II
— Et inutilement, ma pauvre amie, — dit-il avec une douceur qui devait lui faire pardonner le sens cruel de ses paroles.
— Tu le disais aussi, — répondit-elle, — quand tu aimais madame de Mendoze. Elle était belle comme Hermangarde, et pourtant ce fut pour revenir à ta vieille maîtresse, Vellini, que tu l'abandonnas! »
Marigny courba la tête sous cette âpre démonstration tirée de l'expérience de son passé.
— « Pauvre femme, — dit-il, attendri par ce nom, — que cette comtesse de Mendoze! — Et se rappelant ce qu'il avait vu la veille : — Comment se fait-il, Vellini, que tu l'aies connue? Qiielles inexplicables relations y a-t-il maintenant entre vous?
— Nos relations ! — répondit-elle ; — c'est toi encore. Je la rencontrai à ton mariage. Comme moi, elle avait eu l'amère fantaisie d'y aller. Tu le sais, nous nous étions vues ; nous nous reconnûmes. Au pied de l'autel où tu venais d'épouser Hermangarde, il n'y avait plus de rivales. 11 y avait deux femmes égales devant l'abandon ! Nous nous parlâmes. Nous nous prîmes de confiance. Elle me dit sa peine; je lui racontai quelsavaient été mes bonheurs. Tout en larmes, elle s'étonna de mes yeux secs, a C'est qu'il me reviendra, » lui dis-je. Mais elle me traita d'orgueilleuse. Je lui parus
une insensée. Elle partit à quelques jours do là pour cette Normandie où tu étais. Moi, restée derrière toi et qui n'écris jamais, je t'écrivis. Tu ne répondis pas. Paris me devint insupportable. J'y mourais... asphyxiée. Cérisy se ruinait pour me distraire et n'y parvenait pas. Je pris mon parti, laissai Oiiva rue do Provence, et je tombai un matin chez madame de Mendoze. « Il faut que je revoie Ryno, — lui (Jis-je. — Si vous ne me voulez pas chez vous, j'irai ailleurs. » Malheureuse, mourante, n'ayant personne : « Vous assisterez à mes derniers moments, » me dit-elle, et elle m'accepta. Cela m'a touchée. Au fond, Vellini n'est pas une mauvaise fille. Je devins sa garde-malade. Turbulente, maladroite, mauvaise garde-malade qui lui casse tout, mais qui du moins sait la porter de son lit à son canapé, sans lui faire mal ! »
Marigny, appuyé sur son fusil, écoutait en silence, ému deux fois, et pour celle qui mourait et pour celle qui était là, vivante, et qui reprenait son prestige en lui racontant, de ce tour naturel et rapide qui n'était qu'à elle, comment elle connaissait madame de Mendoze. Nature libre des convenances comme nos mœurs les ont faites, et sautant toujours pardessus... sans même les toucher!
— « Hier, comme elle était un peu mieux
et que le temps était beau, — reprit Vellini,
— nous allions promener dans la lande quand nous t'avons rencontré sur le pont, toi et ton Hermangarde. Ah ! comme vous aviez l'air heureux! Dans cette voiture, où nous étions, nos r.ancS^en ont tressailli l'un contre l'autre. « Vous n'êtes pas guérie non plus, » m'a-t-elle dit, Martyre-de ^Mendoze, avec un sourire que j'ai compris, car on voudrait parfois que î'univers tout entier mourût de la plaie qu'on a au cœur. 11 semble que cela soulagerait. Nous nous sommes tues longtemps. Notre promenade a été morne. « Vous vouliez revoir Ryno, — a-t-elle ajouté.
— Vous l'avez revu, étes-vous contente?... » Je n'ai pas répondu. Tu avais l'air si heureux ! Pendant nos dix ans, tu n'as jamais eu cet air-là, même dans mes bras. Oh! je ne pensais point à Hermangarde, je ne la haïssais pas. Pourquoi la haïrais-je? Je ne t'aime plus, quoi qu'elle dise, madame de Mendoze. Je puis juger l'amour, puisque j'en ai eu pour toi un si profond et si violent. Non ! ce n'était pas de l'amour blessé que je sentais saigner dans mon cœur.' Mais œ bonheur que je voyais, après cinq mois, aussi splendide, aussi radieux que le jour de ton mariage, au pied de l'autel, insultaitàtous les bonheurs de notre passé. Le soir, je quittai la comtesse pendant qu'elle dormait. Je m'en vins à ce village qui est là-bas, — et du
doigt, elle indiqua les Rivières à l'horizon. Je voulais te revoir, te parler, rôder, s'il le fallait, autour de ta demeure. Ils te connaissent tous sur cette côte. Je dis aux pêcheurs de là-bas de me conduire à Carteret, au manoir de Fiers. La mer était trop haute, dirent-ils, on ne pouvait passer le pont. Mais qu'est-ce que la mer, Ryno ? — continua-t-elle avec l'orgueil de ces volontés qu'il connaissait. — Qii'est-ceque la mer, qu'est-ce que l'obstacle devant les désirs de Vellini?Je commandai, je payai; ils prirent une chaloupe et nous allâmes heurter, de cette chaloupe, les murs entre lesquels tu étais heureux ! Deux fenêtres brillaient dans l'obscurité, a C'est là qu'ils sont maintenant, » pensai-je, et je me mis à pousser un cri qui devait aller jusqu'à toi. — « Il me reconnaîtra, — disais-je; — ce cri interrompra peut-être une de ses caresses à sa femme. Il se dira: Vellini est là ! » Et je recommençai ce cri que j'aurais voulu plonger dans ton cœur à travers ces murs. J'avais deviné. Tu avais entendu. Vous vîntes à la fenêtre. Je vis vosdeux ombres se mouvoir sur la lumière placée derrière vous. Qije vous disiez-vous? Vos fronts rapprochés, ces murs^lencieux qui vous gardaient, me donnaient la fièvre. La brise froide, les gouttes d'écume que me jetait la vague me faisaient du bien. Je leur dis de pêcher, s'ils voulaient,et que je resterais avec eux. Ils prirent
le large. J'ai passé la nuit sur cette mer glacée, enveloppée là-dedan?, » — ajouta-t-elle, en foulant du pied le manteau de toile cirée tombé sur le sol.
Elle parlait avec l'émotion qu'elle mettait à tout, quand elle n'était pas indolente. Chaque mot prononcé par elle, avec son accent étranger, son regard, son geste, mille choses secrètes, invisibles, qui s'échappent des femmes que nous avons aimées, comme des parfums qu'on respira longtemps et qu'on recommence de respirer, tout reprenait Ryno, — comme la mer reprend, pli par pli, atome par atome, avec ses petites vagues, fines comme des hachures, la dune de sable qu'elle finit bientôt par couvrir. Il le sentait bien; il n'y consentait pas! Cet homme d'un grand cœur se débattait contre les influences qui le cernaient. 11 se roulait comme le lion dans un filet de soie, et comme le lion, il voulait en finir d'un seul coup.
— « Vellini, — dit-il à son ancienne maîtresse, avec un accent solennel, — m'as-tu vraiment aimé ?...
— Et il le demande! — fit-elle avec un regard ébloui d'étonnement, comme s'il avait nié le soleil lui-même, le soleil qui se leva enfin de son banc de nuages et dont les rayons coururent sur la m.er, en y semant des plaques de lumière.
' — Eh bien, si tu m'as jamais aimé, Vellini, tu ne veux pas que Ryno de Marigny se méprise, et il se mépriserait s'il pouvait cesser un instant d'être le mari fidèle d'Hermangarde. Ta venue dans ce pays; cette nuit, ces cris; cette confiance aveugle qu'il y a un lien entre nous que rien ne peut rompre, qui n'est pas l'amour, quand l'amour existe dans mon cœur pour une autre femme que toi, Vellini, ce sont des folies, de grandes et vaines folies dont il ne m'est plus permis de partager le délire. Ah! mon enfant, tu t'es trompée! Retourne chez la comtesse de Mendoze. Ne cherche plus à te mêler à une vie où tu n'as plus ta place, si tu l'as toujours dans mon cœur. Qiiand nous nous sommes vus la dernière fois chez toi , ma Ninette, c'est toi qui me dis : « Laisse-moi! » C'est moi quitte le dis, maintenant. Donnemoi ta main, comme une courageuse amie. Je ne veux pas que nous nous quittions sans l'expression d'une mâle tendresse, car j'ai aussi la religion des souvenirs; mais il faut nous quitter et ne plus essayer de nous revoir.
— Ah! nos religions sont différentes! » fitelle amèrement, sans lui donner cette main (ju'il demandait. Elle avait pâli (était-ce de douleur?...) en l'entendant. Les roses d'automne que la brise — très vive sur cette plate-forme — avait épanouies au sommet de ses joues bis-
lô UNE VIEIILE MAITRESSE.
trées, avaient disparu. Sa tête, ses yeux, son âme avaient repris leur bronze accoutumé, et, de tout ce métal, il sortit un son de colère, éclatant et dur.
— « Et si je ne vaux pas partir! — s'écriat-elle, en se levant du canon sur lequel elle était assise, image de la Guerre réveillée! — Si je ne veux pas partir! s'il me plaît de vivre sur ces rivages, de passer mes jours sur cette falaise, d'aller m'asseoir à la porte de ta maison, me feras-tu chasser par les pêcheurs de la côte, parce que tu as peur, âme timide! de revenir à Vellini ? Est-ce que tout cela, — dit-elle en traçant un arc de cercle avec sa main dans les airs, pour désigner les vastes espaces qu'ils embrassaient de la plate-forme, — est-ce que tout cela ne m'appartient pas comme à toi? J'aime ce pays et j'y veux vivre. Si j'^suis de trop, va t'en toi-même! Quiant à moi, — et ses bras s'étendirent comme pour étreindre sa conquête, — j'en prends possession aujourd'hui, »
— a Ne dirait-on pas — reprit-elle, après une pause pendant laquelle il la contemplait de cet ancien regard, plein d'admiration, de douleur, d'impatience, qu'elle lui rallumait aux yeux... peut-être sans qu'il s'en doutât, — que je suis venue ici, comme une mendiante, chercher un regard du souverain qui m'a proscrite? » Et sa tête, rejetée en arrière, avait la
LE DIABLE EST DECHAINE. l]7
puissance que les passions collaient toujoiu'S à son front méduséen. Ses narines étaient dilatées et ses petits pieds battaient la terre, de manière à réveiller, jusqu'au plus profond de sa tombe, l'orgueil de sa mère, la duchesse de Cadaval Aveïro.
Ainsi Ryno n'échappait à aucune des variétés et des précisions du souvenir. Il la reconnaissait tout entière. Le temps la lui rejetait comme il la lui avait prise. Il n'y avait qu'un instant, c'était Vellini ennuyée et ardente, ce n'était qu'une fibre de Vellini. Maintenant, c'était l'autre! C'était la Vellini si longtemps appelée son ouragan, sa violente, et dont les absurdes colères lui plaisaient, tout en l'atteignant de leur contagion impétueuse. Ah ! la vie passée, la vie passée ne s'en revient jamais écumer vainement autour de nous!
Elle vit bien avec ce coup d'œil de la femme qui a tordu un cœur dans ses mains et qui en connaît toutes les faiblesses, qu'elle troublait le cœur de Ryno, et sa colère mourut dans sa joie.
— « Ah! te revoilà, Ryno, — cria-t-elle, — te revoilà! Je t'ai retrouvé !Vciilà ton air d'au-
Itrefois, quand ta Vellini s'emportait et que tu la prenais dans tes bras pour l'apaiser. Prendsla donc! Apaise-la! Tiens! — ajoutait-elle avec un sourire adorable, — je suis déjà tout apsi- 1"
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pec. Ton regard a suffi; je n'ai pas eu besoin de tes bras.
« Mais donne-les moi tout de même, Ryno! » Et d'un geste à tout dompter dans la douce fureur de sa grâce, elle lui saisit les bras qu'il avait appuyés sur son fusil, au risque de se blesser... de se crever le front avec l'arme chargée qui pouvait partir.
— «Ah! Vellini, terrible enfant, — dit-il, en les lui abandonnant d'abord et en les lui retirant, quand elle les eut passés autour de son cou, — tu as ta magie, mais moi, j'ai mon amour!
— Tu as de mon sang dans le tien! — lui répondit-elle, revenante l'idée fixe qui régnait sur sa tète, incoercible à la raison, — voilà ma magie! Voilà ce que tu ne pourras jamais ôter de tes veines, quand tu les verserais, quand tu les épuiserais dans le cœur de ton Hermangarde! Ah! Ryno, que me fait ton amour? Nous sommes unis, nous, comme l'enfant l'est à la mère pour avoir partagé le sang de ses entrailles. Est-ce que je veux t'arracher à ta femme? Non! Tu ne m'as pas crue, ou tu ne me connais pas. Je suis venue parce que je ne te voyais plus, parce que (je l'ai éprouvé tant de fois!) j'ai, quand tu n'es pas là, comme un trou dans mon àme par lequel s'écoule toute ma vie. Mon uni de sang! pense à cela... C'est
plus que l'amour. Te rappelles-tu ta Juanita, notre enfant que nous avons brûlée? QiiancI je lins clans mes mains ses pauvres cendres, je sentis que cela était encore de mon sang. Et toi aussi, si j'étais morte, tu sentirais que Vellini, c'est toi encore, que c'est une part de toi qui n'est plus ! »
Et l'angoisse et la fauve tendresse de ses paroles brisaient sa voix pleine et en arrachèrent des accents qui déchirèrent l'àme de Ryno.
— tf Mais jusqu'à ce que je meure, — repritelle, — il ne faut pas espérer, vois-tu? que Vellini reste tranquille loin de toi, et toi, vivre perdu dans le bonheur, loin d'elle! Non! cela ne saurait être. Le sang mêlé ne le veut pas ! Seulement, — ajouta-t-elle avec une mélancolie affreusement profonde, car il l'avait doucement repoussée quand elle avait essayé de se courbersous le joug de ses bras, — si ta femme a des philtres plus puissants que les miens, Ryno, il faut me tuer pour te débarrasser de Vellini, qui n'a rien trouvé, elle, de plus puissant que ce qu'elle a bu par ta blessure.
a Écoute, — dit-elle après une pause encore, car Ryno subissait l'empire de ce paroxysme d'une âme outrée, — la vie me pèse. Je m'ennuie plus que quand tu me revins d'Ecosse. Si tu refuses de mettre tes bras, pour une minute,
au cou de ta Malagaise, tu peux me tuer, je souffre trop et je ne souffrirai plus. Oui, nous sommes seuls sur cette plate-forme, prends ton fusil. Ces chiens qui m'aiment ne le diront pas. Ils sont muets. Je vais me placer dans cette embrasure. Fais feu ! Si on t'entend, tu auras manqué une mouette et je serai tombée dans la mer, »
Et elle alla résolument se poser entre deux créneaux de la plate-forme. Le rebord de la maçonnerie, ébranlé parle temps, avait la largeur de la main. La moitié d'un pas: elle sombrait dans l'abîme et se broyait sur les brisants.Elle tourna le dos au précipice avec une insouciance du danger qui la rendit sublime. Elle ne voulait mourir que de la main de Ryno.
