‹ Une Vielle MaitresseChapitre 18 sur 37 · LE F E T F A D’UNE SULTANE · texte numérisé non relu

LE F E T F A D’UNE SULTANE

fit Hermangarde. Je ne vous en ai jamais entendu parler. »

Il la regarda surpris, comme s’il eût oublié qu’elle était là.

« Ah! dit-il avec ce faux sourire qui veut être gai, quand on souffre, c’était un baronnet anglais que j’ai connu dans ma jeunesse, et qui buvait, tous les matins, un baril de cet excellent rhum pour relever ses nerfs.

■— J’espère, répondit-elle avec un vague sourire qui renfermait et montrait aussi de tristes pensées, que les vôtres ne sont pas assez abattus, mon ami, pour trouver bon et imiter un pareil exemple. Il fallait qu’il eût beaucoup souffert, votre baronnet, pour se dégrader dans de pareils excès.

— Peut-être, dit Ryno, oui, peut-être avait-il souffert. Qui connaît le fond de la vie? Qui peut dire : «Ce qu’on voit dans cet homme, ce qu’il y a dans cet homme, c’est tout son destin ? » Ah ! celui-là, c’était une puissante créature, un de ces lutteurs qui étoufferaient le mauvais sort dans leurs bras terribles; un de ces êtres que Dieu pétrit avec ses deux mains, quand il lui plaît de les tirer de son chaos. Je l’ai vu et bien vu en face, reprit-il en faisant avec son couteau de dessert le geste d’ajuster un pistolet, il avait de la vie jusque dans les ongles, et pourtant il lui fallait tous les jours de ces breuvages enflammés pour empêcher son sang de bitume de croupir dans scs larges veines. Mais oui! oui... qui peut dire qu’il n’avait pas souffert, qu’il ne souffrait

pas? et que cette force de lion n’eût pas quelque part sa blessure?... »

Et il retomba dans sa lourde rêverie. Mais Hermangarde avait bien compris cette clameur d’une âme qui étouffe et qui saigne, et qu’il venait de lancer. Ce qu’il avait bu embrasait sans doute sa pensée, mais il n’y avait pas en lui que les misérables ferments des breuvages matériels... Il y en avait d’autres qu’il puisait silencieusement, depuis une heure, à la source vive du passé. Oh! qui a touché à ces nectars terribles a bu la soif elle-même, comme les damnés en buvant leur feu liquide dans leur coupe de feu solidifié !

Pauvre Hermangarde! Elle voyait bien qu’il souffrait et elle n’y pouvait rien. De tous les rois qui perdent leur couronne, celui qui doit en souffrir le plus, c’est l’Amour !

« Eh bien, Ryno, lui dit-elle après un silence, pensez -vous toujours à sir Reginald Annesley?... »

Affondré dans les abîmes du souvenir, il baissa la tête et ne répondit pas. Il se versa un verre encore de cette liqueur forte et pourtant perfide qui, pour l’oubli qu’on y cherche, teint de son or toutes les perspectives de la vie qui n’est plus, afin que nous les aimions et les regrettions davantage. Elle fut frappée au cœur de ce geste muet. Il lui disait qu’il y avait dans l’âme de son mari des espaces parcourus par d’autres qu’elle, avant même qu’elle sût qu’il y avait un Ryno! Une douleur, vaguement ressentie jusque-là, se précisa cruellement dans ses sensations. C’était la dou-

LE FETFA d’une SULTANE. lrt$

leur d’avoir épousé et d’aimer un homme plus avancé que soi dans la vie; un homme qui, comme le Dante, est déjà revenu du Paradis et de l’Enfer; qui a senti, vécu, aimé, alors qu’on n’était qu’un enfant, roulée dans les langes d’une nourrice, ou une adolescente, somnolant dans les limbes de l’impuberté.

Elle ne répéta point sa question, restée sans réponse, et le silence se replaça entre eux. Une bouffée de vent apporta plus nettement contre la fenêtre les sons de cette cloche lointaine qui sonnait, dans un coin de l’horizon, pour les morts.

« Comme on sonne! dit- elle avec mélancolie.

Est-ce aux Rivières ou à Saint-Georges?...

• — Non, madame, répondit un domestique qui apportait une lettre à M. de Marigny. C’est à la Haic-d’Hectot, nous a dit' le pêcheur Capclin qui vient d’arriver à la cuisine. M ,,1c la comtesse de Mendoze est morte hier.

— Morte! la comtesse de Mendoze! s’écria Hermangarde, devenant pâle et regardant son mari, qui aussi pâlissait. »

Par un mouvement céleste de délicatesse féminine, M n,e de Marigny se leva et gagna le salon, les yeux en larmes. « Qu’il la pleure, se dit-elle, car elle meurt pour lui. Mais je ne veux pas qu’à cause de moi il dévore ses larmes, s’il en a encore à lui donner. Ah! je l’ai bercé sur mon coeur et je sais qu’il a une nature généreuse. Ce qu’il me cache, ce qu’il éprouve, tous les silences, toutes les dissimulations de sa vie actuelle, ne le prouvent-ils pas?... Ce n’est pas sa faute si je vois à travers

ses efforts inutiles. Hélas! je ne suis pas plus aimée que vous, maintenant, M me de Mendoze. Si je vous ai fait souffrir, vous Êtes bien vengée. »

Et elle s’assit sur la causeuse, sa tête défaite dans ses mains, et pleurant comme toutes les femmes pleurent, car les plus beaux yeux de la terre ont été créés, à ce qu’il semble, bien moins pour voir que pour pleurer.

