II
odeur suave et distinguée. Le cachet, au lieu d'armoiries, avait à son centre une mystérieuse devise arabe que ces dames, qui n'étaient point orientalistes, ne purent jamais, bien entendu, déchiffrer.
— « Je ne sais pas pourquoi — dit la marquise — cette lettre me trouble. Je lui trouve une physionomie suspecte. M, de Marigny, depuis qu'il est marié, n'en a point reçu de pareille. Je suis superstitieuse quand il s'agit du bonheur d'Hermangarde. Il me semble que cette lettre porte une menace dans ses plis.
— Mon Dieu! — fit lentement madame d'Artelles, — est-ce que cette vieille maîtresse qui n'a pas bougé jusqu'ici, se raviserait?... «
Elle avait mis la main sur le doute, terrible. Les quatre yeux de ces deux femmes brillèrent de la même pensée en se regardant.
— « C'est bien possible, — reprit la comtesse. — Elle a fait la morte pendant quatre mois, et puis tout à coup elle ressuscite. Elle écrit à son ancien amant. C'est assez cela. Elle a pensé qu'au bout de quatre mois, le bojiheur d'avoir une femme jeune et belle serait déjà bien vieux, bien usé, et que Marigny devrait être furieusement blasé sur ce bonheurlà. Elle lui a donné juste le temps de se dégoûter, et voici que la persécution commence. Eh bien, ma petite! — ajouta gaiement ma-
dame d'Artelles, — tu te trompes, si tu crois réussir. M. de Marigny est encore fort amoureux de sa femme, et tu en seras pour les frais de style et de charmante écriture de tes poulets! »
Madame de Fiers ne put s'empêcher de sourire, en voyant la joyeuse sécurité de madame d'Artelles. Elle se demandait si cette femme qui plaisantait était bien la même qui s'était opposée avec une si extrême obstination à l'union de Marigny et d'Hermangarde. Celle qui avait toutes les terreurs avait maintenant toutes les confiances. Madame de Fiers connaissait trop la nature humaine pour s'en émerveiller. Une véritable réaction s'était opérée en madame d'Artelles. Le propre de toute réaction n'est-il pas de jeter l'esprit dans l'extrémité opposée à celle où il s'était d'abord précipité? Comme la confiance de la marquise avait été plus fondée que les défiances de madame d'Artelles, son inquiétude était plus raisonnable que la sécurité actuelle de son amie. Sa raison, ou pour mieux parler, ses sensations la trompaient moins. On l'a dit déjà, mais ce n'est pas trop que de le répéter, la marcpiise était supérieure à madame d'Artelles, malgré l'opinion des jugeurs du faubourg Saint-Germain, qui croyaient avoir saigné à blanc leur bienveillance pour elle, quand ils avaient avoué
qu'elle était la plus aimable des deux. D'ailleurs, si elle tremblait, elle avait ses raisons. Elle était renseignée. Elle savait l'histoire de Vellini. Elle gardait dans sa pensée le récit que lui avait fait Marigny, un certain soir, à sa prière. C'était comme un poème flamboyant à la lueur duquel elle entrevoyait l'influence, possible encore, de cette femme singulière et inconnue. Elle ne l'avait pas aperçue le jour du mariage d'Hermangarde. A ses yeux expérimentés, Vellini n'était pas seulement, comme aux regards plus superficiels de la comtesse, une femme sans jeunesse et sans beauté, n'offrant le danger d'aucun charme. Elle la rêvait toujours comme Marigny l'avait peinte. « S'il l'a peinte comme elle est, quelle puissance ! — pensait-elle ; — s'il ne l'a pas peinte comme elle est, quelle puissance encore pour avoir fait de Marigny un peintre pareil! »
Mais quoi que fussent ses craintes intérieures :
— a Votre confiance me rassure, ma chère amie, — dit madame de Fiers en tendant la main à la comtesse. Et ces deux femmes émues s'embrassèrent comme on s'embrasse en face d'un péril qu'on doit attendre, avec le sentiment fort et toujours jeune d'une immortelle amitié.
— Oui, rassurez-vous, rassurons-nous 1 —
reprit madame d'Artelles. — Est-ce de cette Vellini, cette lettre? Ensuite, fût-ce d'elle : je l'ai vue; nous lui faisons trop d'honneur de trembler ainsi au premier signe de sa très maigre main. Qti'est-ce qu'une lettre, après tout? M. de Marigny, qui a vaincu, à force d'amour, ma longue incrédulité à son amour, a bien vite et bien profondément oublié ici, dans les quatre murs de ce château où nous n'avons vu personne depuis bientôt cinq mois, et le monde de Paris, dont il semblait l'esclave, et ses amis de club, et ses mauvaises habitudes de libertin, et sa passion du jeu, plus forte et plus asservissante que le reste. En vérité, nous ne pouvons décemment perdre la tête à la première lettre qu'une femme quittée lui écrit! Si c'était à Paris, encore! En train de craindre une fois, on pourrait s'effrayer d'une recherche ou d'une rencontre; mais ici, à cent lieues de distance! Ici, dans ce pays perdu, où Marigny est déterminé à passer l'hiver ! Enfin, ne le savez-vous pas, ma chère? Pour un homme, qu'est-ce qu'une lettre? Les meilleurs, en amour, ont besoin de la présence réelle. Avec cela que je ne crois pas — 7 ajouta-t-elle — qu'une femme de l'espèce de cette Vellini écrive jamais comme la Religieuse Porîugaise ! »
La marquise disait bien oui à toutes ces choses, mais, elle ne l'avouait pas à son amie,
il y avait en elle un murmure, sous le calme revenu et retenu à l'ivoire sillonné de son front. Elle avait posé la lettre en question sur le guéridon, à côté d'elle, mais elle ne pouvait s'empêcher de la reprendre parfois et de la regarder encore. Ses yeux ajpfaiblis n'en pouvaient plus voir l'écriture. Le soleil tombe vite en cette saison. Il venait de disparaître sous un banc de brumes. L'ombre prit soudainement le salon, dont les meubles et les tentures se foncèrent. La comtesse d'Artelles laissa son ouvrage et vint à la vitre une seconde fois. La mer montait toujours, et le havre, submergé, se confondait dans la nappe d'eau verte qui gagnait au loin, frangée d'écume, le long des grèves.
— « Je vous annonce — dit-elle — M. de Marigny et sa femme. Les voilà qui descendent de barque au pied du mur de la grande cour. Vous avez eu raison, ma chère amie; ils auront trouvé le pont couvert. »
Cinq minutes après, ils entraient dans le salon où les attendaient madame d'Artelles et la marquise, ne se doutant pas qu'il venait d'èlre question d'eux et qu'ils étaient l'objet d'une nouvelle inquiétude de la part de ces deux femmes, providents témoins de leur vie, qu'à une vigilance si vite alarmée ils auraient pu appeler les sentinelles de leur bonheur.
Madame de Marigny embrassa sa grand'mère, pendant que son mari baisait respectueusement la mitaine de madame d'Artelles.
— « Chère enfant, vous rentrez trop tard par ces grandes marées, — dit la marquise, en sentant la fraîche humidité qui pénétrait les cheveux et les vêtements de sa petite-fille. — Si vous vous rendez malade, vous me ferez mourir. Sonnez donc, Marigny, pour qu'on apporte du feu bien vite et qu'elle puisse sécher ses vêtements.
— Ah! bonne maman, ne craignez rien, — dit-elle; — ce n'est qu'un peu de vapeur et d'écume tombée sur ma robe pendant que nous passions, en barque, à la place du pont. Il est tout couvert ce soir, et l'on n'en aperçoit plus même la rampe. Je n'ai pas eu froid et je ne suis pas délicate. Je m'endurcis pour notre hiver si nous le passons à Carteret. Il faut bien que je m'accoutume à la vague et à la brise, puisque je suis la femme d'un amoureux de la mer! »
On avait apporté du feu et des bougies pendant qu'elle parlait, et on put voir le regard "de rivale heureuse, coquette et tranquille, qu'elle jeta, en disant ces paroles, sur cet amoureux de la mer, qui était le sien bien davantage !
