II
UNE VIEILLE MAlTRESSli.
escabeau à trois pieds et un lit propre, mais dur, déployé à bas, sur l'aire, et c'était tout. Les hôtes attentifs de Vellini avaient voulu lui donner leur grand lit carré, à courtines de serge bleue, mais elle l'avait refusé, et le vieux pilote lui avait arrangé des rideaux avec d'anciennes voiles de vaisseau qui ne servaient plus. Du reste, elle avait suspendu dans im coin son hamac rose, aux cables de soie, dans lequel M. de Prosny l'avait si souvent trouvée (comme il l'avait écrit à madame d'Artelles), se balançant au nez des gens, avec les impertinentes langueurs d'une sultane. Elle avait fait entasser, au coin du foyer, plusieurs gerbes de paille de froment et de colza qu'on lui renouvelait tous les jours, et elle aimait à s'y tenir couchée sous les réchauffantes influences de l'àtre embrasé ou flamboyant. Ainsi, des tuyaux luisants de blé égrené et des tiges de colza défleuries, voilà comme cette Capouanne de la vie parisienne avait remplacé le lit en satin et la peau de tigre aux griffes d'or.
Ce jour-là, elle avait renvoyé Bonine, qu'elle traitait doucement d'ordinaire, et à laquelle elle donnait toutes sortes de chiffons qui comblaient de joie la pauvre fille. La Sirène joufflue de ces mers avait raison. La Mauricaude n'était pas dans son état habituel. « Qiiels pois lui a-t-on vendus qui n'ont pas cuit ?. .. » dit la
L'INFIDELITE DE LA FIDÉLITÉ. 2 l<)
Charline, en se servant d'une expression proverbiale dans ces contrées. Ces simples femmes ne connaissaient rien de la vie de l'étrangère. Elles né savaient pas qu'elle attendait un homme qu'elle appelait son destin et qui pourrait bien ne pas venir, tant il s'était attaché, a.'^rafé, rivé à la ceinture d'une autre femme, et tant il y avait d'honneur exalté dans son magnanime amour poureile! C'est une si cruelle chose que d'attendre, que Bonine, qui avait eu son fiancé Richar(J, matelot au long cours, séparé d'elle par des milliers de lieues sur les vagues, Bonine blessée et mécontente de l'air dur de la sefîora, en aurait été touchée de coifipatissance, si elle l'avait su, et le lui aurait pardonné !
Étonnées, curieuses, la mère et la fille vinrent plus d'une fois regarder, à la nuit tombante, à travers une fente de volet, ce que faisait la Mauricaude. Elles la virent qui s'était habillée, et restèrent aussi ébahies que ce fils du roi, dans les contes, qui regarda par la serrure de la chambre de Peau-d'Ane et qui la vit s'illuminant des reflets changeants de sa robe, couleur de la lune. La sefîora avait allumé dans la cheminée une de ces petites lampes qui ont un bec et qu'on suspend à la muraille avec un crochet, et elle lissait ses noirs bandeaux avec un petit peigne qui brillait dans sa main comme de l'or. Elle avait mis une robe singu-
lière, comme jamais Bonine et Charline n'en avaient vu aux baigneuses de l'été et aux belles dames qui viennent prendre les eaux de la Taille au Prieuré. Cette robe était dé satin chamois, avec des nœuds flottants de ruban noir. Les bras étaient nuds avec trois ou quatre sortes de bracelets les uns sur les autres, mais ce qui frappa plus que le reste les deux curieuses, ce furent les pieds de la Mauricaude. Ils étaient chaussés de mules moresque d'écarlate, chaussure malagaise que la Vellini aimait à traîner en souvenance de son pays. Par la position qu'elle avait prise, renversée sur son banc d'épis vides, §a jupe était un peu soulevée, et on apercevait, par-dessus la soie du bas souple qui les couvrait, ses chevilles si fines et si rondes, emprisonnées dans les mêmes cercles, guillochés d'or, que ses poignets. Telle elle était, peignant sa tempe soucieuse, et regardant de temps en temps dans une petite glace pendue à son cou. Hélas! ce n'était pas la coquetterie qui la faisait regarder, d'un œil si grand ouvert, au fond de ce miroir presque grossier, encadré dans un étain vulgaire. On eût dit qu'elle y regardait une autre qu'elle. Elle ne s'y souriait pas. Elle avait entre les sourcils la même nuée que le matin, les mêmes plis aux lèvres, les mêmes lourdeurs dans le regard. Sa joue de jonquille semblait peinte,
tant le rouge de l'attente l'enflammait ! Malgré sa parure et ses bijoux, elle avait sa laideur boudeuse, triste, rechignée; cette laideur de lionne qui se fronce et donne un coup de dent au serpent qui la mord au cœur. « Qiiel dommage qu'elle ne soit pas jolie avec de si beaux ajustements! » dit tout bas Bonine à sa mère. Elle ignorait, la pauvre fille, qu'il y avait, en cette femme laide, une autre femme, belle entre les belles, qui allait tout à l'heure en jaillir!
