‹ Une Vielle MaitresseChapitre 19 sur 37 · LE FETFA D’UNE SULTANE · texte numérisé non relu

LE FETFA D’UNE SULTANE

ment n’auraient pu l’empêcher de distinguer dans les plis de cette lettre, apportée par un poissonnier et maculée par sa main squammeuse, l’odeur si longtemps familière à ses sens; le parfum autrefois respiré dans les vêtements, dans les draps du lit, dans les cheveux, dans la peau d’une femme et qu’elle y avait laissé tomber de sa main brûlante, en écrivant : arôme d’elle, tant il avait été mêlé à elle! senteur humaine où la substance de la femme tenait plus de place que' l’autre substance !

Pendant qu’Hermangarde était restée dans le salon, il l’avait lue, cette lettre, ou plutôt il l’avait bue, par les yeux, à force de la lire vite, avant que sa femme ne rentrât. Ces lignes, tracées avec du sang, car Vellini n’avait point trouvé d’encre dans la cabane des pêcheurs, où elle s’était retirée, et pour en faire, elle s’était piqué une veine avec l’épingle de ses cheveux, la voix qui s’en élevait était si puissante qu’elle fit taire tout à coup, pour Ryno, ces cloches lointaines, qui sonnaient sur son cœur la mort de madame de Mendoze.

« Ryno, Ryno, disait la lettre, voilà plusieurs jours que tu es tranquille! Voilà plusieurs jours que la Vellini, ta louve amaigrie, n’a rôdé dans les environs du manoir! Elle était à la Haicd’Hectot. La comtesse plus mal, l’y avait mandée; et cette comtesse y est morte avant-hier soir, à la nuit. Elle a passé en lisant une millième fois une de tes vieilles lettres, tandis que le prêtre récitait dans un coin de la chambre les prières des agonisants. Le dernier mouvement de sa main con- 11. 22

. vulsée a fait tomber cette lettre à mes pieds. Je l’ai ramassée et détruite à la flamme de la chandelle des morts qui continuait de brûler... Pobre muger! L’auras-tu damnée comme tu l’as tuée?

Fatal Ryno! fatal à nous toutes! prends-tu aussi , la vie éternelle?... J’ai détruit aussi toutes les autres lettres qu’elle avait de toi, ce poison dont elle prenait tous les jours... Ah! que je voudrais brûler de même toutes les paroles que tu dis maintenant à ton Hermangardê ! Que je voudrais, de tout ce que tu as jamais aimé, ne faire qu’une seule cendre où plus tard on retrouverait, vivants et entrelacés, les deux anciens amants, Ryno et Vellini! Cela sera, carino. Tu ne le crois pas, mais moi j’en suis sûre. Seulement ta femme est si belle, que d’ici-là peut-être, le temps qui passera sera bien long !

« Et c’est cette attente qui me tue, Ryno! Tu sais, toi, 6 mes ardentes années, si ta muchacha a été créée pour attendre. Ma mère idolâtrée, cette femme de feu qui a fait mon corps et mon âme, n’a pas dressé son faucon pour rester sur le poing d’une inerte destinée à se dévorer de désirs. Je ne veux pas de ce supplice. Je l’ai abrégé en venant vers toi. A Paris, je t’attendais trop! Ici du moins, s’il faut attendre la fin d’un amour périssable (il l’est, puisque le nôtre a bien péri ! ), je te verrai, je t’attendrai, je ne serai pas entièrement rejetée de ta vie. Je resserrerai chaque jour davantage le cercle au fond duquel nous serons plus tard réunis. Ne fronce pas tes sourcils, Ryno ! Qu’estce que Vellini te demande? rien que te voir!, rien

LE F E T F A D’üNE SULTANE.

que te voir, comme à Paris, où tu venais tous les soirs, rue de Provence, pendant ton amour pour cette comtesse que voilà morte, et aussi pendant ton autre amour pour ta femme, alors ta fiancée.

« Ne me résiste pas, Ryno! Que crains-tu? ne suis-je pas restée muette et calme, l'autre jour, le jour du brouillard, en face de la femme que tu aimes? Ai-je cillé, même en la voyant dans tes bras, sur ce cheval qui vous emporta tous les deux?... Et pourtant tu m’as ainsi portée, comme tu la portais, bien des fois dans notre jeunesse. Tu n’y pensais pas. Tu lui mettais toute ta pensée autour du corps dans les plis étreints de sa pelisse. Il n’en restait ni pour Vellini, ni pour nos souvenirs. Moi seule j’y pensais en vous regardant, et l’image des jours passés, levée tout à coup dans mon âme, n’a pas fait trembler mon cigarro dans mes lèvres. Je suis demeurée impassible. L’âme de ma mère m'aura soutenue. Que crains-tu donc de ta muchacha? Je ne suis pas une de tes femmes de France, Ryno. Je ne déchirerai pas le cœur d’Hermangarde. Non, je ne frapperais pas son bonheur du bout de mon abannico l \ Je suis si sûre qu’il doit mourir! Jamais de moi à toi, liombre, il ne m’échappera un mot amer ou moqueur sur cette femme qui porte ton nom et qui t’aime. Si je t’aimais avec la furie d’autrefois, je serais capable d’un coup de couteau, mais toi qui as couché si longtemps sur ma poitrine, tu sais si

!, Éventail.

je voudrais d’une perfide insinuation ou d’une ironie. Ces lâches façons d’assassiner ne sont pas dignes de la fille de ma mère. Ainsi, Ryno, ni profanations, ni imprudences! tu n’as rien à craindre de Vellini.

« Pourquoi donc ne me verrais-tu pas? Pourquoi m’évitcrais-tu, comme tu l’as fait toujours, depuis le jour de la Vigie?... Pourquoi me laisserais-tu mourir, toi qui es bon, malgré ton orgueil, sur cette p!age où je me traîne à toute heure, croyant vainement t’y rencontrer?... Ah! Ryno, toi, tu as dans les bras une femme que tu aimes comme tu m’as aimée. Tu es bien heureux! Mais moi, ta vieille maîtresse, ta vieille aigle plumée par la vie, qui a fermé l’empan de ses ailes, j'ai croisé mes bras sur mon sein abandonné où nulle tête ne se mettra plus. Eh bien, cette idée que je suis seule, seule là où vous êtes deux, affolés comme nous l’avons été l’un de l’autre, ne te remuera donc pas, une seule fois, le cœur, Ryno? Ah ! je te l’ai souvent entendu dire avec une générosité qui me semblait belle : est-ce que tout est fini, quand l’amour n’est plus? Sur cette falaise où je t’ai revu, même en me repoussant, ne m’appclais-tu pas ton amie? et qu’est-ce que je te demande aujourd’hui, Ryno, qui soit plus que de l’amitié?

« Oui, je veux te voir, en attendant que tu me reviennes, et je jure que je te verrai ! N’exaspère donc pas ta violente! Ne me fuis plus. Tu serais cause de quelque folie qui mettrait peut-être en péril le bonheur de ton Hermangarde. Songe à

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