‹ Une vieille maitresseChapitre 5 sur 18 · DANS L EMBRASURE D UNE FENÊTRE · texte numérisé non relu

DANS L EMBRASURE D UNE FENÊTRE

A réponse que M. de Prosny avait faite à madame d'Artelles avec une maligne exactitude, n'effraya point la comtesse, mais l'impatienta. Elle y retrouvait tous les préjugés qu'elle avait perdus, mais elle ne respectait pas assez la tête de M. de Prosny pour les reprendre. En sus, il y avait un peu de moquerie, — innocente, car la moquerie du vicomte, petit acte d'émancipation à ses propres yeux, n'était jamais un acte d'insurrection positive. Non seulement il n'aurait pas osé, mais il n'eût pas même songé à

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oser. Elle était sa monarchie de cœur depuis trente ans, et cette monarchie al)Soh.ie, il la tempérait par de petites ironies, comme l'autre, dans l'ancien régime de France, se tempérait par des chansons. La comtesse, adroite comme les gouvernements devraient l'être, et n'étant pas pour rien l'intime amie de madame de Fiers, à qui elle avait vu pratiquer sur feu le marquis une domination modèle, ne se blessait pas des plaisanteries de son esclave. Elle avait la longanimité de cette rusée commère italieime ({ue l'Histoire, qui se mêle peu du sexe des âmes, appelle, sur son rabat et sur sa moustache, le cardinal Mazarin.Elle pardonnait l'illusion d'une petite résistance dans l'intérêt de son pouvoir.

Seulement, comme il faut que la femme se retrouve un peu partout, elle eut un dépit impatient en lisant la lettre où le vicomte, qui n'avait jamais été si brave, maintenait son opinion sur Vellini. a — Voyez! — dit-elle à la marquise, — voilà que M. de Prosny me raille maintenant parce que je crois comme vous à la sincérité du cœur de M. de Marigny. C'est un vrai tocsin qu'il nous sonne avec les clochettes de son chapeau de fou. Ne le dirait-on pas épris à son tour de cette odieuse femme qui fait rêver jusqu'aux vieillards, et sur laquelle il nous écrit six énormes pages, lui qui,

d'ordinaire, se contente de quelques mots écourtés! Et tout cela, vertu de ma viel parce qu'il l'a vue à sa toilette, dans un corset débraillé, ou remplissant le noble rôle de cocher de M. de Cérisy ! »

Assurément, avec ses habitudes du monde, madame d'Artelles avait le droit de s'étonner. Mais la marquise, qui connaissait mieux la vie et combien peu le code des convenances pèse dans la balance des passions; la marquise ne partageait pas le dédain de la comtesse pour cette femme, qui — comme le disait son amie — faisait rêver jusqu'aux vieillards.

En effet, cette femme, cette Vellini, était pour elle une énigme, dont elle ne parlait jamais, il est vrai, qu'à madame d'Artelles, et encore ne lui en parlait-elle que bien sobrement, en quelques mots, mais qui préoccupait et tantalisait son esprit. Comme M. de Prosny, mais d'une autre manière, incessamment elle en rêvait. Q^iand, dans sa bergère, au coin du foyer ou à la fenêtre de son salon, elle fermait les yeux et baissait la tête, ses enfants, qui la regardaient, croyaient qu'elle était endormie, et elle pensait à Vellini. Eux, qui l'aimaient presque autant qu'elle était aimable, se parlaient plus bas de leur tendresse pour ne pas troubler son sommeil. Ils surveillaient, en souriant entre eux, — douce chose, mon

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Dieu ! que la piété filiale ainsi partagée ! — ce sommeil qu'ils appréhendaient comme un affaiblissement des organes. Ils la contemplaient avec mélancolie, elle qui les avait bénis envers et contre tous. Puis, quand Hermangarde s'attendrissait en la voyant tombée dans ce sommeil facile aux vieillards, parce qu'ils vont peutêtre bientôt mourir, et que François de Sales, à son heure dernière, appelait: le frère en attendant la sotur, l'épouse qui soutenait la fille rapportait à son mari, en se détournant, une larme qu'il buvait en silence, — la seule espèce de larmes que connussent les yeux purs de cette femme heureuse ! Ingénieux à se tourmenter, ils s'effrayaient à tort pourtant; elle n'était point assoupie. Cet esprit vif et attrayant ne reployait pas ses ailes; cette vieille que Dieu avait tant douée ne s'affaiblissait pas comme eût fait une matière moins subtile et moins mêlée aux célestes étincelles. Elle était seulement retirée en elle-même, abritant sa méditation sous le voile trompeur du sommeil qui les inquiétait. Mais la vie intérieure couvait au sein de ce repos. Vellini, Vellini passait, en l'enflammant, au fond de cette pensée, cachée, mais attentive. Elle la voyait comme Marigny la lui avait montrée; comme M. de Prosny, devenu (par miracle!) peintre en parlant d'elle, la lui avait représentée à sou tour; et elle cher-

chait le mot de l'énigme, illisible et non pas indistinct, a II y a plus difficile que deconquérir, — pensait-elle, — -c'est de garder sa conquête. Pour les femmes, c'est le grand problème! » Et elle, qui avait cherché peut-être cette quadrature du cercle du cœur, sans la trouver jamais, se demandait si Vellini n'avait pas, à son insu, le génie qu'il fallait pour la découvrir sans chercher; pour dompter l'indomptable chimère dont le dos ailé tenta toute femme dans sa eunesse... Alors la peur la prenait pour Hermangarde et elle rouvrait les yeux en sursaut. Mais ce qu'elle retrouvait devant elle chassait sa terreur comme un mauvais songe. N'y étaient-ils pas tous les deux? Ils y étaient, l'un à côté de l'autre, tantôt ici et tantôt là, mais exprimant l'amour de leurs âmes dans leurs gestes et dans leurs regards. Parfois oisifs, ils se contentaient d'une main prise, d'un échange de pensées et d'accablantes délices par les yeux. D'autres fois, Marigny (l'auraient-ils cru, ses amis de Paris, qui l'appelaient lefier Sicambre?) ce Marigny dont l'intimité avec Vellini — madame de Fiers le savait — avait été une longue bataille, renouvelant la fable si vraie d'Hercule filant aux pieds d'Omphale, tendait ses poignets à l'écheveau.de soie d'Hermangarde, qui le dévidait en le brouillante dessein, pour sentir plus longtemps l'haleine du dieu de sa vie

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sur ?on front tiède et ses longs cils. Détails vulgaires, mais idéalisés par le cœur, par cet amour, beauté et mystère, qui jette des torrents de volupté et de poésie sur toutes les poussières de l'existence ! C'était sans effort et sans combat que la marquise se rassurait à ces spectacles, où l'homme gagne tant en grâce et la femme en puissance, fusion divine de deux âmes qui mêlent leurs facultés en les partageant ! Ah! quelle femme, fût-elle centenaire, ne s'est pas toujours retournée avec une passion de souvenir vers le bonheur évanoui de l'amour, quand elle a rencontré de ces félicités si bien gravées et si visibles dans la vie, qu'on dirait une eau-forte dont les yeux les plus affaiblis peuvent saisir aisément la perfection et l'empreinte?... Tels étaient les sentiments de la marquise. Elle jouissait du bonheur de ses enfants, moitié pour eux, moitié pour elle. Elle passait de longues heures, les mains jointes sur sa ceinture, à contempler ce chef-d'œuvre du destin auquel elle avait contribué, et qui condensait tous les bonheurs épars et moins grands de sa vie, en un seul, pour son Hermangarde. On aurait juré qu'elle priait. Et qui sait? peut-être priait-elle. Elle n'avait jamais été pieuse, mais elle n'avait jamais non plus été incrédule. Ce qu'elle n'avait pas demandé à Dieu pour elle, peut-être le demandait elle pour sa petite-fille.

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Tous les grands sentiments sont de grandes croyances, et toutes les grandes croyances ne s'appellent-elles pas? Oui, elle aimait tant Hermangarde qu'elle eût fait volontiers, cette femme du xvm^ siècle, des neuvaines à la Vierge Marie, la Protectrice des amours saintes, la Mère de toutes les pitiés, pour qu'elle protégeât la fragilité sublime d'un amour semblable; pour qu'elle eût pitié d'un si saint amour.

Mais que cela fût ou non, elle n'était pas femme pourtant à s'en remettre uniquement au ciel du bonheur qu'elle lui demandait. Elle pensait à le couvrir de ses propres mains, à l'assurer par des voies humaines. C'était là sa pensée de toutes les heures, comme le prouvera une des dernières conversations qu'elle eut avec sa petite- fille, quelques jours avant de quitter son ancien manoir de Carteret et de retourner à Paris.

