'elle-même un holocauste, elle s'attacha fortement aux choses qu'elle aimait, sans craindre le jour où elle pourrait les perdre ; sa vie fut tout intellectuelle; son âme, con-

centrée dans raffection unique qu'elle avait pour son père, n'ayant jamais été témoin des douleurs humaines, se reposait doucement entre Dieu et lui ; elle se fit un bonheur de toutes les petites attentions qui sont pour d'autres quelquefois des sujets de fatigue ou d'embarras. Rien de ce qui était agréable à son père ne fut oublié; elle l'entoura

de cette affection continuelle qui, adroitement donnée à l'être qu'on aime, fait également la joie de celui qui la donne et de celui qui la reçoit. M. d'Orges aimait excessivement les fleurs. « C'est la jeunesse du vieillard, disait-il à sa fille, soigne-les pour moi, tu ne saurais me faire plus de plaisir. » Il avait dit cela une fois à Madelaine alors âgée de douze ans, mais ce fut assez pour la jeune fille.

Depuis, pas un jour ne s'est écoulé sans qu'elle ait songé au petit jardinage recoin^ mandé.

La clématite odorante, le jasmin et le chèvrefeuille ont été plantés au bas des murs de

la petite habitation. Les plantes ont grandi, avec elles l'enfant est devenue une femme belle et gracieuse. Leur parfum revient chaque année rappeler au vieillard, et son goût le plus cher, et le doux gouvenir de la bonté de sa fille.

C'est elle qui taille les branches, qui plante et Siènie les fleurs de chaque saison. Son goût pouj- l'étude n'est contenté qu'après ce travail quotidien ; alors elle se retire dans sa chambre ou va se promener avec son père, selon qu'il l'a souhaité. Ordinairement elle ne le revoit qu'à l'heure du dîner : il aimait à demeurer seul pendant le jour.

Depuis quelques années, un ancien ami de M. d'Orges, l'abbé de Martel, étant revenu çl'Angleterre après y être resté jusqu'à la restauration, venait ordinairement passer Tété ayec lui. Madelaine avait beaucoup gagné auprès de lui ; de son côté, le saint homme, admirant en elle une perfection ravissante de caractère et de sentiment, s'était fait un bonheur d'achever cet ouvrage déjà si bien coin-

niencé. Voyant que son père ne s'en occupait nullement, il le remplaça près d'elle; lorsqu'il partit, il lui promit d'établir entre eux une correspondance suivie, et Madelaine accepta avec reconnaissance. M- d'Orges, insouciant comme tous les vieillards dont la vie a été fort agitée^fut charmé des soins du bon abbé de Martel pour sa fille; il ne put s'empêcher d'adr mirer comme cet homme octogénaire s'occupait à son âge d'autre chose que de lui-même. Quand ils étaient ensemble, quoique leur manière de voir fût entièrement différente, cependant l'extrême douceur et l'urbanité d'espritde M. de Maitel mettaient toujours la balance égale entre eux; il était la seule personne étrangère que M. d'Orges vît avec plaisir longtemps autour de lui. Cette année il n'avait pu quitter Paris, étant presque devenu infirme. Madelaine et son père en parlaient avec regret : tous deux l'aimaient et lui portaient une grande vénération ; une lettre qu'il venait d'écrire, le matin même, avait annoncé qu'il ne pouvait disposer de lui pour un si long voyage. En

rentrant de leur partie de campagne, Madelaine avait trouvé cette lettre et en fit part à son père; elle pleurait en regrettant de ne pas voir leur ami, ainsi qu'elle l'avait espéré.

Comme tous les vieillards habiles à se consoler des privations morales, le marquis d'Orges tâchait de la convaincre de prendre en patience cette petite contrariété, mais la pauvre jeune fille était triste et désolée.

« Allons, Madelaine, dit son père, sois plus forte devant les petites contradictions de la vie ; j'écrirai demain à l'abbé pour qu'il te gronde du peu de soumission que tu ^s aux volontés de Dieu.

— Mais, mon bon père, croyez-vous donc que la résignation n'a pas ses larmes aussi?

— Tout a ses larmes, dit le vieillard avec émotion; le bonheur même aies siennes; ainsi, juge. »

Madelaine demeura pensive et silencieuse. Pour la tirer de sa rêverie, M. d'Orges reprit le sujet de la conversation sur leur visite au

château de Vézelai, et il convint que s'il faisait beau le samedi suivant, ils iraient le matin remercier ensemble madame de Bressac et ses enfants.

Hl.

Madame de Bressac était avec ses filles dans le salon d'étude : Constance brodait au métier, Amélie jouait du piano, leur mère écrivait à son fils, qui lui annonçait sa prochaine ar-

rivée.

« Maman, dit Constance, je vois dans la grande allée des personnes qui viennent ici: c'est une dame en robe rose avec un mantelet noir. Ah ! je la reconnais à son chapeau de

paille garni de velours veil : c'est iiiadeiiioiselle d'Orges. Sou père est avec elle, w

Ils arrivaient en ce moment dans le salon.

« Madame, dit le marquis d'Orges en entrant, je n'ai pas voulu tarder davantage à venir vous prouver que mon anathème contre le monde ne s'étend pas jusqu'à vous ; et, de plus, je viens vous remercier de l'extrême obligeance que vous avez eue pour ma fille et pour moi.

— Mon Dieu! n'en parlons plus, répondit madame de Bressac; quand on oblige, n'est-ce pas toujours à moitié pour soi-même ?

— Cela n'empêche pas, dit Madelaine en souriant, de vous remercier au moins pour notre part. Oh! madame, continua-t-elle, quelle superbe vue on aperçoit d'ici ! Avez-vous pour notre Limousin la même admiration que moi ? J'avoue que, de tous les pays que j'ai parcourus avec mon père, c'est celui-ci qui me plaît davantage.

— Oui, dit madame de Bressac, si ce n'étaient les habitants.

— C'est vrai, continua Madeiaine en souriant : ils sont apathiques et insupportables; mais que font les habitants à un pays? peu de chose ; ensuite, ils ont bien leur bon côté aussi.

— Lequel ? demanda madame de Bressac ; car, jusqu'ici, je n'ai probablement vu que leur mauvais.

— La philosophie de se contenter de peu, c'est bien une qualité : avez-vous entendu un paysan limousin se plaindre longtemps ?

— J'avoue qu'ils ont une patience que, si je voulais vous quereller, j'appellerais de l'indolence, tout simplement.

— Non, dit Madeiaine en souriant; vous êtes trop sévère pour nos bons Limousins. Quand vous les connaîtrez davantage, madame, je suis sûre que vous les aimerez.

— Ils ont un si bon petit avocat, qu'ils gagneront, je pense, promptement leur cause.

— Je vous assure qu'ils sont généralement meilleurs qu'ils ne paraissent, et, s'ils sont

apathiques et indolents, il faut aussi convenir qu'ils n'ont pas de méchanceté,de défauts réels. C'est beaucoup...»

Madame de Bressac se mit à rire, tout en admirant Madelaine, qui causait avec une grâce et une douceur charmantes.

— Vous êtes née dans ce pays, je suppose? d'après tout ce que vous en dites.

— Elle est née à Saint-Domingue, reprit M. d'Orges, comme sa pauvre mère. Elle y fut élevée jusqu'à l'âge de dix ans; sa mère mourut alors, et ne voulant plus rester dans ce pays qui me rappelait tant de souvenirs douloureux, je suis revenu en Europe avec elle. Tantôt en Suisse, tantôt en Italie, j'ai voyagé pendant trois ans et plus : cela entrait dans mes idées d'éducation pour elle. C'est la meilleure manière d'instruire. A notre séjour prolongé en Suisse, Madelaine a gagné des goûts simples, purs, retirés, comme leshabitants des chalets que nous avons parcourus. A vivre en Italie, elle a compris les arts et les a cultivés avec zèle ; car,

dans ce pays, c'est presque une honte de n'en sa^'oir aucun. De plus, elle parle l'allemand et l'italien comme sa propre langue, et connaît la littérature de ces deux pays aussi bien que la sienne. »

Constance et Amélie, voyant Madelaine embarrassée d'être le sujet de la conversation, lui proposèrent de visiter le parc et le château. Elle accepta avec plaisir.

« J'avoue, dit madame de Bressac, et c'est trop heureux d'avoir un tel aveu à faire à un père, que j'ai vu peu de personnes qui m'aient plu autant que mademoiselle votre fille.

— Âh! dit M. d'Orges, il est impossible de la juger ce qu'elle vaut dès la première fois; lorsque vous la connaîtrez davantage, vous l'admirerez bien plus encore. C'est moi qui puis en parler, moi, témoin chaque jour des ravissantes qualités qui sont en elle. Madelaine a le mérite d'être née ce que les autres se font. Insouciant, peu propre à élever une femme, j'ai laissé se former seule cette âme toute simple et toute primitive. ^. côté de nos expé-

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nences et de nos duretés d'homme, un cœur de jeune fille devait perdre : je l'ai senti ; j'ai joué gros jeu avec la nature, peut-être, mais j'ai eu le bonheur d'avoir deviné juste. Elle s'est élevée doucement, sans qu'on y pensât, tant sa nature était pure et belle.