Les deux pêcheuses se retirèrent du volet, ennuyées de regarder l'Espagnole immobile, à laquelle leur sens borné ne comprenait rien. D'ailleurs, la nuit était glacée. Il ne neigeait plus, mais il gelait par-dessus la neige, qui se durcissait et que les pieds crevaient avec bruit. Le ciel se montrait par places bleues, entre des nuages fendus que le vent du nord dispersait. Ils passaient tour à tour sur le croissant de la lune, qui semblait courir avec eux dans les airs, comme si, transis par ce temps d'hiver implacable, ils eussent jouté à qui courrait le mieux, dans l'espace immense, pour se réchauffer ! Dix heures sonnèrent. Dans ce pays sauvage, c'est la fin de la veillée. Qiiand elles sonnent, on éteint la lampe, et chacun degagner son lit. Au timbre de plusieurs horloges qui se suivirent en retentissant, toutes les cabanes du
Bas-Hamet perdirent , les lueurs qui filtraient aux jointures des portes et des contrevents, et qui les bordaient de lumière. Le sommeil commença pour ces gens de peine. Seul, le volet de Vellini resta éclairé à sa fente. Qii'étaient dix heures, sinon l'aurore de la nuit pour cette habitante des grandes villes ? Elle avait les yeux toujours fixés sur le miroir d'étain. Tout à coup, ce qu'elle y vit déplissa ses sourcils et mit un suave rayon d'espoir et de joie dans ses lèvres. « Il part! » dit-elle. Et après le silence d'im instant : « Le voilà au bout du pont! » repritelle, en essuyant du revers de sa main sa tempe, où perlait une sueur légère, a Muy bien I » reprit-elle encore, les yeux pleins des flammes du triomphe. « Ah ! il vient à moi de toute la vitesse de son cheval. Pauvre Ryno ! comme il est pâle! Est-ce à moi qu'il pense ou bien à elle?... » Elle fit une pause : a Où est-il maintenant? » se demanda-t-elle; et son regard aiguisé, avivé, entrait dans le miroir comme une sonde. «Sous le chemin qui conduite Barneville, — se répondit-elle. — Ah ! dans dix minutes il sera ici ! » s'écria-t-elle d'une voix timbrée comme un cuivre, sonné par les lèvres gonflées de la Victoire. Et elle se leva radieuse, prit au bahut un [)lateau de cristal d'une forme orientale, et alluma des pastilles de rose et d'ambre dont l'enivrante vapeur se répandit dans cette chau-
mière, qui s'en serait étonnée si elle avait respiré. Un cheval qui tournait entre la haie et la butte s'entendit sur la neige qui criait. Impétueuse, elle ouvrit la porte, et siffla entre ses doigts chargés de bagues le nom de Ryno. Il l'avait vue; il l'avait entendue; il avait déjà vidé les étriers et attaché à l'anneau de fer, incrusté à côté de toutes les portes normandes, son cheval en sueur, sur le dos duquel il eut soin de jeter son manteau. Il vint à elle, et l'arrachant du seuil glacé où elle se tenait les bras nuds, la tête nue: « Allons! encore une imprudence! » dit-il, et il entra.