Ryno la connaissait. 11 eut peur pour elle. Il la vit pencher en arrière... aussi se jetat-il en avant et, la saisissant par le corsage, l'enleva-t-il d'entre les créneaux et la -rapportat-il au centre de la plate-forme, comme un enfant que sa mère palpitante arrache à la margelle d'un puits. Elle était heureuse du danger qu'elle venait de courir, car elle avait voulu les bras de Ryno autour d'elle, et maintenant elle les avait.
LA ROBE ROUGE
^/^^^^^UAND M. de Marigny arracha Vellini à une mort certaine si elle fût restée quelques secondes de plus sur le rebord où elle s'était placée, — car pour bien comprendre le dangerqu'elle avait couru, il faut se représenter la Vigie ayant pour base une anfractuosité de falaise qui continue, sous le pied de cette tour élevée, de surplomber la mer d'une grande hauteur, — il était deux heures d'après-midi, et le temps, brumeux le matin, avait contracté, sous une fraîche brise nord est, la pureté et la clarté du
cristal. Le soleil levé derrière Barneville, — maintenant sur Saint-Georges, — frappait obliquement la plate-forme où venait de se passer une scène bien étrangère aux mœurs calmes de ces rivages. Cette scène passionnée, dont le théâtre s'était trouvé entre le ciel, la terre et l'eau, devait n*avoir, à ce qu'il semblait, d'autres témoins que Dieu et les goélands qui étaient passés sur la tête de Ryno-et de Vellini, et qui, effrayés de leurs voix, étaient montés plus haut de quelques coups d'aile. Par un hasard inaccoutumé sur ces plages, longées toujours par quelque brick tirant vers Cherbourg ou par les bateaux côtiers occupés à la pèche, il n'y avait pas le triangle d'une seule voile en mer. Aucun être vivant ne se montrait non plus dans les miellés, pas même le douanier, que le froid de la saison (déjà avancée) avait fait rentrer dans son trou de sable. Tout était désert. Ce n'était pas l'heure des jambes nues, des pécheurs de crevettes et de homards, qui ne vont à la mer que quand elle est basse et quand les rochers sont découverts. Personne n'avait donc aperçu, de près ou de loin, ce groupe étrange qui s'agitait sur la plate-forme : personne , — excepté le seul être qui pût y prendre garde et en souffrir.
Hermangarde, après avoir écrit une longue lettre à sa grand'mère, avait sonné et demandé
LA R05E ROUGE 1
^^nais longtemps sans son Ryno ? Sa femme de
^^%hambre lui ayant dit que monsieur était sorti
depuis une heure : « C'est bien , — répondit
Hermangarde, — je le reirouverai, » et elle
prit la résolution de sortir.
— « Madame aura froid et madame est souffrante, — lui objecta sa femme de chambre, tout en lui passant sa pelisse bleuâtre.
— Je m'envelopperai bien, — répondit gaiement Hermangarde. Et elle ramena sur sa tête son capuchon ouaté, par-dessus lequel elle noua son mouchoir brodé, de peur du vent.
— C'est une imprudence, — fit encore la femme de chambre. — Madame veut-elle au moins que je l'accompagne ?
— Non! — répondit Hermangarde, — restez.» Et elle sortit seule, comme elle le faisait souvent sur cette côte où tout le monde la connaissait et l'aimait, et où le respect qu'on avait pour elle protégeait suffisamment sa solitude.
o Par où prendrai-je pour le trouver? » se dit-elle quand elle eut refermé la grande porte de la cour, brunie par les pluies. Elle alla d'abord vers le petit pont, du côté de Barneville. Puis en s'avançant et ne voyant personne, elle revint sur son chemin, et, passant au pied des escaliers adossés au mur de sa demeure, elle se dirigea vers la falaise, que Marigny,
l\^ UNE VIEILLE MAITRESSE.
ainsi qu'elle, préférait à toutes les promenades d'alentour. Il y avait à peu près sept cents pas du nnanoir de Fiers à la falaise, et on les faisait sur les galets qui bordaient le havre. Comme ce jour-là n'était pas grande marée, elle put poser ses pieds, sans les mouiller, sur ces galets couverts de coquillages. Ayant dépassé la ligne des dernières maisons de Carteret qui regardent ce havre tranquille, elle trouva sous les dunes, qui se prolongent en chaîne jusqu'à la falaise, un vieux matelot qui raccommodait des filets, assis dans la carcasse pourrie d'une barque hors de service et tirée à la grève. Il travaillait par la force de l'habitude, car il était plus d'à moitié aveugle, et de plus il avait la face tournée vers la mer, dont ses narines de bronze aspiraient le vent mordant.
— « Bonjour, f)ère Griffon,» lui dit-elle. Elle possédait cette mémoire qui fait aimer les reines. Il n'y avait pas un mendiant, pas un pêcheur, pas un ramasseur de varech sur cette plage, qu'elle n'eût pu appeler par son nom.
— a Est-ce que vous n'auriez pas vu passer mon mari ? — ajouta-t-elle.
— Les coups de vent, la poudre et l'âge — répondit le vieux matelot — ne m'ont pas laissé beaucoup d'yeux. Mais j'crj/V que j'ai vu filer M. de Marigny du côté de la falaise, il y a une heure, avec ses chiens.
LA ROBE ROUGE
— Comme la mer se relire, — pensa-t-elle, — il sera probablement du côté de notre niche bien-aimée. »
Elle désignait par là un creux de rocher dans le bas de la montagne, où ils avaient ensemble passé bien des heures. Ils y venaient voir la mer quand elle se retire après le plein, comme un grand filet qu'on reploie. Ils y étaient à l'abri du vent et de la pluie. La roche y formait des sièges grossiers, sculptures naturelles où ils s'asseyaient pour causer et lire ; Hermangarde pour travaillera quelque ouvrage de broderie, tandis que Marigny abattait à coups de fusil les goélands et les mouettes, que ses chiens allaient chercher au loin dans le flot. Cet angle profond, leur niche, était précisément placé au coude que formait la falaise, au-dessous de la Vigie. Au moment où Hermangarde arrivait de ce côté, son regard errant fut attiré par le rouge, au soleil, de la robe d'une femme qui parut toute droite, dans l'embrasure de deux créneaux, le dos tourné à l'abîme, comme si elle eût eu peur, tout en l'affrontant. Presque au même instant, les bras d'un homme entourèrent cette femme et deux tètes disparurent derrière les créneaux. De si loin, elle ne pouvait juger quelle était ceTTe robe rouge ^ mais de quelle distance n'eùt-elle pas reconnu Ryno?
Un frisson lui passa dans la racine des cheveux. Le même, lui sembla-t-ii, qui y était passé la nuit précédente, quand elle avait ouï ce cri de femme que Ryno avait pris pour une ruse de fraudeur, a Ah! la ruse, la fraude! » pensa-t-elle, en faisant tout à coup dans sa tète des associations d'idées foudroyantes, terribles! Elle se retint sur cette pente d'éclairs, car elle sentait qu'elle devenait folle. Elle prit sa tète à deux mains pour se la rasseoir; puis elle sourit comme réveillée d'un rêve et se dit avec une pensée qui tuait l'égarement : « Pardonne-moi, Ryno ! »
Mais elle n'en courut pas moins vers la falaise et commença de la gravir. Qj.ioiqu'elle fût une robuste femme, mieux découplée que pas une de ces filles de Normandie qui scient le blé et vont traire, le soir, la cruche de cuivre sur l'épaule, elle ne pouvait monter vite cette pente raide et longue et courir contre cet escarpement qui la défiait et résistait à ses efforts. Il fallait du temps pour arriver à la Vigie. Elle s'arrêtait, puis reprenait d'un pas rapide son dur chemin. Elle vit un pâtre qui descendait quand elle montait, poussant devant lui deux brebis maigres. Elle lui demanda, comme au vieux matelot, s'il avait vu M. de Marigny.
« II est là-bas avec une belle dame, — répon-
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dit l'enfant. Il l'appelait belle parce qu'elle était en rouge, ce sauvage enfant!
— Où, là-bas? — fit-elle. — Sur la Vigie?...
— Non, là-bas, » dit l'enfant; et il kii montra le côté de la l'oche opposé à la tour.
Cela était possible. La falaise est si vaste ! On la monte si lentement! Elle savait avec quelle peine elle la montait... Cependant, l'enfant pouvait se tromper. Il avait l'air idiot d'ailleurs... Elle continua son ascension vers la Vigie. Qj iand elle y arriva, épuisée, l'enfant avait dit vrai : ils n'y étaient plus.
Ah ! qui comprendra cette souffrance ? Elle appela Ryno. Elle attendit, elle écouta, elle regarda cette embrasure où elle avait vu cette femme que les bras de son mari en avaient arrachée devant elle. « Eh bien, — dit-elle, pâle de crainte, d'inquiétude, de douleur pressentie, — qu'y a-t-il là qui doive me troubler? Elle allait se tuer, il l'aura sauvée. Qii'y a-t-il là qui doive me faire l'horrible mal que je ressens?... » Et tout en raisonnant, elle pleurait sans savoir qu'elle pleurait. Cette femme inconnue, quelque chose lui soufflait que, pour Ryno, ce n'était pas une inconnue, rencontrée là au moment où elle allait se jeter à l'eau. L'instinct du malheur défaisait tous ses raisonnements. Il opposait à la raison son épouvantable évidence. Ah! quand le malheur met sur nos
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COUS sa main longtemps suspendue, nous avons beau passer les mains de nos corps sur nos nuques d'esclaves afin de nous attester qu'il n'y a rien, l'àme, qu'on ne trompe point, a entendu le bruit de la ferrure, et l'atroce carcan est crocheté !
Elle resta longtemps sur la falaise, cherchant Ryno et ne voyant rien. Elle erra sur ce rocher où l'herbe était si courte et si glissante, et comme elle était déjà dans une disposition souffreteuse, elle augmenta sa souffrance. Mais qu'étaient les peines de son corps en comparaison de celles de son esprit ?... L'idée qu'elle avait écartée, par un généreux effort de sa volonté et de sa foi en Ryno, lui revenait à pas lents dans la pensée. Elle avait, on l'a vu, appris par le monde que M. de Marigny avait été un libertin. Madame de Mendoze n'était f>as la seule femme qu'il eût entraînée. Ainsi le passé de son mari, qu'elle avait toujours grandi et poétisé, lui apparut sous un aspect menaçant. Elle attisa avec ce passé mille jalousies dans son sein: « Qiiand un homme a été libertin, — pensait-elle avec la sainte horreur de l'innocence, — guérit-il jamais de ce vice, — qu'elle regardait comme une maladie, — et quelque accès de cette fureur dégradante auraitil repris Ryno? Q^i'était cette femme rouge?... Si lorsque je vais le voir il n'est plus avec elle
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et s'il se tait, je ne le saurai jamais!... » Et cette idée la plongeait dans une perspective d'inquiétudes éternelles, car elle connaissait sa noble nature. Elle savait qu'il y avait dans son cœur une fierté de réserve que la douleur la plus cruelle ne vaincrait pas. Elle devait, comme tout ce qui est grand sur la terre, périr par ses qualités mêmes. La pensée d'une question ou d'une plainte révoltait cette âme choisie. « Si ton mari te trompait jamais, — lui avait demandé un jour de son adolescence une de ses amies de pension, — que ferais-tu? — Je souffrirais en silence, — avait-elle répondu, — jusqu'à la mort. Ma douleur serait mon secret. — Tu te sens donc bien forte? — lui dit son amie. — Non, — fit-elle; — je suis peut-être plus faible que toi, et peut-être serait-ce par faiblesse que je me tairais. » Elle se trompait alors, la généreuse fille, en prenant pour de la faiblesse la délicatesse d'une âme fière à la manière des anges, sans égoïsme et sans hauteur, et la plus divine des choses divines: la pudeur d'un sentiment profond, qui, quand il souffre, se cache sous des larmes héroïquement essuyées, comme, quand il était heureux, il se cachait sous des rougeurs.
Cependant, lasse d'errer en vain, d'appeler en vain, de souffrir en vain, succombant sous les incertitudes, le corps affaissé, les yeux brù-
lés de larmes et de vent, elle se mit à descendre la falaise, croyant que Ryno pourrait être rentré; car les heures avaient marché comme elle. Le soleil s'inclinait; les brumes dispersées le matin se reformaient çà et là; on ne voyait plus qu'un pan du manteau bleu de la mer partie, trafner là-bas, à l'horizon, du côté de Jersey. Sur toute une vaste surface, les rochers verdàtres montraient leurs pointes dressées entre les fosses d'eau qui les séparent, comme une foule de petits lacs de toute forme et de toute grandeur. Le froid cinglait. Elle marcha vite, moins pour fuir cette atmosphère cruelle d'un soir de novembre, que pour retrouver celui qu'elle avait cherché depuis si longtemps. Elle repassa près du vieux matelot, qui était levé dans sa barque à sec, et qui, sur le point de regagner Carteret, pliait son filet en sifflant.
— a Vous n'avez donc pas rencontré M. de Marigny? — lui dit-il avec une familiarité respectueuse. — Il vient de dévaler des dunes à l'instant même et a pris le chemin du manoir.
— Était-il seul ? — fit-elle vivement. Question qu'elle ne put retenir et dont elle rougit comme d'une bassesse. Le beau sang des Polastron monta presque aussi vite à son noble front que la question jaillit de ses lèvres.
— Vère ! r> dit le vieux Griffon, qui avait plus
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d'une fois emporté son patois normand au bout du monde, mais qui l'en avait toujours rapporté.