» Ne vous étonnez pas, conlinua-t-il, de m'entendre ainsi la louer devant vous; mais je ne conçois pas les êtres qui n'osent faire l'éloge de ceux qui leur sont chers : cette espèce de modestie bâtarde est la plus sotte chose que je connaisse.

— Je pense bien comme vous, monsieur; aussi , en lisant la fable du Hibou de La Fontaine, ai-je toujours espéré qu'il n'avait eu l'intention que de parler d'une vérité, sans croire marquer un ridicule. Tout ce qui est donné aux. autres, aux dépens de soi-même, '^ève à la fois le donateur et l'obligé. Et qui lo. "ons-nous, si ce n'est ceux que nous

aimons? et 4 '^«mons-nous plus que nos enfants? Hélas! la . ^'Miceté domine tellement dans le monde, qu . ''**t du con-

Iraire, une parole d'admiration pour autrui, lait du bien à entendre, même aux plus indifférents.

— Oh ! rien ne peut donner l'idée de Madelaine, dit M. d'Orges, rien ne ferait comprendre ces nuances délicates de bonté et d'esprit qui sont en elle. Voyez, je suis vieux, aigri et par la vieillesse et par l'injustice des hommes, deux choses qui rendent intolérant et souvent intolérable; jamais je ne me suis aperçu d'un moment d'humeur sur le visage de ma fille; je la bnigque souvent, je l'avoue; mon caractère est modifié par ma tendresse pour elle, sans doute, mais enfin c'est toujours lui; eh bien, elle ne m'a jamais fait sentir qu'elle eût à en souffrir, pas même par une douceur exagérée, qui prouve au total quelquefois plus d'impatience que celle qui se laisse voir.

»Ce qui me plaît a toujours paru lui plaire; ce que je refuserais, elle l'a deviné avant moi, pour me faire croire qu'elle le refuserait aussi.

— Et c'est rlans les petites choses que la bonté

se montre, dit madame de Bressac; chacun de nous a toujours assez de bon en soi pour être grand dans les événements difficiles : c'est la bonté de détails qui est la plus rare et la plus vraie. »

Comme ils parlaient encore, les trois jeunes filles rentraient au château.

Le contraste qu'elles offraient n'échappa ni à l'heureuse mère ni au père affligé.

Constance et Amélie, fraîches et robustes jeunes filles, entouraient leur compagne, dont la taille mince et pliante, le visage d'un blanc mat, pâlissant encore sous le reflet des bandeaux lisses de cheveux noirs qui entouraient ses joue? délicates, offraient, en s'unissant à leur abondance dévie et de fraîcheur, une triste et douloureuse différence pour l'œil paternel qui les comparait.

« Voyez, dit le vieillard, ma pauvre rose blanche à côté de vos deux boutons de rose !

— Rassurez -vous, répondit madame de Bressac, la délicatesse de mademoiselle votre fille n'offre rien d'alarmant, croyez- le; en

mère, voyez-vous, je puis vous le certifier, car ne devinons-nous pas toutes les souffrances? Nous sommes habituées à les reconnaître, afin de les prévoir. Cet air faible n'est pas un air malade : voyez comme elle est fraîche malgré sa pâleur, comme ses yeux sont vifs et ses lèvres roses, c'est une pâleur d'Ândalouse, celle de son pays, après tout.

— Hélas! dit M. d'Orges, sa mère avait cette pâleur, et sa mère est morte à vingt-cinq ans. »

Comme Madelaine s'approchait d'eux, il se tut aussitôt. Après être demeurés longtemps encore à causer avec la maîtresse de la maison:

« Mon enfant, dit-il enfin à sa fdle, nous abusons de l'hospitalité, car voilà des heures entières que nous sommes ici. »

Madelaine prit la main de madame de Bressac.

(( Je ne m'en apercevais pas, lui dit-elle avec une simplicité charmante.

— Je vous assure que j'en puis dire aulant, répondit -elle; j'espère que, puisque vous voulez bien ne pas vous ennuyer avec

moi, vous reviendrez souvent, n'esl-ce pas ?

— Oui, si vous me le permettez.

— Je ne vous pardonnerais pas d'y manquer, » dit madame de Bressac en embrassant Madelaine.

En les voyant s'éloigner, elle demanda encore à M. d'Orges la promesse de l'amener souvent, et le marquis, touché de l'accueil qu'on faisait à sa fille, promit bien de tenir parole.

« Mes enfants, dit madame de Bressac à ses filles lorsqu'elles furent seules, je parie que Madalaine ne vous plaît pas beaucoup.

Eh bien, maman, répondit Constance,

vous l'avez deviné. Sans doute, elle est charmante, mais nous ne sommes pas enthousiasmées d'elle, comme vous.

— Je comprends cela, dit leur mère; et savez-vous pourquoi? C'est que je crois deviner que vous n'êtes pas à sa hauteur.

— Merci, maman, dirent les deux jeunes filles en riant.

— Je dis vrai, continua madame de Bressac : cette jeune fdle grave, silencieuse, maladive.

contraste trop avec la gaieté de vos caractères, élevés depuis leur naissance dans la joie et le bonheur; de plus, votre éducation fut dirigée selon ma manière de voir, c'est-à-dire vous fûtes élevées en bonnes provinciales, plutôt qu'en jeunes filles qui doivent un jour briller dans le monde; vous avez tout juste l'instruction qui vous est nécessaire, pour n'être ni sottes ni ignorantes. On voit que mademoiselle d'Orges a travaillé toute sa vie, et employé aux études fortes et sérieuses le temps que vous avez passé à jouer ensemble ; puis cette tristesse est dans sa nature moins qu'elle n'est le résultat des habitudes de sa vie. Elle est seule, vous êtes ^^ deux. Chacune de vous a vu une autre ellea- «^:», même sourire à son sourire et pleurer à ses ^^ pleurs. Le doux regard d'une mère, sa sollicitude, sa tendresse, n'ont pas égayé pour elle les commencements de cette époque de la vie, où la pensée nous tourmente, où le cœur à l'étroit a toujoui's besoin d'une amie pour l'écouter et le conduire. Réfléchissez à tout cela, et vous la jugerez ce que je crois qu'elle mérite,

«D'après ce que j'ai su de son caractère, et ce que j'en ai deviné moi-même, je vois que vous ne pouvez que gagner avec elle, et je serai fort heureuse quand vous la connaîtrez davantage. Au reste, je ne vous impose pas cela du tout comme une obligation; vous êtes l'amie l'une de l'autre, moi ) je la suis de toutes deux; n'en cherchez pas ailleurs, car elle pourrait vous manquer, et vous auriez bien mérité votre punition.

— • Oh ! oui, dirent-elles en s'embrassant, où trouverions -nous chacune deux meilleures amies que celles que nous avons?

' — Cependant, dit Constance, ce que vous nous faites remarquer, ma mère, nous éclaire un peu sur notre éloignement pour Madeleine. C'est vrai, nous ne comprenions pas bien cette position toute différente de la nôtre. Il me tarde de la revoir, je sens que je penserai tout autrement.

— J'en suis certaine aussi, » dit madame de Bressac.

Amélie étant sortie un moment du salon, madame de Bressac dit à Constance:

« Je sais bien aussi ce qui t'avait déplu dans Madelaine.

— Ah ! vous avez eiicore deviné cela ?

— Madelaine est trop jolie pour que tu la voies sans aigreur à côté de notre Amélie, u'es-ce pas?

— Oui, voilà ma vraie raison. Le grave, le triste, les avoir, n'auraient pu que m'intéresser, loin de me déplaire, mais cecharmant visage qui vient là, entre elles deux... Ah ! certes, si elle est triste en nous voyant ensemble, je le suis bien aussi quand je la vois à côté de ma sœur.

— Allons, enfant, qu'est-ce que la beauté, pour y tenir autant? Puisqu'Amélie ne s'en fait pas un malheur, nous n'avons rien à regretter. Pour lui souhaiter un bien, il faut au moins que ce soit un bien.

— Mon Dieu, dit Constance, je voudrais qu'elle eût tout pour elle, grands et petits avantages.

— Prends garde surtout, dit sa mère, de devenir jalouse, même pour elle; ce serait un défaut néanmoins, et l'approbation que tu trouverais peut-être dans ton cœur te le ferait prendre pour une qualité.

— Oh ! soyez tranquille, c'est un petit moment d'humeur qui n'aura pas de suite. La première fois que mademoiselle d'Orges viendra, je n'y penserai plus. »

Madelaiiie, en revenant chez elle, trouva pour la première fois sa solitude triste et inanimée. Elle compara la vie intime de ces deux sœurs heureuses, avec la sienne, qui ne trouvait nulle part une âme pour s'unir. Elle adorait son père; cette tendresse, qui suffisait à son cœur, n'était pas assez pour l'agrément de sa vie. Quand son. esprit, tendu parla solitude et le travail, avait besoin de bruit et de rires joyeux, elle arrivait auprès du vieillard mo-

rose, que sa gaieté n'amusait même pas, et qu'il lui fallait cacher, dans la crainte de lui rappeler celle qu'il n'avait plus. Quand ils causaient ensemble, ou il se plaignait des hommes qui l'avaient fait souffrir, ou il parlait de sa mort prochaine, et il brisait le cœur de sa fille. Souvent la pauvre petite accourait toute joyeuse embrasser son père, et il la repoussait en lui parlant de la mort. Elle reculait, les yeux pleins de larmes ; son sourire s'échappait, et elle oubliait tout, excepté la tristesse.