La porte s'était refermée, et ils s'assirent sur les gerbes vides. Ryno, qui tremblait d'une émotion sainte, — car il savait bien qu'ilavaittort d'être venu nuitamment à cette entrevue, pendant le sommeil confiant de sa femme, — montrait une majesté de tristesse qui contrastait avec le feu de physionomie de la senora. 11 portait contre le froid un bonnet de martre, -apoétique fantaisie d'Hermangarde, — et une redingote d'un vert sombre, serrée à la taille et bordée de martre comme le bonnet. La jupe de cette redingote, ondoyant comme la fustanelle d'un Grec, tombait au genou sur ses bottes à moitié plissées, où reluisaient des éperons d'acier. Ainsi vêtu, il avait l'air de quelque mystérieux chasseur des Alpes ou d'un chevalier des temps
anciens, étreint aux reins dans le tricot de sa flottante cotte de mailles. 11 avait la beauté mûrie d'un liomme qui touche au plus intense de sa force, de sa passion, de sa pensée, et qui monte lentement vers le midi de sa vie, dans un char de feu, comme le soleil. Vellini le parcourut tout entier d'un regard retrempé de jeunesse :
— « Le temps ment comme ton mariage, — dit-elle, — comme l'amour qui meurt et qui dit : a C'en est fait pour jamais ! » parce qu'il meurt. Tu es venu, Ryno! Ce soir, nous n'avons pas dix ans entassés sur nos têtes. Tu es plus beau que quand je te vis pour la première fois, et l'amour mort n'empêche pas que nous ne soyons ici les mains unies, tout prêts peutêtre à recommencer le passé et notre amour !
— Tais-toi! — dit-il, — tais-toi ! » Et son œil et son geste avaient un tel empire, qu'elle se tut, la capricieuse et fière Vellini !
Mais après un silence :
— « Parle, si tu veux, — reprit-il comme un homme lassé de lutter depuis longtemps. — Dis ce que tu voudras. 11 n'est que trop vrai : je suis venu. Je n'ai pu résister à ta lettre. Je n'ai pu résister à ce sentiment du passé, réveillé par toi dans mon cœur, depuis le jour de la Vigie. J'ai cherché à l'y étouffer. Je ne l'ai pu. Jamais dévot ne s'est jeté à l'autel comme je
me suis jeté à Hermangarde. J'ai embrassé cette adorable femme, belle comme le jour et noble comme une fille de roi ; je l'ai embrassée comme un homme qui sombre, qui sent qu'il s'enfonce dans la mer, embrasse sa planche de salut. Dieu m'est témoin que toi, près de qui je suis maintenant, tu as été cause de plus de baisers, de plus d'étreintes, de plus de tendresses pour Hermangarde que je ne lui en donnai jamais dans l'indépendance de mon amour! Je me disais qu'elle était assez belle, je sentais que je l'aimais assez pour engloutir dans toutes les ivresses qu'elle verse au cœur, l'inexorable sentiment du passé, cette magie à contre-sens de la vie, cet atroce mirage auquel la pensée fascinée s'en revient toujours ! Je me suis plongé dans son sein. Je me suis caché dans son âme, comme les damnés se plongent le front dans leurs mains, au fond de leur enfer, pour ne pas voir Dieu. C'est insensé, c'est inutile ! Il faut qu'ils le voient. Il faut qu'ils sentent sa main de braise sur leur cœur. De même, moi ! Le passé, ce dieu de ma vie, m'a pris à poignées les entrailles de mon être et ne les lâche plus ! Voilà pourquoi je suis venu, Vellini. J'ai ouï dire que, dans les batailles, quand les chevaux de noble race sont légèrement blessés au poitrail par les bnïonnette?, un incompréhensible attrait de douleur les pousse à se précipiter
plus avant sur les dards coupants'^où leur sano; coule, et à s'enferrer jusqu'au cœur. Un mouvement pareil me pousse à toi, Vellini, depuis le jour où je t'ai, revue. Tous nos souvenirs dormaient en moi sous les souffles placides et toutpuissants d'Hermangarde. Je t'ai vue. Tu as remué toutes ces couches de choses mortes qui se seraient dissoutes peu à peu dans ma mémoire, et, comme un enfant qui fait lever la peste pour toute une contrée, en remuant les boues d'un marais avec son pied, toi, avec im appel sans amour à la vie passée, tu as semé la contagion de ton âme dans mon àme, et empoisonné mon bonheur !