Ils n'étaient pas sortis ce jour-là. La pluie tombait depuis le matin, une pluie des derniers jours d'octobre, fine, pressée, filtrant d'un ciel gris et qui semblait ternir la mer en y tombant; Car la mer aussi était grise et son écume roulait du gravier au rivage. Des fumées cernaient l'horizon. Jersey était noir, — mauvais signe, disent les marins de cette côte. Le vent qui poussait de longues plaintes, en soufflant de la

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falaise, annonçait de l'eau pour le reste de la journée et rendait toute promenade impossible. Ils n'avaient pas quitté le salon. A une certaine heure, selon son usage, madame d'Artelles s'était retirée dans sa chambre et ils étaient restés seuls avec la marquise. Hermangarde brodait. Marigny, le bras passé derrière elle, sur le dos de son fauteuil, regardait le mouvement languissant de ces belles mains qui travaillaient. Ils avaient d'abord causé tous les trois. Puis la marquise avait paru s'assoupir. Elle s'était isolée d'eux par les cils baissés, mais non par la pensée. Discrétion délicate qui ménageait les plus sensitives pudeurs de sa fille, en ne voulant pas voir tomber quelque baiser, difficile à retenir, sur ce cou dont la ligne inclinée passait si près de la bouche de Ryno.

Après un temps qui ne leur parut guères, un domestique souleva la portière du salon. Un fermier demandait M. de Marigny. A ce moment, madame de Fiers avait rouvert les yeux.

— « Ryno vous a-t-il réveillée, ma mère? » — dit Hermangarde. Malgré les précautions qu'il avait prises, Marigny pouvait avoir fait quelque bruit, tout en traversant le salon.

— « Non, mon enfant, — répondit la marquise, — ton mari ne ni'a point éveillée; je ne dormais pas.

— Méchante bonne maman, — dit Herman-

garde, — qui reste près d'une heure sans rien dire à ses deux enfants! Qiie faisiez-vous donc, alors, les yeux fermés et dans le silence?...

— Ah ! — fît la marquise, avec sa finesse accoutumée, — je vous écoutais vous aimer. »

Une nuance d'un rose pâle traversa les joues pâles de la chaste femme, qui plus d'une fois avait été obligée de mettre sa main sur les lèvres de son mari, pour y étouffer de ces ardents soupirs qui implorent mieux que la voix quelque caresse.

— « Mère, — dit-elle après une légère pause, — est-ce que vous êtes jamais de trop entre nous? Est-ce que nous ne serons pas assez longtemps sans vous entendre, puisque vous voulez nous quitter, pour nous priver, pendant que vous êtes ici encore, de votre esprit et de votre voix? »

Et elle jeta un triste coup d'œil vers la fenêtre, d'où l'on voyait la pluie tomber lentement sur les grèves.

— « C'est vrai, — répondit la marquise, suivant le regard d'Hermangarde, — voici l'hiver : il va falloir bientôt partir. Madame d'Artelles est pressée de revoir Paris et se plaint de ses rhumatfsmes. Vous allez rester seuls, mes chers enfants, mais la plus seule des trois sera encore votre vieille grand'mère, lorsqu'elle sera loin de vous.

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— Chère maman, — dit madame de Marigny, touchée du ton de la marquise, en laissant là sa broderie pour venir prendre la pose qu'elle prenait quand elle était jeune fille, et en s'agenouillant sur le tabouret aux pieds de sa grand'mère, — j*aime ce pays; j'y suis heureuse, l'été m'y a été si bon ; mais je vous préfère à tous les pays du monde ! Si je le veux, Ryno retournera à Paris!...

— Non! non ! — repartit vivement la marquise, retrouvant sa fermeté sous l'attendrissement qui la pénétrait. — Non ! ma chère enfant, je ne veux point de ton sacrifice. Restez ici, puisque vous vous y plaisez; je vous aime presque mieux ici qu'à Paris, où vous iriez dans le monde sans moi, et où je ne vous verrais pas beaucoup davantage. »

Elle ne disait pas la vraie raison qui la faisait les aimer mieux a Carteret qu'à Paris, tout l'hiver. Mais si elle parlait du monde, des distractions du monde, elle ne pensait qu'à Vellini.

Elle se mit à passer les mains sur le pur ovale du visage de sa petite-fille, qui avait couché càlinement la télé sur les genoux maternels, et caressant la joue de Briséis, tournée vers elle :

— « Tu ne sais donc pas, mon beau cœur, — lui dit-elle avec une douce mélancolie, —

combien le bonheur d'une femme est fragile. Tu ne sais qu'une chose, toi, c'est ton bonheur. Garde-le bien, en restant ici. Tous ceux qui tiennent à leurs trésors les cachent dans la solitude. Ryno t'aime avec idolâtrie. C'est un noble caractère, mais l'amour qu'il a pour toi n'est pas d'une autre espèce que l'amour des hommes. Ici, qu'aimerait-il s'il ne t'aimait pas? Tandis qu'à Paris, il est des distractions de toutes sortes; et pour une femme aimée, toute distraction est une ennemie. »

La belle joue que la marquise flattait de la main changea de couleur.

— « Voulez-vous bien, folle enfant, ne pas pâlir comme cela! — reprit la, marquise. — Qu'est-ce que j'ai dit pour t'émouvoir ainsi, grand» Dieu ?... Ma chère enfant, je te donne un conseil dans l'intérêt de ton bonheur qui est le mien. — Et elle embrassa la joue pâlie, mais qui resta pâle. — L'amour t'aurait-il égarée au point de te faire croire qu'aimer et se laisser aimer, c'est assez pour retenir l'amour qu'on inspire? T'imaginerais-tu que ton mari, qui n'est plus un enfant comme toi, n'a pas aimé avant de te connaître ? Le cœur d'un homme! ah ! quelle femme peut se vanler d'avoir bien fermé cet abîme, et d'en avoir toujours la clef?

— Oh ! vous avez raison, grand'mère, —

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dit à son tour Hermangarde, en relevant son visage ému, — nulle femme ne peut se vanter d'une telle puissance, s'envelopper l'àme dans une si douce sécurité. Si j'ai pâli tout à l'heure, c'est à cela que je songeais... Je pensais à cette infortunée madame de Mendoze, dont la pensée m'a toujours suivie, depuis un soir...

— Qiiel soir ? Et qui vous a dit — fit la marquise — que Marigny ait aimé madame de Mendoze ?

— Oh ! mère', — répondit Hermangarde, — ce n'est personne, et c'est tout le monde. Les oreilles des jeunes filles voient et leurs yeux entendent. Dans ces quelques soirées où vous m'avez conduite avant d'être mariée, j'ai surpris, sans avoir besoin de faire une question, tout ce qu'on reprochait à madame de Mendoze, tout ce qu'on disait d'elle et de Ryno. Je ne savais pas ce que c'était qu'aimer alors... Je trouvais bien extraordinaire ce que j'entendais chuchoter sur M. de Marigny, dont les femmes parlaient comme d'un démon ; je n'avais pas l'air de comprendre, mais je me demandais de quels moyens usaient les hommes pour se faire aimer, comme on disait qu'il était aimé de madame de Mendoze, malgré l'éclat de l'abandon qu'il en avait fait? J'observais profondément cette femme partout où je la rencontrais. Mon Dieu ! que j'avais pitié

d'elle! Elle qui avait été si jolie était méconnaissable. On la disait mourante. Je ne pouvais lui montrer l'intérêt que je lui portais au fond de mon âme. 11 y avait des moments où l'envie me prenait, la voyant si malheureuse, de traverser le salon où j'étais et d'aller l'embrasser, devant tout le monde, comme on embrasse une sœur. Quand on l'accusait, j'étais toujours tentée de la défendre; je ne savais comment l'avertir de la sympathie que j'avais pour elle. Ne vivant que dans une pensée et dans une souffrance, elle ne se doutait pas de ce qui s'élevait pour elle dans mon cœur. Un jour, comme nous sortions de chez madame de Bruck, je lui mis sa pelisse sur les épaules, et je ne pus m'empêcher de lui baiser la main. Heureusement le vestibule était sombre; vous ne me vîtes pas et personne ne me vit, mais moi, je vis bien, dans les ombres, les yeux qu'elle fixa sur les miens, étonnés, attendris, confondus ! Quielque temps après, je la rencontrai chez madame de Valbreuse; elle fut sur le point de s'évanouir et le sang faillit l'étouffer et monta à ses lèvres quand on annonça M. de Marigny. Lui, je ne l'avais pas vu encore, mais alors je compris... »

Elle s'arrêta.

— « QLie compris-tu, ma pauvre enfant ? — reprit la marquise.

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— Je compris alors — répondit-elle, rougissant comme si elle avait été une jeune fille encore, — qu'il n'y avait plus qu'à mourir quand // ne vous aimait plus.

— Tu ne m'avais pas dit cela, petite? — dit madame de Fiers, avec moins de reproche que de réflexion.

— Non, bonne maman, — fit Hermangarde,

— je n'ai pas osé ; je l'aimais. Si je vous avais parlé de madame de Mendoze, j'aurais craint de me nuire à moi-même, en nuisant à Ryno dans votre esprit. Vous n'ignoriez pas ce que le monde disait, mais à quoi bon rappeler à votre pensée des faits qui vous auraient indisposée contre lui ? Il venait tous les soirs, et d'ailleurs ce que j'éprouvais me fit bientôt oublier madame de Mendoze. Mes pensées étaient toutes à lui; je n'en eus plus une seule pour elle.

— Malheureuse femme, — dit la marquise,

— et singulière destinée! Toi qui lui avais montré un intérêt dont elle était privée, c'était toi qui devais épouser l'homme qu'elle aimait avec une passion si profonde.