Elle courut plutôt qu'elle ne marcha le long du havre, mais elle vit bientôt Ryno revenir à elle aussi vite qu'elle allait à lui. Le premier soin de M. de Marigny rentré avait été de demander sa femme. On lui avait répondu qu'elle était sortie pour le chercher depuis plus de deux heures. L'inquiétude le saisit. Il savait sa femme indisposée; il craignit qu'elle n'eût froid sur la côte si tard. Il prit vite pour elle un grand manteau de martre zibeline et se précipita à sa recherche. Qiiand il la vit qui revenait, il s'élança vers elle avec la rapidité de la flèche. Mécontent de lui-même, irrité presque contre sa faiblesse pour avoir partagé les émotions de la scène de la Vigie, il avait besoin (Je revoir l'ovale de ce calme visage, l'astre >ans nuage de sa vie, et de plonger son âme dans l'eau bleue de ces yeux charmants d'où elle devait sortir rafraîchie et purifiée, comme d'une céleste fontaine.
Q^ue ne devint-il pas quand il vit le ravage de deux heures d'angoisse sur les traits d'Hermangarde?... Pour la première fois, ces traits placides étaient frappés de la mate meurtrissure des larmes. Avec son mouchoir noué sous son menton et qui lui encadrait le visage
comme la bandelette d'une coiffure juive, elle avait la beauté touchante des femmes belles qui ont beaucoup pleuré; car la beauté vraie de la femme est peut-être d'être victime, Ryno, en la regardant, eut comme un éblouissement aux yeux et une contraction dans le cœur.
— a Mon Dieu! qu'avez-vous, — lui dit-il,
— et pourquoi êtes-vous sortie ?
— Je suis lasse et je souffre un peu, — répondit-elle avec un sourire. Elle avait la douceur de ne pas mentir en disant qu'elle souffrait,
— Je suis sortie et j'ai trop marché, — ajoutât-elle en prenant le bras qu'il lui offrit.
« Comme vous avez été longtemps! — lui dit-elle. — J'ai cru vous voir sur la Vigie et j'y suis montée, mais vous n'y étiez déjà plus. »
Son bras tremblait sur le bras de son ma Sa voix tremblait; elle était allée aussi loi qu'elle pouvait aller sans lui adresser une question défiante ou jalouse. Ryno, à son : j'ai cru vous voir, — parole qui tomba doucem.ent de ses lèvres, comme une goutte de sang d'une plaie qui commence à saigner, — Ryno comprit qu'elle l'avaitvu, et si elle l'avait vu, elle avait vu Vellini. Il resta muet, comme un homme pris entre deux dangers. Mentir eût été inutile. Dire vrai, dire tout, c'eût été jeter dans l'àme d'Hermangarde des appréhensions bian plus
lA ROBE ROUGE.
cruelles, bien plus redoutables que celles qui y germaient déjà. D'ailleurs, il est, dans le passé des hommes, de ces confidences qu'un mari qui a l'àme élevée ne peut jamais faire à sa femme. Il baissa le front et se tut, navré de ce silence forcé, navré de ce qu'il devinait dans l'àme d'Hermangarde. Elle se tut aussi, la malheureuse, accablée par le silence de son mari, qui ne lui racontait pas sa journée et qui attachait par là dans son cœur une éternelle inquiétude. Ils regagnèrent leur manoir, leur doux nid d'alcyon dans lequel entrait avec eux le grain noir de la tempête, — de la cruelle tempête du cœur. Ils souffraient. Ryno souffrait pour Hermangarde. Il avait la connaissance de ce cœur retenu jusque dans la caresse. Ce Sphinx de félicité muette qui jamais ne disait son dernier mot et se cachait dans l'abîme de lui-même, sous l'étreinte de la volupté, il savait qu'il serait un Sphinx de douleur dévorée, quand il se mettrait à souffrir. On a vu de ces chastes créatures, plus hautes que la vie, qui aimaient mieux mourir que de livrer, pour guérir, un mystère de leur corps à la Science, Hermangarde était de cette race d'àmes ; marbres purs qui ne se raient pas, car se rayer, c'est commencer de s'entr'ouvrir : et elles restent fermées. L'Amour, le Mariage, la Douleur, la Vieillesse, tout en les pénétrant, tout
en les cueillant, tout en les foulant aux pieds, ne déclosent pas entièrement ces âmes divines, qui gardent jusqu'à la mort, dans un coin de leur âme, comme une silencieuse et inaccessible virginité.
EPENDANT la vie de ces deux heuirh^^î'^ '^^-'ux qui allaient cesser de l'être, " dut, à partir de cette journée, se
modifier, sinon dans les surfaces, au moins dans les profondeurs. La première peine, quelque légère qu'elle soit, a toujours plus de poids que le bonheur n'a de résistance, et elle va d'un seul trait jusqu'au fond de notre félicité, comme un plomb qui tombe dans de l'eau. Ryno et Hermangarde s'aimaient encore avec la même toute-puissante plénitude, mais il y avait entre eux quelque chose qu'ils ne se
I 5(J UNE VIEILLE M A 11 KESSE.
disaient pas. Pour des cœurs délicats et qui ont bu dans la coupe enchantée de la Confiance, rien n'est affreux comme ce supplice. Hermangarde voyait d'un œil fixe toujours suspendue sur son cœur la pointe d'une épée qui n'était peut-être qu'une illusion d'épée... mais aurait-elle jamais le moyen de s'assurer de la réalité d'une vision qui la terrifiait?... L'anxiété s'ajoutait aux tourments de l'apparence. Qiiant à Ryno, il pénétrait la pensée qui bourrelait l'àme de sa femme, et il ne pouvait rien sur cette pensée; il la lui laissait.
Il essaya néanmoins de l'endormir et de la perdre dans les nombreuses expressions d'un amour qui n'avait besoin de nul effort pour être éloquent et bien sincère. 11 est vrai qu'il n'inventait pas. II continuait d'être le Ryno amoureux, prosterné, charmantdegràceardente et de passion souveraine qu'il était, depuis six mois, sans que les couleurs de cet amour eussent seulement pâli ! Mais continuer d'être tout cela, — ne pas pouvoir monter davanta,^e, mais planer dans cet éther de feu, — n'était-ce pas assez pour verser l'oubli dans l'ivresse, au cœur de la femme qu'il aimait? Hélas! non, ce n'était pas assez.
L'idée qu'elle gardait dans les expansions les plus involontaires, une douleur aux replis de son éme nitide.au fond de ce calice fumant
lu
de parfums qu'il vtdait sans cesse de la rosée dont il était plein, jetait jusque sur les plus vives caresses de Ryno une mélancolie dont pour Hermangarde le charme triste au moins fut nouveau. Elle en jouit comme d'une volupté macérée. Elle respira avec les langueurs enflammées des Mystiques, cette fleur laissée au rameau d'épines qui lui ensanglantait le sein. Mais esclave des pensées jalouses que la scène de la Vigie entrevue avait fait lever et s'entremêler, vagues et confuses, dans son cœur troublé, elle s'expliqua cette mélancolie, et les explications qu'elle se donna furent de nouvelles tortures pour elle. Avait-elle tort? N'y avait-il qu'e//t' dans cette tristesse de Ryno, qui pouvait être le sentiment de la limite dans l'amour heureux et qui donne à ses jouissances trop tôt finies l'ardeur profonde et altérée de je ne sais quel désespoir? Le passé, une autre femme, la Robe rouge, ce sanglant météore qui avait surgi tout à coup dans le ciel de son bonheur, tout ela n'était-il pour rien dans cette mélancolie, ite peut-être de désirs nouveaux, de remords, e regrets, et, oui! d'un peu d'amour encore, ais d'amour qui s'en va mourir? Voilà ce qu'elle se disait avec amertume, en s'enveloppant dans de consumantes rêveries. Le tact prf)digieux des femmes qui aiment l'avertissaitil ? Ou Ryno, resté vraiment digne d'elle, n'était-
il triste que parce qu'il ne pouvait lui rendre le repos qu'elle avait perdu ?
Toujours est-il qu'il n'avait pas revu Vellini. Qiiand il l'avait quittée sur la falaise, où étaitelle ? QLielles avaient été leurs dernières paroles? S'étaient-ils promis de se revoir? Les adieux, les anciens adieux auxquels Ryno en avait tant appelé, avaient-ils été de nouveau prononcés entre eux, élevés entre eux comme une barrière?.,. Qii'étaient-ils devenus, lorsque madame de Marigny eut atteint la plate-forme de la tour ruinée? Ryno le savait sans doute, et ce qu'il savait dicta sa conduite. Il affecta pendant quelques jours de ne plus sortirou de sortir avec sa femme. Il répondait à ses jalousies muettes en ne la quittant plus.
Du reste, chaque jour l'hiver, qui s'avançait d'un pas, rendait plus rares leurs promenades. Ils ne voyaient presque plus que des fenêtres de leur grand salon le paysage maritime qu'ils avaient si souvent parcouru. Eclairé par un ciel habituellement gris et bas, qui en pressait de toutes parts l'étendue monotone, il s'harmonisait bien avec l'état de leurs âmes. C'était l'infini nuageux de leur amour! Il en avait l'immensité et la teinte déjà soucieuse. Bientôt, le vent qui s'engouffrait dans cette anse devint si piquant qu'il fallut renoncer à la niche et à la falaise. Ils se contentaient alors de descen-
dre, quand il ne pleuvait pas, les escaliers des murs de la cour et de faire quelques tours rapides au bord du havre et sur la grève, où rien ne semblait vivre que les éléments. Ils entraient alors dans cette période de la vie de campagne que madame d'Artelles et la marquise avaient redoutée et qu'eux, au contraire, avaient désirée et voulue avec la confiante témérité de l'amour. On le conçoit. Qiiand on s'aime comme ils s'aimaient, lorsqu'ils arrivèrent sur cette côte, on voudrait habiter mi point indivisible de l'espace afin d'être plus rapprochés. L'hiver, dont les rigueurs sont plus âpres à Carteret que partout ailleurs, rongeait, pour ainsi dire, le sol autour d'eux. Ils ne pouvaient plus s'y étendre. La Nature les refoulait l'un vers l'autre et leur disait : « Suffisez-vous ! » Ah! la nature est une bonne mère. La vraie place de l'amour n'est réellement qu'à la campagne, en hiver, quand on ne peut plus mettre un pied dehors, et qu'endormie et crispée dans son lit de frimas, la terre n'a plus à offrir de ces distractions et de ces spec-
les qui, pour la conscience timorée d'un ur exquis, sont presque des infidélités. C'est
rs, — qu'au fond, tout au fond de la maison isolée où l'on aime, on se crée des recueillements merveilleux et des tranquillités inépuisables, à l'abri de tous les importuns du monde
l6o UNE VIEILLE MAITRESSE.
et SOUS la garde bénie des mauvais temps et des mauvais chemins. Le foyer domestique se concentre. Le coin du feu devient toute la maison. On y vit et on s'y réchauffe, assis tous deux surlamêmecauseuse, — ce meuble inventé par l'amour, — entre les feuilles rapprochéesde quelque paravent de laque qui double la chaleur en la retenant, et jette une ombre de plus sur le coi-ps, un mystère de plus sur la pensée! On y alimente ses rêveries en entendant le grillon,— cette cigale de l'àtre de l'homme, — qui chante dans la cendre chaude, comme la cigale de l'été chante dans les blés brûlés de soleil, — et plus loin, au dehors, derrière les remparts transparents des fenêtres, les hurlements du vent du Nord dans les brisantsde la falaise, le flagellement de la vitre sous la pluie qui fume, et le silence (car le silence s'entend) de la neige perpendiculaire, qui tombe en paix des sommets du ciel, comme les duvets d'un cygne, plumé par une main cachée dans les nues. Toutes ces musiques éoliennes de la Nature soupirante ou gémissante bercent l'àme et l'endorment comme dans un hamac d'harmonies.
Et ce n'est là pourtant encore qu'une partie de nos sensations! Dans cet ovale, dessiné par le paravent, dans ce coin du feu toujours allumé, toujours irradiant, la femme aimée prend des expressions et des reflets qui communiquent à
DEUX ESPÈCES DE COINS DU FEU. l6l
sa beauté des caractères qu'on ne lui avait jamais connus. Le jour, sous les triples draperies des rideaux, filtre à peine dans l'appartement. Des clartés voilées luttent et succombent aux angles du salon, dont les bustes blancs trempent dans l'ombre. Toute la lumière part de la cheminée comme de son sanctuaire. Tantôt éclatante et joyeuse avec la flamme sonore du sarment qui pétille et meurt et qu'on appelle joie de mariage, pour en marquer la chaleur et la gaieté éphémère; tantôt sombre et pourtant ardente avec l'embrasement pénible du chêne, elle colore de teintes, si différentes dans leur couleur unique, la tête chérie, qu'on dirait les touches diverses de plusieurs pinceaux. Au sein de cette pénombre, vermillonnée par la flamme, les yeux charmeurs ont des étincellements de caméléon et de rubis, comme la tradition antique en prêtait au dauphin expirant. Les cheveux d'or — la chaîne de notre vie — se bronzent ou rougissent... La joue pénétrée monte par des transitions successives toute la gamme de la couleur de l'amour, depuis le rose vaporeux
t tendre jusqu'au pourpre le plus profond; et elle rit ou sourit, la reine de notre cœur, la
amme perle encore sa goutte incarnadine sur l'émail humide de ses dents érubescentes. Ah ! ur des êtres épris l'un de l'autre, que les urs d'hiver, ces moitiés de nuit si touchantes,
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liassent suavement en ces contemplations oisives, songeuses, idolâtres, dans le rayonnement du foyer ! Non ! rien ne vaut cette tendresse, tapie dans un salon bien clos et chargé des souffles de deux créatures qui se pénètrent par le regard et par tous les effluves de l'haleine, — car la peau respire comme la poitrine, — et qui atteignent le soir, dans ce bain moite d'air humain sorti d'elles-mêmes, et qui les noie dans les langueurs écrasantes d'une asphyxie de volupté !
