‹ Une vieille maitresseChapitre 8 sur 18 · II. jo · texte numérisé non relu

II. jo

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comme l'avait dit le vieux Prosny au commencement de cette histoire. Dans le désordre de la robe, étalée là, relevée ici, l'autre pied se retrouvait un peu plus loin sur les gerbes, chaussé de sa pantoufle écarlate, et l'autre pantoufle avait roulé presque au bord du brasier dans !a cendre, brillant là, vide et solitaire, comme le soulier de verre perdu jadis par Cendrillon.

— « Écoute donc mon rêve, — reprit-elle après un sileiice. — Tu as vu ce bâtiment Espagnol qui est encore sur la plage et qui va mettre à la voile dans quelques jours. J'ai parlé au capitaine , aux matelots. Ils me connaissent tous. Ils sont de Malaga et ils y retournent. Ils m'ont proposé bien des fois de m'emmener avec eux au pays. Ils ne savent pas, Ryno, que je tiens par des racines à cette terre que tu foules, que je suis ton ombre sur cette terre, que la Vellini a la chaîne d'un homme autour du cou. Ils l'ignorent, mais moi, je le sais... et je me disais que puisque tu dois me revenir comme je te suis revenue , puisque ton mariage est la noble imposture d'un cœur épris, mais qui se trompe encore une fois, nous pourrions bien partir ensemble et nous en aller de ce pays glacé, où les femmes ne croient pas aux sortilèges d'amour mais à la puissance de leur beauté toujours trahie, pour vivre, libres et unis, comme nous avons vécu autrefois. Ah ! quel bonheur

alors ! quelle jeunesse ressuscitée ! La présence de Ryno sur mes yeux, le soleil de Malaga sur mes bras, ce soleil qui m'a doré la peau toute petite, et me l'a faite comme tu la vois ! Ahl cariiio, voilà l'idée qui m'est venue et que j'ai caressée dans mon sein comme un oiseau qu'il faut tuer ! Car je me disais que c'était fou , — ajoutait-elle, s'apercevant qu'il avait tressailli sous sa parole, comme si elle l'avait galvanisé, — je me répétais, pour m'apaiser, que tu ne voudrais jamais quitter Hermangarde ; que tu ne consentirais jamais à lui briser le cœur... et alors, moi... je brisais mon rêve sur le mien, » Éloquence singulière, farouche et tendre, hypocrite et vraie, dont les mots pressés sur ses lèvres, comme les gouttes d'un orageux fluide, pénétraient Marigny et se coulaient, dans son être ému, par torrents.

— « Mais si nous ne partons pas, — repritlUe, incertaine, n'osant croire que le la-^o inviible qu'elle lui jetait autour du cœur y fût bien loué, — si le brick Malagais va laisser la Velini sur ce rivage, dis-moi au moins, Ryno, que lous pourrons toujours nous y rejoindre et nous y revoir, de temps en temps, pour quelques heures, comme nous l'avons fait aujourd'hui. Ah! cela, Ryno, n'est pas un rêve! En est-ce un? — fit-elle avec des modulations d'amour soumis dans la voix, douces comme les

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sons renflés d'une flûte. — et faut-il encore le briser? Va! ta Vellini n'est point méchante. Elle ne veut point t'arracher ramour d'Hermangarde. Elle ne veut que toi, par moments, toi ici, dans l'obscurité, sans qu'aucun être vivant le sache, ni Hermangarde, ni le monde, ni personne! Qije ta femme, Ryno, puisqu'elle est ta femme, ait ton amour et garde son bonheur, mais moi, que je t'aie! que le passé revienne se poser entre nous, chaque nuit ou chaque jour, pour une heure 1 Cela sera assez pour Vellini. Eh bien, tu prendras toutes les précautions de la tendresse. Tu surveilleras la confiante sécurité de ta femme; moi-même, je deviendrai prudente. Oui ! moi, Ryno, ton impétueuse Vellini! Rien ne ine coûtera. Je changerai mon caractère. Ah! je voudrais bien qu'il me résistât! Nous nous cacherons. Pour la première fois de sa vie, Vellini se cachera, dûtelle en étouffer! Elle se cachera comme si elle avait peur. Elle deviendra lâche pour sauver le bonheur d'Hermangarde. On est si bien sur cette côte écartée! J'en sais tous les coins depuis que je la parcours. L'hiver est dur, ta femme est délicate. Elle ne peut plus t'accompagner dans tes promenades. Tu pourras donc sans danger y rencontrer Vellini. La fille du Toréador — reprit-elle d'un accent plus haut et avec une fierté sauvage qui lui fit secouer ses bras