Elle était debout à la cheminée, offrant à un
feu de sarment qui pétillait, ses bottines grises, mouillées d'eau marine. Elle avait emporté dans sa promenade, contre les soudaines fraîcheurs du soir, une pelisse de satin bleuâtre, et après avoir ôté son chapeau, elle en avait ramené le capuchon sur son front. Empressée de revoir sa grand'mère, elle n'avait pas rabattu ce capuchon, et dans cette espèce d'auréole de satin bouffant, elle était, malgré son imposante beauté, aussi jolie que le Caprice. Les beaux serpents d'or de ses cheveux blonds dégouttaient de perles d'écume sur ses joues transparentes, un peu pâlies par le mariage, mais auxquelles la, brise de la mer avait ramené, pour une heure, l'éclat de leur virginité. Les cils humides, les lèvres humides, les yeux humides, plus humides encore, à ce qu'il semblait, du sein de cette rosée des nuits et des mers qui la diaprait tout entière, elle était d'une beauté si délicatement étincelante qu'on eût pu trembler de la voir se séchera cette flamme grossière de la terre et s'évanouir comme un arc-en-ciel.
— a Monsieur de Marigny, — dit la marquise, en la lui donnant, — on m'a remis pour vous une lettre venant de Paris. »
Marigny remercia, prit la lettre, en brisa le cachet et lut, à la clarté des bougies posées SU'' la cheminée. Dans l'admirable confiance
ON GUÉKir DE LA PEUR. 33
de son àme, Hermangarde n'exprima pas la curiosité étourdie de ces jeunes femmes Cfui veulent tout savoir et s'embusquent, avec un empressement de mauvais goût, derrière le cachet de toutes les lettres adressées à leurs maris. Non! c'était un être à part dans la vie; elle n'eût pas aimé assez pour être tranquille, qu'elle eût été trop fière pour ne pas être réservée. Pendant que Marigny lisait, elle avait ôté son gant, et du dos de sa belle main rêveuse, elle écartait ses cheveux mouillés qui se collaient aux fossettes de sa bouche souriante.
Mais si elle ne regardait pas Marigny, les deux douairières le regardaient pour elle. Leurs yeux scrutateurs ne le quittaient pas.
Lui qui ne se croyait pas alors l'objet d'une double et scrupuleuse observation, acheva la lecture de la lettre, les sourcils immobiles, le visage calme, l'œil attentif, mais inaltérable. Arrivé à la fin, il la tordit dans ses mains tranquilles et la jeta au feu.
Puis, comme sa femme était toujours debout, en face de ku, à la cheminée, il la prit tout à coup à la taille par-dessus la pelisse bleuâtre qu'elle n'avait point détachée, et il l'embrassa entre les deux yeux avec une chaste idolâtrie, à la place où — si on se le rappelle — il l'avait embrassée pour la première fois.
11 y avait un amour si vrai dans cette pure et simple caresse, que les deux douairières se firent un signe d'intelligence et de triomphe.
Elles n'avaient plus peur.
Ni "^J I tout dans le monde a son théâtre, le bord de la mer est bien réellement celui que Dieu créa pour l'amour heureux. Au point de vue supérieur des analogies, la plus belle chose qu'il y ait dans l'àme humaine devait nécessairement avoir pour se montrer et s'épanouir à l'aise, la plus belle chose qui existe dans la nature. Là seulement, — pour qui a le sentiment des harmonies, — le cadre est digne du tableau. Partout ailleurs, c'est la nature belle et puissante encore, mais ce n'est pas cet éclatant et
triple hyménée de la terre, du ciel et de l'océan, si bien fait pour réfléchir, comme un nouveau miroir d'Armide, l'hymen plus mystérieux de deux cœurs. Les poètes l'ont bien compris, du reste. Le plus grand de tous peut-être, n'a-t-il pas suspendu le frais tableau d'un amour sublime de passion vraie et d'innocence, aux côtes sinueuses d'une des Cyclades? Dans tout amoureux, il y a du grand poète. Hermangarde et Marigny avaient cédé à l'instinct juste de l'amour, en choisissant le bord de la mer pour y passer cette lune de miel qui — comme la lune du ciel visible — paraît plus douce au bord des flots.
Hermangarde ne connaissait pas la mer.
Cette grande idée manquait à son esprit. Elle avait voulu l'acquérir en même temps que son âme atteignait l'apogée de toutes ses puissances et se complétait par tous les partages de l'amour. Marigny, l'aventurier Marigny, qui avait vécu tant d'existences, n'éprouvait plus cette suave et première ivresse des facultés à leur aurore, ce vertige délicieux du cœur qui fait croire à la créature qu'elle est une divinité par cela seulement qu'elle est aimée; mais il était né près de la mer, il avait été, comme il le disait: élevé les pieds dans son écume, et de tous les souvenirs de son enfance, l'idée du temps passé en face de l'Océan était le seul qui ne le faisait pas
souffrir. Régénéré par le sentiment que lui inspirait Hermangarde, hasard inouï, coup de fortune qui aurait dû le faire trembler, — car tant de bonheurdoit avoir son revers sans doute, — il s'abandonnait, avec l'impie sécurité du joueur, à vivre de la vie que lui envoyait la Destinée, sur cette vaste côte dont les brisants ne parlaient même pas de naufrage à l'esprit de cet homme heureux !
Ainsi, tous deux, Marigny et Hermangarde, avaient leurs raisons pour se trouver bien où ils étaient; pour préférera toutes les campagnes ce petit village de Carteret, que n'aimait pas madame d'Artelles et qui valait mieux que ses mépris. La comtesse avait dit le motif de son peu de goût pour le manoir de Carteret, moins commode et moins orné que le château de Fiers, construit dans les terres et préservé par ses forêts des rafales du vent de l'automne. Comme une grande partie des femmes de son temps, madame d'Artelles, hors l'amour, n'avait dans l'esprit aucun genre de romanesque. Les fortes beautés de la nature, ses aspects variés, sa simple nudité, parfois sublime, n'affectaient
Ipas cette personne du xviii* siècle, qui n'avait rapporté des expériences de sa vie que beaucoup d'esprit de société et cette bonté qui reste toujours, quand on a eu l'àme tendre dans sa
vait pas voir ce qui plaisait tant dans ce paysage maritime à Hermangarde et à Marigny. Elle était injuste et aveugle; car sans être amoureux comme ils l'étaient, sans avoir dans ses fécondantes sensations ce réseau d'illusions divines que l'amour jette à tous les objets, il est cependant permis de trouver Carteret un des points les plus pittoresques et les plus originaux de la côte de Normandie. On en jugera par ce plan fidèle, pris dans la perspective d'une longue absence et colorié par le souvenir.