Cependant elle se reprocha le regret nouveau qu'elle venait de former. Habituée à supporter tous les inconvénients de sa vie, elle offrit encore à Dieu le tableau de bonheur qui l'avait émue, et sécha bien vite des larmes que rien n'approuvait au dedans d'elle-même. Elle écrivit à l'abbé de Martel, et lui avoua cette pensée fugitive, parce qu'elle reconnut que c'était un tort, et qu'elle sentit le besoin de le lui confier.

m- 6b -m Lettre de Madelaine à l'ahbé de Martel.

IMon respectable ami,

Ma vie, si monotone et si peu intéressante, vient dé s'embellir par la rencontre d'une famille qui mérite d'être connue de vous. Nous avons fait la connaissance de la comtesse de Bressac; elle habile le château de Vézelai avec ses deux filles qui sont très-aimables, mais madame de Bressac surtout m'a charmée. C'est une personne bien essentielle et bien rare. J'ai passé la journée avec elle aujourd'hui; nous y avons dîné, et ne sommes revenus que le soir assez taid.

En voyant ce tableau d'intérieur de famille, ces deux sœurs si unies, entourant une mère heureuse, vous le dirai-je? j'ai senti mon cœur S8 briser de regrets. Hélas ! je n'ai pas de mère, je n'ai pas de sœui* ! à mes pensées de femme, à mon cœur de femme, rien ne répond que par des mots que je n'entends pas, à des mots qu'on n'a pas compris. Mon père devient tous

les jours plus sombre el plus découragé ; si je lui demande un peu compte de cette tristesse effrayante, il ne me répond qu'en me parlant du passé qu'il regrette, sans vouloir qu'on lui parle de l'avenir qui l'inquiète. Je suis moi-même désolée de le voir ainsi.

Je vous conterai seulement que j'ai trouvé mesdemoiselles de Bressac extrêmement scrupuleuses. A chaque mot, elles s'effraient de ce qu'elles ont dit, et se taisent en se regardant. Moi, si peu faite à ce genre de conscience, j'ai d'abord été glacée et muette; car je médisais : Si en parlant de la pluie ou du beau temps, elles se font des crimes, que sera-ce donc à la moindre parole sur quelque sujet mondain que ce soit? Mais en les examinant davantage, j'ai vu que cela tenait simplement à leur éducation religieuse qui, ayant été très-suivie et très-épluchée, les a faites à se dire continuellement : Est-ce bien, est-ce mal? plutôt que de suivre leur pensée sans la disséquer si petitement. Ce défaut, qui, à tout prendre,

n'est que l'excès d'une qualité, m'a seul frappée en elles. Elles sont, au reste, parfaitement bonnes et simples. Je suis sûre que si vous les prêchez une seule fois sur l'inutilité de penser au mal et sur la nécessité de ne songer qu'au bien, vous leur serez très-profitable et très-utile.

J'ai repris la lecture d'Ossian, que je n'aimais pas. J'y ai trouvé des beautés ravissantes; mais il faut le lire en anglais : Ossian traduit est plus que fade et ennuyeux; c'est la construction des phrases et des mots qui donne à cette continuelle parole, dite toujours sur la même note, une variété de tons ravissante, et une couleur locale pleine de charmes. Ce livre ne ressemble à rien : peut-être même ressemble-t-il trop à lui-même? mais enfin, il il est uniquement lui. Combien d'autres l'ont imité !

J'ai planté, au pied de la fenêtre de la chambre qui vous est réservée, un chèvrefeuille magnifique. Mon bon père prétendait en être jaloux; je lui en ai promis un pareil.

Nous espérons vous voir cet automne : n'allez pas nous manquer de parole. Notre église «st embellie, le portail est réparé. Je brode une garniture d'autel qui sera finie quand vous arriverez, et vous Tétrennerez ; mais ne me remerciez pas, car ce n'est nullement pour vous: c'est tout pour Dieu.

Je ne comprends pas comment les personnes pieuses peuvent laisser les églises de campagne si abandonnées et si peu soignées, sans penser à y remédier. Il y a dans cet oubli un manque de foi qui est bien affligeant.

Ainsi donc, quand vous viendrez, vous connaîtrez nos nouvelles amies; je serai alors plus forte et plus raisonnable, et je ne me plaindrai plus en les voyant heureuses.

Ne me grondez pas trop, car je me suis déjà grondée.

Hahbé de Martel a Madeleine.

Paris, juin 18...

Hé quoi ! ma chère enfant, vous avez assez peu de philosophie pour vous attrister du bonheur des autres? Est-ce la morale que vous avez pu recueillir de vos méditations de chaque jour ? Que deviendrez-vous donc en vivant davantage, si, du moment où vous commencez à vivre au milieu de vos semblables, vous ne leur apportez que l'envie et la tristesse de les voir heuieux sans vous? Tout ce ([ui les charme deviendra-t-il pour vous un sujet de douleur? La mère n'aura plus la liberté d'embrasser devant vous son enfant, la sœur ne pourra plus sourire à sa sœur, la fille à sa mère !

Madelaine, ce que j'ai lu devons m'a fait de la peine. Oh! c'est impossible r{ut' vous ayez pensé cela : je sais votre cœur, je le connais trop pour douter de lui; mais jamais, ma fille, jamais ne donnez puissance dans votre àme

a une pensée semblable, même une heure, même un instant. Feuune et chrétienne, ces deux mots réunis vous imposent toutes les résignations et tous les dévouements. Demeurez persuadée d'ailleurs (jue notre vie n'est heureuse que, lorsque, indifférents devant des destinées meilleures, nous nous contentons de la nôtre, sans souhaiter celles que nous n'avons pas. L'àme résignée est toujours satisfaite; c'est l'exigence qui lait les peines. La guerre entre nousetle monde vient toujours de ce que nous avons voulu fuir une épreuve, au lieu de nous y soumettre. Aucune existence n'est bien dans la comparaison: chacun se plaint de la sienne; nul n'esta la place qu'il souhaite, c'est toujours celle d'auli ni qu'on ambitionne et qu'on aime !

Ce serait-il là votre religion ? n'aurait-elle rien produit de mieux dans votre àme? n'avezvous pas compris, avant tout, que la résignation aux volontés de Dieu et aux privations qu'il impose est la première vertu chrétienne?

Je vous parle ^^ec initation sur ce point,

quoique assurémeni nia coléie ne peul s'empêcher de l'ire quanti je songe à qui je parle. Mais n'importe? je n'aime pas que vous soyez ainsi, même pour un moment; le cœur n'an'a-t-il pas sa modestie aussi, comme vous, femmes, vous avez les vôtres ?

Quand ces pensées amères viendront à votre esprit, demandez-vous, mon enfant, pourquoi vous êtes sur la terre. Ce n'est pas pour y être admirée, pour y être aimée. Hélas î que d'âmes manqueraient à leur création, si elles étaient au monde pour ce but si impossible! Mais vous y êtes pour glorifier Dieu par vos œuvres, et il faut qu'elles soient saintes. Vous y êtes pour passer de là à un meilleur monde, oii tout sera dans vos sympathies, tout ira comme vous voudrez, parce que ce n'est plus là qu'on souffre, mais là qu'on se repose.

Je suis bien aise de la connaissance que vous avez faite; vous ne pouvez que gagnera celle de madame de Bressac surtout. Ce que j'en sais me prouve que votre jugement sur elle est parfaitement juste. Je devine déjà l'af-

im- 6^ -(m

fection qui va vous lier à une femme que vous aimerez comme une mère, et qui remplacera celle que vous avez perdue. Ce que vous me dites de ses filles ne m'étonne pas. Il est ordinaire que des consciences dont on s'est continuellement occupé soient décolorées et affaiblies par cette abondance de soins et de précautions. Méfiez- vous de ce défaut dont vous parlez. Je redouterais beaucoup de vous le voir prendre, car ce serait tout changer à vous. Rien n'est plus éloigné de la conviction et de la vérité qu'une âme scrupuleuse ; le bien même qu'on fait disparait, étant pratiqué avec une sorte d'examen et de contentement qui en ôte tout le mérite.

Il est toujours excusable de manquer par ignorance; il ne l'est jamais de le faire avec intention. En pesant à l'excès ses actions ordinaires, on leur ôte leur peu de valeur. La vertu, c'est la conscience; tout ce que celle-ci approuve est bon, il faut le faire ; tout ce qu'elle condamne, il faut s'en abstenir, mais sans continuelle recherche et examen superflu.

Il y a toujours de rnmour-propre dans ces scrupules excessifs ; la simplicité ne les connaît pas.

Adieu, ma chère enfant; pardonnez-moi ce long bavardage ; mais vous savez qu'avec vous je ne puis m'en dispenseï-, tant ce qui vous touche m'occupe et m'intéresse.

