‹ Une Vielle MaitresseChapitre 13 sur 37 · L A BLANCHE CAROLINE. 1JI · texte numérisé non relu

L A BLANCHE CAROLINE. 1JI

lui qu’un tronc pour tout cadavre, cet enragé de capitaine mit le pied dessus et se mit à le doler avec sa hache d’abordage, comme un charpentier dole une poutre. » Par l’âme du diable! ce capitaine avait tous les démons de l’enfer dans le ventre, car deux jours après il fit porter nuitamment par des nègres qu’il avait ramenés de Virginie la blanche Caroline à la côte, et malédiction sur eux et sur lui ! ils eurent le cœur de l’y ensabler toute vivante.

— Ah! quelle horreur! fit M me de Marigny révoltée. Et à quel endroit de la côte ont-ils, les. monstres ! enterré cette malheureuse jeune fille?

— C’est ce qu’on ignore, dit le père Griffon. Cette nuit-là, les douaniers dirent qu’ils n’avaient rien entendu ni rien vu dans les grèves, mais si de pauvres gens y avaient caché un ballot de contrebande, les sacrés gabelous seraient bien sortis de leurs maudits trous de blaireau! Moi et bien d’autres que moi, nous avons longtemps cherché la place où ils l’avaient ensablée. Nous n’avons jamais pu rien découvrir. Voilà pourquoi, dit monsieur le curé, elle revient, à certaines époques de l’année, demander une tombe en terre sainte. Pour ce qui est du brick qui s’appelait comme elle, il mit à la Yoile et partit par la marée du lendemain. On n’en a jamais entendu parler. »

... Mais Hermangarde n’écoutait plus le père Griffon. Son attention était saisie par quelque chose de supérieur au récit pathétique du vieux marin. Elle avait, en s’approchant du groupe

rangé autour du feu, aperçu, au pied même du brick, une personne qui la regardait avec une expression singulière et qui était assise sur un paquet de cordes enroulées. Cette personne, elle l’avait prise d’abord pour quelque officier de l’équipage, chargé de surveiller le travail des matelots. Son corps délicat (à ce qu’il semblait) comme le corps mince et juvénile d’un aspirant, était enveloppé, du col aux pieds, dans une espèce de cape grise, aux plis froncés, et sa tête était recouverte de la casquette de toile cirée, nouée sous le menton, que portent les officiers de marine à bord. Cette coifTure un peu sur l’oreille, cette mine grave, indolente et soucieuse, entrevue dans l’ombre et dans la vapeur du cigare; ce teint où un sang noir, largement empâté de bile, écrivait à grands traits qu’il appartenait à la même race que ces matelots, fils halés du soleil, qui goudronnaient leur bâtiment; ces vagues moustaches, fumée de plus dans la fumée, reflets de velours aux bords de la lèvre, et ce regard d’un noir profond qui décochait parfois un éclair du fond de scs ténèbres, tout cet ensemble fit, pendant un instant, illusion à M ,lle de Marigny. Elle se rappelait pourtant confusément ce tragique visage. Où l’avait-elle vu? Elle l’avait aperçu, il est vrai, dans la voiture de M“ c de Mendoze, le temps de passer sur le pont de la Haic-d’Hectot. Elle le rencontrait ici sous une coiffure d’homme, caché à moitié, et à moitié éclairé. Comment pouvait-elle le reconnaître? Elle ne le reconnaissait pas. C’était un souvenir vague et voilà tout. Il

Page 1