— Je sais tout cela ! — fît-elle, tranquille. Elle avait posé sa tête sur la poitrine qui venait de rugir cette violente douleur, et après que tout ce tonnerre eut grondé et éclaté sur ses cheveux: — Je sais tout cela! — répéta-t-elle. — C'était écrit. Nous avions partagé la vie comme une pièce d'or qu'on coupe en deux pour en emporter chacun la moitié, mais la vie n'est pas comme ce métal inerte, — ajouta-t-elle en rompant le peigne d'or -qu'elle tenait à la main et dont elle envoya les deux bouts sur l'aire, comme s'ils avaient été les débris d'une baguette de coudrier. — Il faut que tôt ou tard les deux bouts se rejoignent; il faut que les tronçons des cœurs se rapprochent, ne fût-ce que pour
mourir ensemble dans une impuissante crispation ! Tu as souffert de cette nécessité fatale, parce que tu croyais que le bonheur donné par Hermangarde t'enlèverait de terre et abolirait ta mémoire. Mais encore, Ryno, rappelle-toi ! N'as-tu pas vu un jour, avec moi, dans les Cévennes, un aigle blessé qui emportait sa blessure dans le ciel et marquait de sang dans les airs le sillon tortueux de son vol ? Ryno, Ryno, voilà ton histoire! Dans les bras d'Hermangarde, en montant au plus pur, au plus bleu de vos rêves, tu emportais les dix ans élargis de Vellini dans ta poitrine, et ni la félicité donnée par ta femme, ni l'éther, — si l'aigle que je me rappelle a pu monter jusqu'à l'éther, — "ne devaientguérir, toi, ta blessure, ni lui la sienne ! Ah ! Ryno, c'est en vain que tu ps combattu... Je sais que tu as combattu, — reprit-elle avec un accent de mystère dans le regard et dans la voix, — mon miroir me l'a dit; je l'ai vu. — Et elle lui montra la petite glace d'étain, pendue à son collier de corail. C'était une glace enchantée, un talisman que la Bohémienne du porche de l'église de Malaga avait donné à sa mère, en reconnaissance de son aumône. — Tu as combattu contre moi, contre toi, contre le sort, contre le sang ! La glace s'est longtemps voilée. Tout y oscillait. Tout y était tourbillon, obscurité, fumées. Mais enfin elle s'est éclaircie. Ce soir, je t'y ai vu, sortant de
la grande porte de to;i manoir de Carteret, et venant à moi comme si tu avais eu les deux ailes d'un archange aux épaules, et ton cheval, deux ailes d'hippogriffe! »
11 sourit en entendant ces folles paroles, mais il la connaissait. Si elle était folle, elle était sincère, et la sincérité, c'est la force de Dieu, confiée un instant à des mains humaines. Tout en souriant d'incrédulité, mais d'incrédulité émue, il se pencha pour regarder dans cette glace qu'elle lui tendait, du bout de ses cinq doigts effilés. Il n'y vit rien que la lueur opaque et verdàtre du métal, mais en se penchant, sa joue toucha la joue veloutée de la Malagaise. Ah! cette chair connaissait cette chair! Le corps, comme l'àme, a ses ressouvenances. Si les lettres tracées avec du sang et figées sur un froid papier étaient entrées chaudes par les yeux de Ryno pour tomber tièdes sur son cœur, ici, le sang n'était plus séché. Il coulait, il circulait, carmin brûlant, derrière sa cloison transparente. Ce choc électrique de deux joues, ce fut l'étincelle à la poudre !