Plusieurs mois se sont écoulés depuis que Madelaine a fait la connaissance de madame de Bressac. Une intimité filiale et maternelle les lie aujourd'hui l'une à l'autre. Madelaine, heureuse de cette amitié, partage sa vie entre les soins qu'elle doit à son père et le bonheur de se trouver avec cette nouvelle famille. Comme son père a la coutume de se retirer dans son appartement jusqu'au moment du dîner, au lieu de rester dans sa chambre, comme elle faisait

jadis, elle prend son ouvrage et court au château de V^zelai. M. d'Orges, charmé de cette distraction pour sa fille, et de celte intimité à laquelle elle ne peut que gagner encore, l'engage toujours à s'y rendre, en l'assurant qu'il n'est en repos que lorsqu'il la sait avec son amie.

Pour Constance et Amélie, elles avaient fait à Madelaine un accueil bienveillant et gracieux; mais toujours ensemble, unies par un lien que personne ne pouvait remplacer, elles ne s'apercevaient pas de leur apparente froideur, car elles avaient beaucoup d'amitié pour leur nouvelle amie.

Madame de Bressac, dont l'âme attentive aux autres devine toujours ce qui leur manque, s'était attachée à Madelaine en prévoyant combien la tendresse d'une femme lui était douce et nécessaire, et voulut remplacer près d'elle la mère dont elle était privée. Elle s'intéresse à ce gracieux être isolé, caché comme une violette solitaire. En la connaissant davantage, elle vit des qualités profondé-

méiït sincères, dénuées de tout amour-propre. L'excessive sensibilité de Madelaine fut devinée et comprise par la sienne. Sa jeunesse aussi, à elle, s'était écoulée dans les privations et là solitude. Son âmé, formée, comme celle de la jeune fille, loin du monde et privée de bonheur, comprit au premier mot ce qui faisait le fond du grave caractère de son amie, et lui donna les conseils qu'une mère chrétienne, comprenant alors mieux la vie, devait à sa jeunesse sans expérience.

Puis Madelaine avait l'esprit dé tous lés âges; ce qui lui manquait, c'était peut-être de n'avoir pas assez celui du sien. Mais pouvait-il en élrè autrement avec l'éducation morose qu'elle avait reçue, et la solennité du vieillard (^ui accbmpagna jusqu'à ses jeux d'enfant?

Ijtié autre cause de cette tristesse et de cé's habitudes sérieuses, c'était sa santé chaiicelailte et cette mort prématurée qui seriiblait tbiijours planer sur elle.

« Comment voulez-vous, dit-elle un joiii" à madame de Bressaé, que je pense à l'avenir?

y en aura-l-il un pour moi ? Regardez vos filles, et regardez-moi. Ai-je l'air d'une jeune fille qui doit avoir comme elles une longue vie à parcourir? A quel intérêt m'attacherais-je? Pourquoi me faire des liens qu'il me faudra si tôt briser ? Je mourrai jeune ; mais cette pensée ne me donne aucune idée triste ; elle empèclie seulement que j'en forme de gaies.... Eh! sommes-nous pour la terre? devons-nous y rester? Non; eli bien! plus tôt nous allons vers la patrie, plus tôt nous sommes heureux. Oh ! cela ne me rend pas triste. Je remercie Dieu de m'avoir si vite appelée ; je le bénis de ce que, pouvant me faire essuyer les épreuves et les douleurs que les âmes longtemps habitantes de ce monde ne manquent jamais d'essuyer, il m'a destinée, comme une enfant de préférence, à venir promptement vers lui.

— Hélas ! chère amie, dit madame de Bressac, qui sait encore ce que vous réserve sa volonté et les desseins de sa sagesse infinie ? Etes-vous mûr pour le ciel, et déjà digne surtout dejouir

du bonheur que des âmes longtemps guerroyantes n'ont pas encore mérité ? Quels sacrifices avez-vous faits au devoir? quel combat avez-vous livré au monde et à vous-même? quelle conscience vous dit que votre course est achevée, tandis qu'elle n'est pas même encore commencée ?

— Oh ! vous avez raison, répondit Madelaine; sans doute, si je considère que ce soit comme récompense, j'ai tort; mais c'est une pitié, voilà tout. J'en profiterai toujours, ditelle en souriant tristement.

— Allons, taisez-vous, dit madame de Bressac en l'embrassant ; vivez au jour le jour, sans penser à demain, sinon pour qu'il soit plus vertueux qu'hier.

— Madelaine, interrompit Constance, y a-t-il longtemps que vous avez reçu des nouvelles de votre bon abbé?

— Non ; précisément ce matin il m'a écrit une longue lettre; je l'ai apportée, pensant que vous la liriez avec plaisir.

— Oui, oui, certainement; il semble qu'on

va devenir meilleure chaque fois qu'on en lit une de ce saint homme. »

Elles se mirent à une table à ouvrage, et prenant chacune leur broderie, elles écoutèrent la lecture que leur fit Madelaine.

Vabbé de Martel a Madelaine.

Paris, le l^aoùt 18..

Il est vrai que j'espérais, ma chère enfant, être auprès de vous à l'époque du 15 août. Je souhaitais célébrer dans votre pieuse et solitaire petite chapelle la grande fête qui s'approche. C'est la vôtre aussi. Votre patronne, modèle de toutes les femmes, l'est encore plus spécialement de celles qui sont nées, comme vous, sous sa protection immédiate.

Méditez ses vertus, ma chère enfant; honorez-la en l'imitant; elle n'accepte pas un autre culte ; et tous ceux qu'on lui rend, s'ils ne sont unis à celui-là, ne \\\\ sont pas agréables.

Ce que je vous recommande surtout, ma fille, c'est de bien méditer la vie cachée de Marie ; il y a dans cette obscurité des beautés inouïes: c'est la preniièi'e des grandeurs de Mq^ rie. La religion qui n'inspire pas l'amour de la retraite et de l'oubli, n'est ni vraie ni solide.

Vivez simplement la vie commune, en vous méfiant des défauts ordinaires chez ceux qui se sont élevés eux-mêmes. Ils gardent l'exagération des vertus qu'ils se sont données; cette exagération amène naturellement deux défauts qui prévalent sur toutes les qualités, le contentement de soi-même et le mécontentement des autres.

La vertu qui se montre n'est un objet d'admiration que pour celui qui l'a; pour le monde alors, plus il en voit, plus il en exige.

Prenez garde aussi, mon enfant, de vouloir vous élever trop haut, soit dans vos pratiques religieuses, soit dans vos relations avec le monde. Vivre dans une région plus élevée que les autres, c'est se préparer d'amers chagrins pour l'avenir. Plus vous vous séparez ainsi

du commun de la vie, moins de sympathies vous rencontrez. Votre cœur alors, blessé à chaque instant, parce qu'il sera hors du vrai, ne se reposera ni en Dieu, puisqu'il aura cherché les créatures, ni dans les créatures, parce qu'aucun bonheur n'est en elles '.N'ayez jamais la folie de séparer les affections de la nature des affections célestes. Ce lien du ciel et de la terre, c'est Dieu lui-même qui l'a formé. Malheur à l'âme dont rorgueilleuse ferveur vient les séparer et les désunir! Elle tombera, plus elle sera montée haut !

Remarquez avec moi la vie de la sainte Vierge: que fut-elle? une femme ordinaire? Que nous montre-t-elle dans le peu de bruit que fait son histoire parmi le monde? des vertus simples, silencieuses et cachées ; elle ne nous fait entendre ni extases, ni mots mystiques ou exagérés. Elle est également la même dans la prospérité et dans la douleur; son angoisse maternelle ne s'entend pas davantage que les paroles qu'elle prononce le jour de sa glorieuse maternité. Au Calvaire, il semble qu'elle retient ses

larmes, pour nous cacher jusqu'à sa résignalion. Oh! oui, croyez-bien ce que je vous dis, Madelaine, phis vous vous séparerez des habitudes ordinaires, pkis vous serez froissée.

Au moment où vous n'y songerez pas, vous serez brisée par un de ces coups terrestres, qui viennent toujours fondre sur l'àme qui croyait mieux les éviter. La terre vous punira de votre orgueil, parce qu'involontairement vous la rechercherez, et qu'il sera trop tai'd alors pour que vous puissiez unir, aux pensées dont elle deviendra l'objet, les pensées célestes qui doivent dominer surelles.

Voyez-vous, ce n'est qu'une expérience, et une expérience rudement acquise, (|ui peut faire conq3rendre ces choses ! On croit toujours que plus on se séparera du monde, plus on sera vertueux, sans prévoir qu'au jour où on se mêlera à la foule humaine, et nécessairement il faut toujours en venir là, on sera tout surpris de n'avoir acquis ni force, ni sagesse.

C'est connue un enfant auquel on n'aurait pas appris à marclicr, et qui, devenu homme,

voudrait aller tout seul ; au premier pas, il se casserait infailliblement la tête.

i^vez-vous donc pensé que je pourrais venir cette année? Non, cela ne m'est pas possible; je le regrette bien, je vous assure, et vous remercie de le regretter aussi.

Offrons à Dieu cette privation, ma fille, et n'en parlons plus;. Au remords seul les larmes, aux regrets de la terre une pensée pour le ciel, et tout, en face de lui, se calme et s'oublie.