Marigny et Hermangarde s'absorbèrent en cette vie intérieure, mais ces jours condensés par le silence et la solitude furent bientôt comme les restes épanchés d'une essence qu'on cherche au bord d'un flacon tari. L'atome d'un poison invisible s'imbibait déjà dans ces gouttes huileuses et diamantées du pur nectar cristallisé qu'ils épuisaient sur leurs lèvres. La pensée qu'on ne dit pas, cette petite tache noire dont les plus saines et les plus fortes intimités peuvent mourir, commençait à marbrer de teintes putrides ce bonheur, zeste amer et brûlant du fruit (jii'ils avaient dévoré. Cette pensée fixe et pourtant mobile, la présence éternelle de Ryno ne la bannissait pas. Près de lui, Hermangarde la sentait circuler dans ses veines, briller dans ses yeux, mourir sur ses lèvres, faire plusieurs fois le tour de son être, comme le sang chassé
par le cœur qui revient au cœur. Ryno lo voyait bien. Il pouvait dire, à chaque minute de la vie, dans quel organe de cette femme, si secrètement atteinte, passait ou s'arrêtait le poison subtil qui était tombé de sa main, à lui! Cette souffrance cachée qui résistait à tout, lui jetait parfois au cœur d'âpres et de courts ressentiments. Alors, lui qui savait sa puissance, l'évoquait, prêt à s'en servir, prêt à en abuser. Dieu de cette femme et par cette femme, il faisait lever et monter et passer l'océan de feu des caresses sur cette petite tache qu'il n'emportait pas, qu'il ne balayait pas, et qui restait comme le sang sur la main de lady Macbeth. Dans ces moments (les femmes pures s'en étonneront-elles?), Hermangarde ne tendait pas, comme autrefois, sa poitrine à la foudre. Une inexprimable alarme de tous les sentiments de son être la retenait contre le cœur de son mari, semblable à un oiseau craintif qui mettrait sa tête soLlS son aile. Si elle ne s'en arrachait pas, ^'est que peut-être il était toujours le Ryno de - -s rêves et de son mariage, mais, mon Dieu! où en est le bonheur de l'amour, lorsque le doute nous vient faire trembler sous la loyauté des caresses ?
Ce doute rendait tout impossible. Elle avait bien eu la pensée d'écrire à sa grand'mère ce qui lui pesait sur le cœur. « Mais à quoi bon —
l64 UNE VIEILLE MAITRESSE.
s'était-ellc dit — • troubler de mes incertitudes les derniers jours d'une femme excellente dont le bonheur est fait du mien?... » Cette pieuse pitié l'avait arrêtée. Cependant, tout ce qu'elle avait de jeunesse dans l'àme et de mortelles anxiétés lui donnait des soifs de confiance qu'elle ne devait pas étancher. La perspective morne d'une compression sans bornes l'accablait.
Elle en souffrait plus que jamais, un jour qu'elle était restée seule au manoir. M. de Marigny, qui n'était pas sorti depuis plusieurs semaines, avait fait seller un cheval et était allé à Barneville chercher les lettres qu'ils attendaient de Paris. Dans la disposition de son âme, une chose si simple — le départ et l'absence de son mari, pendant deux heures, — avait causé à Hermangarde un incroyable serrement de cœur. Et pourtant elle n'avait pas voulu s'y opposer ! A une autre époque (elle disait déjà : à une autre époque!), elle eût murmuré càlinement le mot « Reste !» et il serait resté. Qtiand il l'embrassa au moment de partir, elle ne lui fit rien entendre, et il partit disant que bientôt il serait de retour, car Barneville est si près ! Il ne pouvait l'emmener. Elle était malade des commencements d'une grossesse dont elle doutait encore, il est vrai, et le médecin lui avait défendu toute espèce de
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fatigue. D'ailleurs, il tombait un peu de brouillard.
Elle était donc restée seule sur la causeuse, veuve de lui, au coin du feu, sa place accoutumée, le théâtre d'une intimité si tendre et de ce drame muet si triste qui incessamment s'y mêlait. Courageuse, elle prit son aiguille et sa broderie et elle essaya de vaincre, par l'application au travail, les attendrissements qui la surmontaient. Elle baissa son front, gros de rêves, sur ses mains royales de beauté qui soutenaient son frêle ouvrage... Mais bien loin de distraire la pensée, les travaux des femmes la concentrent. A qui les a parfois observées quand elles semblent le plus perdues au sein des patientes et fragiles difficultés d'une reprise à faire ou d'une fleur de feston à achever, il est aisé de lire à pleines pages, dans leurs mouvements et dans leurs poses, bien des poèmes de douleur cachée, de riant espoir, de secret désir. Le visage incliné échappe, mais les mains parlent. Elles ont des façons si rapides ou si languissantes de tirer l'aiguiile, ou vers leur sein ou de côté; elles ont des manières de couper leur fil, étourdies, rêveuses, abandonnées , résolues, péremptoires , impérieuses, cruelles, encolérées, hésitantes, tremblantes, adroites comme la finesse, maladroites comme l'émotion ! Pour qui a le sens de ces révéla-
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tions infaillibles, il est évident que ce n'est pas dans ces délicats chiffons qu'elles cousent ou coupent, mais dans leur âme. Hermangarde ne trouva donc point dans son ouvrage ce qu'elTe y cherchait. Elle aurait dû le savoir. N'y avait-il pas dans le boudoir gris et rose de la rue de Varennes un tapis dont toutes les fleurs, brodées pendant ses derniers jours de jeune fille, avaient été autant de préoccupations d'amour?.. La marquise appelait, en riant, ces fleurs, dans le cœur ouvert ou fermé desquelles sa petitefille avait versé tant de pensées : les acrostiches de M. de Murigny. Le même fait, mais aujourd'hui douloureux, se produisait avec l'exactitude d'une loi. Hermangarde fuyait ses pensées, et elle les fixait devant ses yeux, sous chaque point d'aiguille. Aussi les attendrissements augmentèrent. De grosses larmes qui ne passaient point sur les tremblantes rondeurs des joues, à cause de l'inclinaison de la tête, tombèrent de ses cils sur ses mains et sur son feston. Elle oublia de les essuyer. D'autres revinrent, puis d'autres encore... Enfin n'y voyant plus, entraînée, vaincue par le flot montant de ce déluge de larmes, elle laissa choir ses mains mouillées sur ses genoux, renversa sa tête sur le dossier de la causeuse et s'abandonna à cette crise de pleurs, — comme certains oiseaux se mettent à boire quand ils ne sont pas observés.
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Voilà donc comme les bonheurs finissent! Elle resta longtemps dans cette nerveuse pâmoison de larmes, mais la nuit venant plus vite à cause du brouillard qui s'épaississait au dehors, sa femme de chambre étant entrée préparer une lampe, elle voulut lui cacher l'état affreux de son visa:je et elle alla appuyer son front brûlant sur les vitres de la fenêtre. Elle trouva que la moiteur glacée de la vitre lui faisait du bien. Elle regarda s'z7 revenait, mais elle ne put en juger. Le brouillard s'élevait sur la grève au delà du havre. Il couvrait Barneville et»les Rivières et s'interposait comme un mur d'albâtre gris, inscrutable à l'œil. Seulement, entre le havre et le manoir, on pouvait encore discerner les objets et apprécier les distances. On voyait plusieurs bateaux à sec, à différents points de la grève. Les gros temps des jours précédents les avaient forcés à relâcher dans l'anse de Carteret, et ils attendaient le retour de la marée qui devait les remporter. Parmi ces bateaux qui tigraient le sable jaune de la noire couleur de leurs carènes, il y en avait un plus beau et plus fort que les autres, et qu'Hermangarde prit de loin pour un brick. Il n'était pas couché à moitié sur le flanc, attendant la lame qui le redresserait, mais il se tenait debout et droit, comme s'il eût été sur ses ancres, dans le havre plein. Plusieurs per-
sonnes l'entouraient et on avait allumé un grand feu, à trois pas de son tillac. Q]iel était ce vaisseau ? C^ie faisaient ces personnes entrevues confusément dans le brouillard et les premières ombrées de la nuit? Hermangarde voulut aller jusque-là au-devant de Ryno. Le vaisseau en question n'était pas très loin de la porte de la grande cour. Le froid, d'ailleurs, dont elle éprouvait la bonne influencée son front qu'elle appuyait contre la vitre, enlèverait à ses yeux la cuisante inflammation des larmes et empêcherait Ryno de voir qu'elle avait trop pleuré. Elle prit sa pelisse et sortit avec Titania, car Marigny avait emmené Titan.
Le spectacle qui l'avait attirée était impressif et presque étrange, quoique la côte dût en voir souvent de pareils. Elle ne s'était point méprise : le vaisseau qu'elle avait devant elle
robuste. Deux matelots, en jaquette grise et en camisole rayée, étaient alors occupés à enduire de goudron sa forte carcasse, qui avait souffert de la pointe aiguë des brisants. Le goudron bouillait, épais, visqueux, dans un chaudron posé sur un trépied que léchaient et couronnaient les flammes d'un feu de planches pourries et de douvelles de vieux tonneaux. Un mousse, assis par terre, entretenait ce feu qui rayonnait dans le brouillard embrasé et rou-
geàtre et y jetait comme des éclaboussures de lumière. Autour de ce foyer en plein vent, il y avait plusieurs personnes, dans des attitudes diverses, assises ou debout, — badauds de la côte, pour qui l'apparition d'un brick étranger était un événement. Elles devisaient librement entre elles, pendant que les matelots et le mousse, ignorant la langue qu'on parlait autour d'eux, remplissaient leur tâche en silence, avec une gravité digne du pavillon qui les couvrait. C'était le pavillon espagnol.
MadamedeMarigny resta un instanten arrière, pour regarder et écouter le groupe circulaire, si fantastiquement éclairé.
AR sainte Barbe ! Capelin, mon ami,
lisait le père Griffon, notre con- M iç^^vjM) naissance, — y avait-il longtemps JT^Vi>=» que nous n'avions eu dans notre havre un voilier aussi crâne que ce gaillard-là? — Eh ! père Griffon, ça vous émoustille ?... — répondit le pêcheur de crabes auquel il parlait; vieux Triton à la veste graisseuse comme s'il l'eût trempée dans de l'huile de poisson, et qui était assis sur sa hotte, couverte de varecii humide.
— Q^ie diriez-vous donc si vous l'aviez vu filer ses nœuds sous un bon vent, comme j'I'avons vu c'tte nuit, Pierre le Caneillier et mai*, à la mer montante? J'pêchions le lançon sous les dunes. J'I'avons aperçeu d'vant Jersey qui venait vers Carteret, serrant ses voiles. Il allait l'enfer! Je crayons qu'il se briserait, comme une faïence, contre les récifs de la falaise, mais il a passé net entre les phares et gagné le haut bout du havre, comme un bruman** qui monte la nef de l'église. le jour de ses noces, et pourtant il s'était caressé les côtes sur les brisants et il avait des avaries dans ses agrès.
— Bah! — répondit l'ancien matelot. — Qii'est-ce que deux ou trois écorchures, par-ci, par-là, sur une pareille quille? — Et il y posa
isa large main, comme s'il eût caressé le poitrail "d'un animal vivant. — Ah ! — fit-il avec enthousiasme, — que Notre-Dame de la Délivrance soit bénie pour avoir permis au vieux Griffon de voir encore, avant d'être aveugle tout à fait, un navire qui lui rappelât son ancien temps, quand il manœuvrait à bord de VEspérance, sous le grand Bailly de Suffren !
— Eh ! eh ! père Griffon, il n'y faisait pas
* Mai pour moi. Inutile de dire que nous écrivons comme les paysans normands prononcent.
• • Bruman, — le fiancé, le mari de I;i hru.
noble? — reprit d'un ton gouailleur le pêcheur de crabes, en se servant d'une expression familière au vieux marin quand il racontait ses longues histoires à la veillée.
— Non ! — répondit le matelot, — il n'y faisait pas noble! C'étaient de rudes temps. Mais on était jeune. On avait des yeux qui voyaient comme la lunette d'un capitaine, et la main sûre. Faire la guerre, trimer sur les mers avec cet enragé de Bailly, valait mieux encore que d'être échoué sur lesablecomme une vieille loutre qui crèvera un de ces matins.
— ycrais — dit alors un mendiant, tout courbé par l'âge et allongé sous sa besace, lequel poussait de temps en temps les douvelles enflammées sous le chaudron, du bout de son bâton ferré, — que depuis la blanche Caroline, on n'avait pas vu de vaissiju des mers de par delà, dans le pays.
— Ne parlez pas de la blanche Caroline, vieux rôdeur! — répondit, avec un sentiment de terreur très sincère, le pêcheur à la hotte que Griffon avait appelé Capelin. — 11 faut que je pêche c'tte nuit à la mer basse, et je ne m'soucie pas de la .voir se lever dans cet infernal huhan*. Ça porterait malheur à ma
• Brouillurd, en dialecte normand.
pèche, et je ne prendrais pas une étrille* qui fût tant seulement bonne pour le déjeuner des servantes d'un cabaret.
— Elle hante donc toujours la côte? — fit le porte-besace, qui habitait dans les terres.
— Tiens! c'tte question! — dit le pêcheur de crabes. Puis, se ravisant: — Mais que j'sis béte! — reprit-il. — C'est vrai, mon bonhoùmme. Vous n'êtes pas d'ici, que je pense. Vous v'nez jusque de Saint-Maurice.
— Nenni da ! — répliqua le pauvre. — J'515 de Sortôville-en-Baumont, du Hamet**aux Lubées, tout contre la terre de Carbonnel.
— Eh ben I tout d'même, — dit le pêcheur aux crabes, — Sortôville-en-Baumont ou Saint- Maurice I Quand vous êtes couché dans vot' masure, vous n'pouvez guère savjïr ce qui se passe dans les miellés de Portbail à Carteret.
— Ah ! j'y ons passé ben tard et en toute saison, — fit le mendiant, se redressant sous sa sacoche, avec l'orgueil de son ubiquité de vagabond sur tous ces rivages. — J'y ons passé ben tard, dans vos gueuses de miellés, si mal commodes pour mes pauvres sabots, avec leurs
Espèce de coquillage de la forme des crabes, mais sans grosse pince et couvert d'un duvet rude par-dessus son écaille. Elrilk est le mot populaire. On parle ici comme les poissonniers normands et non comme la science. Hamct, — hameau.
sables mouvants. Mais jamais je ne l'avons rencontrée qu'une seule fois, la Caroline! et ma Jinguette ! il y a bien de ça quinze ans... Vère! il y a bien quinze ans, — répéta-t-il en cherchant dans sa vieille mémoire, comme un antiquaire dans quelque parchemin jauni. — Dans ce temps-là, I g'n'y avait pas une seule maison sur toute la côte où l'on n'en glosât, de la Caroline! C'était un samedi. Je m'en souviens comme si c'était hier. Je m'en allais à Portbail chercher mes croûtes de la semaine et y coucher pour la foire du lendemain. J'm'étions un peu attardé chez Bonnetard, le boulanger, qui était cabaretier itou et vendait du cidre, sans passe-avant, à Barneville. Un royal cidre, — insista-t-il avec mélancolie, — comme je n'crais pas en avoir beii une chopine depuis! Ah ! ce soir-là, le temps n'était pas à la brume comme aujourd'hui. Y faisait clair dans les mieilles comme dans un miroir. La lune était aussi jaune et aussi reluisante que les plats à barbe de cuivre qui dansent à la porte de la boutique d'un barbier. J'avais le cœur joyeux. J'n'pensais à rien : car c'était le bon temps. On n'avait pas cliance de mourir de faim au fond d'un fossé, comme aujourd'hui, un jour ou l'autre. V'ià qu'tout à coup, entre les Rivières et les mou-
* Iloii, — aussi.
lins des buttes Saint-Georges, j'vis queuque chose de blanc qui remuait comme un linge dans une haie, et je m'dis à part mai: « Serait-ce la Caroline?... » Eh ben ! vrai comme j'5/5 un chrétian baptisé et que j'ai nom Loquet, c'était elle!. Elle était haute et blanche comme une Mille-Lorraine* des lavoirs de Fierville. Elle fit pique par-dessus feuille ** dans la haie et vint à mai, draire comme v'ià mon bâton, — ajouta-t-il en plantant sa gaule ferrée dans le sable, avec un geste d'un pittoresque saisissant. — E'n'me dit mot. Mai,]e marchais la tête basse sous mon grand capet. J'avais ouï dans ma jeunesse à une vieille fileuse, la grande Jeanne, qui passait pour avoir bien du savait*** dans tout Sorlôville, qu'y n'faut jamais parler le premier aux revenants, si on ne veut pas mourir dans l'année. J'marchais, j'marchais, mais elle allait
* Les Mille-Lorraines! superstition du pays. Ce sont des femmes-fées. Elles chantent la nuit, vêtues de blanc, à genoux sur la pierre polie des lavoirs. On les y voit, battant leur linge au clair de lune, placées en cercle autour de l'eau étincelante. Quand un passant attardé entre dans la prairie où le lavoir qu'elles hantent est situé, elles l'arrêtent aux échaliers et le forcent à tordre leur linge ; s'il s'y prend mal, elles lui cassent le bras.