C'est un village d'un double aspect, riant par un côté, sévère par l'autre, bâti au pied d'une énorme falaise: espèce de forteresse naturelle, dr.îssée sur la pointe de la presqu'île du Cotentin. Jersey est en face, — Jersey, cette île hermaphrodite, qui n'est pas française, qui n'est pas anglaise non plus, quoiqu'elle appartierme à l'Angleterre. La tradition de ces rivages raconte qu'à une époque bien reculée, sur ce détroit qui s'est agrandi par la rupture de la falaise, un pont de planches y conduisait. Qiioi qu'il en soit de ces souvenirs que les générations se lèguent, Carteret et Jersey se regardent, et de si près qu'on pourrait dire qu'ils se regardent dans le blanc des yeux. D'une rive à l'autre, ils s'apparaissent, vagues ou distincts à l'horizon; — taches d'un bleu foncé dans la brume, profils de maisons blanches
quand le temps est clair. Assurément, quand on observe le pied de cette roche dumeuse, chaque jour minée davantage par l'irruption du flot qui monte, et dont beaucoup de fragments détachés forment assez loin, dans la mer, une ceinture de brisants redoutables, on est presque tenté d'adopter ces idées d'un voisinage séculaire. Le havre qui s'ouvre devant ces brisants et qui se creuse jusque sous les premières maisons de Carteret, est signalé aux matelots par deux espèces de phares grossiers, — poteaux de bois plantés dans l'eau, semblables, à quelque distance, aux mâts d'un vaisseau submergé. Autrefois, l'entrée de ce petit port naturel était défendue, en temps de guerre, par une large tour à créneaux adossée au roc de la falaise, solidement attachée à son flanc. Cette tour s'appelait la Vigie. Sur sa plateforme solitaire, on trouvait encore, il y a plusieurs années, une pièce de canon de gros calibre abandonnée, sans son affût, aux pluies du ciel et à la rouille. De ce point élevé, on domine la mer et la grève dont la jaune arène, découpée par les irrégularités du flux et du reflux, offre à l'œil les sinuosités d'une ligne, dentelée d'écume brillante, qui passe sous les Rivières, — village au nom charmant et moqueur, car il n'a de rivières que ses fossés, où l'eau de mer filtre à travers les sables et se ride au
40 UNE VIEILLE MAllKESSE.
pied des ajoncs, — puis sous Saint-Georges, — paroisse au patron moitié Anglais, moitié Normand, — et enfin va se perdre à plus d'une lieue de là, jusque sous Portbail. C'est, à proprement parler, le côté fier et beau de Carteret, le côté cher aux organisations poétiques. Cette mer qui se prolonge à votre droite devant vous, cette immensité de sable que le vent roule, par places, en dunes assez épaisses et assez hautes pour que le douanier — la vedette delà côte — puisse y creuser une hutte contre la nuit et le mauvais temps, à votre gauche, — fermant l'horizon, à l'Est, comme la mer le clôt au couchant, — les toits bruns de Barneville et la tour carrée de son clocher singulier, qui a peut-être soutenu des sièges: tout cet ensemble un peu austère, mais grandiose, doit captiver les imaginations rêveuses. Par un soir brumeux de l'automne, quand la mouette mêle, en criant, son aile frissonnante à la vague, quand la mer est rauque et houleuse, la pâle Minna de Walter Scott pourrait venir attendre son Cleveland sur l'âpre sommet de cette falaise, aux cavernes visitées des flots, et se croire encore aux Hébrides.
Mais en suivant la ligne du havre et on tournant le dos à la mer, la scène change et prend un autre caractère. On ne va pas bien loin sans trouver le villa^^e, bâti dans des sa-
bles tantôt fermes et tantôt mouvants. Là, chaque maison qui a sa vigne et son figuier a aussi son petit jardin d'une végétation un peu maigre, sous le souffle salé de la côte, mais dont la fraîcheur repose pourtant agréablement l'œil lassé de l'éclat des grèves. Les premières maisons de ce village — le manoir de madame de Fiers en est une. — sont presque toutes enceintes d'un mur de cour ou de jar^ din, avec un escalier extérieur et intérieur qui conduit sur le galet du rivage et dont la mer — dans ses grands pleins — gravit et bat les marches comme celle des escaliers de Venise. Au second plan de cette ligne d'habitations blanches et propres, la flèche de l'église s'élance du sein d'un bouquet d'arbres, qui rappellent la plantureuse Normandie au voyageur tenté peut-être de l'oublier. A soixante pas de ces maisons groupées harmonieusement sur ce coin de grève, un bras de mer, comme il en reste si souvent aux replis de ces plages, est traversé d'un pont construit grossièrement avec des planches et de grosses pierres, jetées dans l'eau, à la file les unes des autres. C'est la frontière de Carteret que ce pont, qui disparaît aux grandes marées sous le lent amoncellement des vagues, et que M. et madame de Marigny avaient trouvé couvert, en rentrant de leur promenade, un soir. Après ce pont, il y a en-
core quelques places d'herbe , semées de crystes marines et de joncs; puis on entre dans les terreê labourées, dans des champs de blé, de chanvre et d'orge, qui mènent au bourg de Barneville et aux villages environnants.
Tel était, plutôt indiqué que décrit, le lieu pour lequel mademoiselle de Polastron quitta Paris, après son mariage, avec son mari et son aïeule, la marquise de Fiers. Pour une jeune fille qui n'avait jamais vu que Vichy et Plombières où sa grand'mère allait parfois, ce pays retiré, sauvage, original surtout, cette pointe hérissée des côtes de la Manche, dut lui causer une impression d'une âpre saveur. Tout y attira son regard et rien ne la choqua. La population avec laquelle elle vécut est intelligente et n'est point grossière, quoique rude. La misère ne l'a point dégradée. La mer la nourrit, car cette côte qui paraît aride, est au contraire très opulente en toutes sortes de poissons. On y trouve, en des quantités inépuisables, des turbots, des plies, des raies déployées comme des éventails, des soles dont la chair tassée est ondée comme la mer ellemême, le lançon qu'on pèche dans le sable, le rouget, aux nageoires paiement vermillonnées et qui est peut-être le dauphin dont les Anciens nous ont tant parlé; enfin, l'honneur exquis des tables normandes, le surmulet, cette bé-
cassine de la mer, pour la délicatesse, et dont le foie écrasé donne l'éclat de la pourpre tyrienne. II y a aussi de grandes abondances de coquillages: le crabe, qu'ils appellent \eclopoint; le homard, aux écailles d'un bleu profond; les crevettes, de la couleur et de la transparence des perles; les vrelins, spirales vivantes dans leur carapace mystérieuse, et qu'on mange avec des épingles; enfin toutes les variétés de ces gibiers de la mer. Telle est la fortune incessamment renouvelée, la richesse naturelle des habitants de ces rivages. Ils pèchent tous, les uns pour vivre, les autres pour vendre leur poisson aux marchés voisins. Du reste, c'était bien moins les moeurs de ce pays qu'Hermangarde avait [voulu connaître, que la mer elle-même. Elle avait traversé une partie delà France, curieuse de juger la grande merveille qu'elle n'avait entrevue que sur la toile inerte des peintres, ou dans ses pensées. Jusque-là, un autre rêve — le rêve exterminateur de tous — avait offusqué de sa flamme le beau songe qu'elle se faisait de l'Océan. Mais puisque le premier était devenu sa vie, elle voulait que le second eût aussi sa réalité. Il l'eut, et ce fut un bonheur dans le bonheur pour elle, une joie de l'àme qui lui entra par les yeux. Elle aimait. Elle admira. Est-ce que l'Admiration et l'Adoration ne sont pas sœurs? Jamais elle n'oublia l'heure
OÙ la première sensation de la mer s'éleva en elle. Ce fut le soir... un soir d'été, aride et brûlant. Elle avait roulé en berline toute la journée, quand tout à coup, à un certain moment de leur course, les pieds des chevaux firent jaillir autour de la voiture l'écume d'une eau qu'ils crevaient avec bruit, en y entrant. lis plongeaient alors dans ce bras de mer, uni comme une rivière, qui est la limite de Carteret. Le soleil avait disparu, il y avait une heure. Mais ce n'était pas le couchant qui était de pourpre, c'était le crépuscule tout entier. Des vapeurs d'un incarnat mourant noyaient l'horizon sur lequel ressortaient les lignes altières de la noire falaise; et la mer qui montait alors, — qui semblaitvenirmajestueusementversHermangarde comme Hermangarde venait vers elle, — semblait rouler un varech de roses dans l'albâtre de ses écumes, sous cet air empourpré qui pénétrait tout de sa nuance victorieuse, qui circulait autour de tout, comme le sang ému de la nature immortelle. C'était un spectacle élyséen. Hermangarde l'apercevait, la tête appuyée sur l'épaule de son Ryno bien-aimé. Cette première impression, cette mer enflammée comme son âme, cette soirée, aux ardentes mélancolies, qui répondait si bien à tout ce qui brûlait en elle, lui sacrèrent ce petit village de Cartcret où elle venait cacher sa vie. Elle sentit
^qu'elle y serait heureuse. Nul pressentiment ne vint l'avertir qu'un jour la souffrance pourrait l'y atteindre. Ravie d'enthousiasme, elle ne vit pas ce vieux manoir (un peu triste, il faut en convenir), devant la grande porte duquel la fit descendre sa grand'mère. Elle en traversa, toute joyeuse, la cour pavée avec des galets et la longue galerie dont le vent agitait les panneaux à travers les fentes des fenêtres mal jointes. Une fois que la marquise eut gagné son lit, elle entraîna Marigny sur l'escalier du mur en talus qui conduisait à la plage. Elle s'assit sur les marches de granit comme si elle eût été l'humble femme d'un des pêcheurs de ce pays. La mer était retirée. Le ciel pur mirait ses étoiles dans la surface à peine ridée du havre et dans les fosses circulaires où l'eau séjourne entre les rochers découverts. Marigny, qui aimait à voir ces expansions de jeunesse dans un être qui lui appartenait si bien, ne s'opposa point à ses volontés. Il l'entourait seulement, pour qu'elle n'eût pas froid à la brise, de ses bras et de son manteau. « Qiiel charmant paysage! — dit-elle, en levantsur lui sesgrands yeux qui brillaient du bleu mystérieux des étoiles,— ce sera notre nid d'Alcyon.» Et depuis, dans toutes leurs causeries, Carteret, le maritime village qui semble nager sur la mer quand la mer est haute, ne porta plus que ce nom-là.