Adieu, ma clière enfant.

« Quel homme évangélique! dit madame de Bressac, quand la lettre fut achevée.

— Il me tarde de le connaître, dit Amélie.

— Je le souhaite beaucoup aussi, mes enfants ; je m'aperçois qu'il vous sera utile, dans bien des conseils dont vous avez besoin.

— Vous ne vous figurez pas, dit Madelaine, quel homme parfait et distingué ; si vous voyiez ce vieillard, fatigué des souffrances morales qu'il a éprouvées, peut-être plus encore que d'une vie de quatre-vingts ans; toujours pgi-

sible, souriant et prêt à vous égayer. li y a quelquefois entre lui et mon père des discussions ravissantes : l'un n'a que l'apparence de la niisanlhropie et de l'aigreur; l'autre, plus vraiment mécontent peut-être des hommes, s'est fait un parti pris de sourire à toutes les disgrâces, et ne veut pas convenir qu'il en ait eu à suppoiter. Mon père s'impatiente quelquefois et le gronde ; alors le bon abbé sourit et se tait. Mon père l'admire ensuite; il est le seul ami qui ait su l'apprécier sur la terre. Croiriez-vous que cet homme parfait n'a trouvé que des cœurs ingrats et méfiants pendant tout le cours de sa longue carrière? 11 a été repoussé des hommes conmie s'il était méchant.

— C'est peut-être parce qu'il était trop bon, dit madame de Bressac.

— Hélas! c'est bien possible. Toutefois, à cette destinée particulière il n'oppose que la résignation et le silence; s'il raconte les événements de sa vie douloureuse, c'est toujours courtement, sans emphase et sans réflexion ; il est essentiellement bon, el c'est ce qui a

donné à son esprit celte douceur gracieuse qui le rend plein de finesse et de grâôe.

— C'est que le difficile dans la vie, dit madame de Bressac, est précisément là. La bonté est le premier lien social. Ce qui désunit les hommes entre eux, c'est l'intérêt personnel et la méchanceté de l'esprit. Les gens vraiment pieux doivent toujours avoir cet esprit de douceur et de conciliation; quand il leur manque, on se demande alors quel est leur but dans la dévotion. Rien qu'à voir l'extéi ieur d'une personne dont l'esprit est aigre et contredisant, on s'en corrigerait pour toujours: l'amour-propre aiderait, à défaut de vertu. L'effet (ju'elle veut produire est tout opposé à celui qu'elle produit; on la craint, on l'évite.

«La jeunesse a plusieurs défauts qui lui sont particuliers; entre autres, l'esprit de contradiction est le plus général. Je n'ai presque pas vu de jeunes filles qui ne fussent persuadées que de contredire ne fût une preuve d'esprit; elles ne croient pas que la plus grande marque de discernement serait d'avouer tout simplement

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qu'elles n'en ont pas encore; se rendre à l'avis d'un plus sage annoncerait évidemment beaucoup de finesse et de tact, une raison prématurée et un excellent jugement : trois qualités qui constituent la supériorité d'esprit. Mais à leursens, différer d'opinion, c'est avoir dit plus juste. Alors ceux qui discutent avec elles ont relativement le même droit : de là des querelles interminables. Il y a tels esprits modelés sur l'exemple que je cite, devant lesquels il suffît d'avancer un avis pour leur entendre dire précisément le contraire. Volontiers ils soutiendront qu'il fait jour à minuit, si l'infortuné qui trouve qu'il fait nuit a eu Vinsolence de dire son opinion tout simplement. Aussi le froid et le chaud, le temps et l'heure qu'il est, sont des matières continuelles de discussion et de controverse.

— r, Maman, dit Constance, je parie qu'en parlant ainsi vous avez en vue madame

— Chut! point de médisance: d'ailleurs je ne pensais à personne; c'est tout simplement une leçon que je vous donnais en passant,

voilà tout. Au lieu de reconnaître les autres, ma fille, vous eussiez mieux fait de vous retrouver dans ce portrait ; car, entre nous, si heureusement vous n'en êtes pas l'original, vous y avez néanmoins quelque petite ressemblance.

— Quand irons-nous faire une visite à madame Cardon, maman? dit Amélie.

— Bon, reprit en souriant leur mère, ce que c'est que la mnémonique ! Quand nous irons voir madame Cardon? mais demain si vous voulez. Viendrez -vous avec nous, Madelaine?

— Je veux bien, assurément; vous savez i^xié je ne voudrais jamais vous quitter; je ne vous ai pas entendu parler de cette dame encore, où demeure-t-elle ?

— Ici près. Nous n'allons pas souvent la voir j parce qu'elle a peu de rapport avec nos habitudes et nos goûts ; mais elle est venue l'autre jout", et il faut lui rendre sa visite.

» Je vous disais tout à l'heure, mes enfants, à quel point ce défaut d'aigreur et de malignité

était insupportable : remarquez encore une chose avec moi. D'où vient souvent la désunion au sein des familles? D'où naissent les dissensions si communes qui font de ces intérieurs des séjours insupportables? Du manque de douceur et de conciliation. Les esprits divisés amènent toujours des malheurs et des revers. Otez un point d'union, tous les autres se désorganisent. La bonté de caractère et la douceur d'esprit eussent évité cela. En cédant son avis, on gagne presque toujours celui des autres. La douceur entraine et séduit : on lui cède souvent ce qu'on aurait refusé à une volonté de fer. »

Un domestique entra en ce moment pour remettre une lettre à la comtesse. « Ah ! c'est de mon fils, dit-elle; probablement il m'annonce son arrivée. » Après avoir lu la lettre : « J'ai bien dit; il partira au commencement de la semaine, et sera ici vendredi prochain.

— Quel bonheur ! dirent les deux sœurs ; il y a longtemps qu'il n'est venu, ce pauvre frère. Voilà bientôt six mois, au moins.

— Pourquoi n'habite-t-il pas avec vous?<iemanda Madelaine.

— Oh ! je ne le lui demande pas, dit madame de Bressac; mon fils est dans l'âge on l'on ne sait pas vivre à la campagne, et où l'on a besoin de se livrer aux plaisirs pour ne pas les envier. Il a vingt-cinq ans; il est riclie, beau, élégant : je suis fière de lui, et de là enchantée que le monde le connaisse et l'estime ce qu'il vaut. Il nous aime beaucoup. Il est bon, plein d'attention pour ses sœurs et pour moi : c'est tout ce que nous pouvons souhaiter, et je me trouve une très-heureuse mère. Constance, il te donne un superbe piano, qui arrivera quelques jours après lui.

— Pourquoi ne l'apporte-t-il pas avec lui?

— Je présume, ma fille, que tu n'as pas l'intention que ton frère vienne par le roulage, comme un meuble ou un panier.

— A.h! vous avez raison, ma mère; je suis une sotte ; je ne réfléchissais qu'au désir de voir mon piano promptement ici.

— Toi, Amélie, il me charge de te dire que

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les livres que tu demandes, il te les portera lui-même.

— Que Yous donne-t-il, à vous, ma mère ?

— Oh ! à moi, rien et tout. Ne s'amène-t-il pas? Devant ce cadeau-là, tous les autres seraient mesquins et inutiles.»

Les deux jeunes filles sortirent aussitôt pour annoncera tous les domestiques l'arrivée d'Emmanuel; et, montant à l'appartement de leur frère, elles firent ouvrir les fenêtres, polir et arranger les meubles et les petites curiosités de sa chambre et de son cabinet de travail. Elles voulaient que dans ces petits soins il reconnût la joie de leur cœur.

Ces préparatifs pour l'arrivée d'un être cher longtemps éloigné, sont un des grands bonheurs de la vie. On prend plaisir à ces riens, qui font le tout de la tendresse heureuse. C'est d'eux que se compose la vie. Les malheurs, les privations quotidiennes, les petites joies et les petites disgrâces, l'embellissent ou la détruisent. Ce qu'on a en soi de force morale pour nue grande infortune, devient

impuissant pour les souffrances habituelles. Il n'en est pas de même dans le bonheur : quand il tombe sur le cœur tout d'un coup, il ne trouve pas l'âme prévenue, et il l'abat, au lieu de la faire jouir. C'est une des grandes misères de l'humanité, de ne pouvoir supporter une joie excessive et spontanée. Les larmes arrivent pour prouver l'angoisse; une joie suffît pour faire mourir. Préparé par le passé, le coeur prévoit toujours l'infortune. Il est plus fort devant elle que devant le bonheur inespéré. Mais les petites joies de chaque jour sont le paradis de la terre. Moins elles font de bruit, plus l'âme heureuse les apprécie et les goûte.

Madelaine regardait ce bonheur joyeux. Elle y souriait aussi : on est toujours heureux de la joie des autres. Elle aida les deux sœurs dans leurs préparatifs. « IN'est-ce pas, dit Constance à Madelaine, que l'arrivée de mon frère ne vous éloignera pas d'ici ? Vous veirez comme il est peu gênant. Vous ferez bien vite connaissance avec lui.

— J'espère bien que Madelaiiie ne pense nullement à se gêner de l'arrivée de mon fils, dit madame de Bressac qui entrait en ce moment.