** Expression locale. Piquer par-dessus la feuille, probablement.
*** Avoir du savail (savoir), mot du pays pour exprimer qu'on a quelque mystérieuse accointance avec le Diable.
fc
aussi vite que mai. E'n'me quitta qu'aux premières maisons, sous Portbail. V'ià toute l'affaire! — ajouta-t-il, en jetant par manière de conclusion un regard sur son auditoire. — D'aucuns disent qu'elle n'd'vise jamais et ne fait de mal à personne. Pourtant, quand on l'a au bout du coude, on n'est pas à noce, ma fngueîte! Un vieux cherche-son-pain comme irun n'est pas bien facile à epeurer, mais que le diable me laboure un champ de navets dans le ventre, si, tout le temps qu'elle a été là,j'n'ai pas senti une manière de sueur fraide qui mouillait, sur mon dos, jusqu'à mon bissac!
— Qii'est-ce donc que cette Caroline, père Griffon? — dit soudainement Hermangarde, en sortant de l'épaisseur de la brume pour entrer au bord du cercle éclairé et en posant sa main gantée sur la lourde épaule du vieux matelot.
— C'est la dame du manoir, la fille à la marquise, — firent à voix basse et en se clignant les yeux le mendiant et le pêcheur. Et ils la saluèrent avec le respect sans bassesse d'hommes hardis et vrais.
— Ah! la Caroline! ma gentille dame, — dit l'ancien matelot de Suffren, mettant magistralement les mains dans les poches de son paletot de molleton bleu usé et se balançant sur ses jambes, arquées en pinces de homard,
comme s'il avait senti le roulis de la mer sous ses pieds. — La Caroline! c'était un brick de guerre, comme celui-ci, qui relâcha, il y a bien longtemps, dans notre havre. Vous dites quinze ans, vous, l'homme à la besace, et je vous dis, moi, qu'il y en a plus de dix-sept ; car c'était à l'époque de mon troisième retour de Goa, et quoique je ne fusse plus alors ce qu'on appelle un jeune poulet, il s'en fallait de bien des plumes! Ma bonne fenmie de mère vivait encore. Oui, par Dieu! il y a plus de dix-sept ans. Ce brick sortait des mers du Nord et était Danois. Il y avait à bord une fillette que j'ai vue deux fois avec les officiers â l'auberge du Marsouin qui fume, au haut de la rue de Carteret, où ils venaient faire leurs sabbats de rhum et d'eau-de vie et de cartes à jouer, pendant qu'on réparait les avaries de ce pauvre brick, à la même place que celui-ci. Je n'étais alors comme aujourd'hui qu'un vieux loup de mer dont le maroquin tanné résistait à l'œil des jeunes filles, qu'un endurci du péché qui avait roulé sur toutes les mers et dans tous les ports du monde, mais, sur le salut éternel de mon àme! je n'avais rien vu comme cette jeunesse, et jamais je ne l'oublierai. Je la vois toujours! Figurez-vous, ma belle dame, une enfant de seize ans, délicate comme une perle fine, et blanche comme un albatros : un chef-
d'œuvre du bon Dieu, quoi! une mince quenouille d'ivoire comme en font les marins à Dieppe, frêle et fragile à casser dans la main qui l'aurait touchée un peu fort. Ce n'était pas fait, voyez-vous ! pour aller avec des marins, gens d'acier et de corde, qui, hors la discipline, crient, blasphèment, se saoulent, se battent et, sauf votre respect, font l'amour comme les l>êtes les plus indomptées de ce monde déchu! Pauvre Caroline!... les officiers et tout l'équipage l'appelaient du nom de leur bâtiment. Qiii sait? c'était peut-être leur bâtiment qu'ils avaient apjpelé comme elle. Toujours est-il, pour en finir, qu'ils avaient sculpté à leur gaillard d'avant une blanche figure qui ressemblait à la sienne... qui avait l'air de s'ennuyer à labourer éternellement les vagues, de la pointe de son sein, autant qu'elle à écouter leurs propos ivres, dans la fumée des pipes et la flamme du punch! Non, elle n'était pas faite pour aller avec des marins, et cependant elle y était! A bord, ils étaient presque tous fous d'elle... Ils étaient comme ensorcelés de cette pauvre tombée de neige qu'ils emportaient sous toutes les latitudes, comme im échantillon de leur pays. Elle ! elle n'aimait personne, pas même le capitaine. On disait qu'elle avait le mal du pays. Un soir, c'était le jour de la Vierge, un vent chargé de pluie avait
soufïlé toute la journée; le brick radoubé et sur ses ancres, nous entendîmes de loin des cris terribles. On s'égorgeait à bord pour la pâle enfant. Le capitaine, forcené de jalousie contre un officier de son bâtiment, l'avait provoqué à un duel à mort. Ils se battirent dans l'entre-pont, aux flambeaux, et avec des haches d'abordage. « L'officier — me dit un matelot hollandais qui servait sur le brick et que j'avais connu dans les temps à Java — fut haché comme un arbre dont on abat, branche par branche, toute la membrure, et quand il ne resta plus de lui qu'un tronc pour tout cadavre, cet enragé de capitaine mit le pied dessus et se mit à le doler avec sa hache d'abordage, comme un charpentier dole une poutre. » Par l'âme du diable ! ce capitaine avait tous les démons de l'enfer dans le ventre, car deux jours après il fit porter nuitamment, par des nègres qu'il avait ramenés de Virginie, la blanhe Caroline à la côte, et, malédiction sui- eux et sur lui! ils eurent le cœur de l'y ensabler toute vivante.
— Ahl quelle horreur! — fit madame de Marigny révoltée. — Et à quel endroit de la côte ont-i!s, les monstres ! enterré cette malheureuse jeune fille?
— C'est ce qu'on ignore, — dit le père Griffon. — Cette nuit-là, les douaniers dirent
qu'ils n'avaient rien entendu ni rien vu dans les grèves, mais si de pauvres gens y avaient caché un ballot de contrebande, les sacrés gabelous seraient bien sortis de leurs maudits trous de blaireau! Moi et bien d'autres que moi, nous avons longtemps cherché la place où ils l'avaient ensablée. Nous n'avons jamais pu rien découvrir. Voilà pourquoi, dit monsieur le curé, elle revient, à certaines époques de l'année, demander une tombe en terre sainte. Pour ce qui est du brick qui s'appelait comme elle, il mit à la voile et partit par la marée du lendemain. On n'en a jamais entendu parler... »
Mais Hermangarde n'écoutait plus le père Griffon. Son attention était saisie par quelque chose de supérieur au récit pathétique du vieux marin. Elle avait, en s'approchant du groupe rangé autour du feu, aperçu, au pied même du brick, une personne qui la regardait avec une expression singulière et qui était assise sur un paquet de cordes enroulées. Cette personne, elle l'avait prise d'abord pour quelque officier de l'équipage, chargé de surveiller le travail des matelots. Son corps délicat, à ce qu'il semblait, comme le corps mince et juvénile d'un aspirant, était enveloppé, du col aux pieds, dans une espèce de cape grise, aux plis froncés, et sa tète était recouverte de la
LA BLANCHE CAROLINE. iSl
casquette de toile cirée, nouée sous le menton, que portent les officiers de marine à bord. Cette coiffure un peu sur l'oreille, cette mine grave, indolente et soucieuse, entrevue dans l'ombre et dans la vapeur du cigare; ce teint où un sang noir, largement empâté de bile, écrivait à grands traits qu'il appartenait à la même race que ces matelots, fils hâlés du soleil, qui goudronnaient leur bâtiment; ces vagues moustaches, fumée de plus dans la fumée, reflets de velours aux bords de la lèvre, et ce regard d'un noir profond qui décochait parfois un éclair du fond de ses ténèbres, tout cet ensemble fit, pendant un instant, illusion à madame de Marigny. Elle se rappelait pourtant confusément ce tragique visage. Où l'avaitelle vu? Elle l'avait aperçu, il est vrai, dans la voiture de madame de Mendoze, le temps de passer sur le pont de la Haie d'Hectot. Elle le rencontrait ici sous une coiffure d'iiomme, caché à moitié, et à moitié éclairé. Comment pouvait-elle le reconnaître? Elle ne le reconnaissait pas. C'était un souvenir vague et voilà tout. Il traversait comme un rayon pâle l'attention qu'elle prétait au père Griffon et à ses récits. Malheureusement, lorsque le matelot finissait son histoire de la Caroline, Titania, qui avait tracé de longs circuits dans le brouillard, comme tous les chiens, captifs longtemps, puis
l83 UNE VIEILLE MAITRESSE.
lâchés tout à coup au grand air, revenue auprès du feu devant lequel se tenait Hermangarde, alla se jeter avec une joie convulsive sur la cape grise, qui, impatientée de ses folles caresses, fit un geste impérieux et cria à la chienne, d'une voix pleine de colère, ces mots espagnols que Titania sembla comprendre, mais qu'Hermangarde n'entendit pas :
« Afuera, perro del diable, afuera I « Et sa main s'était levée. La cape, dérangée par ce mouvement, s'entr'ouvrit, et madame de Marigny put apercevoir cette robe à carreaux écarlates qu'elle avait vue flotter sur la Vigie, a Titania! — fît-elle avec une joie surprise et déjà pleine d'angoisse, — Titania! » Mais Titania s'était couchée aux pieds de son ancienne maîtresse, sourde à la voix qui l'appelait, immobile, presque révoltée. Croira-t-on ce détail, madame de Marigny, qui ne savait pas d'où venait Titania, eut le cœur percé de cette désobéissance. Elle crut que ce qui était de la fidélité encore dans ce noble animal, toujours fidèle, se tournait pour elle en trahison.
— « Père Griffon, — dit-elle émue, foudroyée, mais encore assez maîtresse d'ellemême pour baisser la voix et entraîner le matelot à l'écart, — savez-vous quelle est cette femme qui est assise sur un paquet de cordes là-bas?
— Cela ! — dit Griffon avec l'étonnement que lui causait la demande de madame de Marigny. — Vous ne la connaissez donc pas? et pourtant tout le monde la connaît déjà dans les environs. Ah! ce n'est pas la blanche Caroline! c'est la Mauricaude des Rivières, comme l'appellent les enfants de là-bas. On la connaît pour Espagnole depuis que ce bâtiment est arrivé, car elle a parlé espagnol aux matelots; et moi, qui ai ramassé un peu de la langue de tous les pays sur toutes les côtes, j'ai entendu qu'elle leur a dit qu'ils étaient compatriotes. Avant l'arrivée du brick, je ne savais pas ce qu'elle était plus que les autres, quoi- ([ue je visse bien qu'elle était de loin et des pays chaudsj car le soleil lui a écrit sur la face un diable d'acte de naissance plus aisé à lire qu'à effacer.
— Et que fait-elle aux Rivières, — dit Hermangarde dont la curiosité haletait, — et comment y est-elle venue?...
— C'est ce qu'on ignore, — dit tranquillement le père Griffon. — Il faut qu'elle soit venue par les terres, car il y a déjà du temps qu'elle se retire chez les Bas-Hamet de la Butte, et à l'exception du brick que voici, nul bâtiment que les côtiers n'est entré au havre depuis l'équinoxe de .septembre. Qi^iant à ce rju'elle fait, c'est tout de même. Nul n'en sait
rien. D'aucuns assurent qu'elle a l'esprit un peu dérangé. Souvent on la rencontre esseulée sur les grèves. Qiielquefois elle va à la pêche avec les poissonniers des environs. Ils la prennent sur leurs coquilles de noix, et elle leur campe pour leur peine de royales rations d'eaude-vie et de tabac. Je vous laisse à penser s'il leur en faut davanlage ! Du reste, elle n'est pas gênante en mer. Ils m'ont dit souvent qu'elle était assise des heures au roulis comme la v'Ià sur ces câbles plies, ne parlant jamais à personne et fumant toujours. »
Madam.e de Marigny se rapprocha du cercle que sa présence avait rendu silencieux. Les renseignements du vieux Griffon n'avaient fait qu'enfoncer un peu plus cette pointe de curiosité aiguë comme im stylet de verre qui s'est rompu dans la blessure, et que, depuis la scène de la Vigie, elle n'avait jamais pu arracher de son âme sans arracher de son âme avec. Par un de ces âpres mouvements naturels aux êtres qui souffrent et dont les condamnés à mort ont quelquefois donné l'exemple en s'absorbant dans la contemplation désespérée de l'instrument de leur supplice, elle vint regarder avec une horrible avidité cette femme sombre comme une menace, cette nuée pleine de foudre, qui devait lui éclater sur le cœur. Elle se rappela alors nettement
qu'elle l'avait vue, qu'elle était passée un jour, rapide, mais distincte, dans le coupé de madame de Mendoze, auprès de cette femme expirante qui mourait des coups de Ryno, Elle se souvint du trouble qui l'avait saisi, lui... à cet aspect; de ce galop, aiguillonné par des préoccupations terribles, qu'il avait fait prendre à son cheval en sortant de Barneville... Exaspérée par ces souvenirs, elle s'insulta intérieurement avec une ironie cruelle d'avoir cru bêtement à l'influence d'un fantôme, quand, à côté de ce fantôme près de s'engloutir dans la tombe, il y avait une femme qui vivait. Son beau visage traduisait bien tous les dévorements de son âme. Elle était pâle, contractée, frémissante. Ses yeux bleus, éclairés d'une expression qu'ils n'avaient jamais eue, — cette espèce d'yeux qui sont si terribles, quand il s'allume dans leur azur le phosphore des cruelles colères, — tombaient par-dessus le feu qui flambait entre elles, sur cette femme mystérieuse qu'elle haïssait d'une haine inexplicable, et qui, pour toute réplique, lui renvoyait un de ces longs regards indolents, tranquilles, endormis dans leur lumière noire, comme les tigres parfois nous en jettent de leur oblique prunelle d'or. C'était un effroyable duel que ces deux regards!