— Savez-vous ce qu'elle est devenue, maman? — dit Hermangarde. — Je n'en ai jamais parlé à Ryno.

— Madame d'Artelles et M. de Prosny disent tous deux qu'ils l'ont aperçue dans une des tribunes de -Saint-Thomas d'Aquin , à ta

messe de mariage. Elle aura voulu voir la consommation de son malheur de ses propres yeux. Elle a, ce jour-là, cruellement expié ses fautes... Les femmes seules peuvent comprendre ce qu'elle a déployé de courage. Te doutais-tu, ma pauvre fille, de tout ce que tu faisais souffrir?

— Ah! si je l'avais su, ma mère, je n'aurais pas été si heureuse !

— Depuis, — reprit madame de Fiers, — nous sommes arrivés ici, et il paraîtrait qu'elle serait devenue notre voisine. M. de Prosny, qui est bien le meilleur timbalier de nouvelles qui soit dans Paris, a écrit dernièrement à madame d'Artelles que madame de Mendoze était retirée à son château de la Haie d'Hectot. Si elle y est, elle y vit furieusement solitaire, car il n'y a que nous dans les environs. »

Hermangarde demeura toute pensive. C'était une âme généreuse. La pitié autrefois ressentie la surprenait et la pénétrait avec une force nouvelle. Si ce n'avait pas été une sorte d'impiété envers Ryno lui-même, elle aurait eu regret de son bonheur à ce prix.

Madame de Fiers, qui était la raison vivante de cette tête, adorablement romanesque comme tout ce qui est grand dans la vie, mit le doigt sur le front d'Hermangarde :

— « A quelles choses impossibles rêve cette

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tête-là? » — lui dit-elle, comme si le même sang qui passait dans leurs cœurs l'eût avertie des sentiments de sa fille aimée, et comme si l'expérience de toute sa vie dût s'opposer à ces sentiments trop sublimes, -r- inutiles toujours, quand ils ne sont pas dangereux.

— « Oui, — répondit Hermangarde, — ce sont des choses impossibles. Je pensais à aller au-devant de cette femme qui a aimé Ryno, et qui en a été aimée. Je pensais à lui demander pardon de mon bonheur... Et si j'y allais cependant, il est bien probable que je la blesserais davantage.

— Vous êtes une noble et bonne femme, ma chère fille, — dit la marquise, — mais c'est une nécessité de la vie de ne pouvoir se livrer à ses meilleurs sentiments. Non seulement le monde, qui met d'indignes motifs sous toutes choses, expliquerait de travers la moindre démarche que tu ferais vis-à-vis de madame de Mendoze, mais peut-être elle-même n'y comprendrait-elle rien non plus. Tu n'es plus pour elle qu'une rivale heureuse et ta pitié l'inju-

iTierait. Entre elle et toi, il y a un mur plus haut |ue la muraille de la Chine. C'est ton mariage, 'ous pouvez vous rencontrer dans le monde, >uisque vous appartenez toutes deux à la même )ciété, mais celte société vous fera un devoir l'une et à l'autre, de par l'autorité de ses

convenances, de vous envelopper dans cette indifférence polie sur laquelle l'observation la plus aiguë glisse comme sur une armure sans défaut.

— J'aurai bien de la peine, grand'mére, — reprit naïvement Hermangarde, — à regarder jamais comme une autre femme la femme qui aura été aimée de Ryno.

— Mais elle ne l'est plus, — fit la marquise. — Hélas! on dit qu'elle a été bien imprudente; qu'elle a malmené son bonheur. Il ne faut pas toujours, mon enfant, — ajouta cette doctoresse de l'amour, se dodelinant dans sa cape noire comme un docteur dans ses hermines, et qui profitait de tout hasard pour professer à sa petite-fille une science qu'elle possédait à fond ; — il ne faut pas rejeter tous les torts sur les hommes, s'il vient un jour où ils se détachent. La faute en est aussi aux femmes qui abusent de leur puissance ou ne savent pas s'en servir. Je te le disais, il n'y a qu'un moment, mon beau cœur. Ce n'est pas tout que d'aimer et d'être aimée. Il y a l'amour; puis il y a la politique de l'amour. C'est une politique obligée. Les femmes qui n'entendent pas le gouvernement du cœur qui les aime, perdent bientôt leur empire. On dit que c'est l'histoire de madame de Mendoze. C'est une âme charmante, mais les âmes charmantes doivent être

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doublées d'habileté, si elles veulent tenir au mauvais vent de la vie. Je ne la condannine point, la pauvre femme; je la plains. On raconte qu'elle a aimé Marigny avec une imprévoyance du lendemain et un esclavage de tout son être qui expliquent un peu l'abandon où elle est tombée. Nous ne sommes point à Constantinople, ma chère enfant. Qi ielque tendre qu'on soit, il faut rester personnelle. Il ne faut pas être uniquement une chose ornée de dentelles, comme l'oreiller sur lequel on est heureuse. » Hermangarde écoutait sa grand'mère avec l'attention qu'elle eût prêtée à un oracle, et comme l'oracle est toujours un peu obscur, elle ne comprenait qu'à moitié cette politique de l'amour, nécessaire à toutes celles qui veulent être aimées. Il y avait dans les éléments de son être une fierté, disons mieux, une pureté de fierté, qui la rendait bien différente de cette faible madame de Mendoze, perméable à un seul sentiment, l'amour. Mais elle lui ressemblait en ceci, pourtant, que la comtesse n'avait pas une plus généreuse, une plus entière manière de se livrer toute au bonheur de l'homme qu'elle aimait, et d'y sacrifier jusqu'à l'amour même. C'était là ce qui inquiétait la marquise. Au moment de quitter son manoir de Carteret, elle était plus triste de cela que de son départ. Elle qui avait fait porter si longtemps son doux

joug, comme dit Vlmitation, au marquis de Fiers, elle qui avait toujours été, en amour, une Princesse des Ursins, sans disgrâce, désespérait devoir naître dans cette poitrine, tabernacle des choses les plus saintes, mais fermée par la Fierté et par la Pudeur, ce Génie de l'intrigue du cœur qui n'empêche pas d'être bien éprise, mais qui empêche parfois d'être trop sincère. Elle sentait amèrement le danger que l'âme qu'elle avait créait à sa fille. Elle ne pouvait croire que la femme à qui appartenait un tel visage, se pliât jamais aux roueries innocentes qui sont à l'amour ce que sont à la dentelle les épingles avec lesquelles on la fait. N'y a-t-il pas des âmes qui par leur grandeur, leur simplicité et les plus adorables réserves, sont fatalement, en bonheur, des maladroites sublimes ? « Pourquoi es-tu toi ? et pourquoi vaux-tu mieux que moi? » pensaitelle, en regardant Hermangarde dans l'ombre du jour qui tombait. La rafale langoureuse se mêlait à la pluie. La mer, désolée et méchante, y répondait des brisants. Il est des jours où tout est présage. De la fenêtre que la nuit commençait d'emplir, on voyait vaciller les feux des phares, penchés sous lèvent. Madame de Fiers comprenait mieux, devant ce spectacle, l'inflexibilité des choses créées, contre lesquelles le cœur se brise et ne peut rien. Elle em-

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brassait vainement le front dans lequel elle eût voulu faire entrer toute l'expérience de sa vie, et Pexpérience de toute sa vie lui rappelait tout bas quelle est, quand il s'agit de l'âme, la stérilité des conseils !

Heureusement, Marigny, en rentrant au salon, les tira du silence et de la tristesse dans lesquels elles allaient chavirer. Il rentra, un flambeau à la main. La lumière de sa présence pénétra dans leurs âmes, mieux que dans leurs yeux la lumière de son flambeau. O puissance de la vie intime, magie d'être ensemble, influence du rapprochement des cœurs qui s'aiment, dans les quatre pas d'un salon ! Elles redevinrent gaies et légères. L'une oublia madame de Mendoze et l'autre ses pressentiments. Leur bonheur menacé, ce soir-là, par le je ne sais quoi qui est peut-être le commencement du malheur, resta inaltérable; — ce bonheur qu'il n'est pas donné à l'homme de décrire autrement qu'en répétant mille fois son nom!