— Non, non, dit-elle; assurément. Ce n'est qu'un bonheur de plus pour vous, et je m'en réjouirai avec vous.

— Je suis bien persuadée que vous n'avez pas ces travers de quelques jeunes filles dévotes, qui se cachent toujours aux yeux du dernier arrivant, en pensant donner là une grande preuve de modestie, tandis qu'au vrai ce n'est qu'un calcul de la coquetterie.

— Vous avez raison, dit Madelaine, et croyez bien que je pense absolument comme vous à ce sujet. Je ne comprends pas qu'on se fasse une affaire des choses les plus simples qui se succèdent dans la société. Je ne serai nullement gênée avec lui ; il est votre fils, il est leur frère : je me crois presque de sa famille.

— Je vous remercie, mon enfant, de penser ainsi : j'aime cela pour vous, d'abord, et pour

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l'exemple que cela donne à mes filles, toujours un peu disposées à grimacer moralement devant les petits devoirs qu'elles ont chaque jour à remplir.

» La simplicité est la première vertu d'une femme. C'est, si je puis le dire, la vertu ellemême. Le raisonnement ne vaut jamais le sentiment. J'ai plus foi au dernier qu'en l'autre. Souvent le constant examen des meilleures actions les gâte plus qu'il ne les perfectionne; et j'aime mieux voir suivre une inspiration première, tout simplement, que verbaliser beaucoup pour la rendre meilleure. En somme, je crains l'exagération plus que toute chose au monde : elle est sœur de l'hypocrisie.

» Madelaine, je compte donc que l'arrivée de mon fils ne vous éloignera pas de nous.

— Oh! non, soyez-en sûre; mon père et moi nous n'y verrons certainement qu'un ami de plus.»

Vf.

Le jour de l'arrivée d'Emmanuel était venu. Tous les gens du château et les paysans du village attendaient, en habits de fête, le retour de leur seigneur.

Madame de Bressac, à l'une des fenêtres de son appartement, regardait avec impatience du côté de Paris.

Eniin, un nuage de poussière et le bruit d'une voiture sur la (];rande roule la firent des-

cendre promptement, et elle cria à ses deux filles : « Le voilà ! le voilà ! »

Quelques instants après, le fouet du postillon se fit entendre, et la voiture entra dans les cours du château, oii le comte de Bressac embrassa sa mère et ses sœurs. Leur joie était si vraie, si expansive, qu'elle fut partagée de tous, et les visages étaient contents, comme ceux de l'heureuse famille.

« Qu'il est beau ! disait une vieille matrone à la foule qui l'environnait; qu'il est beau, Seigneur de Dieu!

— Et comme il est aimable ! dit une autre. Voyez, il nous salue comme si nous étions de grandes dames. Il y a de la différence entre lui et défunt son oncle.

— Je crois bien ! celui-là n'était au monde que pour nous faire enrager.

— A-h ! vive notre comte de Bressac ! dirent les jeunes gens en le voyant entrer dans le vestibule.

— Merci ! mes amis, répondit Emmanuel ; je ne puis assez vous dire combien je suis recon-

naissant de l'accueil que vous me faites. J'espère aussi \ivrc longtemps pour vous le prouver. » Et il entra avec sa mère dans le salon.

« Bonjour, ma bonne mère ; bonjour, mes chères petites sœurs; je suis bien heureux de vous revoir.

— Et nous! dirent-elles en l'embrassant. 11 y a près d'un an que nous ne t'avons vu, cher frère.

— Tu es grandie, Constance, et toi aussi, Amélie. Ton piano, dit-il à la première, arrivera ces jours-ci. Mous l'essaierons ensemble. C'est un des meilleurs pianos de Pleyel. Amélie, tes livres sont dans mes malles, ainsi tu les auras ce soir.

— Et vous, ma bonne mère, dit Constance, comme vous êtes sérieuse! Vous ne dites rien à notre Emmanuel ! »

L'heureuse mère ne gardait le silence que parce qu'elle avait trop à dire.

rS'avons-nous pas, dans nos cœurs de femme, une modestie de sentiments qui nous empêche de les dévoiler lorsqu'ils sont exlré-

mes ? N'est-ce pas une timidité qui prévient le froissement du cœur incompris?

Le silence qu'on garde dans le bonheur \ient presque toujours de ce qu'autrefois des paroles ont été mal comprises !

Elle embrassa son fils avec un sourire qui lui fut rendu avec la même douceur. Leurs paroles se seraient moins bien unies peut-être.

« Vous avez toujours la même habitude de vie ? demanda-t-il à sa mère.

~ Toujours, mon fils; est-ce qu'elle ne vous plaît pas ?

— Si, tout au contraire; je ne vous demande cela que parce que j'espère la retrouver. Avez-vous fait de nouvelles connaissances ?

— Oui, le marquis d'Orges et sa fille. Ils demeurent près d'ici. Je crois que vous en serez bien aise, et qu'ils vous plairont l'un et l'autre comme à nous.

— Ce n'est donc pas le pendant de la chère madame Cardon ?

— Non, assurément; la jeune fille a tous les agréments dont celle-ci n'a que le ridicule.

— C'est beaucoup dire.

— Et cependant vous verrez si j'en dis trop. Je vous étonnerais peut-être, mon fils, si je vous disais que, de nous trois, c'est moi qui suis sa grande amie.

- M'étonner? oh ! non. Cela prouve seulement qu'elle vaut beaucoup, puisqu'elle vous a devinée. Il est moins facile d'apprécier prompteraent les vertus des autres que de s'apercevoir de leurs défauts. Et puis, je le comprends en connaissant mes sœurs. Je vous demande si elles ont dans leur cœur la plîice pour aimer quelqu'un, tant il est gêné par celle (jue chacune occupe dans celui de l'autre ?

— Madelaine est cependant bien gentille, dit Amélie.

— Âh ! elle s'appelle Madelaine? c'est un joli nom; si elle est jolie aussi, il doit gagner encore.

— Elle est ravissante, dit madame de Bressac. C'est un de ces èties délicats, doux, spiri-

tuels, dont la distinction augmente encore le charme. Elle est bonne, pieuse comme un ange ; son âme est tout à fait sœur de son joli visa£:e.

— Il est à remarquer, dit Emmanuel, qu'il y a, chez vous autres femmes, une sorte de beauté au dehors qui reçoit toujours le reflet de votre beauté morale : l'une a été créée pour l'autre. Mais je vous dirai, confidentiellement, que je hais ces natures romantiques : ces sortes de personnes, qui ne ressemblent à rien, ont une perfection écrasante qui repousse, je ne sais où, ma toute simple nature humaine.

— Qu'une femme inférieure dise cela, je le concevrais, mon fils ; mais vous, cela m'étonne.

— C'est que vous ne comprenez pas, ma mère, que nous, nous allons toujours à 1'^ plus h des choses de la vie; vous en acceptez la poésie, nous la repoussons.

» Ce qui trouve en vous une ressemblance et une sympathie n'arrive qu'à nos contraires.

Vouloir blâmer celle nalure aiigélique? non ; je l'admire et la canonise tant (|u'on voudra ; mais pour l'aimer, c'est autre chose. Que pouvons-nous en faire, dites-moi? quel accord a-t-elle avec la nôtre , terrestre autant que lerrestre soit, brute dans sa morale, rude dans ses sentiments, et sans aucune des délicatesses de l'autre ? Nous la blessons toujours, et en la blessant, nous en sommes humiliés : car nous sentons que c'est par infériorité. En général, ces natures sont malheureuses ; elles feraient mieux de rester là-haut. La chose dont je serais le plus embarrassé, ce serait de m'attacher à une de ces gravures animées, dont je ne saurais que faire, assurément. Le rare et le difficile, c'est d'avoir su, comme vous, ma mère, garder toute la poésie de la femme, sans aucune de ses grimaces. Vous savez aussi que je dis toujours qu'en la compar.uit à vous, je ne trouverai jamais une femme qui puisse me plaire. » ^

Madame de Bressac sourit à ce (jue dit son lils;maisil avait été facile de voir que cette pro-

fession de foi l'avait prodigieusement contrariée. Emmanuel s'en aperçut, et cessa de parler sur ce sujet. Après être resté quelque temps encore, il monta chez lui se reposer et s'habiller pour le dîner.

Madelaine entra avec son père, comme il venait de quitter le salon.

« Il est arrivé, dit madame de Bressac.

— Je vous en fais mon compliment, dit la jeune fille en lui prenant la main, puisque vous le désiriez tant.

— Oh! oui, ces émotions-là sont la compensation de nos angoisses maternelles ; nous oublions les unes à la jouissance des autres. Je me fais une gloire de vous présenter mon fils, ditelle au marquis d'Orges.

— Je le conçois, s'il satisfait votre orgueil de mère ; car il n'est pas petit généralement chez vous toutes.