Tout à coup, le hennissement d'un cheval retentit et un homme sortit de la brume.
' — « V'Ià M. de Marigny qui arrive ! » dit le père Griffon.
C'était lui, en effet. II avait reconnu fa femme. Il arrêta son cheval tout court derrière elle, et il eut bientôt embrassé, d'un tour de regard, les matelots travaillant autour du navire, à la lueur du feu allumé sous la chaudière de goudron, le mousse, le pêcheur, le mendiant, le vieux marin de Suffren, — et, à l'ombre du bâtiment dressé sur sa quille, Vellini, assise, qui fumait. Marigny, de son cheval sur lequel il avait la pose du soldat romain qui regarde le martyre de saint Symphorien, dans le magnifique tableau d'Ingres, avait tout vu et tout craint, car il s'agissait aussi d'un martyre.
— « Qiielle folie! — dit-il à sa femme; — pourquoi êtes-vous sortie et venue jusqu'ici par un pareil temps?
— Je m'ennuyais tant d'être seule, et je suis venue vers vous, — répondit-elle en levant vers lui sa belle tête marbrée de larmes versées tout le jour, en lui montrant ces joues d'opale, où il y avait comme un sillon noir qui partait des yeux, et qui tremblaient de mille sentiments réprimés. — Vous avez raison, — ajouta-t-elle profondément, — j'ai eu tort de sortir et j'en suis punie.
— Vous êtes donc plus souffrante? — reprit
Marigny avec une émolioa dont il ne montra que la moitié. — Il faut rentrer vite, mon amie. Montez ici, ce sera plus tôt fait que d'aller à pied. »
Et il se pencha vers elle en lui tendant la main. Elle la prit, et appuyant son pied sur le pied de son mari, elle s'enleva vers lui avec la légèreté d'un oiseau et s'assit sur le devant delà selle, entourée de ces bras qu'elle aimait tant à sentir autour de sa taille, enfant encore par ses sensations de jeunesse, quoiqu'elle fût femme par ses douleurs! Sa tète s'appuya à cette poitrine dont elle aurait voulu ausculter le cœur et dont elle espionna les battements. Avec son teint inanimé, dans les plis gonflés de sa pelisse bleue, elle avait si bien l'air d'une sainte Vierge tombée de son autel, que cette vue toucha les matelots.
— «Ah! — dit le père Griffon, — j'avons p't'être eu tort de raconter à madame de Marigny l'histoire de la Caroline. Une jeune dame comme elle, c'est plus sensible que de vieux requins comme nous.
— Non, mon brave père Griffon, ce sera le froid qui l'aura atteinte et indisposée, » dit Ryno qui l'enveloppait avec amour, redoublant les plis de la soie autour d'elle, la veillant, comme son plus cher trésor.
Le cheval partit.
— «Eh! eh! monsieur de Marigny, sifflez donc vos chiens! » cria le père Griffon.
Hermangarde avait bien remarqué qu'ils ne suivaient pas. Titan culbutait Titania et se roulait à son tour, avec des transports d'allégresse, sur les pieds de l'impassible Vellini.
Le sort lui devait encore ce coup-là, et elle le reçut d'une àme déjà pleine qu'une dernière goutte d'amertume doit faire déborder. « Les chiens mentent donc moins qu'un homme? » pensa-t-elle, hérissée de fierté sur ce sein agité, sans doute, mais qui n'était pas celui d'un traître.
Marigny siffla de colère. Les chiens suivirent le cheval lancé et tout disparut dans le brouillard.
lE FETFA d'une SULTAND LONGTEMPS FAVORITE
quelques jours de là, — le temps i-^/^\^ étaitàla neige, — M. etMadamede C) /CûlVVTi Marigny se trouvaient assis en face ^-^sS^S^ l'un de l'autre, dans un des appartements de leur manoir de Carteret. C'était une salle à manger, vaste et sonore, dans laquelle ils achevaient silencieusement de déjeuner, Hermangarde, en robe de soie grise, buvait du thé dans de la |)orcelaine de Saxe avec autant d'indifférence qu'elle eût avalé du poison. Elle était décidément malheureuse. Elle ne croyait plus à Ryno, et quoiqu'elle eût la dis-
iço
crétion de ses douleurs, celte incrédulité, née de tant de doutes, avait pourtant transi ce qui leur restait d'intimité tiède encore. Ils s'aimaient et ils étaient froids. Marigny, dont l'âme agitée retombait aussi sur elle-même, avait ouvert devant lui une de ces cassettes en racine de buis, qu'on appelle caves, toute pleine de flacons de cristal de roche tailladé, à bouchons d'or. Depuis une heure, il se versait, avec cette âpre avidité que comprendront ceux qui souffrent, de ces essences parfumées dont un alcool meurtrier est la base, et que tons les •êtres tourmentés par leur pensée adorent, parce qu'elles enivrent et qu'elles tuent, — deux bonheurs toujours à la portée de notre main !
Cette salle à manger, pavée de marbre ardoise, avec ses deux fontaines, aux vasques profondes, eût été glaciale par le temps c|u'il faisait, si un grand poêle de porcelaine b'anche n'eût été allumé et n'eût répandu à l'entour la chaleur mate et alourdissante du charbon dans la tcjle rougie. Rien de plus triste que cette salle bâtie pour cinquante convives, et dans le désert de laquelle, ce matin-là, on en comptait deux. Les murs, blancs comme ceux d'un sépulcre, étaient verdis aux angles par la bise marine qui avait soufflé dans les jointures des fenêtres de ce manoir, si longtemps inhabité. Ils étaient couverts de quel-
LE rnTFA D'UNE SULTANE. 19I
ques cartes de géographie et de portraits de famille, noirs, austères, enfumés de vétusté-, restes d'une magnifique galerie, détruite par la Révolution. Cette bourrelé, qui ne se contenta pas de couper le cou à des milliers d'hommes, le coupa aussi à des portraits et à des statues. Elle avait donc déchiré ces archives peintes de la famille, et faussé d'une barre homicide le blason fait homme des de Fiers. Il n'existait plus à Carteret que quelques vieilles images de ces générations de plusieurs siècles. La marquise, en revenant de l'émigration, avait fait transporter les portraits de la galerie dans la salle à manger du manoir. Revenants majestueux du passé, ils étaient là, plusieurs encore, avec leurs mines hautaines, les uns vêtus de daim, les autres d'acier, la poitrine ornée de ces ordres qui représentaient de si grandes choses, la main à l'épée ou sur le bâton fleurdelisé du commandement. Par un hasard singulier, les deux extrémités de cette ligne d'ancêtres, brisée par la Révolution, s'y rencontraient face à face. On y voyait, le casque à moitié fermé, cet Almaury de Fiers, banneret sous Louis IX, et qui sauta le premier de sa galère cypriote dans la mer, au rivage de Ptolémaïs; et aussi Hector-Sylvain, marquis de Fiers (le dernier et le mari de notre marquise), peint à douze ans, dans un cadre ovale et sur un fond
bleu de ciel, en habit blanc, poudré de rose, les cheveux épars, joli comme un cœur, et déchirant à beaux ongles les pages de son catéchisme, — faute digne du fouet et qu'on peignait alors parce qu'on la trouvait charmante, et qu'elle était bien plus la faute du siècle que de l'écolier. Elle n'a, depuis, rencontré son égale dans les étourderies humaines, que la stupidité généreuse qui fit sacrifier, en 1789, à Mathieu de Montmorency, ses descendants et ses ancêtres, et placer, par un imbécille et criminel stellionnat, ce qui ne lui appartenait pas, — ses titres de noblesse, — sur l'autel de la Patrie.
Ils étaient donc là, nos deux époux, dans cette large salle, imposante de tristesse, avec ses hautes poutres et ses murs verdis. Ils y étaient, sous l'œil fixe de ces sombres portraits, moins sombres qu'eux. Qui les eût vus ainsi, — séparés par la table ronde, — préoccupés, sérieux et mornes; l'une buvant son thé d'une lèvre inerte, l'autre engloutissant la flamme du rhum d'une lèvre fébrile, aurait bien aisément compris que leur lune de miel était finie.
Les domestiques s'étaient retirés, leur service achevé, sur un signe de leurs maîtres. Des deux fenêtres de la salle, on pouvait prolonger son regard sur la neige qui couvrait les dunes, et dont les flocons obstinés pleuvaient dans la mer, où ils disparaissaient fond>:s. Cette mer,
LE TZTIA D L'NE SULTANf .
toiijours un peu verdàtre, agitée, houleuse, semblait plus glauque par le contraste de toutes ces blancheurs sur lesquelles déferlaient les vagues en silence, comme sur un mol édredon fait par quelque fée du duvet de ses goélands. La salle du manoir, ainsi que le visage de M. et de madame de Marigny, était frappée de cette espèce de clarté blafarde qui ne vient pas du ciel, mais des neiges tombées, et qui éclaire les objets comme par en dessous. Ils n'entendaient — et même l'entendaient-ils? — que le bruit du feu comprimé dans le poêle, et de temps en temps, — quand le vent les leur apportait, — les sons douloureux d'une cloche lointaine, qui sonnait pour les morts.
— «Ah! — dit Marigny, rompant le premier le silence, après avoir vidé son verre, — il avait bien raison d'aimer ces alcools qui nous réchauffent et qui nous soulèvent, sir Reginald Annesley ! »
Ce mo,t prononcé disait assez de quel côté penchait sa pensée. Il lui jaillit des lèvres comme s'il se fût parlé à lui-même et qu'il eût été seul.
— « Q^i'est-ce que sir Reginald Annesley, mon ami? — fit Hermangarde. — Je ne vous en ai jamais entendu parler. »
11 la regarda, surpris, comme s'il eût oublié qu'elle était là.
as
— «Ail! — dit-il avec ce faux sou rire qvii veut être gai quand on souffre, — c'était un bai'onnet anglais que j'ai connu dans ma jeunesse, et qui buvait, tous les matins, un baril de cet excellent rhum pour relever ses nerfs.
— J'espère — répondit-elle avec un vague sourire cjui renfermait et montrait aussi <]e tristes pensées — que les vôtres ne sont pas assez abattus, mon ami, pour trouver bon et imiter un pareil exemple. Il fallait qu'il eût beaucoup souffert, votre baronnet, pour se dégrader dans de pareils excès.
— Peut-être, — dit Ryno, — oui! peut-être avait-il souffert. Qi-ii connaît le fond de la vie? Quii peut dire : « Ce qu'on voit dans cet homme, ce qu'il y a dans cet homme, c'est tout son destin? » Ah ! celui-là, c'était une puissante créature, un de ces lutteurs qui étoufferaient le mauvais sort dans leurs bras terribles, un de ces êtres que Dieu pétrit avec ses deux mains, quand il lui plaît de les tirer de son chaos. Je l'ai vu et bien vu en face, — reprit-il, en faisant avec son couteau de dessert le geste d'ajuster un pistolet, — il avait de la vie jusque dans les ongles, et pourtant il lui fallait tous les jours de ces breuvages enflammés pour empêcher son sang de bitume de croupir dans ses larges veines. Mais oui ! oui... qui peut dire qu'il n'avait pas souffert, qu'il ne souffrait pas? et
que cette force de lion n'eût pas quelque part sa blessure ?... »
Et il retomba dans sa lourde rêverie. Mais Hermangarde avait bien compris celte clameur d'une âme qui étouffe et qui saigne, et qu'il venait de lancer. Ce qu'il avait bu embrasait sans doute sa pensée, mais il n'y avait pas en lui que les misérables ferments des breuvages matériels... Il y en avait d'autres, qu'il puisait silencieusement, depuis une heure, à la source vive du passé. Oh ! qui a touché à ces nectars terribles a bu la soif elle-même, comme les damnés en buvant leur feu liquide dans leur coupe de feu solidifié !
Pauvre Hermangarde ! Elle voyait bien qu'il souffrait et elle n'y pouvait rien. De tous les rois qui perdent leur couronne, celui qui doit en souffrir le plus, c'est l'Amour !
— «Eh bien, Ryno, — lui dit-elle après un silence, — pensez-vous toujours à sir Reginald Annesley ?... »
Affondé dans les abîmes du souvenir, il baissa la tête et ne répondit pas. Il se versa un verre encore de cette liqueur forte et pourtant perfide qui, pour l'oubli qu'on y cherche, teint de son or toutes les perspectives de la vie qui n'est plus, afin que nous les aimions et les regrettions davantage. Elle fut frappée au cœur de ce geste muet. Il lui disait trop qu'il y avait
dans l'âme de son mari des espaces parcourus par d'autres qu'elle, — avant même qu'elle sût qu'il y avait un Ryno ! Une douleur, vaguement ressentie jusque-là, se précisa cruellement dans ses sensations. C'était la douleur d'avoir épousé et d'aimer un homme plus avancé que soi dans la vie; un homme qui, comme le Dante, est déjà revenu du Paradis et de l'Enfer-, qui a senti, vécu, aimé, alors qu'on n'était qu'une enfant , roulée dans les langes d'une nourrice, ou une adolescente, somnolente dans les limbes de l'impuberté.
Elle ne répéta point sa question, restée sans réponse, et le silence se replaça entre eux. Une bouffée de vent apporta plus nettement contre la fenêtre les sons de cette cloche lointaine, qui sonnait, dans un coin de l'horizon, pour les morts.
— « Comme on sonne! — dit-elle avec mélancolie. — Est-ce aux Rivières ou à Saint- Georges?...
— Non, madame, — répondit un domestique qui apportait une lettre à M. de Marigny. — C'est à la Haie d'Hectot, nous a dit le pêcheur Capelin qui vient d'arriver à la cuisine. Madame la comtesse de Mendoze est morte hier.