LA PROVIDENCE QVl S EN VA

EU de jours après cette soirée, la marquise de Fiers, accompagnée . ^^ de son inséparable madame d'Ari/"^W=> telles, quitta Carteret et regagna Paris. Elles partirent toutesdeux dans une bonne berline, par un temps vif, mais qui n'annonçait pas encore ces cruautés de la saison devant lesquelles elles fuyaient les engourdissantes frigidités de l'hiver. Les deux époux qu'elles laissaient dans leur nid d'alcyon, ainsi qu'ils aimaient à nommer le château presque marin qu'ils habitaient, les conduisirent jus-

u'à la lande de la Haie d'Hectot, au delà de Bariieville, cette bourgade normande si remarquable par la tour carrée et crénelée de son clocher. Un domestique conduisait derrière la voiture deux fringants chevaux de main, qui devaient ramener M. et madame de Marigny à Carteret. La peine de quitter sa grand'mère, pour là première fois de sa vie, jetait un touchant reflet de mélancolie sur le visage sérieux d'Hermangarde. Cette grande personne avait, pour ce jour-là, revêtu une amazone de velours noir et placé sur ses bandeaux blonds et lisses comme de l'or en fusion coulant vers ses tempes, un chapeau de feutre à la Louis XIIf,avec sa plume sombre qui, à chaque mouvement, fris^sonnait. On eût dit qu'elle était sculptée dans cette mise équestre et sévère qui touche au costume de l'homme, mais qui ne l'est pas. Il fallait la voir, le corsage emprisonné sous les boutons de jais de cette amazone qui prenait le ferme contour de la poitrine comme une armure noire, et dont la jupe ne pouvait cacher, dans le nombre bouffant de ses plis, ces formes opulentes qui alanguissent la démarche d'une femme d'un poids si divin. Par l'expression, l'attitude, le port, le calme répandu en elle, comme elle dépassait les femmes de ce siècle et leurs morbidezzes ! Elle avait la grave et romanesque grandeur de son nom et d'une

fi.qure d'histoire; elle ressemblait à un portrait d'un autre âge, détaché des lambris de quelque palais. Majestueuse comme une rejne, idéale comme une héroïne, elle ne rappelait pourtant à la mémoire charmée aucune reine connue, aucune héroïne illustrée par sa beauté, son courage ou sa destinée... Elle n'était qu'elle; mais elle, c'était l'esprit de toute une race ; c'était mieux encore: c'était l'Aristocratie ellemême, ce génie du cominandement par le sang, — renié comme Dieu, dans ces temps misérables, mais aussi visible que lui !

Placé près de sa femme, sur le devant de la voiture, M. de Marigny tenait la main droite de madame de Fiers, qui abandonnait la gauche à Hermangarde. Ils causaient dans le bruit des roues, comme on cause quand on va se quitter pour être longtemps sans se voir. L'impression du départ enveloppait comme d'une atmosphère chargée de pressentiments sinistres ces quatre personnes dont les genoux se touchaient par les balancements de la voiture, mais dont les âmes se touchaient bien davantage. Ne formaient-elles pas une famille? une famille qui se rompait, dans le cœur même de son faisceau vivant, par la séparation aujourd'hui, — demain et les autres jours par l'absence?... Le déchiieaient sourd dont ils étaient victimes, ils le voilaient mal sous des sourires, sous des

plaisanteries ou des observations, dues aux hasards et aux accidents de la route; mais ils le sentaient, ils en souffraient, Hermangarde surtout, l'Antigone de sa grand'mère, dont l'épaule avait toujours été là, moins pour appuyer que pour sentir la main maternelle; et Marigny comme Hermangarde, Vavenîurier Marigny, qui n'avait jamais su, avant son mariage, ce que c'était que le refuge de la famille, que ces entrelacements d'affections, redoublées les unes dans les autres, qui lient un homme à son foyer. Us allaient être seuls, maintenant, dans le désert de leur bonheur... L'âge avancé de la marquise donnait à son départ la significacation d'un autre, qui ne tarderait pas non plus... Y pensait-elle, comme eux? Mais si elle y pensait, stoïque par bonté, elle étouffait ses attendrissements et venait au secours de l'impression dont ils étaient pénétrés, pour en diminuer la tristesse. Elle animait de son esprit l'esprit moins abattu de madame d'Artelles, qui allait reprendre avec joie ses habitudes de Paris. L'âme payait cher ces efforts suprêmes d'un esprit qui régnait sur elle. Mais ce modèle des grand'mères folles aimait mieux se sevrer de ses larmes que d'en coûter à sa petitefîlle; même de celles-là qui, pures, chaudes et sans amertume, tombent si naturellement des yeux remplis, quand une fille quitte pour la

première fois une mère que bientôt elle doit retrouver. Oui, même ces larmes-là, elle ne voulait pas les sentir rouîer 5z/r 5on vieux cœur, qui ne les Vithit pas, disait-elle. Ainsi, plus que toujours, elle essayait de chasser jusqu'au moindre nuage errant sur la superficie d'un bonheur qu'elle avait creusé si profond; semblable au lapidaire, idolâtre d'un diamant taillé avec génie, qui passerait son temps à souffler les grains de poussière tombés, par hasard, aux facettes de la pierre resplendissante. Femme inouïe, plus sybarite du bonheur de ses enfants qu'euxmêmes! Dans le trajet de Carteret à la Haie d'Hectot, elle exprima, en les variant, les plus suaves nuances du sentiment qui fait consoler ceux qui vous aiment, quand on s'en va à l'échafaud. La plus triste, au fond, c'était elle. Eux, ils étaient jeunes, heureux par l'amour. Ils avaient, pour oublier son absence, le lotus enivrant des caresses. Et elle, — qui n'avait qu'eux et qui les laissait l'un à l'autre, portant aux derniers confins de la vie sa vieillesse à la dévorante solitude, — parce qu'elle voyait à leurs fronts une légitime tristesse, hommage d'affection qui, certes! lui était bien dû, elle ne pensait qu'à la dissiper, à force de sérénité apparente, de mots fins et de sourires gais! On reconnaissait bien la femme qui avait inventé le mot que voici, pour justifier ses préoccupations

habituelles : Une grand'mère, c'est deux mères l'une sur Vautre. Ce que l'une oublierait^ si c'était possible, pour le bonheur de sa fillette, Vautre ne pourrait pas Voublier.

Mais, disons-le à l'honneur de Marigny et d'Hennangarde, cette généreuse amabilité échoua dans l'abnégation de ses tentatives. Pour la première fois, ils restèrent inertes et sans écho aux vibrations de cet esprit qui cachait des sanglots dans ses harmonieuses résonnances. Tout le temps qu'ils passèrent avec la marquise, ils n'entendirent en l'écoutant que cette voix de l'adieu qui fait saigner le cœur quand la bouche rit. Arrivés à l'endroit marqué pour la séparation, la voiture s'arrêta un moment. Les chevaux fumaient. Ils respirèrent. On était à peu près au centre de la lande de la Haie d'Hectot, point élevé et nud, d'où l'on découvrait à droite et à gauche un paysage accidenté. Le ciel était gris; l'horizon bleuâtre. La vapeur des chevaux roulant mollement autour de la berline, fondait la fraîcheur de l'air et permettait de lever les glaces de la voiture. Hermangarde tint madame de Fiers embrassée longtemps.

— « Adieu, bonne maman ! — lui répétaitelle. — Vous partez et nous restons, mais quand vous voudrez de nous, faites un signe et nous re!o irnerons à Paris. »

11 fallut mettre un terme aux tendresses. La marquise de Fiers, qui lisait dans l'àme de sa petite-fille à travers les grosses larmes qui perlaient dans ses fiers et modestes cils d'or, désirait qu'elle montât à cheval sous ses yeux. Elle savait combien le mouvement physique soulage l'àme à certains moments; et puis, ayant l'enfantillage des mères comme elle en avait la sublimité, elle voulait réjouir ses yeux de la grâce hardie de sa Bradamante. Hermangarde descendit donc de voiture avec son mari. Ryno plaça lui-même le cheval qu'il amena à sa femme, et, prenant dans sa main le pied chaussé de daim qu'elle souleva, il la mit vivement en selle. L'impatient et bel animal dansa bientôt sous ce léger poids qui faisait plier ses reins frémissants. Il semblait orgueilleux de porter Hermangarde, comme si Dieu lui avait donné l'intuition de la beauté humaine, et il jetait autour de lui, des coups de sa tête hennissante, les écumes blanches qui noyaient son mors. En un clin d'œil, Marigny fut à côté de sa femme sur le cheval qui lui était destiné,

— a Trouvez-moi un plus beau couple, dans tout le faubourg Saint-Germain! » dit tout bas, mais ravie, la marquise à madame d'Artelles.

Ils approchèrent et maintinrent leurs ardentes montures contre la portière de la berline, et ils recueillirent, en baisant les mains

LA PROVIDENCE Q UI SEN VA. lOl

que les douairières leur tendirent, leurs dernières recommandations. Comme le cheval d'Hermangarde, prêt à bondir, s'électrisait sous le genou doux et rond qui le pressait, la marquise, un peu alarmée, se rassura pourtant en voyant la pose olympique de force et de calme qu'avait Ryno de Marigny.

— « Garde du corps et du cœur, — lui ditelle, tendrement et gaiement tout à la fois, — gardez la reine de nos deux âmes ! C'est la mienne et la vôtre, veillez bien pour nous deux. »

Et la voiture partit rapide, les laissant immobiles et tournés vers le côté qu'elle avait pris. Elle mit assez de temps à disparaître dans ces landages où nul arbre ne borne l'essor du regard. Les deux amies se penchaient aux portières et agitaient leurs mouchoirs. Enfin, mouchoirs, chevaux, voiture et jusqu'au bruit des ro.ues, tout s'engloutit derrière un repli de terrain.

— « Nous voilà seuls, » — dit Hermangarde, essuyant avec le manche de sa cravache deux larmes retenues longtemps. Et elle regarda son mari comme pour faire équilibre à cette perte d'une mère; comme si, avec son Ryno, elle eût pu conjurer la vie et défendre à toutes les douleurs de l'approcher!