Elle y resta longtemps, mais comme il ne venait pas la rejoindre, moitié crainte et moitié pitié, elle retourna dans la salle où elle l’avait laissé, et elle le trouva à la même place, ne buvant plus, le front dans sa main et blanc comme la nappe qui couvrait la table ; une mortelle angoisse se moulait dans la contraction de ses lèvres et de ses sourcils. Il ne l’aperçut pas dans la porte entr’ouverte, car alors il ne regardait plus qu’en lui, et ce qu’il contemplait fascinait sans doute son rayon visuel. Quoiqu’il s’attendît depuis longtemps à cette mort de M'"* Mendoze, il n’en était pas moins accablé. Les désordres de sa vie n’avaient jamais desséché son âme. Il n’était point de ces hommes qui passent follement leurs bras épris autour d’une créature vivante pour les en détacher un jour et n’y penser jamais après. Il n’oubliait pas. Quelque chose de triste comme le regret, d’exalté et de religieux comme la reconnaissance, consacrait dans son cœur d’invisibles mausolées aux amours qui n’existaient plus. C’était cette disposition d’une âme profonde que le monde n’avait jamais entrevue (car le monde prend souvent le genre d’esprit qu’on a pour le caractère qu’on n’a pas), c’était cette dis-

position tenue secrète qui créait à Vcllini sa fatalité. La physionomie de Marigny, d’ordinaire si calme dans sa poétique fierté, semblait terrassée, tant elle était assombrie ! On ne reconnaissait pas, sous cette main crispée, ce front auquel le bonheur et l’amour avaient attaché un diadème plus beau que le cercle de lin, étoilé d’émeraudes, qu’y portait avec ivresse Sardanapale, ce type royal des hommes heureux quelques jours! La physionomie de Ryno rappelait la grande et saisissante expression écossaise : on voyait qu’il avait été foulé aux pieds par le taureau noir. Etre foulé aux pieds par le taureau noir, c’est souffrir de la mort d’un autre qui vous touchait, c’est avoir senti sur soi le poids du Destin. Hermangarde, qui l’aimait comme les martyrs aiment le Dieu pour lequel ils souffrent, ne put voir l’isolement de son Ryno sans éprouver ,ce généreux sentiment des belles âmes qui l’emporte sur toutes les situations. Elle vint à lui près de la table où il était assis, et lui prenant la tête entre ses deux bras et contre son sein :

« Tu souffres, Ryno, lui dit-elle, et tu n’appelles pas Hermangarde ! Est-ce que de tous les chagrins de ta vie, quels qu’ils soient, tu ne lui dois pas la moitié?

— Hermangarde, répondit-il, attendri par la divine pitié de sa femme, tu es aussi noble que belle et aussi bonne que tu es aimée! »

Et d’assis, il lui prit la taille, à elle, debout, avec la passion qu’une âme troublée mettrait à embrasser un autel.

« Aimée! dit-elle, suis-je vraiment aimée? » Et elle lui darda un de ces regards d’aiglonne de tendresse qui voudraient lire jusque dans les derniers replis, dans les dernières poussières du cœur.

— Pourquoi en douterais-tu, répondit-il, ô ma vie? Ah ! oui, tu es vraiment, sincèrement, saintement aimée. Jamais depuis ton premier regard jusqu’à cette heure, je n’ai cessé de t’adorer. Si j’ai souvent regretté les jours passés avant de te connaître, si j’ai jamais soufFert d’avoir été dans la vie une seule minute sans t’aimer et sans vivre de toi au fond de mon cœur, que les ombres du passé sans toi ne t’atteignent pas, ma bien-aimée, quand tu les vois projetées sur mon front et pesant sur ce cœur à toi, car, vois-tu ? parfois elles y pèsent. »

Il était vrai en lui tenant ce langage. N’était-cc pas contre le rêve du passé que se débattait la réalité de son bonheur?... Seulement quand il en parlait ainsi à sa femme, ce n’était pas à M u,e de Mendoze qu’il pensait, mais à Vellini.

Et comment n’y eût-il pas pensé, alors? Elle venait de lui écrire et sa lettre était sur son cœur. C’était cette lettre que le pêcheur Capelin avait apportée et que le domestique venait de lui remettre, il n’y avait qu’un instant. La nouvelle soudaine de la mort de madame de Mendoze avait empêché Hermangarde de remarquer ce détail. Mais lui, aucune émotion n’était assez forte pour l’empêcher de reconnaître ces caractères jetés sur le papier par la Malagaisc et qui ressemblaient aux zigzags d’un éclair fixé. Ni sentiment, ni événe-

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