— J'en conviens , mais encore cet égoïsme est-il plus excusable que bien d'autres; et puisqu'il faut toujours en avoir un, je l'accepte sans humiliation, d'autant que vous m'excu-

serez, dit-elle en riant et regardant Madelaine. — Oui, oui; d'ailleurs j'excuse tout, à plus forte raison cela; je comprends tout, la méchanceté des hommes, leur hypocrisie, leur aveuglement. Du moment qu'on vit avec eux, il faut glisser sur leurs travers, et n'y faire aucune attention. Relativement à ce qu'ils sont, je les aime ou je les laisse; voilà tout. Je voudrais donner un peu de cette morale à ma fille, qui tient des discours à n'en plus finir sur l'instabilité des choses terrestres, suila douleur de voir le mal prévaloir sur la vertu, etc., etc. »

Madelaine sourit, a Et que voulez-vous donc que je dise à ce que je découvre chaque jour? dit-elle.

— Rien, reprit son père.

— Ce serait le mieux en effet, continua madame de Bressac. J'avoue que c'est un peu le défaut de Madelaine; elle mesure toujours la vie sur l'échelle la plus parfaite; elle tombe ensuite dans des stupéfactions qui me font rire souvent. Je lui dis sans cesse: Habituez-

vous, mon amie, à prévoir que les autres peuvent être méchants; et sans vous méfier d'eux, car la méfiance est la preuve d'un cœur gâté, préparez-vous seulement à les excuser et à les plaindre. Je conçois, dit-elle plus bas en voyant Madelaine causer avec Constance, que votre fille soit difficile quand, même involontairement, elle compare son âme à celle des autres.

— Moi aussi, dit M. d'Orges; mais que deviendra-t-elle en avançant dans la vie? elle sera lu dément éprouvée ! ces natures exceptionnelles sont nées pour être malheureuses ! »

Emmanuel entra comme le marquis achevait ces mots. Madame de Bressac le lui présenta, et le vieillard fut enchanté de l'accueil qu'il en reçut. Le comte fut poli, prévenant pour lui; il avait reçu dans la société de sa mère ce bon et ancien esprit qui s'éteint tous les jours parmi nous. Madame de Bressac lui avait appris que le jeune homme qui n'a d'autre aplomb que celui de l'arrogance, est bien loin d'en avoir un; que l'homme comme il faut se distingue de celui qui ne l'est pas, rien

qu'au salut qu'il donne, et que la bonne giàce, inséparable de l'élégance, a son aristocratie, comme la naissance et le talent ont la leur.

Emmanuel fut envers Madelaine ce (jue tout le monde souhaitait d'avance qu'il fût: il n'ciil l'air ni de la remarquer ni de l'oublier. Cette nuance de conduite, difficile à prendre envers une jeune personne qu'il trouvait établie chez lui, conmie faisant presque pailie de sa famille, prouva à M. d'Orges son tact et sa parfaite mesure, et la soirée se passa très-agréablement; car chaque personnage fut content des autres. M. de Bressac, en reconduisant le marquis d'Orges et sa fille, insista beaucoup pour que sa présence ne mît aucun empêchement aux visites qu'ils voulaieul bien faire à Vézelai tous deux.

« Nous viendrons voir un ami de plus, dit M. d'Orges avec cordialité.

— Ah! je vous remercie, » dit Emmanuel en lui tendant la main : il salua Madelaine, et rentra au salon retrouver sa mère et ses sœuis.

Toutes trois, pendant la courte absence

qu'il venait de faire, en accompagnant leur amie, s'étaient demandé : Comment aura-t-il trouvé Madelaine? c'était pour elles un intérêt très-grand, et on comprend pourquoi.

Quand, dans une famille, une personne étrangère est aimée de la majeure partie, il n'y a rien de plus triste que de ne pas la voir appréciée de tous. Qu'un seul la désapprouve, c'est tout de suite un point de désunion et de querelle, même dans l'intérieur le plus uni et le plus tendre. C'est un bonheur de voir aimer ses amis ; on remercie ceux qui les apprécient, comme si c'était soi, et souvent bien plus.

Emmanuel regarda sa mère et ses sœurs, et vit dans leurs regards leurs pensées pleines de cœur. A peine élait-il assis :

c( Ma bonne mère, dit-il, je suis presque converti.

— Tant mieux, dit madame de Bressac; peut-on savoir de quelle conversion vous voulez parler, mon fils ?

— Oh ! elle est toute simple et ton te terrestre.

— N'importe; dès que c'est un amendement, il faut toujours s'en réjouir.

— Mademoiselle d'Orges est charmante ! » Madame de Bressac devint rouge de joie, a Ah! que vous me faites plaisir de me

dire cela !

— Oui, d'honneur! je le pense; elle me plaît infiniment. Elle est jeune fille, elle est sérieuse, elle est spirituelle, elle est simple; elle sait unir toutes ces différences avec un charme infini. Ma foi, si toutes les femmes aux ailes bleues étaient si gracieusement séraphiques, je ne crierais pas autant contre elles»

— C'est que vous ne remarquiez pas que celles que vous aviez connues étaient /î/oocriteSy au lieu d'être sâraphiques ^ et voilà pourquoi elles vous déplaisaient. Ce qui vous charme dans Madelaine, c'est qu'elle est dans le vrai ; c'est sa nature d'être ainsi. Vous la trouverez toujours la même, elle ne se démentira jamais; ce sera toujours elle.

— Vous paraissez l'aimer beaucoup, ma mère ?

— Oui, beaucoup, répondit-elle.

— On ne peut la connaître sans l'aimer, dit Constance; tu ne peux imaginer, Emmanuel, comme elle gagne à être connue.

— Décidons que c'est une perfection, dit-il en riant.

— D'accord, je le veux bien, et maman ne s'y opposera pas, bien sûr. »

Emmanuel, entendant sonner l'heure de la prière pour les gens du château, se retira chez lui.

Madame de Bressac et ses fdles se rendirent dans la salle où tous les domestiques les attendaient : elles faisaient tous les jours avec eux la prière en commun.

vu.

On bénirait presque un départ, si l'on pensait au retour ! Rien n'est doux, dans une famille bien unie, comme le réveil au lendemain d'une arrivée joyeuse. Pour bien dire, personne n'a dormi. Tout ému de la joie de la veille, le cœur est trop a«^ité pour aimer le repos; puis on a encore tant de choses à demander, à apprendre. La vie ensemble, qui vient d'être interrompue, a besoin de se renouer promptement par la science d'un passé

qu'on ignore; on se reproche l'inaction forcée où chacun a vécu sans le vouloir.

Donc, madame de Bressac, Constance et Amélie étaient éveillées dès le point du jour, et prêtaient attentivement l'oreille au bruit de la sonnette qui devait annoncer le réveil d'Emmanuel. Il était voyageur, lui, fatigué, il dormit mieux qu'elles; de plus, son cœur d'homme n'était pas, comme les leurs, ému de ces mille riens joyeux, qui les rendaient fiévreux et agités.

Enfin, cette sonnette se fit entendre, et on courut près du fils et du frère qui était si tendrement aimé.

Tous les domestiques de la maison s'entendaient aussi tous joyeux à leur travail. Le comte de Bressac était généralement aimé par les gens attachés à son service ; il ne grondait jamais, ne prenait près de lui que d'excellents domestiques fort habitués à leur affaire, et ils étaient sûrs de n'entendre jamais la voix du comte, du moment que leur office était bien rempli, et qu'ils le faisaient en conscience.

Emmanuel ne pouvait supporter la vie de détails. Son esprit, son cœur, faisaient un com* posé de finesses et d'insouciance tout à fait singulier. La méchanceté et la bonté lui étaient également étrangères; il rendait vm service avec la même indifférence qu'il eût mise à le refuser; il n'était ni bizarre, ni léger; le fonds de son esprit était plutôt pensif et sombre. Il aimait à s'amuser, parce qu'il ne s'amusait pas; à rire, parce qu'il n'était pas rieur. Il se fatiguait aussi promptement de lui que des autres; il fuyait ceux qui l'ennuyaient, parce que c'est toujours possible; mais quant à lui, il s'en voulait souvent d'être si près de luimême, et se brusquait comme s'il était un autre.

Les contrariétés (|u'il avait eues à souffrir, il se les était attirées par son insouciance à s'occuper des choses même qui lui étaient personnelles.

Tout en détestant les détails matériels de la vie, il encombrait son esprit de tous ceux que les autres se retranchent; il moralisait

sur tout, épiait tout, raisonnait de tout. Ses travers venaient plutôt de ce qu'il s'était créé des sentiments à lui, que parce qu'il partageait ceux de tout le monde. C'était '.n homme d'une supériorité manquée; qui ayant tout ce qu'il fallait pour briller dans la vie, s'était à chaque pas entortillé les jambes avec une pelote de fil qu'il jetait toujours devant lui ; s'il eût été simple, il eût été fort. Il avait en lui toutes les distinctions, et les étouffa, pour courir, peut-être, après l'unique qui lui manquait: il voulait toujours paraître un autre que lui-même.

Il n'était ni faux ni vrai ; tantôt l'un, tantôt l'autre, selon qu'il l'avait en tête; quelquefois lui-même, et il y gagnait toujours, car sa nature était boiine.

Le raisonnement avait desséché son cœur; se heurtant toujours contre les affection^ qu'il croyait comprendre et qu'il n'entendait pas^ il attrapait souvent les autres et lui-même, restant ainsi les mains vides à côté de ceux qui les apportaient pleines. Parfois son amour

propre lui faisait deviner juste; alors il e'tait fier de lui et content de tous.