— « Crois-tu — lui répondit son mari — qu'elle ne sera pas avec nous, quoique absente, et crois-tu qu'elle ne le sait pas ?... » Ils retour-

nèrent leurs chevaux du côté de Barneville. Mais l'heure était peu avancée. La lande était si déserte, les airs si muets, le paysage si touchant, qu'Hermangarde dit :

— a Ne revenons pas encore; faisons le tour de la lande plutôt. » Et comme des enfants qu'ils étaient, — car l'Amour est une sainte enfance, — ils mirent au galop leurs chevaux, en se tenant par la main. Si les gens du monde, les amis railleurs de Marigny, avaient pu le rencontrer alors, donnant ainsi la main à sa femme, ils auraient fait pleuvoir sur eux les dix mille flèches de la moquerie; mais le monde était loin et ses impitoyables sagittaires, qui trempent peut-être, hélas ! l'acier de leurs flèches dans le sang de leur propre cœur, et qui n'insultent souvent le bonheur que parce qu'il leur est impossible! Us étaient seuls. Il n'y avait autour d'eux que la nature et le silence. A peine le pas de leurs chevaux retentissait-il sur cette lande, couverte de thym, d'ajoncs et de serpolet. Ils ne rencontrèrent personne, si ce n'est, au bout de la lande, en s'avançant dans les terres, — à l'orée d'un chemin effondré, — une petite fille, une petite j7ai/vr^55^ (comme on dit dans le pays), au teint d'argile, aux cheveux emmêlés, assise auprès d'une eau verdàtre, presque nue, morne, à peine vivante. Elle les laissa passer et ne leur demanda rien. Mais eux re-

de ces maisons au toit bas, qn'on appelle bijiides en dialecte normand, et elle dit d'une voix traînante qu'elle habitait là avec sa grand'mère. Le mot de grand'' mère, prononcé par cette bouche d'enfant, misérable et douloureuse, remua toutes les fibres d'Hermangarde. L'aimes-tu bien ? Aime-la bien, ta grand'mère I se pressèrent sur ses lèvres émues. Et elle lui donna tout ce qu'elle avait pour le lui porter. L'enfant s'éloigna, étonnée, fixant tour à tour la soie brillante de cette bourse pleine qu'elle tenait dans sa main chétive et salie, et cette belle dame, si belle, qui la lui donnait. Ils la virent regagnant lentement la tf/W^ solitaire, et se retournante chaque butte de chemin pour leur envoyer de loin le farouche et profond regard de la détresse, de la curiosité et de l'ignorance. Ils reprirent leur course quand ils ne la virent plus, s'enivrant ainsi de grand air, de bonté, de mélancolie ! Après avoir parcouru, en plusieurs sens, ce steppe de bruyères qui se courbait à son centre comme une colline, ils revinrent au point d'où ils étaient partis et où ils avaient quitté madame de Fiers. Ils contemplèrent avec une volupté de regard qui venait peut-être de l'état brûlant .de leurs cœurs, le paysage ouvert devant eux. Au bas de la lande, le terrain se creusait comme un ravin étroit, mais pour se

relever aussitôt de l'autre côté d'un pont en pierres, bâti sur des eaux peu profondes, aliment des fossés voisins. Ces eaux, qui roulaient claires et dispersées sur des cailloux ferrugineux, allaient abreuver une prairie sise auprès des bois de la Taille, ancien Prieuré aux riches dépendances, vendu pendant la Révolution, et dont les fermiers avaient fait un établissement d'eaux thermales. Hermangarde et Marigny apercevaient à leur gauche les cimes dépouillées de ces bois éclaircis, et, au travers de leurs branches brunes, la maison et les tourelles du Prieuré. En face du pont, une grande route, incrustée dans la pente, s'élevait en se tordant vers Barneville, dont la tour couronnait l'horizon, dentelé par les noires cheminées du bourg. A droite, une haie épaisse bordait la route, et le sol s'affaissait tout à coup, autant qu'il surplombait de l'autre côté. Il était divisé en plusieurs cultures fermées par des haies, et comme par son brusque abaissement il formait une vaste brèche, il offrait, dans une échappée inattendue, — à l'extrémité de Barneville et sur un plan plus reculé, — la perspective de la mer et de ses grèves, Qi iand le temps était lumineux, on discernait l'anse de Carteret et Jersey luimême, cette Cyclade vaporeuse de la Manche. Ce jour-là, on ne les voyait pas. Le ciel, tout nuage, ressemblait à de la nacre ternie.

LA PROVIDENCE QJJ l S'EN VA. lo^

La mer n'était point bleue, comme dans l'été, ni verte du vert pâli de l'aiguë marine, couleur plus ordinaire à ces plages. Elle n'était pas semée non plus de ces mille lames étincelantes que le soleil attache parfois à ses ondes et. qu'elle lui rejette, diamant liquide, sur les angles de tous ses flots. Éteinte, mais pure, elle s'harmonisait avec ce ciel aux nuances voilées et rêveuses, et s'étendait en large bande, molle comme une huile, glacée d'argent. Hermangarde et Marigny, du haut de leurs chevaux en sueur, jouirent longtemps de ce spectacle, si bien fait pour un jour d'adieux! Rien n'y manquait en mélancolie : ni les sons éloignés delà cloche de Barneville qui sonnait les premières vêpres du samedi, ni le mugissement, à courts intervalles, de quelque vache cachée dans la ramure au pied de la lande, ni l'heure qui, dans ces courtes journées de novembre, passe si vite, emportant le jour! Ils étaient silencieux et comme pris de charme. Le charme était en eux et autour d'eux. Jamais ce pays qu'ils aimaient de leur amour même, ne leur avait paru plus digne d'être aimé.

Ils descendirent au pas — caries pieds deschevaux glissaient sur les pentes lisses de la lande — l'espèce d'escarpement qu'elle avait dans cet endroit, et ils prirent le pont, toujours rêveurs, l'un près de l'autre; la main de Ryno sur

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la crinière du cheval d'Hermangarde, ne se disant rien, mais âme dans âme, et, du sein de leur fécond silence, se parlant plus qu'avec la voix.

Tout à coup un coupé noir, élégant et simple, qu'ils entendirent et virent en même temps, débouch.a d'une route couverte qui menait au Prieuré et longeait la rivière aux mille filets d'eau minérale, et s'en vint tourner brusquement la tête du pont sur lequel ils faisaient soufïler leurs chevaux. Ils se rangèrent pour laisser passer l'impétueux attelage. Le cheval de Marigny, qui se cabra, faillit être atteint par une des roues. Ils reconnurent madame de Mendoze, et ils la saluèrent. Ni elle, ni eux, ne se croyaient si près... Cette apparition, imprévue pour tous les trois, fut un coup de foudre partagé. Madame dé Mendoze n'était plus que le spectre d'elle-même. On eût juré que les os manquaient comme la chair à ce corps diaphane, qu'une pelisse de satin cramoisi, trop pesante encore pour sa faiblesse, écrasait sur les coussins du coupé. Elle passa vite. Ils ne purent juger les détails horribles d'un changement qui datait de loin, mais qui se précipitait vers son terme. Qi^iand les yeux éteints et vidés de cette tête de morte que madame de Mendoze portait sur ses épaules voûtées, tombèrent sur M. et madame de Marigny, il s'y montra

une espèce de tremblement nerveux, comme on en a parfois aux lèvres. Ce fut tout. Elle n'avait plus assez de sang pour qu'il en montât de son cœur une seule goutte à sa joue creusée, et sa pâleur était si profonde qu'elle ne pouvait plus augmenter. Hermangarde, qui avait eu pour cette malheureuse femme une si orageuse pitié, plongea sur elle des yeux avides qu'elle en retira épouvantés. Quant à M. de Marigny, il eut au cœur une de ces morsures que le mal qu'on a fait y met parfois. Il essaya de cacher son trouble, comme un homme qui avait un autre bonheur à ménager. L'écart formidable de son cheval empêcha peut-être Hermangarde de remarquer une émotion qui l'eût brisée, — car voilà l'Amour et ses transes ! Il ne permet pas à la bonté d'être trop expressive. II dit, avec sa soupçonneuse tyrannie : « Je veux bien avoir pitié d'elle et des maux dont tu es la cause, mais je ne veux pas que tu aies trop de pitié, toi ! »

Au reste, Hermangarde se serait trompée. Son heureux époux n'avait pas d'émotion au service de madame de Mendoze. S'il était ému, c'est qu'il avait vu une autre femme dans le coupé de la comtesse. Il avait reconnu Vellini.

^^Bmimpm^m

ONSIEUR et madame de Marigny remontèrent lentement la côte escarpée. L'impression qu'ils venaient de recevoir de cette vue rapide, mais distincte, leur ferma la bouche pendant quelque temps. Par une délicatesse facile à comprendre, ils ne s'étaient jamais entretenus de la comtesse de Mendoze, mais jamais, non plus, depuis leur mariage, ils n'avaient eu une occasion extérieure d'en parler. C'était la première fois que cette occasion

se présentait à eux de manière à ne pouvoir pas, sans affectation, l'éviter.