A partir de cette soirée, de cette première impression, ils aimèrent ce village qu'Hermangarde venait de nommer d'un nom si sauvage et si doux, non pas uniquement parce qu'ils s'y aimèrent, comme l'aurait dit madame d'Artelles, mais aussi parce qu'ils étaient dignes, l'un et l'autre, de comprendre tous les langages de la nature sur cette côte écartée, ouverte seulement à quelques pêcheurs, hommes primitifs, et à un petit nombre de matelots, revenus vieillis du bout du monde. La vie qu'ils y réalisèrent ne fut donc point l'existence close et énervée de Paris, que l'on emporte si souvent à la campagne. Le havre, la falaise, les longues grèves, les dunes lointaines, les rochers vêtus de varech, qui apparaissent aux eaux basses, ne furent point pour eux une marine de plus suspendue dans le grand salon de madame de Fiers, entre les deux rideaux de la fenêtre à travers laquelle ils auraient pu les contempler et en jouir. Ce n'est pas de cette molle et nonchalante manière qu'ils passèrent leur temps à Carteret. Ils n'y firent point de l'admiration à distance. Courageux parce qu'ils étaient jeunes de sensations et que le bonheur d'être ensemble enlève la fatigue du corps (la seule lassitude qui soit possible), ils abordèrent comme elle le mérite cette rude poésie du bord de la mer, si grande qu'il n'y
en a plus d'autre peut-être quand on l'a goûtée. Tout le temps qu'ils ne donnaient pas à l'excellente marquise, ils le passaient — au travail près, dont ils n'avaient pasbesoin pourvivre, — comme les habitants de ce pays. Ils le parcouraient en tant de sens qu'ils en eurent bientôt une parfaite connaissance. Ils s'enfonçaient parfois dans les terres, mais ce qu'ils préféraient à tout, c'était d'aller devant eux, en suivant les sinuosités de la côte. Heureusement, ils avaient appris les heures du flux; car la promenade ne laisse pas que d'être dangereuse, quand on s'attarde sur ces grèves, si vite envahies. La falaise aussi les voyait quelquefois sur sa cime d'un vert foncé ou dans ses anfractuosités profondes. Au bout de quelques mois, il n'y eut pas une de ces anses, creusées dans le rocher, pas une pointe de ces caps, où ils ne se fussent reposés. La pêcheuse de crevettes qui revenait, pieds nuds, avec sa hotte au dos et son hagneî* sur l'épaule, le douanier qui fumait, assis à trois pas de sa hutte de sable, les apercevaient de loin, regardant la mer, tranquillement assis, les pieds pendants sur le vaste abîme, comme s'ils avaient été deux amoureux du pays, accoutumés, dès leur en-
* Petit filet faisant poche, attaché à un cercle en fer dont une faucille serait la moitié.
faiice, à gravir cet effrayant promontoire, Qi ielquefois M. de Marigny abattait des nnouettes ou des goélands, à coups de carabine, tandis que la belle Hermangarde ramassait des crystes marines, insoucieuse de son teint que l'air de la mer et le soleil balaient déjà. Longues promenades, entrecoupées de causeries divines, toutes pleines des mille grâces de l'intimité! Ah ! comme ils oubliaient Paris, et le monde, et tout ce qui n'était pas eux-mêmes et cette solitude! Si une rafale, si une ondée ou un orage les surprenait et les forçait à chercher un abri dans le cœur fendu d'un de ces rocs, Hermangarde, à couvert dans sa niche de pierres, ressemblait à une apparition surnaturelle. Elle était bien fière et bien imposante pour une Madone, pour une de ces simples et blanches images aimées du matelot; mais avec sa taille majestueuse et sa robe fouettée par les vents, une imagination exaltée l'aurait prise pour le Génie Dominateur de la tempête. Ainsi vivaient-ils, s'appropriant autant qu'ils le pouvaient ce pays retiré et ses mœurs sauvages. Hermangarde ne craignait même pas de monter avec son mari sur ces bateaux pêcheurs qui rasaient les côtes, entre deux marées. La marquise de Fiers s'était bien un peu opposée à ces petites expéditions. « Quie craignez-vous, maman? — lui avait-elle dit avec sa confiance en-
thousiaste, en lui montrant son mari ; — n'ai-je pas mon étoile?... « Et la marquise, qui avait l'àme ferme comme une femme de race, avait cédé. D'ailleurs, pour ne rien exagérer, le danger auquel s'exposait sa petite-fille n'était pas très menaçant. Les riverains de cette contrée, habitués à la mer dès leur bas âge, manœuvrent ces bateaux à voile, nommés vulgairement coquilles de noix, et qu'ils montent pour la pèche ou la contrebande, avec une rassurante intrépidité. Ils ont l'audace et l'adresse du marin breton, leur voisin de côte et leur rival sur la mer. Ils sont Normands. Ils sont descendus des Pirates qui faisaient pleurer Charlemagne, et qtii vinrent conquérir, sur de légères barques d'osier, le sol dans lequel ils ont mordu comme une ancre qui ne doit plus jamais se lever.
Wë^
A comtesse d'Artelles avait intéressé au jeu M. le vicomte de Prosny.
Si elle ne l'avait pris que par les sentiments, l'excellente dame ! ce qu'il en restait au vicomte n'était pas assez pour le soulever de son égoïste paresse. Mais elle lui avait mandé des choses si extraordinaires, entre autres, et surtout sa volte-face d'opinion en faveur de Marigny, que l'étonnement qui le prenait si souvent à la gorge, l'y saisit plus dru que jamais. Il eut besoin de se soulager de ses stupéfactions dans une lettre.
QLioiqu'il fût dévoué à la comtesse et qu'il l'aimât à sa façon, très peu exaltée, il est vrai, mais fidèle, il trouvait pourtant agréable de se moquer parfois de sa bonne amie, quand elle lui paraissait inconséquente ou entraînée. Ces petites révoltes lui faisaient du bien. Elles l'arrachaient de temps à autre au double ilotisme de la soumission et de l'habitude. C'était un regain de caractère. Un peu de l'homme repoussait sous le sigisbée. Dans l'occurrence actuelle, ce fut une raison de plus pour écrire. Il répondit courrier par courrier. 11 y sacrifia même une soirée, car il n'écrivait pas beaucoup plus facilement qu'il ne parlait. Il avait peine à se dépêtrer de ses pensées, et l'abondance pas plus que la netteté n'était le signe caractéristique de son génie. La douairière de Vandœuvre, sa d'Artelles II, se passa de lui, pour ce soir-là, et l'attendit vainement, Ariane nouvelle, en face de son tric-trac solitaire.