— Morte ! la-comtesse de Mendoze ! » s'écria Hermangarde, devenant pâle et regardant son mari, cjui aussi palissait.
Par un mouvement céleste de délicatesse féminine, madame de Marigny se leva et gagna le salon, les yeux en larmes. « Qu'il la pleure, — se dit-elle, — car elle meurt pour lui. Mais je ne veux pas qu'à cause de moi il dévore ses larmes, s'il en a encore à lui donner. Ah ! je l'ai bercé sur mon cœur et je sais qu'il a une nature généreuse. Ce qu'il me cache, ce qu'il éprouve, tous les silences, toutes les dissimulations de sa vie actuelle ne le prouvent-ils pas?... Ce n'est pas sa faute si je vois à travers ses efforts inutiles. Hélas ! je ne suis pas plus aimée que vous, maintenant, madame de Mendoze. Si je vous ai fait souffrir, vous êtes bien vengée. »
Et elle s'assit sur la causeuse, sa tête défaite dans ses mains, et pleurant comme toutes les femmes pleurent, car les plus beaux yeux de la terre ont été créés, à ce qu'il semble, bien moins pour voir que pour pleurer.
Elle y resta longtemps, — mais comme il ne venait pas la rejoindre, moitié crainte et moitié pitié, elle retourna dans la salle où elle l'avait laissé, et elle le trouva à la même place, ne buvant plus, le front dans sa main et blanc comme la nappe qui couvrait la table. Une mortelle angoisse se moulait dans la contraction de ses lèvres et de ses sourcils. — 11 ne l'aperçut pas dans la porte entr'ouverte, car
alors il ne regardait plus qu'en lui, et ce qu'il contemplait fascinait sans doute son rayon visuel. Qjioiqu'il s'attendît depuis longtemps à cette mort de madame de Mendoze, il n'en était pas moins accablé. Les désordres de sa vie n'avaient jamais desséché son âme. Il n'était point de ces hommes qui passent follement leurs bras épris autour d'une créature vivante pour les en détacher un jour et n'y penser jamais après. Il n'oubliait pas. Qi^ielque chose de triste comme le regret, d'exalté et de religieux comme la reconnaissance, consacrait dans son cœur d'invisibles mausolées aux amours qui n'existaient plus. C'était cette disposition d'une âme profonde que le monde n'avait jamais entrevue (car le monde prend souvent le genre d'esprit qu'on a pour le caractère qu'on n'a pas) 5 c'était cette disposition tenue secrète qui créait à Vellini sa fatalité. La physionomie de Marigny, d'ordinaire si calme dans sa poétique fierté, semblait terrassée, tant elle était assombrie. On ne reconnaissait pas, sous cette main crispée, ce front auquel le Bonheur et l'Amour avaient attaché un diadème plus beau que le cercle de lin, étoile d'émeraudes, qu'y portait avec ivresse Sardanapale, ce type royal des hommes heureux quelques jours ! La physionomie de Ryno rappelait la grande et saisissante expression écossaise : on voyait qu'il avait
été foulé aux pieds par le taureau noir. Être foulé aux pieds par le taureau noir, c'est souffrir de la mort d'un autre qui vous touchait, c'est avoir senti sur soi le poids du Destin. Hermangarde, qui l'aimait comme les martyrs aiment le Dieu pour lequel ils souffrent, ne put voir l'isolement de son Ryno sans éprouver ce généreux sentiment des belles âmes qui l'emporte sur toutes les situations. Elle vint à lui près de la table où il était assis, et lui prenant la tête entre ses deux bras et contre son sein :
— «Tu souffres, Ryno, — lui dit-elle, — et tu n'appelles pas Hermangarde ! Est-ce que de tous les chagrins de ta vie, quels qu'ils soient, tu ne lui dois pas la moitié ?
— Hermangarde, — répondit-il, attendri par la divine pitié de sa femme, — tu es aussi noble que belle et aussi bonne que tu es aimée ! »
Et d'assis, il lui prit la taille, à elle, debout, avec la passion qu'une âme troublée mettrait à embrasser un autel.
— a Aimée ! — dit-elle, — suis-je vraiment aimée? » Et elle lui darda un de ces regards d'aiglonne de tendresse qui voudraient lire jusque dans les derniers replis, dans les dernières poussières du cœur.
— « Pourquoi en douterais-tu, — répond:t-il, — ù ma vie? Ali ! oui, tu es vraiment,
sincèrement, saintement aimée. Jamais, depuis ton premier regard jusqu'à cette heure, je n'ai cessé de t'adorer. Si j'ai souvent regretté les jours passés avant de te connaître, si j'ai jamais souffert d'avoir été dans la vie une seule minute sans t'aimer et sans vivre de toi au fond de mon cœur, que les ombres du passe sans toi ne t'atteignent pas, ma bien-aimée, quand tu lès vois projetées sur mon front et pesant sur ce cœur à toi ; car, vois tu ? parfois elles y pèsent! »
Il était vrai en lui tenant ce langage. N'était-ce pas contre le rêve du passé que se débattait la réalité de son bonheur?... Seulement, quand il en parlait ainsi à sa femme, ce n'était pas à madame de Mendoze qu'il pensait, mais à Vellini.
Et comment n'y eùt-il pas pensé alors? Elle venait de lui écrire et sa lettre était sur son cœur. C'était cette lettre que le pécheur Capelin avait apportée et que le domestique venait de lui remettre, il n'y avait qu'un instant. La nouvelle soudaine de la mort de madame de Mendoze avait empêché Hermangarde de remarquer ce détail. Mais lui, aucune émotion n'était assez forte pour l'empêcher de reconnaître ces caractères jetés sur le papier par la Malagaise, et qui ressemblaient aux zigzags d'un éclair fixé. Ni sentiment, ni événement n'auraient pu l'empêcher de distinguer dans les plis de cette
lettre, apportée par un poissonnier et maculée par sa main squammeuse, l'odeur si longtemps familière à ses sens, le parfum autrefois respiré dans les vêtements, dans les draps du lit, dans les cheveux, dans la peau d'une femme et qu'elle y avait laissé tomber de sa main brûlante, en écrivant : arôme d'elle, tant il avait été mêlé à elle ! senteur humaine où la substance de la femme tenait plus de place que l'autre substance!
Pendant qu'Hermangarde était restée dans le salon, il l'avait lue, cette lettre, ou plutôt il l'avait bue par les yeux, à force de la lire vite, avant que sa femme ne rentrât. Ces lignes, tracées avec du sang, — car Vellini n'avait point trouvé d'encre dans la cabane des pêcheurs où elle s'était retirée, et, pour en faire, elle s'était piqué une veine avec l'épingle de ses cheveux, ^.- la voix qui s'en élevait était si puissante qu'elle fît taire tout à coup, pour Ryno, ces cloches lointaines qui sonnaient sur son cœur la mort de madame de Mendpze.
« Ryno, Ryno, — disait la lettre, — voilà plusieurs jours que tu es tranquille! Voilà plusieurs jours que la Vellini, ta louve amaigrie, n'a rôdé dans les environs du manoir! Elle était à la Haie d'Hectot, La comtesse, plus mal, l'y avait mandée, et cette comtesse y est morte avant-hier soir, à la nuit. Elle a passé
en lisant une millième fois une de tes vieilles lettres, tandis que le prêtre récitait dans un coin de la cham'bre les prières des agonisants. Le dernier mouvement de sa main convulsée a fait tomber cette lettre à mes pieds. Je l'ai ramassée et détruite à la flamme de la chandelle des morts qui continuait de brûler... Pobre muger ! L'auras-tu damnée comme tu l'as tuée? Fatal Ryno! fatal à noustoutes! prends-tu aussi la vie éternelle?... J'ai détruit aussi toutes hs autres lettres cpi'elle avait de toi, ce poison dont elle prenait tous les jours... Ah ! que je voudrais brûler de même toutes les paroles que tu dis maintenant à ton Hermangarde! Qi^ie je voudrais, de tout ce que tu as jamais aimé, ne faire qu'une seule cendreoù, plustan', on retrouverait, vivants et entrelacés, les deux anciens amants, Ryno et Vellini ! Cela sera, carino. Tu ne le crois pas, mais moi j'en suis sûre. Seulement, ta femme est si belle, que d'ici là peut-être le temps qui passera sera bien long ! « Et c'est cette attente qui me tue, Ryno! Tu sais, toi, ô mes ardentes années, si ta muchucha a été créée pour attendre. Ma mère idolâtrée, cette femme de feu qui a fait mon corps et mon âme, n'a pas dressé son faucon pour rester sur le poing d'une inerte destinée à se dévorer de désirs. Je ne veux pas de ce supplice. Je l'ai abrégé en venant vers toi. A Paris, je t'attendais
trop ! Ici, du moins, s'il faut attendre la fin d'un amour périssable (il l'est, puisque le nôtre a bien péri!), je te verrai, je t'entendrai, je ne serai pas entièrement rejetée de ta vie. Je resserrerai chaque jour davantage le cercle au fond duquel nous serons plus tard réunis. Ne fronce pas tes sourcils, Ryno! Qu'est-ce que Vellini te demande? rien que te voir! rien que te voir, comme à Paris, où tu venais tous les soii's, rue de Provence,- pendant ton amour pour cette comtesse que voilà morte, et aussi pendant ton autre amour pour ta femme, alors ta fiancée, a Ne me résiste pas, Ryno ! Que crains-tu ? Ne suis-je pas restée muette et calme, l'autre jour, — le jour du brouillard, — en face de la femme que tu aimes? Ai-je cillé, même en la voyant dans tes bras, sur ce cheval qui vous emporta tous les deux?... Et pourtant tu m'as ainsi portée, comme lu la portais, bien des fois dans 7/(?r/-^ jeunesse. Tu n'y pensais pas. Tu lui mettais toute ta pensée autour du corps, dans les^ plis étreints de sa pelisse. 11 n'en restait ni pour Vellini, ni pour nos souvenirs. Moi seule, j'y pensais en vous regardant, et l'image des jours passés, levée tout à coup dans mon âme, n'a pas fait trembler mon cigarro dans mes lèvres. Je suis demeurée impassible. L'àme de ma mère m'aura soutenue. Qjie crains-tu donc de ta muchjclxA 7 Je ne suis pas une de tes femmes de
France, Ryno. Je ne déchirerai pas le cœur d'Hermangarde. Non ! je ne frapperais pas son bonheur du bout de mon abannico*. Je suis si sûre qu'il doit mourir! Jamais, de moi à toi, homhre, il ne m'échappera un mot amer ou moqueur sur cette femme qui porte ton nom et qui t'aime. Si je t'aimais avec la furie d'autrefois, je serais capable d'un coup de couteau, mais toi qui as couché si longtemps sur ma poitrine, tu sais si je voudrais d'une perfide insinuation ou d'une ironie. Ces lâches façons d'assassiner ne sont pas dignes de la fille de ma mère. Ainsi, Ryno, ni profanations, ni imprudences, tu n'as rien à craindre de Vellini!
« Pourquoi donc ne me verrais-tu pas? Pourquoi m'éviterais-tu, comme tu l'as fait toujours, depuis le jour de la Vigie?... Pourquoi me laisserais-tu mourir, toi qui es bon, malgré ton orgueil, sur cette plage où je me traîne à toule heure, croyant vainement t'y rencontrer?... Ah! Ryno, toi, tu as dans les bras une femme que tu aimes comme tu m'as aimée. Tu es bien heureux! Mais moi, ta vieille maîtresse, ta vieille aigle plumée par la vie, qui a fermé l'empan de ses ailes, j'ai croisé mes bras sur mon sein abandonné où nulle tête ne se mettra plus. Eh bien, cette idée que je suis seule,
* Éventail.
— seule là OÙ vousêtesdeiix,afToléscomme nous l'avons été l'un de l'autre, ne te remuera donc pas une seule fois le cœur, Ryno? Ah! je te l'ai souvent entendu dire avec une générosité qui me semblait belle : « Est-ce que toutestfini, quand l'amour n'est plus ? » Sur cette falaise où je t'ai revu, même en me repoussant, ne m'appelais tu pas ton amie? et qu'est-ce que je te demande aujourd'hui, Ryno, qui soit plus que de l'amitié ?
tt Oui, je veux te voir, en attendant que tu me reviennes, et je jure que je te verrai ! N'exaspère donc pas Ta violente! Ne me fuis plus I Tu serais cause de quelque folie qui mettrait peut-être en péril le bonheur de ton Hermangarde. Songe à cela, carino ! Tu connais la volonté de Vellini. Tu connais ce front, méchant et bombé, comme tu disais, qui se baisse et heurte l'obstacle, dût-il se briser en éclats tout en le heurtant I Prends-y garde! Ne le défie pas! Ils m'ont dit, aux Rivières, que ta femme avait besoin d'une fille de chambre. Si j'allais prendre les habits de Bonine Bas-Hamet (une pêcheuse d'ici qui est de ma taille), et =i j'allais m'offrir à ta femme, qu'en dirais-tu? Vellini, la fiôre Vellini, devenue la servante de madame de Marigny, seulement pour te voir! uniquement pour te voir! Qtie ferais-tu, Ryno? Lui dirais-tu qui je suis? Ah! |)eut-ètre
2o6 UNE VIEILLE MAITRESSE.
le devinerait-elle!...- L'autre soir, auprès de ce feu allumé par les matelots de mon pays, elle m'a couverte de ces regards chargés et brillants de soupçon, comme nous en avons entre nous quand nous devinons nos rivales. Mais qu'importe! je jouerais ce jeu pour te voir. Ma mère m'a dit souvent, dans mon enfance, l'histoire de cette jeune fille que la comtesse de Policastro avait fait murer vive dans son alcôve, parce qu'elle l'avait surprise dans. sa glace, souriant à son mari pendant qu'elle la déshabillait. Je ne crains pas le sort de cette jeune fille. Vellini n'est pas une de ces faibles créatures qu'on puisse enterrer dans un mur comme un oiseau auquel on a coupé le bec, les griffes et les ailes, ou ensabler comme cette blanche Caroline dont ils nous parlaient l'autre soir. Mais elle le serait, Ryno, qu'elle s'exposerait à cette destinée pour voir de loin, sans y toucher et en silence, ce front qui a tant dormi contre son sein. « Voir, c'est avoir », dit la chanson bohémienne. Qiiand je te verrai, je t'aurai, Ryno !