— « M. de Prosny avait raison, — dit Hermangarde; — il avait mandé à madame d'Artelles que madame de Mendoze était à son château de la Haie d'Hectot. »

Elle dit cela, simplementpour ne pas se taire; car se taire, après cette rencontre, eût été plus que de parler. Elle ne voulait point faire croire à son mari qu'elle devinait ses pensées secrètes et qu'elle pouvait en souffrir. Elle craignait d'ajouter, par une réflexion sur l'état affreux de l'agonisante comtesse, à l'espèce de remords qu'elle soupçonnait à Ryno. Elle l'aimait assez et elle était assez bonne pour les partager, ses remords, elle qui n'était pas coupable et qui entendait crier dans son cœur : « Voilà pourtant avec quoi le bonheur dont tu jouis a été fait! »

Ryno ne répondit pas. 11 ne pensait pas à madame de Mendoze. Il pensait à Vautre... a Vellini. Comment se trouvait-elle dans le coupé de la comtesse? Pourquoi cette femme, quittée volontairement et de son plein gré à ellemême, venait-elle se placer à quelques pas de lui dans la vie? Dans quel dessein et dans quel but? Marié, il avait prouvé, par le plus dur silence, qu'il ne l'aimait plus et qu'il n'aimait réellement qu'Hermangarde; mais alors, pour

quoi ce coup de lancette au cœur, quand il avait vu auprès de madame de Mendoze la tête si connue, — laide, obscure et indifférente !

— « (^lelle femme était donc avec madame de Mendoze? — reprit Hermangarde, essayant de distraire l'attention de son mari du spectacle douloureux qu'elle croyait resté dans son esprit. — Nous nous connaissons toutes, à peu près, au faubourg Saint-Germain, mais je n'y connais pas cette figure-là.

— C'est peut-être une femme des châteaux voisins, — dit Marigny, insincère avec Hermangarde pour la première fois de sa vie.

— Elle a l'air étranger, — fît la jeune femme. — La comtesse a été élevée en Italie. Ce sera peut-être une de ses amies d'enfance qui sera venue la voir et la soigner. »

La conversation tomba encore. Le froid qui venait à cause du soir, et aussi à cause de la brise, plus vive à mesure qu'ils se rapprochaient de la mer, leur fit hâter le pas de leurs chevaux. Ces beaux amoureux, qui galopaient, il n'y avait qu'un instant, le cœur léger, les mains nouées, le sourire aux lèvres, dans les landes de la Haie d'Hectot, trottaient maintenant sombres, dans les chemins pierreux, cinglant le cou de leurs montures avec ces mouvements de la main qui trahissent plus l'agitation intérieure que l'impatience d'arriver. Le

jour s'évaporait peu à peu dans les airs. Ce [ut à la nuit close qu'ils descendirent la rue mal pavée de Barneville. On comnnençait d'allumer dans les maisons les lampes fumeuses, dont la lueur passait à travers les fenêtres à petits carreaux. Hermangarde souffrait évidemment du silence prolongé de son mari. La vue de madame de Mendoze, pensait-elle, lui avait rappelé trop vivement un passé détruit; mais est-ce que les remords seraient des regrets?... La jalousie commençait donc de lui appuyer sur le cœur sa griffe cruelle, comme si elle eût tàté la place où bientôt elle l'enfoncerait. Marigny ne se doutait guères desdouleurs qu'il infligeait déjà à cette belle enfant, qui lui avait donné son cœur et sa vie. Il l'aimait avec une passion si sincère que c'était surtout à cause d'elle qu'il repoussait dans sa pensée l'obsédante vision de Vellini. Comme tous les hommes qui secouent une image jetée, comme un joug, sur leur souvenir, il éprouvait la soif du mouvement physique, de ce mouvement stérile qui remue pour rien nos angoisses dans nos poitrines et ne nous lance pas l'âme dont nous souffrons hors du sein ! Au sortir de Barneville, il donna de l'éperon à son cheval, comme s'il avait été seul, ne se rendant pas bien compte de ce qu'il faisait, et il se précipita sur les grèves avec une impétuosité folie. Herman-

garde le suivit de la même vitesse. Intrépide, aimant l'émotion du danger et la palpitation qu'il engendre, elle aurait, quelques heures plus tôt, joui de cette course furieuse, imprudente, à perte de vue et d'haleine. Mais alors, elle en souffrit comme de ses pensées. Cette course lui paraissait sinistre. Ryno, qui la devançait, avait l'air de la fuir. Elle le suivait et ses larmes coulaient. La ventilation de la course et l'air salin du rivage les séchaient sur son visage bouleversé. Lui, ne les voyait pas; il galopait toujours... « QLi'as-tu, Ryno! Pourquoi vas-tu si vite ?... » Elle le lui cria plus d'une fois. Mais il n'entendit point. Le vent qui leur fouettait la face et qu'ils fendaient de leurs deux têtes, comme les têtes des nageurs coupent l'eau, emportait en arrière le cri déchiré d'Hermangarde. Sa voix lui revenait sans puissance. Son amour allait-il lui revenir aussi? Ils passèrent le bras de mer qui coulait à l'entrée de Carteret, sous le pont de planches. La mer était montée, l'eau profonde. Les chevaux lancés en eurent jusqu'au poitrail. L'ondoyante amazone, — qui traînait, enflée par la course, comme l'aile d'un cygne noir, — les pieds chaussés de daim, ces pieds de Diane chasseresse, mais délicats comme des pieds de Parisienne, les genoux d'Hermangarde, trempèrent dans cette eau, froide et meurtrière comme l'acier.

De ce bras de mer jusqu'au manoir, on aurait pu la suivre â la trace de sa robe et de ses pieds ruisselants. A elle, il semblait que c'était le sang de son cœur qui ruisselait ainsi et tombait dans le sable. Une telle illusion épuisait ses forces. L'imagination des êtres nerveux ajoute tant de dangers à la douleur! Il était temps qu'elle arrivât : elle ne tenait plus sur sa selle. Elle s'évanouissait. Quand son cheval, devancé toujours par celui de Ryno, arriva devant le perron du manoir et s'arrêta court, Ryno était descendu du sien et alla vers elle. Il la prit à son cou, humide, pâle et froide, comme une naufragée, pour la mettre à terre; mais il la sentit s'affaisser sur son épaule, comme un lys cassé dans les mains qui le portent, et il monta vite les marches du perron, chargé de son précieux fardeau, réchauffant de toute sa personne ces genoux mouillés qu'il appuyait contre le foyer de sa poitrine et qu'il encerclait de ses bras, comme de deux bandelettes tièdes de vie. Il l'emporta et la déposa dans leur chambre, sur ce lit où ils avaient moins dormi que veillé, en face d'un feu qu'on avait allumé d'avance pour leur retour. La figure de Ryno, arraché à sa préoccupation par l'angoisse de sa femme, cette figure qui rayonnait d'amour et d'anxiété tendre, sa voix émue, son sain soulevé, ramenèrent Herman";arde h

la vie, au sourire, au bonheur, et d'un trait effacèrent les impressions qu'elle avait si violemment ressenties. « C'est fini! ne t'inquiète plus, je suis bien, — dit-elle. — -Ah ! je suis bien maintenant! » reprenait-elle, respirant longuement, délivrée. Elle était assise sur le lit; son chapeau, à la plume flottante, détaché, ses pieds dans les mains de "sa fille de chambre qui lui délaçait ses bottines, et qui, à genoux devant elle et penchée sur ce qu'elle faisait, ne les voyait pas qui se regardaient, comme s'ils avaient été seuls. Hermangarde, redevenue heureuse, ferma les yeux pour leur faire boire, sans qu'on les vît à ses paupières, deux larmes qui y étaient restées, et roula ainsi sa tête sous les lèvres de son mari, qui baisa ces deux longues paupières et y trouva ce qu'elle voulait y cacher.

— « C'est de l'eau de la mer qui m'a sauté dans les yeux, » dit-elle toute rieuse, en les rouvrant, ces yeux divins, saphirs mouillés dont la couleur était moins douce que la tendresse!