Sa lettre, moins interrompue, moins hachée que sa parole, fut aussi moins confuse que sa conversation, ce modèle d'illogisme, d'incohérences et de difficultés toujours victorieuses. Malgré l'agréable semis de manière que... qui l'ornait d'ordinaire, le trait n'y manquait pas, mais il était noyé dans les flots troubles d'une albumineuse verbosité. Les jours qu'elle était bienveillante, et pour ne pas sortir d'un ordre de
faits cher au vicomte, la marquise de Fiers comparait sa conversation à des œufs brouillés a-ux pointes d'asperges. Les pointes d'asperges étaient les épigrammes, quelquefois assez salées, dont il assaisonnait ses discours.
Voici la lettre du vicomte Chastenay de Prosny à la comtesse:
Taris, 17 Octobre 18... rue Louis-le-Grand, /.
0 Je n'ai jamais douté, ma chère comtesse, de l'excellencç de tous vos mérites. J'ai toujours humblement pensé, comme il convenait, qu'ilsétaient de beaucoup supérieurs aux miens. En ai-je d'autres que les bonnes grâces de votre amitié? C'est fort douteux, ou plutôt, non! ce ne l'est pas. Je connais mes vices. Autrefois, je ne les trouvais pas assez nombreux, et maintenant, si peu qu'ils me soient restés, c'est toujours trop. La paresse en est un, c'est vrai. Quant à la goutte, c'est bien pis qu'un vice: c'est une maladie. Vous avez deviné et pardonné les deux causes de mon long silence; vous m'avez accordé, avec votre bonté infaillible, ces indulgences plénières qu'on obtient d'autant mieux qu'on en est plus indigne, car pour qui sont-elles faites, sinon pour les péclieurs ?
« Je baise donc, en signa de pardon et de
reconnaissance, cette main enflée dont j'adore l'enflure qui n'empêche pas d'écrire. Je baiserais même votre mule, comme celle du Pape, si vous en aviez une encore, mais on n'en porte plus. C'était bon pour les pieds de notre jeunesse, ces pauvres pieds qui ont passé, comme s'ils avaient été des ailes ! Hélas ! comtesse, je me demandais, l'autre soir, où ils étaient allés en regardant ceux de la douairière de Vandœuvre, décidément cul-de-jatte, si cela peut vous être agréable, et dont par conséquent les articulations ont de bien autres afflictions que les nôtres. J'avais reçu votre lettre dans la matinée. Je pensais à vous. « Que votre jolie petite goutte à la main soit bénie, madame la comtesse! » disais-je, à part moi, en apercevant les tibias d'ime des femmes de Versailles qui dansaient le mieux le menuet, engloutis dans d'épouvantables babouches, bonnes pour des jambes attaquées d'éléphantiasis.
o Cette pauvre Vandœuvre! Savez-vous que c'est bien mal à vous, comtesse, malgré toute votre amitié, toute votre bonté (mais les meilleures d'entre vous sont encore cruelles), de me dire qu'elle vous a remplacée dans ma vie, et qu'elle fait Vinterim de notre intimité pendant votre absence? Est-ce possible, cela? Estce qu'on vous remplace? On pourrait, tout au plus, vous succéder. Mais elle ne vous succède
même pas. J'ai conservé avec elle à peu près le même train d'habitude qu'avant votre départ. Je ne vais chez elle ni plus ni moins parce que vous êtes partie. J'y fais mon tric-trac deux fois la semaine et j'y dîne tous les mercredis. Elle n'a jamais causé comme vous. Elle n'est pas restée du monde comme vous, qui n'avez pas vieilli, tout en prenant des années. Excepté deux ou trois sempiteinels commandeurs de Saint-Louis et votre serviteur, elle ne voit personne. Elle ne rajeunit guères, par conséquent, son magasin d'anciennes histoires. D'ailleurs, entre nous soit dit, depuis que sa grande podagrerie augmente, sa bonne humeur diminue. Je crois qu'elle baisse.. Elle devient mauvaise joueuse. Au tric-trac, au piquet, elle discute tous les coups. Vous voyez s'il y a, dans tout cela, madame, quelque chose qui puisse dédommager de votre absence, et la faire oublier au plus fidèle de vos sujets.
« Non ! rien n'en saurait dédommager. Songez donc que je vais chez vous tous les jours du bon Dieu, quand vous êtes à Paris; que je n'ai pas mis une seule fois ma perruque, depuis vingt ans, sans aller vous offrir d'abord, comme à la reine de toute ma vie, les prémices de ses boucles renouvelées ! Permettez-moi de vous le dire, madame la comtesse, ce n'est pas que de l'amitié, c'est de la piété, cela. Je me
COURRIER PAR COURRICR. 55
serais reproché d'offrir à qui que ce soit, parmi vos connaissances ou vos amies, le temps que je passais chez vous. Il faut bien que je vous le déclare, puisque vous me forcez à vous montrer toutes les délicatesses de mon âme-, puisque vos soupçons violent ma pudeur. Savezvous bien ce que j'ai fait pour ne le donner à personne, ce temps qui vous était consacré ? Je l'ai offert à tout le monde, c'est-à-dire que je l'ai passé régulièrement à mon cercle de la rue de Grammont. On y joue mieux et plus cher le tric-trac que chez la douairière de Vandœuvre, et on y sait mieux la chronique des salons de Paris que partout ailleurs.
o C'est là, ma chère comtesse, que j'en ai entendu dire de belles et de toutes les couleurs, sur le mariage qui fait votre édification maintenant, après avoir fait si longtemps votre scandale. Comment! comment! comment !!! C'est bien vous, vous! comtesse d'Artelles, qui m'écrivez ce que je lis là ? C'est bien vous qui croyez si fort au céladonisme conjugal de M. de Marigny? C'est bien vous qui vous attendrissez sur l'immense bonheur de mademoiselle de Polastron, devenue madame de Marigny, sans titre, et qui m'en écrivez en prose comme on en pourrait écrire en vers? Ehlmon Dieu! quelle bise a soufflé tout à coup sur votre falaise deCarteret, pour faire tourner ainsi, comme un moulin à
50 UNE VIEILLE M A 11 RtSSE.
vent, une opinion qui paraissait inébranlable?... Oui, l'étonnement m'a pris ! Il prendraità moins. J'ai cru, d'honneur ! que je rêvais. J'ai frotté les verres de mes besicles pour mieux voir. Mais je voyais toujours la même chose, une étonnante chose, une incroyable chose! C'est que vous étiez convertie à la chevalerie de M. de Marigny et au bonheur de sa femme. C'est que vous pensiez sur ce point comme la marquise de Fiers, votre amie. Ah ! par exemple, elle doit — je lui demande bien pardon de l'expression— rire joliment dans sa barbe, la marquise de Fiers!
