LE MASSACRE DE
Malgré la protection visible, souvent accordée à Boucherville par la sainte Vierge, Dieu permit qu'une fois cette paroisse eût à enregistrer une horrible scène de deuil.
Depuis 1691 surtout, la colonie n'avait pas eu un moment de repos. Les Iroquois, soutenus par le major Schuyler de la Nouvelle-York, redoublaient leurs attaques partout et sous toutes les formes les plus astucieuses et les plus cruelles ; “leurs bandes qui semblaient sortir du sol,” livraient bataille, presque en même temps, en 1692, à Saint-Lambert, sur la rivière Yamaska, à la Rivière-du-Loup, à Lachenaie, dans l’île Jésus et au lac des Deux- Montagnes. Battus partout, ils ne réussirent qu’à empêcher d'ensemencer les terres. Ils ne se désis-
tèrent pas cependant ; ils voulaient une rouvelle défaite, ils l’obtinrent bonne dans un dernier combat, à Boucherville 1
Ils s’en souvinrent. Au printemps de 1695, ils recommencèrent leur guerre de maraudeurs, débarquèrent “ par petits pelotons dans l’île de Montréal, où ils cassèrent la tête à quelques habitants ?” Une bande nombreuse de ces barbares resta cachée dans les forêts de Boucherville, pour surprendre et massacrer les colons dans leurs champs. Heureusement, M. le comte de Frontenac l’apprit à temps. Il divisa ses troupes ec en forma plusieurs petits bataillons, qu’il envoya dans les paroisses exposées aux attaques iroquoises. M. de la Durantaye fut chargé de protéger Boucherville. JT avait sous son commandement une douzaine de sauvages, des volontaires canadiens et quelques soldats réguliers.
Au lieu de se rendre directement à Boucherville, M. de la Durantaye fit un long détour par Sorel, remonta la rivière Chambly, revint avec précaution dans les terres et tomba tout-à-coup sur les bandes
d’ennemis. Surpris, les Iroquois n’y tinrent pas
1 Garneau: Histoire lu Canaar, t. I, p. 350.
2 P, de Charlevoix : Hist, de la Nouvelle-France, t, II, p, 155,
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longtemps ; ils s'enfuirent, laissant leurs morts et leurs blessés.
Il y eut encore d’autres surprises, ajoute le P. de Charlevoix, de la part de ces barbares. Est-ce avant ou après cette bataille qu’elles eurent lieu. .? l’historien ne fait pas connaître ce détail.
Une de ces surprises fut celle de Boucherville. Pendant une nuit sombre d'été, les Iroquois pénétrèrent jusqu'aux habitations, et poussés par leurs instincts cruels, ils se précipitèrent sur les familles endormies, se livrant à un massacre dont les horreurs ne furent surpassées que dans celui de Lachine. Des mères, avant d’être torturées ellesmêmes, virent leurs enfants égorgés dans le berceau ; des vieillards furent saisis dans leur fuite et trainés en captivité ; le feu dévasta plusieurs habitations. Quand le matin vint éclairer ce douloureux spectacle, on put voir des restes de flammes, des cendres, quelques familles effrayées sortant des bois, où elles avaient pu se sauver, des orphelins demi-nus à la recherche de leurs parents, des maris restés sans femme, des femmes sans époux, sans famille, sans gite.
Une des principales victimes de ce massacre fut M. Christophe Février, sieur de Lacroix, honorable
bourgeois venu du pays de Mantes-sur-Seine, et établi à Boucherville depuis 1671 ?.
M. de la Saudrays, curé de la paroisse, s'employa de toutes ses forces à soulager les malheureux. On crut même, tant ces malheurs l'avaient affligé, qu'il ne pourrait y survivre.
Son âme de pasteur en fut brisée. Le deuil de tous ses enfants fut le sien ; il devint, à force d’aumônes, pritvre comme les plus pauvres d’entre eux. Il partagea chacune de leurs misères, et sut leur faire trouver la seule consolation capable de soutenir en pareille infortune : la consolation puisée en Dieu.
“Après avoir eu la douleur, dit l'abbé Faillon, cité par M. Huguet-Latour, de voir ses brebis dis-
persées et cruellement égorgées par les Iroquois, il
ne voulut jamais consentir à se séparer du petit nombre de celles qui avaient échappé à ces terribles massacres.”
La maladie le força d'abandonner son ministère, en 1716. Cinq ans après, il mourut au séminaire de Montréal.
1 Faillon : Histoire de la Colonie française en Canada, t.ITT, p.262,
et
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eux. :
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raillon, ! Q A . 17, AA Pour réunir sous un même titre général les plus is disà sombres événements qui eurent lieu dans la paroisse, uoIS;, petit nous disons immédiatement un mot des jours de ui a] L :rribles Jabrs L'insurrection soulevant les esprits dans les paistère roisses voisines, eut à Boucherville des échos qui n1s #9) inaire brisèrent l'harmonie entre les fidèles et le curé. m Selon la direction de son ordinaire, le R. M. Hudon approuva ceux qui voulaient rester sur le terrain d'une résistance légale, et blâma, comme il devait le II, p.202.
faire, la revendication par les armes de nos droits
foulés aux pieds. Il se créa des ennemis : les passions politiques sont souvent aveugles ; elles se précipitent plutôt à la suite d’un tribun exalté, qu’elles ne se laissent guider par la sage raison.