au-dessus de sa tète — a les muscles de son père le toréador et peut défier les éléments! Il n'y a point une dune, pas une anse, pas une grotte des falaises que je ne connaisse à présent, et où je ne puisse t'attendre, quand tu m'auras dit que tu y viendras. Peut-être — ajouta-t-elle avec rêverie — les femmes des contrebandiers sont-elles venues souvent aux mêmes lieux attendre ceux (|>i'elles aimaient et qui voguaient sur la mer. Je ferai voir à ces rochers une autre femme aussi intrépide, aussi patiente... Pendant qu'Hermangarde dormira en l'attendant sur la soie, moi, qui t'attendrai comme elle, je ne dormirai pas sur mon écueil. »

Elle s'arrêta. Ryno l'admirait, le visage tourné vers elle, esclave par son charme qui eût fait croire à la magie. Il la regardait et l'écoutait, source de vie qui rejaillissait tout à coup quand on la croyait engloutie, et qui recommençait, flots et écumes, ses bouillonnements éternels. 11 buvait au son de sa voix et aux regards de ses yeux. Il s'y désaltérait de cette longue soif

le l'absence qu'il avait trompée avec Hermang;jrde, comme on trompe sa soif, quand on n'a pas de breuvage, avec la chair fondante d'un fruit délicieux. Bientôt, comme une ramure qui tombe sur une source, les ténèbres tombèrent entre eux. La lampe s'était éteinte. Le vent du

nord sifîla s.ir la chaumière, et le cheval, atta-

ché à la porte, hennit et fit un écart de terreur qui sembla ébranler le mur.

— a Qu'a mon cheval? — dit Ryno, troublé comme une mauvaise conscience ; et ils se levèrent de leur divan agreste, dans la nuit profonde.

— Ce sont les Bas-Hamet qui se lèvent, — dit Vellini. — Ils nous auront entendus à travers le mur, ou peut-être le père va-t-il, cette nuit, pécher au lançon. »

Ils restèrent quelque temps encore dans l'obscurité. Elle chercha à rallumer la lampe, mais n'y parvenant pas, elle prit une poignée de pailles sèches aux gerbes et la jeta sur les charbons du foyer. La flamme se dressa tout à coup, et, alimentée par le bois de fagot qu'ils y poussèrent, fit rayonner dans tous les coins de la chaumière sa vive clarté.

Marigny continuait d'écouter le faible bruit qu'ils avaient entendu et qui avait effrayé son cheval. Ils allèrent tous les deux à la porte, l'ouvrirent et regardèrent, du seuil. Us ne virent personne. Le bruit ne s'était pas renouvelé. Le cheval avait encore l'oreille frémissante et l'œil inquiet, et cependant tout était calme, silencieux, solitaire. La lune qui s'enveloppait dans des linceuls de nuages, retirait ses lueurs blafardes et mourantes. La gelée faisait étmceler les neiges tombées. Tout était blanc dans

l'étendue, excepté le bouquet de houx pendu au bâton de la butte, dont les feuilles luisantes et foncées n'avaient pas gardé les glissants flocons. La chaumine des Bas-Hamet était plongée dans une paix infinie. Le sommeil l'avait visitée ; et à travers ses murs peu épais et ses portes mal jointes, on discernait, dans le vaste silence de la nuit, jusqu'aux respirations de ceux qui s'y étaient endormis.

Ils revinrent s'^asseoir sur les gerbes. Ryno, qui n'avait encore vu que Vellini, depuis qu'il était avec elle, jeta un coup d'œil sur cette espèce de grange qui était alors tout l'appartement de cette fille du luxe et des villes.

— « C'est donc ici que tu demeures? — fitil, étonné de la nudité pauvre des choses qu'il avait autour de lui.

— C'est ici ! — répondit-elle avec fierté. - — Tu vois, Rynetto, j'ai déjà commencé la vie des femmes de ce rivage. Je me suis déjà endurcie. La senora de la rue de Provence, l'Espagnole qui ruinait Cérisy n'est plus. Qtiand je te dis que tu me trouveras partout sur cette côte, la nuit, le jour, à toute heure, t'y attendant quand tu m'auras dit de t'attendre, je ne me vante pas, Ryno ; je l'ai déjà fait bien des fois depuis le jour de la Vigie. J'ai passé bien des heures à l'air du temps, assise ou errante dans les grèves, l'attendant toujours ; mais tu n'es pas venu.