« Hélas! je ne sais point écrire pour te persuader ces choses, vraies comme moi, cariiio. Je ne sais point envoyer, à la manière de tes Françaises, dans les plis d'un papier léger, de petits morceaux de ma pensée, enfilés les uns au bout des autres, comme les grains de mon
LE FEIFA d'une SULTArJE. 20/
C)llier de corail. Je suis Espagnole et presque Maure. Ma penïée, c'est tout moi, c'est tout mon être, et je te l'ai longtemps écrite sur le cœur avec une encre ineffaçable. O Rynetto ! que je l'y lise encore ! Si le temps en a fait pâlir les caractères, que j'y repasse de ceUo encre rouge qui est ma vie et avec laquelle jo t'écris! Vois-tu! c'est un sort. Le sang quia scellé notre union se retrouve partout, et doit teindre tout entre nous. Ici, dans cette cabane de pécheurs, ils n'avaient rien qui servît à écrire. Je me suis piqué la veine où tu as bu, et je trace ces mots à peine lisibles, avec l'épingle de mes cheveux, sur cette feuille détachée d'un vieux missel. Reconnaîtras-tu ce san^ qui t'appelle, qui crie vers toi sur ce papier, comme il crie au fond de mes veines, brûlantes, lassées, infiltrées de la bile d'un mortel ennui? C'est comme le mal du pays, ce que j'éprouve. Dix ans avec toi, n'était-ce pas une patrie que j'avais dans ton cœur?... Tu m'en as chassée. Je suis partout une étrangère, et j'ai le marasme de l'exil, Ryno, je t'attends ce soir au Bas-Hamet des Rivières. Viens pour une heure, mais viens! Rafraîchis-moi les yeux de toi. Étanche-moi le cœur d'un peu de toi ! Je te b demande par nos dix ans, et par notre Ninettc, ce lien d'amour et de mort, par ce doux cnfa'.'.t perdu et qui dort là-bas si tranquille, a-]
2o8 UNE VIEILLE MAITRESSE.
bord delà mer italienne, quand celle qui l'eut de toi, délaissée par toi, se tord d'angoisse, aux âpres bords d'une autre mer! Ryno, tu n'es pas encore père par Hermangarde. Tu l'as été par Vellini. C'est au nom de ce dernier avantage que j'ai sur elle, et qui va passer comme tous les autres, que je te demande de venir! »
Telle était cette lettre bizarre, digne de l'être qui l'avait écrite. Çà et là, elle était semée sur les marges d'emblèmes de passion tourmentée, d'hiéroglyphes de fidélité fauve et voluptueuse, comme les prisonniers, dépravés par l'ennui et la solitude, en tracent parfois sur les murs de leur prison. On a trouvé, à ce qu'il paraît, des lettres d'Henri VIII à sa maîtresse Anne de Boleyn, au bas desquelles il y avait de ces folles fantaisies d'une plume éperdue de passion et d'ennui, dans l'absence. Par un caprice de cette tête heurtée qui rencontrait naturellement la poésie à force de sensations, Vellini avait brûlé les coins de sa lettre, comme les Klephtes brûlaient le bout de leurs fiers billets aux Pachas, quand ils voulaient les menacer d'incendie. Dans la lettre de Vellini, cette trace noire d'une flamme éteinte était-elle aussi une menace, ou l'expression symbolique d'une âme à moitié consumée?... Chaque mot, du reste, qu'elle avait tracé d'une
lE FETFA D UNE SULTANE. 209
''main ivre d'ardeur solitaire, Marigny l'entendait dans son souvenir, animé des irrésistibles intonations de la voix connue; et la voix réveillait en lui ces échos de sa vie qui ne dormaient jamais et qui grossissaient toujours. Épouvanté de la pensée que l'oeil soupçonneux d'Hermangarde pouvait s'arrêter sur l'ardente supplique de Vellini, il l'avait cachée dans sa poitrine; mais son front qui disait les tortures du souvenir, il n'avait pas pu le cacher. Hermangarde l'avait vu. On sait si elle en fut touchée.
Elle était toujours devant lui dans le désordre du matin, de l'insomnie, des larmes et d'une grossesse dont les symptômes s'étaient précisés et qui menaçait d'être orageuse. Elle n'était lacée qu'à moitié. Sa robe grise, chiffonnée par toutes les poses de l'inquiétudeet désagrafée des épaules comme si elle n'eût pu résister à toutes les palpitations qui venaient gonfler son corsage ; le chignon d'or de ses cheveux mêlés qui tombaient richement sur sa nuque aux reflets d'oramge ; ses grands yeux cernés d'outre-mer; ses bandeaux crevés sur ses joues d'une pâleur épaisse, tachées çà et là de plaques ardentes, révélaient en elle des souffrances d'àme et de corps qui l'avaient déjà trop mûrie. A travers ce fard terrible et meurtri que lui attachait la douleur, on devinait la fermen-
tation d'organes malades et réchauffement fiévreux des tenaces pensées. Elle écoutait Ryno d'un air plus ivre que confiant, et le cœi.r enflammé de son soui'ire s'éteignait dans une espèce d'égarement sombre, — comme un œillet rouge qu'on tremperait dans quelque acre poison noir pour le faire mourir. Elle entendait la voix de son mari luidiresi tristementqu'elleétait aimée, lui répéter (mais avec des accents si étranges et cju'elle n'avait jamais entendus) des paroles qu'elle eût mieux aimées seules, car seules, elles l'avaient pera-uadée. Maintenant, elles ne la persuadaient plus. Elles n'avaient plus que la force de l'avoir naguères persuadée, mais c'était un talisman encore... Il la tenait toujours dans ses bras comme il l'y avait prise, et faisait ainsi à ses reins puissants une ceinture fermée qu'elle ne cherchait pas d'ailleurs à briser. Il avait le visage à la hauteur de ces flancs si purs, tendus déjà sous les influences de la grossesse, comme la voile qui se tend 4 la brise avant de complètement s'arrondir, et nulle pensée de volupté ne s'élevait en lui quand il sentait respirer contre son front et sa bouche ce beau corps, abri douloureux de tant de mystère, cet être doublé et palpitant d'un autre être qui commençait à se mouvoir dans le doux et chaud chaos du sein maternel. Ce n'était alors pour lui qu'un tiède berceau où dormait la vie dans
LE fETFA D'UNE SULTANE.
la vie! Tout à coup, un vague tressaillement surfit du fond de cet abîme humain où l'homme a jeté la vie que Dieu fait lever. Ils en eurent tous les deux conscience, et elle qui doutait de tout, qui souffrait de tout, croyant qu'elle rattacherait, qu'elle relierait l'amour de Ryno autour de son cœur avec ses entrailles maternelles:
— a Jure-moi, par lui ou par elle, — dit-elle avec une intention qu'il comprit, — que tu m'aimes toujours autant que le jour de notre mariage?
— Je te le jure ! » répondit-il, en déposant sur la ceinture de sa femme un long baiser qu'elle sentit couler jusque dans les entrailles ou dormait ce fruit de leur amour, par lequel elle lui demandait de jurer.
Et ce ne fut point un parjure ! l'amour ne manquait pas à Ryno de Marigny. C'était le passé dont il avait trop... et qui, dans son cœur, revenait, haut comme la mer sur la plage qu'elle a quittée. Ce serment prêté sur son sein, et plus à la mère qu'à la femme aimée, donna pour quelques instants à Hermangarde encore une sensation de bonheur. Mais, hélas! C3 fut la dernière.
bourgade,
E village des Rivières, dont il a été si souvent question dans ce récit, est placé à une très courte distance de Barneville, entre cette un peu plus enfoncée dans les terres, et les sables de ces vastes grèves. De la côte, on remonte aux Rivières par des petits chemins de sable mouvant, creusésau milieu de champs d'orge, de chanvre ou de froment, ou bien en suivant la lisière de ces champs fermés d'échaliers. Digne d'être chanté par un poète comme Burns, ce village ne ressemble pas plus
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à Carteret, la blanche marine, qu'une coquille de moule ne ressemble à une coquille de nacre. Il consisteen unerue mal pavée, à maisons basses, couvertes d'un chaume bruni par le temps ou verdi par la pluie, éclairées d'une fenêtre en petit plomb, ou par une ouverture pratiquée dans le haut des portes cintrées. Si, parmi ces chaumières d'une si humble égalité entre elles, vous en trouvez une ou deux qui se haussent jusqu'au luxe d'un premier étage et dont les vitres renvoient les feux du soleil couchant à travers les bras tordus et le feuillage jauni d'une maigre vigne, soyez sûr qu'elles appartiennent à quelque capitaine au long cours qui a réussi dans ses pacotilles. Ce sont les suzeraines de l'endroit. Du reste, comme tous les villages dont l'agglomération est difficile et lente, les Rivières ne tiennent pas toutes dans ces deux lignes de maisons basses. Elles ont des dépendances éparses, groupées çà et là sur différents points, et l'une de ces dépendances est le hameau appelé Bas-Hamet par les riverains (parce qu'il est situé plus bas que les Rivières vers la côte), où s'était retirée Vellini.
A l'époque où se produisaient les événements de cette histoire, l'apparence de ce hameau était bien triste et bien chétive ; qui sait ce qu'il sera devenu depuis? On y comptait, au plus, cinq ou six cabanes, formant équerre dans un coin
de haie ou de grève, abritées contre le vent de la mer par une butte revêtue d'herbe courte et semée de joncs. C'était dans ces chaumières et derrière cette butte, — au sommet de laquelle on avait planté un bâton d'où pendait un bouquet de houx, pour dire aux promeneurs du dimanche et aux matelots en relâche sous Carteret, qu'on vendait du cidre aussi bien au Bas-Hamet qu'à Barneville, — que vivaient pèleméle plusieurs familles de poissonniers. Et comme ces familles ne frayaient guères qu'entre elles, il y en avait deux du même nom, dont l'une, pour se distinguer de l'autre, avait pris le nom de ce hameau solitaire, et n'éiait plus connue à la ronde que sous la dénomination de Bas-Hamet. Ces Bas-Hamet étaient les hôtes de Vellini. Us lui avaient cédé pour une faible somme sa part de cabane, séparée par un mur, sous le même toit qu'eux, et porte à porte avec la leur. C'était là qu'elle vivait, la Vellini. Singulière dérive de la destinée! La fille des balcons voilés de Malaga n'avait plus, pour distraire la rêverie engourdie de ses longs yeux noirs, que la vue éternelle du varech accumulé devant les portes de ces chau mines, et fini, mêlé et trituré avec le sable, produit un engrais excellent, disent les laboureurs de ce pays. Qviand le temps était beau, elle y voyait jouer de petits enfants aux jambes nues, pen-
dant que leurs pères écaillaient et lavaient leur p)ois5on sur la pierre du seuil, et que les mères ou les sœurs aînées étendaient leur le5;ive à la haie du fossé voisin. L'hiver, elle n'y voyait personne. Quii hante ce pays oublié? La mer le connaît mieux que les hommes. Deux fois par an, aux grandes marées, elle y vient, jetant ses écumes par-dessus la butte, comme une femme en colère qui jetterait ses coiffes autour d'elle, battant aux volets, se coulant sous les portes, et — comme le racontait cette langue de métal, la maigre Charline, la femme du vieux pilote BasHamet, — dépendant sa marmite de la crémaillère, et montant jusque dans le lit où dormait son homme, aussi tranquille que dans son hamac. Certainement, des populations moins rudes auraient reculé devant ces invasions périodiques, et eussent abandonné un lieu exposé à des visites humides d'un caractère si dangereux, mais eux, non ! Dès leur bas âge, ils s'étaient accoutumés à ces trains de la marée aux équinoxes. Leur berceau, comme celui de Moïse sur le fleuve, avait été mis en branle par la lame, qui avait joué avec et qui l'avait respecté. Dès qu'ils avaient pu se tenir debout, on les avait poussés à la mer. C'était dans la mer qu'avaient grandi les cheveux ondes de leurs jeunes filles. C'était dans la mer que s'étaient lubréfiés les muscles durcis de leurs jeunes garçons. Leurs
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yeux perçants en. avaient retenu l'éclat verdàtre, et leurs dents cette blancheur d'écume dont elles éblouissent, mais qui ne dure guères plus cjue le temps mis par le flot à déferler. Comme les phoques, ils vivaient encore plus dans le flot que sur la terre. La mer, c'était l'àme de leur vie. Ils étaient hardis avec elle, et ils en souffraient avec sourire — comme on soulTre tout quand on aime — les terribles familiarités. Le jour où Marigny avait reçu la lettre apportée par Capelin au manoir, Vellini, revenue de bonne heure de la Haie d'Hectot, n'était pas ressortie. La neige qui tomba abondamment une grande partie de la journée, l'avait traquée dans sa cabane. Elle y était restée, l'œil fixé sur une horloge grossière à poulie qui sonnait les heures avec un bruit éclatant, et dont le balancier de cuivre, large et rond comme un disque antique, oscillait contre le mur, blanchi à la chaux. Les dandys du cercle de la rue de Grammont ne se doutaient guères que la Vellini — cette fameuse muger del pjrtido de la ruede Provence — comptaitalors misérablement • les heures dans ime chaumine de pêcheur, au bord le plus ignoré de l'Océan. Elle se demandait si Ryno céderait aux implorations de sa lettre. Viendrait -il le soir comme elle l'en priait? Avait-elle encore la voix qui persuade? Cette incertitude et la mort de madame de
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Mendoze dont elle avait été témoin, et qui influait aussi sur elle, étendaient à son front vne couche de pensées plus noires que la nuit. o Qii'est-il donc arrivé à la Maiiricaudel y> avait dit à sa mère Charline cette rieuse jeune fille aux joues arrondies, Bonine, dont Vellini avait parlé dans sa lettre. «Elle est rentrée ce matin, la figure renversée et l'air sournois comme la mer quand elle va grincer aux brisants.» Cette mystérieuse étrangère, dont le teint et les yeux annonçaient une origine lointaine, saisissait l'imagination naïve des filles de ce rivage. Bonine, qui remplaçait un peu Oliva auprès de Vellini, était en perpétuelle curiosité et observation quand il s'agissait de cette maigre Espagnole, dont la vie oisive différait tant de tout ce qu'elle avait pu voir et observer jusque-là. Elle alluma un grand feu de fagots pour la senora, dans la grande cheminée de sa chaumière. Avec ses poutres mal taillées et ses murs blanchis, c'était une espèce de grange que cet appartement pauvre et nu. Pour tous meubles, il y avait la grosse horloge à poulie, et un bahut en chêne que le temps et la mer avaient poli comme un miroir. Vellini y avait renfermé toutes ses attiferies de femme, ses robes, son linge, d'inséparables bijoux qu'un jour on lui avait apportés de la Haie d'Hectot. On y voyait encore deux chaises grossières, un