— a Ah ! je sais bien, — reprit Ryno qui se débattait, — je sais bien que j'aurai des remords demain, que j'emporterai tout à l'heure de tes côtés le morne dégoût de moi-même, mais pourquoi es-tu Vellini?... » — Et déjà il la regardait, il se perdait dans ces yeux agrandis, dont
l'irig, dilaté parla passion rallumée, semblaitavoir envahi, absorbé la carnée bleuâtre, — comme un feu violent qui lécherait le lait d'une coupe pleine et en montrerait le fond calciné et noirci.
— o Ce n'es-t pas moi, Ryno ; c'est le sort, c'est le sang! » reprit -elle lentement, obstinée, aveugle, et avec des intonations si pleines de sa belle voix de contralto, qu'elle réapparut à Ryno — comme aux premiers jours de leur jeunesse — une créature mystérieuse, surnaturelle, ayant de l'ombre dans la voix comme elle en avait dans le regard et sur la lèvre; provocante par ces ombres mêmes, agaçante comme l'Androgyne d'une volupté qui n'a pas de nom.
On l'a vu déjà, c'était là une de ses toutespuissances, et Ryno y avait toujours succombé. D'ailleurs, il espérait sans doute, tout en cédant à cet attrait irrésistible qui la vengeait de sa laideur, qu'en s'y livrant sans nulle réserve, il parviendrait à le faire mourir. Le malheureux! il se disait que tout cela n'était qu'illusions décevantes de perspective, sensations du passé, avivées par la distance, feux follets d'égarants souvenirs... Et il la pressait sur son cœur avec une véritable furie, croyant ne tenir qu'un spectre, croyant qu'à force de l'étreindre ce spectre s'évanouirait dans ses bras, et que le charme dont il était victime serait enfin... enfin rompu ! Ainsi, ses transports s'accroissaient du désir de
les épuiser. A ses propres yeux, il était le Spartiate et l'Ilote. L'Ilote s'.enivrait pour dégoûter le Spartiate d'une telle ivresse ; mais, cruauté du sort ! au sein de ces bonheurs maudits, le charme ne se rompait pas. Le fantôme était une réalité vivante qui résistait à la fureur de l'étreinte, et qui y répondait, en la rendant, avec d'inextinguibles pâmoisons. L'ivresse croissait, mais la satiété ne se dressait pas du fond de l'ivresse, et l'Ilote ne dégoûtait pas le Spartiate. En vain, à chaque baiser, à chaque morsure, il s'attendait à voir tomber morts ses désirs, le long de ses veines dégonflées ,• son front froidir; sa poitrine s'apaiser ; mais le Sort — comme disait la superstitieuse Vellini — trompait amèrement son espérance. Plus il se plongeait dans le lac enchanté des caresses d'autrefois, plus il descendait dans cette mer de douloureuses délices, moins il en touchait le fond, — ce fond de sable auquel il aspirait comme à la fin de cette coupable volupté ! Il ressemblait au prêtre égyptien qui voulait voir le néant de l'Isis, longtemps adorée, et qui lui déchirait, d'une main forcenée, ses voiles de lin et ses bandelettes. Hélas! à chaque bandelette rompue, il trouvait un voile miraculeux, et sous chaque voile déchiré qui tombait, il reparaissait une bandelette; et la déesse, toujours invisible, défiait et écrasait l'impie de sa mystérieuse divinité.