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« A présent, ce sera moins dur, — ajoutât-elle,— car tu viendras, n'est-ce pas,cariiio? » Et elle lui en arracha la promesse. Il était attendri de cette rude vie qu'elle menait pour lui, sur ce rivage d'un froid si mortel aux délicatesses d'une fille du Midi. Et surtout, il était touché, jusqu'au fond de l'àme, de cette noblesse de cœur qui ne se démentait pas et qu'elle avait toujours en parlant d'Hermangarde. Il se répétait qu'après tout, c'était du bonheur de cette adorable Hermangarde qu'il s'agissait, et qu'il était encore possible de le sauver !

D'inexprimables langueurs les reprirent sur ces gerbes où ils s'étaient replacés. Ah ! qui ne connaît pas, après les convulsions du bonheur nerveux des caresses, cette détente de tous les organes, cette lassitude brûlante, engourdie, qui a aussi sa volupté?... On dirait le sommeil de l'opium, se coulant entre nous, membre par membre, et faisant sommeiller le corps avant que la pensée ait clos sa mystérieuse paupière. Ils l'éprouvèrent alors. Ils se bercèrent dans ce dormir, les yeux ouverts; dans ce somnambulisme transparent des sens, apaisés de jouissances ! S'ils se suspendaient encore l'un à l'autre, c'était d'une caresse pleine de lenteur, mourante, inachevée, une de ces caresses où la rêverie tient plus de place que les hâtes fré-

missantes du désir. Jamais le souvenir de l'amour n'avait plus ressemblé à l'amour même. Jamais ils n'avaient mieux compris, ces deux êtres, que la mémoire des temps écoulés, cœur contre cœur, avait repoussé, cœur contre cœur; que de toutes les réalités de l'existence, la plus puissante, c'est la chimère dupasse!

Minuit qui sonna au clocher de Barneville, et la grossière horloge à poulie « qui jura que le fait était vrai*», les tira de leur contemplation rêveuse. Ryno se leva. « II faut partir, — dit-il avec regret, — il faut retourner au manoir. » C'était ainsi qu'il la quittait, rue de Provence. Et ce soir, comme dans ce temps-là, il lui dit adieu en espagnol, dans cette langue qu'elle lui avait apprise et qu'il n'avait jamais parlée qu'avec elle, car il eût craint, sans doute, l'impression de ces mots, vidés, comme la coupe du roi de Thulé, de l'amour dont ils s'étaient remplis pour lui, et sonnant, comme une ironie de son bonheur, sur des lèvres indifférentes.

Il monta à cheval devant elle. « Je serai ton page, — lui dit-elle avec sa grâce osée, sa grâce de jeune garçon mutin et hardi ; — laisse-moi te

* Burns, dans Tye Brigs of Ayr ;

The drmvsy Diingeon-clock had number'd two And Wallace iower had sworn ihe fact was {rue.

tenir l'élrier! » et elle le lui tint. Il la laissa faire comme une mère, ivre de maternité, laisse faire son souverain d'enfant qu'elle admire. De son cheval, il l'embrassa sur la tète, comme s'il y déposait sa pensée. Puis il partit, et elle le regardant du seuil, il eut bientôt tourné la haie qui était en face de la hutte.

C'était une nuit d'hiver rigoureuse, d'un calme morne, d'un silence profond. L'air était fin et le vent piquait. Levée de bonne heure, la lune se couchait de bonne heure. Les premières ombres de son déclin, qui s'en allaient croissant, commençaient à traîner sur les neiges tombées dont elles ne pouvaient amortir le mat éclat. La mer, à la gauche de Ryno, n'élevait pas, comme à l'ordmair'e, sa grande voix vague et monotone. Et quoique le froid ne soit jamais, dans nos contrées, assez intense pour saisir la mer, on eût dit pourtant ce soir-là, à son silence, que les glaces l'avaient emprisonnée. Cette nature attristée et muette; ces steppes de grèves auxquels la neige donnait un caractère qui n'est pas le caractère habituel de ce pays; le froid, cette chasteté des airs; tout précipita Ryno du monde de sensations dans lequel il venait de vivre auprès de Vellini, et le replaça cruellement en face de luimême. Il était maîtrisé par tous ces aspects. Il sentait jusque dans son cœur la main de glace

