LE F E T F A D'UNE SULTANE
cela, carino! Tu connais la volonté de Vellini. Tu connais ce front, méchant et bombé, comme tu disais, qui se baisse et heurte l’obstacle, dût-il se briser en éclats tout en le heurtant! Prends-y garde. Ne le défie pas. Ils m’ont dit aux Rivières que ta femme avait besoin d’une fille de chambre. Si j’allais prendre les habits de Bonine Bas-Hamet (une pêcheuse d’ici qui est de ma taille), et si j’allais m’offrir à ta femme, qu’en dirais-tu? Vellini, la fiôre Vellini, devenue la servante de M me de Marigny, seulement pour te voir! uniquement pour te voir ! Que ferais-tu, Ryno? Lui dirais-tu qui je suis? Ah! peut-être le devineraitelle!... L’autre soir, auprès de ce feu allumé par les matelots de mon pays, elle m’a couverte de ces regards chargés et brillants de soupçon, comme nous en avons entre nous, quand nous devinons nos rivales ; mais qu’importe ! je jouerais ce jeu pour te voir. Ma mère m’a (lit souvent, dans mon enfance, l’histoire de cette jeune fille que la comtesse de Policastro avait fait murer vive dans son alcôve, parce qu’elle l’avait surprise dans sa glace souriant à son mari, pendant qu’elle se déshabillait. Je ne crains pas le sort de cette jeune fille. Vellini n’est pas une de ces faibles créatures qu’on puisse enterrer dans un mur comme un oiseau auquel on a coupé le bec, les griffes et les ailes, ou ensabler comme cette blanche Caroline dont ils nous parlaient l’autre soir. Mais elle le serait, Ryno, qu’elle s’exposerait à cette destinée pour voir de loin, sans y toucher et en silence, ce front qui a tant dormi contre son sein. Voir, c’est avoir,
dit la chanson bohémienne. Quand je te verrai, je t’aurai, Ryno.
« Hélas! je ne sais point écrire pour te persuader ces choses, vraies comme moi, cariiio. Je ne sais point envoyer, à la manière de tes Françaises, dans les plis d’un papier léger, de petits morceaux de ma pensée, enfilés les uns au bout des autres comme les grains de mon collier de corail. Je suis Espagnole et presque Maure. Ma pensée, c’est tout moi, c’est tout mon être, et je te l’ai longtemps écrite sur le cœur avec une encre ineffaçable. O Rynetto ! que je l’y lise encore ! Si le temps en a fait pâlir les caractères, que j’y repasse de cette encre rouge qui est ma vie et avec laquelle je t’écris. Vois-tu ! c’est un sort. Le sang qui a scellé notre union se retrouve partout, et doit teindre tout entre nous. Ici, dans cette cabane de pêcheurs, ils n’avaient rien qui servît à écrire. Je me suis piqué la veine où tu as bu, et je trace ces mots à peine lisibles, avec l'épingle de mes cheveux, sur cette feuille détachée d’un vieux missel. Reconnaîtras-tu ce sang qui t’appelle, qui crie vers toi sur ce papier, comme il crie au fond de mes veines, brûlantes, lassées, infiltrées de la bile d’un mortel ennui? C’est comme le mal du pays, ce que j’éprouve. Dix ans avec toi, n’était-ce pas une patrie que j’avais dans ton cœur ?... Tu- m’en as chassée. Je suis partout une étrangère, et j’ai le marasme de l’exil. Ryno, je t’attends ce soir au Bas-Hamet des Rivières. Viens pour une heure, mais viens! Rafraîchis-moi les yeux de toi. Étanche-moi le cœur d’un peu de toi ! Je te le de-