LA BLANCHE CAROLINE
de cuivre qui dansent à la porte de la boutique d’un barbier. J’avais le cœur joyeux. J’n’pensais à rien : car c’était le bon temps. On n’avait pas chance de mourir de faim au fond d’un fossé, comme aujourd’hui, un jour ou l’autre. V’ia qu’tout à coup, entre les Rivières et les moulins des buttes Saint-Georges, j’vis queuque chose de blanc qui remuait comme un linge dans une haie, et je m’dis à part mai : Serait-ce la Caroline?... Eh ben! vrai comme j’s/s un chrètian baptisé et que j’ai nom Loquet, c’était elle! Elle était haute et blanche comme une Mille-Loraine 1 des lavoirs de Fierville. Elle fit pique par-dessus feuille 2 dans la haie et vint à mai, draite comme v’ià mon bâton, ajouta-t-il en plantant sa gaule ferrée dans le sable, avec un geste d’un pittoresque saisissant. E’n’me dit mot. Mai, je marchais la tête basse sous mon grand capet. J’avais ouï dire dans ma jeunesse à une vieille fileuse, la grande Jeanne, qui passait pour avoir bien du savait 3 dans tout Sor-
i. Les Milles-Loraines! superstition du pays. Ce sont des femmes-fées. Elles chantent la nuit, vêtues de blanc> à genoux sur la pierre polie des lavoirs. On les y voit? au clair de lune, placées en cercle autour de l’eau étincelante. Quand un passant attardé entre dans la prairie où le lavoir qu’elles hantent est situé , elles l’arrêtent aux échaliers et le forcent à tordre leur linge; s’il s’y prend mal, elles lui cassent le bras.
a. Expression locale. Fiquer par-dessus la feuille, probablement.
t . Avoir du savait (savoir), mot du pays pour exprimer qu’on a quelque mystérieuse accointance avec le diable.