t'iNFIDÉLITÉ DE LA FIDÉLITÉ. 2^]

de la Nature. Parti du Bas-Hamet le front ardent, les artères palpitantes, l'àme embrasée, il s'éteignait peu à peu en s'avançant sur ces grèves neigeuses, vers la demeure où dormait Hermangarde trahie. Oui! il s'éteignait sous le souffle de ce vent du nord, moibs âpre que sa pensée, — comme une de ces torches élevées parfois par le douanier au sommet des dunes, pour avertir les navigateurs en détresse. Son cheval, qui marchait d'un trot allongé, troublait seul le silence nocturne par les hennissements du retour. Ces hennissements rappelaient à Ryno celui que le noble animal avait poussé à la porte de la cabane, et ramenaient dans son esprit une pensée qui l'avait traversé comme une flèche, et qu'il avait chassée comme la vision de l'impossible... Il la chassait encore, cette folle pensée, mais il en blêmissait tout en la chassant. Du train qu'il allait sur la lisière .lie de la grève, il arriva bientôt au bras de :i>r et au Petit-Pont. Un homme le passait. Il irrèta court au milieu de la planche étroite, la main sur la gaule qui servait de parapet, en entendant les pas du cheval qui entrait dans l'eau.

— a Tiens! c'est M. de Marigny, et bien attardé ! » dit une voix étonnée.

Marigny reconnut le pêcheur Capelin qui s'en revenait de la falaise.

— a Oui, c'est moi, — répondit-il, ne voulant pas avoir l'air de se cacher. — Avez-vous fait une bonne pêche, mon brave Capelin ?

— Nenny! — repartit le pêcheur. — J'nons vu brin d'crabes. La mer n'y est pas, ni le vent non plus.. Mauvais temps pour les pauvres gens, monsieur de Marigny! La Caroline a rôdaillé toute la nuit sous les dunes. J'I'ai vue deux fois du côté de votre manoir.

— Je ne l'ai pas rencontrée, » dit Ryno d'un ton moitié incrédule et moitié sérieux ; car il trouvait inutile de blesser ces simples gens dans leurs illusions ou dans leurs croyances. Et il remit son cheval au trot.

Il arriva bientôt à la porte du manoir de madame de Fiers. Il descendit pour ouvrir la grande porte rouge. Mais quel ne fut pas son étonnement, quand, en la poussant, il sentit qu'elle était ouverte et qu'elle tournait sans résistance sur son gond rouillé. Il apaisa avec un mot les hurlements des chiens qui le reconnurent, et il entra par le perron et la porte vitrée, qu'on ne fermait jamais, après avoir conduit son cheval à l'écurie et l'avoir lui-même débridé.

Le mot de Capelin sur la Caroline lui revenait à la pensée. Est-ce que les certitudes de l'homme ne se font pas avec des riens?... Il alluma un flambeau dans la salle à manger; et,

l'infidélité de la fidélité. 24^

ellement, il était plus pâle que les vieux

cadres, avec des yeux qui lui firent baisser les siens. En proie à des pensées inexprimables, à des soupçons plus forts que sa raison, il pénéa sur la pointe du pied dans la chambre de femme, afin de savoir si elle était endormie comme il l'avait laissée et si son sommeil n'avait pas été troublé.

Qiiand il était parti, elle dormait dans le lit nuptial, sous le mol abri de ses couvertures, le visage pâli, mais cajmé, ombragé de ses longues paupières. Qiiand il revint, il la trouva désordonnément vêtue, la pelisse aux épaules, évanouie au bord de la couche, les mains dégantées, bleuies par le froid, et les pieds ayant encore autour de leurs bottines à moitié lacées, des plaques de neige qui croulaient en eau sur le tapis. Alors il comprit tout... et le hennissement du cheval au Bas-Hamet, et la porte du manoir ouverte, et la blanche Caroline errante sous les dunes, dont lui avait parlé Capelin.