Le reste de la soirée vengea bien Hermangarde de la première douleur qui avait traversé son àme. Il s'écoula dans les molles et vives délices d'une intimité sans témoins. On aurait dit que madame de Fiers — à travers laquelle ils s'aimaient, tant ils l'aimaient elle-même ! tant elle était une douce interposition entre leurs

cœurs I — les avait rapprochés l'un contre l'autre, en se retirant d'entre eux deux. Et si ce n'était pas vrai pour leur amour, car leurs cœurs pouvaient-ils adhérer davantage? c'était au moins vrai pour leur vie intime, qui allait se redoubler de solitude. Il n'y a qu'une atmosphère où l'amour n'étouffe pas, c'est la solitude. Comme les aigles auxquels il faut les immensités d'un désert d'azur, l'amour n'a sa largeur et la naïveté puissante de ses mouvements que dans une solitude, immense, profonde, complète ; une empyrée de solitude! Qui ne le sait pas? A chaque instant dans les plus douces relations de famille, sous le même toit, ceux qui s'aiment de l'amour le plus légitime et le mieux montré s'aperçoivent qu'ils ne sont pas seuls et c'est une contrainte dont ils souffrent... Sensitives de félicité partagée, ils se crispent sous le regard, même le plus indulgent, et ils retiennent l'épanouissement de leur âme qui tend à s'ouvrir, comme une fleur gonflée que ses parfums vont faire éclater. Les abandons dont on ne saurait se défendre, ces langueurs qui prennent tout à coup, ces irrésistibles envies de laisser tomber son front sur l'épaule aimée, prie-Dieu vivant où les têtes qui aiment s'appuient pour cacher l'extase de l'ivresse ou faire la méditation du souvenir, il faut y résister et les suspendre. Il faut faire avec une faible

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àme ce que Dieu ne fait pas dans sa magnifique nature, — car Dieu, qui lance le torrent de la cime du mont dans l'abîme, n'en rompt pas à moitié la courbe étincelante, ne fige pas subitement l'écharpe d'écumes, tout à coup déchirée sous les rayons de son soleil. Ces cruels supplices d'abandon réprimé, le départ des deux douairières en avait délivré les Mariés- Amants. Ils allaient enfin jouir pleinement d'eux-mêmes et cacher tous les mouvements de leur vie dans ces deux profondeurs du neuvième ciel de l'amour : la liberté et le mystère. Pour eux, il ne devait plus y avoir de moments impunis, stériles pour le bonheur, défendus à la caresse. Le collier emperlé des heures fortunées ne se romprait plus! L'amour qui se révèle parce qu'il n'est f)as regardé, infusé dans tous les actes de leur existence, les teindrait de sa pourpre, mouchetée d'or, et les tremperait dans le nard de ses essences les plus parfumées. Ils commencèrent, ce soir-là, de l'éprouver. Ils eurent les aises de leur bonheur. Ils n'étaient point ingrats envers leur mère absente... ils n'étaient qu'épris. Moins épris, ils auraient vu le vide de cette maison où ils étaient rentrés seuls. Ils auraient senti, en face de ce fauteuil où n'était plus madame de Fiers, la tristesse de sa départie. Marigny s'y assit, et, prenant sa femme sur ses genoux, il

ne pensa point à celle dont il tenait la place. Hermangarde avait changé son amazone contre une charmante robe en foulard, d'une forme négligée et coquette. Les manches de cette robe étaient ouvertes jusqu'au coude et montraient, dans leurs fentes tombantes, les beaux bras ondoyants de madame de Marigny, cerclés de leurs bracelets d'opale. Ryno aimait les bracelets aux bras des femmes. Vellini qui couchait avec les siens, Vellini, cette bohémienne aux goûts barbares, la dépravatrice de sa vie, lui avait donné sa passion sauvage pour toutes ces pierres qui lancent la flamme et dont elle se plaisait à tatouer sa peau cuivrée. Hermangarde, simple dans sa mise comme toutes les femmes d'im caractère élevé, s'était bien vite aperçue du goût de son mari pour les bijoux, et elle avait emprisonné ses bras de statue antique, si fiers de leur sévère nudité, dans ces anneaux de pierres précieuses auxquels elle aurait préféré les velours noirs qu'elle portait naguères, roulés et fermés à ses poignets de jeune fille par une simple boucle d'acier. Elle aimait son mari avec une passion si entière qu'elle aimait tout ce qu'il aimait. QLiand il s'agissait le plus d'elle, c'était encore de lui qu'il s'agissait. Elle n'existait plus. Sa personnalité anéantie ressuscitait dans Ryno. Si, comme Louis XIV pour mademoiselle de la

Il8 UNE VIEILLE MAITRESSE.

Vallière, Ryno eût aimé lestracesde la petite-vérole sur le visage adoré, elle l'auraitgagnéeens'y exposant avecjoie, pour lui paraître plus charmante,., seulement pour lui plaire un peu plus. Ils avaient dîné loin du regard des domestiques, qu'ils avaient renvoyés, la table servie, et ils avaient pu dans ce dîner tête-à-tête, ou pour mieux parler, cœur contre cœur, se rapprocher, mêler leurs mains, mêler leurs pieds, mêler les moiteurs de leurs fronts et se laisser aller à la dérive de tous les caprices des imaginations énamourées. Ah ! quel beau moment dans l'amour, lorsque la pudeur ne voile plus ses troubles et qu'elle sent son plumage de cygne s'embraser! « Bois dans mon verre, — avait dit Hermangarde à Ryno, avec un sourire ardent et languide, — tu sauras ma pensée. Cette pensée que je ne puis exprimer commejela sens, — continuait-elle oppressée, — tu sauras si elle est assez à toi ! » ït exprès, elle laissait au bord du verre quelque chose qui n'était pas sa pensée. Cette trace nectaréenne d'une lèvre jeune et liquide, ce haschisch de la bouche qu'on aime, qui donne plus d'ivresses et de rêves que tous les opiums de l'Orient, Ryno l'avait savourée bien des fois avec d'inépuisables sensLtalités; mais ces sensualités brûlantes se purifiaient, sans se froidir, dans l'éther des plus saintes tendresses. Il n'y avait

là rien des fiévreuses turbulences, des frissons de flammes empoisonnées et morbides que Vellini coulait jusque dans la moelle de ses os. C'étaient des voluptés de plus haute origine, dans lesquelles l'âme tenait encore plus de place que le corps. Avec ses bandeaux qui ressemblaient à un nimbe d'or, son profil céleste, le bleu velouté de ses yeux et ses manches flottantes, Hermangarde eût apparu à un poète comme un bel Archange qui n'était pas tombé, qui ne tomberait jamais, et à qui Dieu avait permis d'entourer Ryno de ses ailes. Elle épurait tous les désirs, en les inspirant. Revenus dans le salon, qu'éclairait une lampe voilée d'une gaze rose, ils s'étaient placés sur le lit de repos qui en occupait le fond, dans l'attitude voluptueuse et mystique que le peintre a donnée au groupe de Francesca de Rimini et de Paolo, quand ils passèrent devant l'œil du Dante, dans une vapeur mélancolique. Il se fit tard. Leur causerie — cette causerie sur des riens qui sont tout dans la vie du cœur — s'était éteinte dans des baisers qui eux-mêmes s'étaient éteints sur leurs lèvres en s'y prolongeant. Ils n'entendaient plus que le battement de leurs artères et la mer, — cette Veilleuse éternelle, comme Dieu, son maître, — qui brisait mollement contre le talus des murs du manoir ses flots assoupis.

Un cri perçant vibra dans le vaste silence.

— « Quel est ce cri? » dit Hermangarde surprise et troublée. Ryno lui-même avait tressailli en l'entendant.

— o Ah ! mon Dieu ! serait-ce le Criard, — fitelle, — dont ils nous parlaient, il y a quelques jours, aux Rivières, chez le pêcheur Bas-Hamet? Écoutons, » ajouta-t-elle, curieuse.

Le Criard est une superstition de ces rivages. Ils racontent que la veille de quelque tempête,

— d'un grand malheur inévitable, — un homme dont jamais personne n'a vu le visage, enveloppé dans un manteau brun et monté sur le dos nud d'un cheval noir, à tous crins, parcourt les miellés* et les rochers, en les emplissant de cris sinistres. Ni sable mouvant, ni varech glissant, ni fosse d'eau, ni pics de rochers n'arrêtent le vagabondage rapide de cet homme et de son cheval noir, dont les fers, rouges comme s'ils sortaient d'une forge infernale, ne s'éteignent pas dans l'eau qui grésille et qui fume, noircie, longtemps encore après qu'ils l'ont traversée. Hermangarde, à la fibre poétique, surprise de trouver vivantes, sur une côte écartée de la Normandie, de ces légendes semblables à celles que Walter Scott nous a

* Nom qu'on donne aux grèves dans le pays.

rapportées de l'Ecosse; Hermangarde, qui parlait à tout le monde avec cette bienveillance de châtelaine qui reconquiert, par le charme de sa personne, les vassaux perdus de ses ancêtres, s'était fait plus d'une fois raconter l'histoire du Criard.

Mais le cri recommença, plus perçant et plus net. On eût dit qu'il était poussé du pied des murs de la cour.

— a Non! ce n'est pas le Criard, — dit Hermangarde; — c'est une voix humaine, c'est le cri d'une femme, cela ! »

Et tous les deux, la femme et le mari, se levèrent pour tirer le rideau de la fenêtre et regarder qui criait ainsi dans l'obscurité.

L'Océan, monté au plus haut point de son flux, avait un peu de houle, mais rien ne présageait de tempête. Le ciel était noir et constellé, sans aucun nuage; et quoique la nuit fût profonde, on voyait sur la mer. C'est ce que les marins appellent faire clair d'étoiles. Une petite barque, sous voiles, qui semblait partir du pied du mur de la cour, se dirigeait vers les deux phares allumés du havre, comme si elle avait voulu prendre le large.

— « Leur Criard, — dit Marigny, — ce sont les fraudeurs de la côte, qui profitent de la crédulité de ces gens-ci pour les éloigner par la terreur du point où ils projettent de débar-

quer leur contrebande. Je parierais que cette embarcation est pleine de fraudeurs.

— Mais ce n'est pas un cri d'homme, que nous avons entendu! — fit Hermangarde, sur qui le cri avait produit un effet de terreur inexplicable; car elle était naturellement brave de cœur et forte de nerfs, comme une femme de roi.