Veilini, du reste, apprenait au sein de ces désordres combien l'image d'Hermangarde était profondément gravée dans l'âme de Marigny; car c'était Hermangarde qui se retrouvait au fond de cette expiatrice horreur que Ryno montrait, dans ces plaisirs qu'il voulait tarir pour que jamais il n'y en eût plus pour lui de pareils ! Seulement, ses remords, qui ne diminuaient pas son délire, ce sacrifice d'une fidélité qu'il regrettait tout en la perdant, devaient attacher au front de l'Espagnole la couronne de l'orgueil triomphant par-dessus l'autre couronne des désirs heureux. Il n'en était rien néanmoins. Une autre femme que Veilini aurait exprimé, comme un citron piquant, tous les sucs de la vanité satisfaite dans cette coupe où la Volupté leur versait la poussière d'émeraude de ses plus brûlantes cantharides. Mais elle, cette fille d'un jet si franc, ne se repliait pas dans son orgueil vers Hermangarde, et ne se repaissait point, dans sa pensée, des humiliations de sa rivale. L'entraînement de Ryno, elle ne s'en parait point avec le faste de la victoire. Elle l'expliquait par les superstitions de toute sa vie, comme le sauvage explique l'univers par le Manitou qu'il emporte roulé dans son pagne. Elle croyait au philtre qu'ils avaient bu dans les veines l'un de l'autre, comme si on avait besoin d'un philtre pour expliquer les anciens abandons revenus,
les vieux enivrements retrouvés; comme si le souvenir de tous ces fruits, mangés dans la jeunesse, n'était pas assez pour tenter les lèvres assoiffées, malgré les meurtrissures du temps I Mais si peu orgueilleuse qu'elle fût, elle savourait les transports de Ryno avec des dilatations infinies, et elle eût voulu les garder comme un trésor perdu qu'on retrouve. — «Ah! — lui disait-elle, — mon Rynetto, pourquoi donc as-tu l'air si triste en me regardant à présent? Ce n'est pas ta faute si tu es là. Ce n'est pas la mienne. Mais, dis! n'y as-tu pas été heureux?... Ah! vois-tu ? ce bonheur reviendra sans cesse ; tu le retrouveras ici toujours. Le plus difficile est fait maintenant: c'était le premier pas vers moi qui t'attendais dans des anxiétés cruelles. Est-ce qiie je ne t'ai pas réappris le chemin qui conduit à moi ? Ne te révolte pas, — ajouta-t-elle, car il fit un mouvement à cette parole comme un cheval qui se cabrerait devant une barrière et refuserait de la franchir ; — ne te révolte pas, carino! — Et elle lui jeta un de ces regards qui contiendraient un lion. — Ne crois pas que je m'enivre de ma puissance! Si j'ai fait quelquefois des rêves, je les ai toujours brisés sur mon cœur. Tiens! — ajouta-t-elle en baissant sa voix pleine, — veux-tu que je te conte le rêve détruit de ces derniers jours, pauvre chose précieuse que j'ai écrasée comme j'écrasais, toute petite, entre
L'iNriDÉLlTE DE LA HDELITE. 2^]
deux cailloux, les perles que ma folle et bienaimée mère détachait de ses oreilles pour me les donner? »
Et il la laissa dire, dans cette longue contemplation muette dont elle le frappait toujours. Naturelle et bizarre tout ensemble ; enfant, femme, animal, Chimère, un composé de tant de choses divinement pétries; une statuette humaine, faite — comme la foudre des Anciens — de trois rayons, tordus par la main de Dieu !
Le feu s'éteignit dans l'âtre. La flamme de la lampe s'en allait, maigrissant, contre le mur. La chaumière trempait toute dans l'ombre. Il n'y avait plus d'éclairé par les charbons du foyer et la flamme vacillante, que le groupe qu'ils formaient sur les gerbes. Groupe difficile à saisir dans l'ensemble de son contour, sous ces lueurs errantes, coupées d'obscurités, lignes brisées qu'on ne suivait pas d'un seul regard. Ce n'étaient plus les chastes poses de l'Amour conjugal, que le séraphique Swedenborg a appelé le roi des Amours, et qu'il a symbolisé
ans les cygnes, les oiseaux de Paradis et les
ourtereHes. C'étaient des attitudes lassées, dé-
chevelées; des reploiements de corps alourdis.
jVelIini, dont le pied crispé dans quelque pà-
oispn avait rejeté une de ses mules moresques,
tait plus que jamais, avec son miroir constellé, a sorcière au pied nud, qui vient défaire son charme,