DÉNOUEMENT POUR l'uNE

'ÉTAIT un être fort que Ryno de Marigny. Ses passions étaient grandes et le secouaient à tout faire craquer dans sa robuste nature, comme le vent fait tout craquer dans la ramure d'un chêne, mais son esprit les dominait. Il avait un de ces tempéraments mélangés de sang froid et de sang brûlant, privilège de naissance des grands joueurs et des hommes politiques: terrible duplicité qu'on expie; car la Nature semble jalouse des dons qu'elle ac-

corJe à ses favoris. — Dans les transes de l'émotion qui le foudroyait, Marigny était encore capable de réflexion et de calcul. Qiiand il vit sa femme évanouie, certes! il ressentit une atroce douleur. Il embrassait, d'une seule vue, l'effroyable série de tortures qu'elle avait traversées depuis dix heures du soir, pour revenir là, — à ce lit quitté dans l'angoisse etretrouvé dans l'agonie. Et pourtant, en présence de cette malheureuse, asphyxiée de froid, brisée par sa chute sur le bord de sa couche, il s'arrêta un moment et se demanda ce qu'il allait faire. Sonnerait-il, et se sauverait-il dans son appartement comme si c'eût été Hermangarde ellemême qui eût sonné avant de s'évanouir? Laisserait-il seule la femme de chambre, étonnée de voir sa maîtresse habillée à cette heure, les pieds trempés de neige, le front glacé ? Et s'il se chargeait de rappeler lui-même Hermangarde à la vie, s'exposerait-il à la scène qui allait jaillir de cet affreux tête-à-tête?... De quelque côté qu'il se retournât, la situation lui répondait toujours par le même mot : tragédie domestique, destinée perdue ! Le bonheur d'Hermangarde était irrévocablement détruit. Menacé depuis quelque temps par tout un ensemble de circonstances, ce bonheur dont il se préoccupait, il n'y avait qu'un instant, chez Vellini, il était impossible de le sauver. Alors

il pensa à sa femme, à la personne même de sa femme, si c'était fait de son bonheur.

11 se mit à genoux devant elle, et lui arracha ses bottines imbibées de neige et ses bas humides. Il réchauffa ses pieds de son haleine. Ainsi qu'une mère déshabille un enfant qui dort, il lui ôla sa pelisse et sa robe; puis, écartant les couvertures et soulevant ce corps immobile qu'il n'avait vu jamais inanimé dans ses bras, il la coucha, et lui répandit sur les tempes de ces eaux pénétrantes et fortes qui dardent au cerveau engourdi la sensation de l'existence. Tout cela fut long, mais ce fut iiuitile. Hermangarde restait sans mouvement. La vie était suspendue en elle à une profondeur f|ui commença d'effrayer Ryno. Il était penché sur elle, étudiant à sa poitrine, à son front, à ses bras, toutes les pulsations de son être. Spectacle étrange que cet homme, dans cette chambre solitaire, au fond d'un château plein de domestiques endormis, qui veillait, botté, éperonne, et dans des anxiétés terribles, au bord du lit d'une femme évanouie ! Il attendit encore quelque temps avec des spasmes d'impatience, mais voyant que cette léthargie d'Hermangarde résistait à ses soins et à ses efforts, il eut l'idée d'appeler du secours. Seulement il entra dans son appartement pour rejeter ses bottes, accusatrices d'une course nocturne. Ses nerfs étaient

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si ébranlés, il était sous l'empire de si funèbres sensations, qu'en marchant jusque-là le bruit de ses éperons sur les parquets le faisait, malgré lui, tressaillir! Il avait les yeux pleins de la tète pâle de sa femme, qui lui rappelait une autre pâleur, étendue par lui sur un autre visage, — celui de madame de Mendoze, oubliée dans les caresses de Vellini, mais dont le fantôme, évoqué par une imagination vengeresse, lui disait, le doigt tendu vers Hermangarde : « Hier, tu en as tué une ; demain, feras-tu mourir l'autre?... » Et il frémissait. En revêtant sa robe de chambre, il lui sembla qu'il mettait un mensonge par dessus ses remords. Ne fallait-il pas se préparer à une hypocrite comédie pour tromper l'œil espionnant des valets? Il rentra donc dans la chambre de sa femme et sonna. Il ordonna qu'on allât chercher le médecin de Barneville. Le délire venait de s'emparer d'Hermangarde, et ce délire, dès les premiers mots, prit un tel caractère, que le malheureux Marigny fut obligé de chasser la femme de chambre, venue au coup de sonnette, pour qu'elle n'en entendît pas les révélations. Il voulait qu'elles mourussent en lui seul. Il voulait être le seul témoin de ces transports effrayants et de ces cris involontaires, sortis, comme des feux d'un souterrain, du silence de cette femme qui, d'ordinaire, concentrait tout

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