o Certes! je le regrette infiniment, comtesse : pourquoi n'a-t-on pas envoyé l'opinion publique de Paris par le coche, en votre pays de Carteret? Elle se serait réformée peut-être à ce tableau parlant de l'amour conjugal qui vous enchante. Pourquoi moi-même n'y ai-je pu accompagner l'opinion publique?... Cela ayant manqué, on continuera, je le crains bien, d'appeler ici le mariage de mademoiselle de Polastron et de M. de Marigny, la première folie d'une femme qui n'en a jamais fait. Cette chère marquise de Fiers! l'a-t-on assez tympanisée ! C'était le premier mal qu'on disait d'elle, mais aussi, comme on se vengeait d'avoir attendu si longtemps ! A-t-on assez tiré à boulets rouges sur sa personne ! S'est-on même assez appuyé de
car rien de plus agréable que de battre une amie avec une autre amie, comme on casse un verre avec un autre verre; tout coup fait double, à ce jeu-là ! Assurément, on ne se doutait guères que vous reviendriez à résipiscence! Si on le savait, ce serait bien vraiment une autre histoire, — un nouvel hurra d'exclamations et de surprises! La Moquerie Parisienne sonnerait l'hallali de toutes ses trompes, et j'aurais la douleur de vous voir dépecée par les charmants couteaux de l'Ironie et de l'Épigramme qui tuent et scalpent, et vous écorchent quand ils vous ont tué et scalpé. Ah ! ma pauvre comtesse, ce n'est pas moi qui vous ferai courir un danger pareil! Je suis trop votre ami pour donner cette joie à madame de Lally, à madame d'Outremont, à madame de Vanvres, et surtout à votre charitable cousine, madame de Bigorre, qui, en digne parente, ne manque jamais une occasion de tomber sur vous. Mort de ma vie! quel sabbat feraient-elles sur votre enthousiasme de fraîche date pour ce vaurien de Marigny ! Allez! comtesse, ses amis, à lui, ses meilleurs amis ne partagent pas votre confiance, lis viennent presque tous à. mon cercle de la rue de Grammont. Je les ai entendus causer, et ce qu'ils disent confirme terriblement mes liumbles observations personnelles, qui étaient
5o UNE VIEILLE MAITRESSE.
plus orgueilleuses quand vous les preniez en considération autrefois. « Avec beaucoup de caractère, — disent-ils (ils lui accordent cela), — Marigny est dominé depuis dix ans par une maîtresse qui sait son empire et qui le gardera, puisqu'elle l'a gardé. Un si long passé est une hypothèque sur l'avenir. » Je crois qu'ils ont raison. Qiie de fois Marigny a rompu pour renouer avec cette femme, que vous avez tort de mépriser parce qu'elle n'est pas jolie comme vous entendez qu'on doive l'être dans vos salons, mesdames du faubourg Saint-Germain, mais qui n'en est que plus redoutable à l'esprit et aux sens — permettez-moi le mot — d'un homme blasé, dit la Chronique, sur ces tartelettes à la crème de duchesses et de comtesses, qu'il a eues toujours devant lui, en piles, à sa très facile disposition !
« Du reste, pendant qu'il se préparée passer tout l'hiver là-bas, dans le vieux manoir de sa belle - grand'mère , anachorète improvisé de l'amour et de la fidélité conjugale, je vous donne en quatre à deviner, ma chère comtesse, ce que ses amis font à Paris! Qui se ressemble, s'assemble, disent les vieux sages. Ils se sont donc assemblés, et d^ns un sanhédrin d'après souper, ces docteurs de corruption élégante, qui ne portent l'hermine ni sur l'épaule ni nulle part, ont majestueusement ouvert un concours
sur l'intéressante question de savoir si, dans les éventualités du mariage de M. de Marigny, la
sus, des paris se sont engagés de toutes parts avec furie, comme s'il s'agissait de deux chevaux ou de deux jockeys. C'est épouvantable, n'est-ce pas?... J'ignore le terme assigné à ces insolentes gageures. Mais ce que je sais, c'est que la Vellini, qui fait toujours le contraire de ce qu'on croit d'elle, n'autorise ni par sa conduite, ni par son attitude, les impertinences aléatoires de ces messieurs. « Il faut avouer que cette Espagnole a la dissimulation d'une Italienne, — me disait l'autrejour le comte Rupert, l'un des parieurs; — on ne croirait jamais qu'elle songea reprendre Marigny à sa femme. Elle affecte, sur ce point, une espèce d'incompréhensible indifférence; car la question la regarde bien un peu. L'amour-propre n'est-il pas le dernier de tous nos amours?... Comme, pour mon compte, je ne tiens pas infiniment à perdre mes trois cents louis, j'ai voulu l'intéresser à mon pari autrement que par la vanité; mais ouitche ! elle m'a envoyé promener, avec une hauteur, qu'on lui passe, je ne sais pourquoi, comme si elle était la favorite du roi Boabdil... »
o Rupert avait raison. Je suis retourné chez
Oo UNE VIEILLE MAITRESSE.
la scnora depuis le mariage de M. de Marigny, et elle m'a paru très calme, très au-dessus, en apparence, de l'événement accompli : mais qui sait? peut-être, au fond, le diable n'y perdaitil pas. Elle n'était point agitée, mais était-elle indifférente? Elle avait cette tranquillité que je lui ai toujours vue, quand il s'est agi du mariage de son ancien amant : la sécurité d'un être parfaitement sûr de son fait, et qui aurait foi dans une étoile. 11 faut que je vous raconte cette visite, ma chère comtesse. J'avais toutes sortes de motifs pour la lui faire : motifs de curiosité, motifs de rancune; car j'ai toujours sur le cœur la manière dont elle m'a traité un certain soir que j'allais chez elle par votre ordre. Vous en souvenez-vous?... Elle fut impertinente; je ne pus l'entamer; et je jouirais profondément de l'occasion qui me permettrait de lui payer cette vieille dette. De plus, j'avais entendu dire... une chose inouïe, aussi étonnante que votre opinion d'à présent sur M. de Marigny! que le jour du fameux mariage, on avait vu, après la cérémonie, la senora Vellini descendre du perron de Saint-Thomas d'Aqum avec la comtesse de Mendoze. On assurait qu'elles étaient montées dans la même voiture toutes les deux. Qiii disait cela ? Qui avait vu cela ? On ne nommait personne, mais cela se racontait tout bas, quoique chacun dît tout
COURRIER PAR COURRIER. 6l
haut que c'était ridicule, absurde, impossible. Un pareil bruit me trottait perpétuellement dans la tète. Je voulais savoir ce qu'il en é'ait, et pour cela, quelques jours après que vous fûtes partie, je m'en allai chez la senora.
« Je la trouvai dans son appartement de la rue de Provence, qu'elle n'a pas cessé d'habiter. On me dit qu'elle était à sa toilette, car il était trois heures et elle se préparait à sortir. Je fis comme l'ancien chancelier de France à la porte du Roi, je frappai trois petits coups et j'entrai par privilège. Elle était assise devant un grand miroir, enveloppée dans un vaporeux peignoir de couleur de soufre, jeté sur ses épaules de mécréante, en attendant l'autre qui sera de soufre tout de bon, et que le Diable lui passera un jour dans le boudoir de son enfer. Une grande fille qu'elle nomme Oliva, et qui est bien le plus bel animal femelle que j'aie jamais vu tisonner du regard les sens d'un chrétien, était debout derrière elle, tordant dans ses fortes mains, roses de santé et de jeunesse, la chevelure noire de la senora qu'elle coiffait. Je n'ai connu, par parenthèse, que la Duthé et la seiîora Vellini qui eussent le fastueux courage d'avoir chez elles des filles de cette beauté éclipsante. Il est vrai que la Duthé, avec son profil égyptien, ne craignait pas grand'chose, tandis que la Vellini, avec son
d^ UNE VIEILLE MAITRESSE.
visage irrégulier et olivâtre, paraît tout naturellement éclipsée.
« — Entrez, — me dit-elle assez gracieusement, en me montrant dans un sourire ses blanches dents que vous appelleriez des palettes, car elles sont un peu larges; — entrez, monsieur de Prosny. On me coiffe, mais qu'importe ! Est-ce que les dames d'autrefois ne recevaient pas à leur toilette? En faisant aujourd'hui comme elles, je vous rappellerai votre jeune temps »
« Je m'assis en la regardant, espérant assez peu, comtesse, trouver sur son visage les traces qu'avaient dû — je le supposais — y laisser les jours précédents. On ne lit guères dans sa physionomie, à moins qu'une émotion instantanée ne la saisisse. Ces sombres tempes gardent bien leur secret.