— Tu te seras trompée, ma belle vie, » dit Ryno. Et il l'entraîna avec une impétuosité de mouvement qu'elle prit pour la douce furie d'une amour interrompue dans ses plus ineffables jouissances.

Mais il savait bien qu'elle ne s'était pas trompée, et même il savait de quelle poitrine ce cri étrange était sorti.

LE DIABLE EST DÉCHAlNÉl

E lendemain de cette douce soirée, passée dans cette chère solitude où tout son hiver devait s'écouler, madame de Marigny, un peu isse de sa course et de ses impressions de la veille, resta dans son appartement. Elle écrivit à sa grand'mère : elle voulait qu'une lettre qui lui parlât de ses enfants arrivât à Paris presque .en même temps qu'elle. Ryno, voyant sa femme occupée, alla errer seul du côté de la falaise. Il était midi. Le temps était sorti clair du sein d'une brume évanouie dont le vent

avait poussé les déchirures jusqu'aux bords de l'horizon. Un banc de nuages, unis et tendres, retenait le soleil captif, mais sa lumière irisée commençait d'en franger les contours d'un ruban d'or incendié. Ryno longea le havre désert, en rêvant. L'incroyable bonheur dont il jouissait, depuis plus de cinq mois, n'avait pas mis dans cette âme, que nous avons vue si orageuse, un seul de ces ennuis inévitables par lesquels tout finit dans la vie, même, hélas! la félicité. C'était une plénitude de jouissance qui donnait un beau démenti à la nature humaine, comme son bonheur en donnait un à la destinée. Mais, disons-le, la sécurité de ce bonheur venait de recevoir deux atteintes. Deux flèches, imperceptibles pour tout autre que pour l'âme frappée, étaient parties d'un arc invisible, toujours tendu de son côté. Vellini, forte d'un passé qu'elle évoquait par sa présence, était dans les environs. C'était elle qui, hier soir, l'insensée ! avait poussé deux fois ce cri, qu'il avait reconnu, malgré la nuit et la distance, venir de cette voix qu'il avait portée dans son âme pendant dix ans. Ainsi, la voir le matin dans la voiture de madame de Mendoze, cette première émotion qu'il n'avait perdue que sur le cœur d'Hermangarde, n'était pas assez. Il fallait qu'une autre s'ajoutât à celle-là, et vînt le troubler jusque sur ce cœur.

son empire et sa forteresse, où il oubliait tout et ne craignait rien. Ah! si les femmes qu'on a aimées savaient ce qu'il leur reste de puissance, même après qu'on ne les aime plus, elles n'auraient ni de si cruelles désespérances ni de si lâches résignations!

Marigny, en proie à ses pensées, monta le chemin de sable de la falaise. Selon son usage, il avait pris son fusil pour tirer aux mouettes et aux hirondelles de mer. Deux chiens danois magnifiques. Titan et Titania, marchaient devant lui. C'était un cadeau de Vellini que ces deux chiens, d'une vigueur de lignes et d'un éclat de robe qui les faisait ressembler à deux fabuleux tigres blancs apprivoisés. Elle les lui avait donnés un jour, bien avant qu'il se mariât... Vingt fois, avec Hermangarde, qui aimait à poser sa main d'ivoire ciselé sur leur crâne carré et leur mufle noir, il les avait regardés sans penser à celle dont la main brune s'était posée à la même place. Bien des fois, il les avait vus se coucher et étaler leurs larges pattes dans le bas de la robe d'Hermangarde, traînant sur le tapis lorsqu'elle était assise, et jamais ils ne l'avaient distrait de cette femme dont ils froissaient le vêtement précieux et fragile avec la hardiesse de leur beauté. Aujourd'hui que cette femme aimée n'était pas là pour effacer tout de son charme. Titan et Titania

lui rappelaient, avec une énergie dont le secret était dans les émotions de la veille, la main qui les lui avait offerts. En courant, ivres de grand air, sur le revers de la falaise, ces nobles bêtes semblaient tracer autour de lui, avec leurs dos blancs et mouchetés, les lettres du nom de Vellini, comme une fatidique arabesque. 11 était donc écrit que nulle part il n'échapperait à cette pensée, qu'il avait tenue sous lui, comme le cadavre d'un vaincu, mais qui se relevait. « Hermangarde 1 Hermangarde ! » disait-il en marchant, comme le dévot qui invoque Dieu quand les pensées du démon lui viennent. Eh! qui n'a pas répété parfois le nom fortifiant de la femme aimée? Qlu ne s'en est pas couvert aux jours de défaillance, comme d'un bouclier enchanté? Qiiand Marigny, en répétant ce nom, regardait dans son âme, il était sûr que son amour n'avait pas baissé; qu'il ^ battait son plein comme cette mer qu'il voyait à ses pieds battre le sien sur la grève sonore, dans la force calme de sa toute-puissance. Elle était alors admirable et au point le plus élevé de son niveau. Les brises, chargées de nitre, creusaient en petites et molles ondes sa surface, labourée par de longs zigzags écumeux. Le ciel reflétait à l'horizon les nuances pâles d'émeraude de cette mer solitaire, qui comme une femme fière, dont le sein ne porte l'image

d'aucun homme, ne sentait alors le poids d'aucun vaisseau sur ses flots hautains et paisibles. Pour jouir mieux de ce grand spectacle, Marigny se dirigea vers la plate-forme de la Vigie, attachée au flanc de la falaise ; suivant ses chiens qui avaient pris cette direction avec des aboiements joyeux. Quand il entra sur cette plateforme ruinée, il les vit se rouler de plaisir aux pieds d'une femme qu'avec le flair d'une fidélité immortelle, cachée, comme une leçon pour l'homme, dans l'instinct de ces généreux animaux, ils avaient de loin reconnue. C'était Vellini.

Elle était assise sur le vieux canon rouillé et détaché de son affût qui jonchait le sol et que les enfants de la côte avaient rempli de sable jusqu'à la gueule, en se jouant. Elle était seule. Les chiens, en se jetant sur elle, l'avaient surprise de leur choc et elle les repoussait doucement de la main, tout en leur rendant leurs caresses. Sa taille mince avait une grâce infinie de souplesse en se détournant pour éviter le saut des chiens qui voulaient lécher son visage, et comme elle cherchait des yeux celui qui devait les suivre, elle se détournait un peu plus encore, fine, brisée, tordue sur la base de ses hanches... Ryno revoyait sa couleuvre, — la liane de sa vie, — dont il avait si longtemps senti, autour de lui, les replis.

Elle était vêtue comme une femme qui descendrait de vaisseau, après une traversée. Elle avait une robe de voyage, en étoffe écossaise, à grands carreaux écarlates avec un pantalon de la même couleur. Si elle eût porté la capote écrue et l'éternel voile vert britannique, on l'eût prise pour une femme de ces îles, — une Jerseyaiseou uneGuernéseyaise, récemment débarquée. Mais sa tête était coiffée de cette gracieuse casquette de cuir verni que les officiers de marine portent à bord, et qui, attachée sous son menton par une jugulaire de soie tressée, seyait bien à son teint hâve et basané. Autour d'elle, tombé sans doute de ses épaules dans la fougue ou l'insouciance de son mouvement, on voyait un maiiteau goudronné, humide encore de l'eau de mer.

— a Ils m'ont reconnue avant toi, — ditelle à Marigny, — mais je suis sûre que tu ne m'as pas plus oubliée qu'eux, Ryno ! »

Ainsi, sa première parole était une parole de ferme confiance. Il la retrouvait telle qu'il l'avait laissée, certaine de l'éternité des sentiments qui étaient entre eux.

— « Non ! je ne t'ai pas oubliée, — dit Marigny d'un ton qu'il s'efforça de rendre sévère. — Mais pourquoi es-tu venue ici, Vellini? »

Ses sourcils, presque barrés, dansèrent sur ses yeux une danse formidable:

— o Parce que cela m'a plu, — réponditelle. — Est-ce que le grand air ne m'appartient pas?... »

Mais Ryno, qui n'avait pas désappris le sens de cet être emporté et volontaire, lui prit la main avec une douceur désarmée. Sa colère, déjà venue, tomba. Ses yeux, noirs comme la mort, brillèrent comme la vie, et un sourire, rejetant ses lèvres boudeuses dans les fossettes de ses joues, découvrit ses blanches -palettes, comme disait M. de Prosny, d'où il sembla partir un rayon qui lui éclaira tout le visage et lui remonta jusqu'au front.

— o Je suis ici — reprit-elle — parce que je m'ennuyais de ne plus te voir, parce que tu n'as pas répondu à mes lettres, parce que ton mariage n'est qu'un mensonge. Ta vraie femme, c'est Vellini !

— Tu ne te rappelles donc pas nos adieux? — dit M. de Marigny. — Tu as donc oublié cette lassitude qui te fit accueillir mon mariage comme une délivrance?

— Non! — répondit elle, — mais c'est toi qui oublies. Est-ce qu'en nous quittant ce jourlà, je n'avais pas le pressentiment que nous retournerions l'un à l'autre? Seulement, je croyais que tu reviendrais avant moi. En cela, je me suis abusée. Mon âme est moins robuste que la tienne. C'est moi qui reviens la première, Ryno.

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