Il était quasi impossible d'empêcher toute agitation dans une paroisse qui faisait partie de La confédération des six comtés !: au sein de laquelle agissait l'influence d’un Bonaventure Viger, le héros de la curieuse bataille sur le chemin de Chambly, et plusieurs autres citoyens parmi les plus notables, orateurs, ou auditeurs exaltés de l'assemblée fameuse de Saint-Charles, où furent adoptées les résolutions qui servirent de base à un appel au peuple.
Toutefois ces partisans de l’insurrection ne furent pas nombreux. La voix de Mgr Lartigue rappelant, b dans un mandement célèbre, les devoirs d’un catholique à l'égard de la puissance civile établie et constituée, en ramena un grand nombre à des idées plus calmes et plus chrétiennes. Les autres reconnurent bientôt la droiture des intentions du KR. M. Hudon, en le voyant s'employer de toutes ses forces auprès du gouverneur, Lord Durham, à obtenir la réparation
1 C’est le nom que se donnèrent, dans l'assemblée du 23 octobre, à Saint-Charles, les habitants des comtés de Saint-Hyacinthe, Richelieu, Rouville, Chambly, Verchères et l’Acadie,
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des injustices commises dans la répression des insur-
gés. Oubliant les injures dont il avait été l’objet, il demanda pour tous l'indemnisation des pertes qu'ils avaient encourues malgré ses sages avertissements.
Pendant que M. Lafontaine faisait voter en Chambre son bill d'amnistie générale, le R. M. Hudon favorisait les efforts patriotiques des membres du Parlement les plus influents, et prenait toute la part convenable à son rang au succès du bill d'indemnité.
Il ne restait plus qu’un bien petit nombre de ces patriotes à réconcilier, lorsque, en 1840, la cure fut confiée au vénérable messire Thomas Pepin : cet humble prêtre, dont les trente-six années d’apostolat à Boucherville, remplissent pendant ce temps l’histoire presque entière de la paroisse. C’est lui qui fit disparaître les derniers vestiges de division.
Une mission prêchée en 1842—la première que les RR. PP. Oblats prêchèrent en Canada—rétablit chez tous les fidèles la ferveur, et fit refleurir dans les familles la piété d'autrefois. Les vieillards en gardent un pieux souvenir ; ils moissonnent encore
les fruits de ces jours de salut.
Mgr Bourget vint lui-même clore les exercices de
la retraite, et ajouter à la joie de ses enfants ses conseils et sa bénédiction.
Mais ce bonheur tranquille, hélas ! ne fut pas de longue durée. Les paroissiens étaient préparés au sacrifice : Dieu le leur imposa.
L'année 1843 leur rappellera toujours, ainsi qu’à tous ceux qui se sont unis à eux, dans une douloureuse sympathie, le désastreux incendie qui, le 20 juin, réduisit en cendres l’église, la chapelle, le couvent, l’école, cent quarante-trois maisons et dépendances ; laissant plus de cinquante familles sans logis, et un dommage total de plus de cent mille piastres. Épreuve terrible ! et qui demandait une mâle vertu. Notre-Seigneur qui sait mieux aimer que les hommes, éprouve rudement parfois ceux qu'il a longtemps comblés des biens temporels, afin de lés mieux établir dans la foi. Le malheur est alors un don de sa main, dont les effets, dans ceux qui savent le recevoir, sont dignes de ses miséricordieux desseins. Boucherville en est un exemple frappant. L'incendie a donné lieu à la manifestation d’âdmirablés vertus cachéés jusqu'alors, d’une charité, d'une résignation chrétienne, d’une foi em la Providénce, d’une cofipassion pour les malheureux, qui ont produit les actes les plus glorieux à Dieu.
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M. l'abbé J.-C. Prince, plus tard évêque de Saint- Hyacinthe. Il se retrouve dans les Mélanges religieuæ, dont il était le rédacteur. Écrit le lendemain de l'incendie, il est la peinture fidèle de la situation du moment et porte tout le cachet de l'actualité. “ Un affreux malheur vient de jeter l'épouvante cb la consternation dans tout le pays. Le beau village de Boucherville est presque entièrement détruit! Vardi dernier à cinq heures trois quarts, le feu élata dans la toiture d'un bâtiment dépendant de la maison de M. J. Weilbrenner. On présume que ce fut l'effet d'une étincelle échappée d'un bateau à vapeur qui se trouvait en ce moment au quai. Le vent souffait avec une impétueuse violence ; en un clin d'œil toutes les maisons, tous les bâtiments adjacents devinrent la proie des flammes. Malgré le vent qui portait le feu dans la direction de l’est, les maisons en decæ du foyer de l'incendie, à partir de celle de M. L. Lacoste, qui fut miraculeusement épargnée, les quais, les remises qui bordaient la rivière, jusqu'à la place de l'église, tout fut détruit en un instant. A six heures, le couvent, l’église, cette église si belle, si riche, qui faisait l'orgueil et
la consolation de cette paroisse si justement renom-
Le récit de ce sombre événement a été fait par