« Il s'agissait de la faire naître, cette émotion, et une fois déjà, j'avais éprouvé que c'était assez diflficile. Après quelques menus propos de politesse et de conversation oiseuse :
« — Eh bien, — lui dis-je avec éclat. — voilà donc la chose faite ! Marigny est marié et je vous ai vue à son mariage. Vous avez eu là une drôle d'idée, senora, d'assister à une pareille cérémonie.
o — Parque no?... — répondit-elle, en piquant une épingle d'or bruni à tête de topaze
dans une natte. — Qiiel miracle est-ce donc que j'aie voulu voir de mes yeux celle qui allait devenir la femme légitime, comme vous dites, vous autres, de Ryno de Marigny?... Si on me tuait jamais, vicomte, avant de mourir je regarderais mon bourreau. »
« Elle dit cela, je ne sais comment. Elle a la voix très grave. Fut-ce une erreur? mais je crus qu'elle s'estimait parfaitement tuée depuis qu'elle avait vu Hermangarde.
(t — Et comment la trouvez-vous? — ajoutaije, voulant au moins la galvaniser.
« — Elle! — répondit-elle avec un accent de justice et de vérité qui me renversa. — Ah! très belle! Oui, très belle; plus belle encore que ne l'était ma mère, qui était bien pourtant tout ce que j'aie jamais connu de plus beau. »
« Vous m'avez quelquefois reproché mon air ébahi, ma chère comtesse, et probablement il me revint, car elle me regarda. Comme je me taisais :
« — Cela vous étonne donc beaucoup, ce que je vous dis là? » ajouta-t-elle. En effet, cette absence de toute ombre de jalousie ou de dépit me confondait encore plus que la première fois, quand je lui avais parlé du mariage arrête de Marigny. Alors ce pouvait être une ruse; rien n'était irrévocable encore. Mais à
présent, que l'affaire conclue, qu'après avoirvu Hermangarde, elle eût toujours cet incroyable sang-froid et, en parlant d'une rivale victorieuse, cette espèce de bienveillante équité, voilà ce qui me renvoyait à ces vieilles idées auxquelles vous avez tant fait la guerre et que vous appelez mes horreurs. Elle était coiffée. Elle avait ^coué de son épaule le peignoir soufre, qui était tombé à ses pieds. Elle n'avait qu'un jupon brodé et son corset. Je me confesse à vous, chère comtesse : je regardais cette épaule couverte d'un duvet brun et pressé, ces bras souples aux mouvements fluides, et je me demandais quelles ressources de gymnastique inconnue il y avait cachées dans ce petit corps, en apparence si chétif, etqui forçait — sa camériste venait de le lui dire, moi présent, — les meilleurs buses d'acier. « Sirène du diable, — pensai-je, — de quels œufs d'esturgeon salés as-tu donc nourri ton Marigny, pendant tant d'années, pour que tu croies qu'il va revenir te demander tes caresses, à ton premier coup de sifflet?... »
« On lui apporta sa robe. Elle la mit. Cela me fit sortir de mes contemplations songeuses.
« — A propos de ce mariage, — repris-je, — on m'a dit une chose que je n'ai pas voulu croire, senora ?
« — Qjioi donc? — fit-elle.
« — QLie VOUS étiez sortie de Saint-Thomas d'Aquin, bras dessus, bras dessous avec la comtesse de Mendoze, — une plantee-Li comme vous, ma pauvre senora, — et que vous étiez montée dans sa voiture, comme si vous étiez des amies de tous les temps.
« — Porque no ? n — fit-elle encore.
« Ah ! par ma foi! elle m'impatientait avec ses porque no? porque no? Elle devait bien savoir, morbleu! pourquoi la comtesse de Mendoze ne pouvait s'appareiller publiquement d'une fille de sa sorte, et j'allais peut-être le lui rappeler, puisqu'elle l'oubliait, mais la curiosité m'inspira la prudence et je me contins :
« — Diable! — dis-je, — tant pis pour moi alors! car j'ai parié que c'était un conte. J'ai juré que c'était impossible.
a — Vous avez eu tort, monsieur le vicomte, — répondit-elle en fermant son bracelet, qui rendit un bruit sec ; — cela est vrai et vous avez perdu.
« — Bah ! — fis-je bruyamment. — Et quel motif a pu déterminer cette liaison soudaine ? Est-ce la sympathie, née des mêmes malheurs? car avant ce damné mariage, vous ne vous connaissiez guères, je présume, de manière que... » I« Mais elle m'interrompit par le mot de Talleyrand : « Vous êtes bien curieux! » et elle le prononça avec une superbe qu'une princesse
de Bénévent n'aurait, certes, pas désavouée. On dit qu'elle est de grande race par sa mère, et il y a des moments où, parole d'honneur! on le croirait.
« Je pris une pastille de cachou dans cette bonbonnière que vous m'avez donnée et me mis à siffloter un air, en l'observant de l'angle de l'œil. Elle était habillée... Elle avait une robe de drap noir, que vous eussiez trouvée indécemment courte, car les chevilles, qu'elle a remarquablement bien, étaient à découvert sous la soie collante de ses brodequins. Cette robe était fermée par devant avec des topazes comme celles qu'elle avait piquées dans ses cheveux. Certes! un tel accoutrement était bizarre. Mais le bi-^arre est ce qui lui va le mieux! Elle se fourrerait un anneau dans le nez comme un bison ou une Bayadère, qu'elle nous entraînerait tous par ce diable d'anneau! Elle posa, tout en chantonnant, un chapeau d'homme sur sa tête, avec une plume tombant à l'épaule, comme si elle allait monter à cheval et commander une compagnie de mousquetaires noirs.
« — Voilà M. de Cérisy, — s'écria-t-elle ; — j'entends la voiture. Nous dînons à Villed'Avray, vicomte. Voulez-vous dîner avec nous? »
« Je refusai. C'était mon mercredi cliez la douairière de Vandœuvre. Comme je la remer-
COURRIER PAR COURRIER. (i'J
ciais, Cérisy entra, l'air heureux de cette grâce d'accepter à dîner qu'elle ne lui octroie pas tous les jours. Malgré son air de grand flandrin, Cérisy est un homme de qualité et d'esprit. 11 jette sa gourme dans quelques folies, mais après tout, il ne faut pas que les jeunes gens nous détroussent trop tôt de notre sagesse. Qu'est-ce qui nous resterait pour nous faire respecter de ces gaillards-là ?... Il joignit ses instances à celles de la senora, mais je suis fidèle à mes amis et à mes habitudes, et je persistai dans mon refus.
o — Que je ne vous retienne pas, » — leur dis-je, et je me levai. Oliva prit sur une encoignure un magnifique flambeau de bronze sculpté, à trois branches, appuyé sur trois monstrueuses griffes de lion, et elle en présenta la triple flamme ondoyante au cigarro de sa maîtresse. Il y a bien dix ans que je vais chez la Veiiini, et de nuit ou de jour, quelle que soit la saison ou l'heure, j'ai toujours vu ce flambeau allumé et brûlant. Les uns affirment que c'est un emblème, une des superstitions de cette tête étrange ; les autres disent simplement que la senora, qui fume, comme toutes les femmes de son pays, veut avoir du feu toujours prêt sous sa main.
a Nous descendîmes tous les trois. Une calèche à quatre chevaux nous attendait.
« — Peste! mon cher Cérisy, voilà qui est princier! — lui dis-je, en voyant le luxe de son attelage.
a — Ils ne sont pas très faciles à mener, — répondit-il avec un ton de galanterie d'gie de son père, que j'ai fort connu et que nous appelions le beau Muguet; — mais sous la petite main de la sefîora, ils sont presque aussi dociles que nous.