Il devait à sa parfaite éducation le bonheur d'apprécier le lien des familles, et le respect qu'il portait à sa mère était le même que s'il l'eût aimée avec un autre cœur que le sien. Trompée par cette apparence, trompée par luimême, qui croyait lui donner tout cela, elle était heureuse, n'avait jamais connu aucune de ces déceptions maternelles qui sont la vie des mères; et son fils était pour elle Urle perfection achevée.

Inoffensif dans l'habitude de la vie, il ne discutait jamais; liant par insouciance, bon parce qu'il ne voulait pas être méchant, il était, sonmie totale, d'un caractère facile à vivre, avec toutes les irritantes choses qui eussent pu le rendre détestable; mais elles ne se laissaient pas apercevoir.

Chacun de nous a pu connaître un de ces caractères, dont l'esprit fait toute la supériorité, et qui seraient détestés, si leur àme, d'une nullité profonde, n'eût acquis une sorte d'hy-

pocrisie au reflet de leur esprit. Ils se sont fait une bonté adroitement spirituelle quiles sauve, en faisant croire qu'elle vient du cœur.

Mais allez plus loin qu'à la surface de leur vie éphémère, vous serez surpris de ne rien trouver du tout. Vous aurez compté sur le fils, et le fils disparaîtra; sur l'ami, et il vous laissera ; sur l'homme, et si vous avez besoin de son appui, il ne vous soutiendra pas.

Emmanuel était donc, ainsi que nous l'avons dit, un homme très-supérieur d'esprit, et très-nul de cœur. Ses agréments étaient au dehors; ses défauts, si bien cachés, qu'il ne les apercevait pas; et de là, n'avait ni la honte de tromper, ni l'humiliation de la fausseté. Ceux qui favaient compris s'éloignaient de lui, mais il ne s'en apercevait ni pour leur en vouloir, ni pour les regretter.

Sa mère et ses sœurs étaient si bonnes, si tendres, si aimantes, qu'elles lui prêtaient une foule de perfections qui leur étaient propres, et l'en remerciaient comme si elles venaient de lui-même; puis elles étaient glorieuses de

lui. Il était beau, élégant, distingué, connaissait le monde, causait à merveille, mettait une bonne grâce parfaite à tout ce qu'il ■voulait faire ; et elles le remerciaient encore d'avoir des agréments qui pussent le faire aimer davantage.

Après avoir reçu cette bonne visite matinale de sa famille, Emmanuel fit décharger ses malles, dans lesquelles il avait mis des souvenirs et des cadeaux pour sa mère et ses sœurs. Lorsque le déjeûner fut achevé, il fit apporter tout cela dans le salon. Quoiqu'il eût en général peu consulté le goût de chacune, néanmoins, plus heureuses du souvenir que du cadeau, elles furent satisfaites. Des albums admirablement reliés, une ombrelle chinoise pour sa mère, des robes charmantes pour ses sœurs; ces inutilités qui se voient tous les jours à Paris avec indifférence, à la campagne, dans la solitude, prennent à nos yeux un charme tout nouveau. La difficulté de se les procurer fait qu'on est ravi de les avoir. Puis Paris, pour ceux qui

y sont nés, est un aimant qui ne faiblit jamais ; on le veut, on le cherche en tout; et les curiosités prises dans la masse des richesses du Petit-Dunkerque et de la Porte chinoise, rendent la vie parisienne à celles-là qui la contemplent au loin, sans pouvoir en jouir.

Quand tout fut examiné, partagé ; quand Constance eut regardé dans les yeux d'Amélie ce qu'elle souhaitait, pour le lui laisser, et qu'Amélie eut fait la même chose, pour que sa sœur eût ce qu'elle aimait ; quand Emmanuel fut satisfait de voir la gaieté de ses sœurs et le cœur content de sa mère, il offrit son bras à madame de Bressac, en lui proposant de se promener avec lui quelques instants, parce qu'il avait à lui parler. Ils partirent, laissant les deux sœurs admirer leurs cadeaux.

« Ma mère, dit Emmanuel, j'ai à vous faire part d'un projet pour lequel je veux votre approbation avant de le décider.

— Qu'est-ce que ce projet, mon fils?

— C'est un mariage.

^ 107 -es

— Et quelle est la personne que vous aimez ?

— Moi ? je ne l'aime pas.

— Ah ! et pourquoi l'épousez-vous alors ? car à votre âge et avec votre fortune, mon ami, qu'avez- vous besoin de tant vous hâter?

— Oh ! beaucoup de raisons m'y déterminent. D'abord, ma fortune, grâce aux arrérages que je lui ai préparés, n'est déjà pas si grande.

— Enfin, vous avez cinquante mille livres de rente, et avec cela on peut être content et honorable partout.

— C'est vrai ; mais avec cent je le serais encore davantage.

— C'est encore vrai.

— De plus, avec le million qu'elle m'apporte en dot, la femme que je veux épouser a un père qui est fort en faveur auprès du roi, il est duc et pair de France, et cela m'arrange Irès-bien.

— Vous avez raison. Voulez-vous me dire son nom ?

— Mademoiselle de Rocheforl.

— Ah ! fit madame de Bressao dont le visage exprima aussitôt la contradiction qu'elle éprouvait.

— Vous la connaissez, n'est-ce pas?

— Oui, je l'ai vue l'année dernière quelquefois à Paris; mais vous savez pourquoi je ne la voyais pas davantage.

— Je crois m'en souvenir... Vous n'aimiez pas ses manières; elles n'allaient pas à celles de mes sœurs, je crois... n'est-ce pas?... quelque chose comme cela; elle n'était pas dévote, ni sa mère non plus. »

Madame de Bressac ne répondit rien.

« N'étaient-ce pas là, ma bonne mère, les raisons principales qui vous empêchaient de la voir?

— Oui, répondit madame de Bressac, un peu fâchée de ce que son fils ne sentait pas que si elle la redoutait pour une simple connaissance , elle avait à craindre bien plus encore de la voir au milieu de sa famille.

— Oh! ce n'est rien alors, poursuivit-il; en vous connaissant davantage, vous serez d'ac-

cord tout de suite. Que dites-vous de ce projet, ma mère ? »

La pauvre mère était fort attristée de cette nouvelle, car elle avait fait un projet aussi... mais sa belle-fille n'était pas si loin.

«Mon fils, sic'était un autre qui me consultât, je lui dirais peut-être: Faites-le; car enfin j'y vois beaucoup d'avantages, et j'y vois peu d'inconvénients. Mais pour vous, vous dont le bonheur fait partie du mien, et vaut encore bien plus à mes yeux, je vous en veux, du bonheur, et avec elle vous n'en aurez pas.

— O ma bonne mère, je vous en supplie, ne vous occupez pas de ces futilités-là. Le bonheur?... Eh! mon Dieu! celui qui court après lui est toujours celui qui le manque. Et puis, c'est bon pour vous autres, de peser une position plus ou moins heureuse dans la vie, parce que dans toutes vous êtes dépendantes. Mais nous, parbleu ! qu'est-ce que cela fait? qu'est-ce qui nous rend heureux ou malheureux? rien. Pourvu que ma femme ne soit pas une crieuse avec laquelle il faudrait me

décider à crier plus fort qu'elle pour la faire taire, c'est tout ce que je demande. Je ne demande pas, moi, qu'elle soit sentimentale et sensible, qu'elle m'assomme d'une tendresse dont je ne saurais absolument que faire, car je suis peu héros de roman de ma nature. Ainsi, vous voyez que je puis trouver aisément quelqu'un qui me rende heureux.

— Oui, il est de fait que vr>us n'êtes pas difficile.

— C'est le plus sage, voyez-vous.

— Oh ! certainement ; comme mère, je suis bien loin de vous souhaiter une autre morale. Mademoiselle de Rochefort n'est pas jolie, à ce que je puis me rappeler ?

— Non, et cela m'arrange encore. Les jolies femmes prennent toujours un empire quelconque sur nous, ou du moins elles croient l'avoir : c'est absolument la même chose.

— Quand ce mariage se fera-t-il, mon ami?

— D'abord, l'approuvez-vous ? »

Madame de Bressac réfléchit un moment,

pesa le pour et le contre. Dans les intérêts

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majeurs de son fils , elle y vit un avantage, les siens seuls étaient blessés, cela ne pouvait l'arrêter. Jetant à l'avenirun regard dont son cœur seul avait le secret, elle prit la main de son fils et lui dit :

« Oui, mon fils, je l'approuve, s'il peut vous convenir.

— Alors, continua Emmanuel, je demeurerai ici avet vous jusqu'à la fin de novembre ; nous sommes au mois d'août, j'ai trois mois pour me décider ; je partirai pour Paris vers le 1"^ décembre, et nous terminerons cela cet hivei'. »

Emmanuel parla ensuite de différentes choses, ne paraissant ni joyeux ni préoccupé. Si sa mère, au lieu de dire oui, eût dit non, il aurait probablement accepté de même sa volonté. Cette pensée traversa en un instant le cœur de madame de Bressac. Elle allait levenir sur ce consentement, et confier à son fils son désir maternel, mais elle se tut, en se disant à elle-même : « Laissons faire l'avenir. »

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