« — Comment! la senora?...» — repris-je. Mais elle s'était déjà enlevée et campée sur le siège, avec la légèreté d'un page. Le cocher était passé derrière la voiture. Elle avait pris les rênes dans cette petite main dont venait de parler Cérisy, et du fouet, qu'elle agita, elle frappa la crinière des deux chevaux de tête, qui, sous le vent de flamme de cette caresse mordante, bondirent, se cabrèrent, et s'encapuchonnant dans les rênes tendues, frémirent d'être si bien contenus.
a Cérisy était monté: « — Quand vous voudrez, senora, » dit-il. L'audacieuse Espagnole sembla frapper à la fois les quatre croupes de ses chevaux. Ils s'élancèrent... Mais au second tour de roue, la voiture revint sur elle-même : tout ce puissant attelage avait reculé. Elle le ramenait en arrière vers moi :
« — Monsieur de Prosny, — me dit-elle avec sa voix grave et ses yeux impassibles, —
COURRIER PAR COURRIE?.. 69
si VOUS voyez madame de Mendoze avant moi, offrez-lui mes affectueux compliments. »
« Et la voiture partit comme une flèche de foudre. Les chevaux montèrent la rue de Provence à un galop fait pour tout briser. A l'angle de la rue de la Chaussée d'Antin, je vis tourner de court et disparaître cette légère voiture qui battait presque les jambes des nobles bêtes qui la traînaient, et qui s'impatientaient et se forcenaient de n'avoir que cela à emporter !
« Eh! eh! grondez-moi, si l'envie vous en prend, comtesse ! Ce qui venait de passer devant mes yeux, comme un météore, ne ressemblait guères à tout ce que j'avais adoré dans ma jeunesse. Mais, quoique je ne sois qu'un vieuxbonhomme, je sentis cependant quelque chose qui se rajeunissait en moi et qui absolvait presque tous les Marigny et les Cérisy de la terre, de leurs folies pour un être comme celui-là !
« Mais ce ne fut là qu'un instant; im diable de mouvement ou un mouvement du diable qui ne dura pas, madame la comtesse. « Ta, ta, ta, — me dis-je in petto, — elle se moque de moi, après tout, cette commère-là, avec ses compliments à la comtesse de Mendoze. Eh bien, tête-bleu! je les lui porterai, et aujourd'hui même. Nous allons voir! Peut-être que madame de Mendoze, qui montre ses chagrins à tout Paris, ne sera pas si discrète que cette senora
de l'enfer. Je saurai quel lien il peut y avoir entre ces deux femmes, placées si loin l'une de l'autre dans la vie et dans la société. » Et du même pas, en disant cela, je me dirigeai vers l'hôtel de Mendoze. Mon mauvais génie m'y fit arriver trop tard. La comtesse n'y était plus; elle avait quitté Paris depuis plusieurs jours pour une de ses terres. Ce fut même longtemps après être allé à l'hôtel de Mendoze, que j'appris — je crois chez madame d'Outremont — que la malheureuse comtesse (c'est son titre officiel) s'était retirée à son château de la Haie d'Hectot, en Normandie, c'est-à-dire qu'elle habitait à une lieue et demie de madame de Fiers. Saviez-vous cela, ma chère amie? La société de Paris, qui sait tout, elle, même la topographie du Cotentin, quand il s'agit de faire du scandale, a fort bien remarqué que de toutes ses terres madame de Mendoze avait justement choisi celle dont la situation la rapprochait le plus de M. de Marigny.
« Telle a été, en toute exactitude, ma chère comtesse, la visite qui a suivi votre départ à la sefiora Vellini. Comme vous voyez, je ne suis pas heureux avec cette femme-là; car voilà bien la seconde fois que j'échoue, quand il s'agit de connaître ses impressions ou ses desseins. Elle renverse tous les préjugés sur les femmes. Ajoutez que je ne sais pas un mot de la vérité
OU de la fausseté de ses relations avec la comtesse de Mendoze, qui était bien réellement et assez ridiculement à Saint-Thomas d'Aquin, le jour du mariage, si vous vous le rappelez. On n'est donc pas moins renseigné que moi. On n'est donc pas dans une anxiété plus grande. Comptez cela aussi pour les trois quarts de ma paresse à vous écrire. Je m'attendais presque à vous décocher le fameux billet historique : Prenez garde à vous, le diable est déchaîné ! mais le diable ne se déchaîne point. Je suis retourné plusieurs fois chez la Malagaise. Je l'ai toujours vue, son cigarro aux lèvres, fumant tranquillement comme un volcan qui n'éclate jamais, se berçant dans son hamac pendu au plafond, enveloppée dans un calme impénétrable et railleur; mais le tigre est calme aussi et même somnolent jusqu'à ce qu'il bondisse, et son premier bond tombe si juste qu'il n'a pas besoin de le recommencer. La senora imitera-t-elle cette aimable béte avec laquelle elle a peut-être plus d'un rapport de ressemblance? Ne fera-t-elle qu'un coup de dent du friand bonheur d'Hermangarde? Moi, je tiens pour les parieurs qui le croient. N'allez pas vous moquer de mon astrologie judiciaire! C'est de l'expérience. Je ne suis pas un moraliste bien foncé, mais il y a cinquante ans que je repasse l'alphabet de la nature humaine, et je m'imagine qu'une femme comme cette
Vellini est très menaçante pour la délicate chose, plus rare encore que belle et plus fragile que tout, que vous appelez le bonheur permis du mariage. Est-ce son petit corps qui est sorcier ou bien son âme ? Si vous la connaissiez comme moi, vous croiriez aussi qu'elle a quelque secret, je ne sais où, dans sa personne, pour faire revenir à elle un homme. Je vous entends vous écrier que c'est fort laid, ce que j'ose vous écrire là. Mais que voulezvous, madame la comtesse? ce n'est pas ma faute, à moi, si on n'élève pas ses filles pour lutter avec de vieilles maîtresses qui ont toute honte bue, mais qui, à ce prix, font boire aux hommes toutes sortes de choses dont le goût ne se perd jamais. La belle madame de Marigny, avec sa beauté surhumaine, donnera à son mari, le même bonheur que vous avez donné au vôtre; que cette charmante rose-thé, maintenant flétrie, madame de Mendoze, a donnée Marigny, — qui l'a quittée, etpourrevenir à cette Vellini dont il est question. Ce sera toujours la même antienne. Vous appelez cela le bonheur des Anges. Très bien! Mais les amoureux s'en fatiguent comme un musicien qui serait condamné à jouer toute une partition sur une corde unique. Vous avouerez que cela finirait par être ennuyeux pour le musicien. Aussi, qu'arrive-t-il ? On trouve bientôt parfaitement
gauche ce qu'on avait trouvé si pur. Et la Fidélité après la possession (je ne parle point de l'autre, dont j'ai été l'exemple à vos pieds) continue d'être, parmi les femmes comme il faut, im fabuleux prodige qu'on n'a jamais vu, tandis qu'ailleurs il existe, à l'état de monstruosité, il est vrai, mais enfin de monstruosité réelle et vivante, avec une alcôve pour bocal !
o Et maintenant, pardon, mille fois pardon, chère amie, pour mes prophéties contre un bonheur qui vous intéresse. Dieu est certainement Dieu, malgré les philosophes qui le niaient dans ma jeunesse, et je ne suis pas son prophète. Je puis donc fort bien me tromper et souper à merveille après, comme je l'ai fait hier, par parenthèse, chez le chevalier de Falnat, un ami de ce pauvre Daigrefeuille, Qiiant à mes opinions sur les vieilles maîtresses et les jeunes mariées, pendant queje les écrivais je vous voyais d'ici, à Carteret, prendre ce grandair qui vousa toujours réussi quand j'ai eu le malheur de vous déplaire, et je vous entendais me dire : « Taisezvous, monsieur de Prosny! » Je me tais donc tout court, ma chère comtesse, et je n'allonge cette lettre, déjà trop longue, que de mes respects les plus tendres. Vous savez s'ils le sont !
« Éloi de Bourlande-Chastenay, VICOMTE DE Prosny »