‹ Une Vielle MaitresseChapitre 21 sur 37 · LE F ET F A D’UNE SULTANE · texte numérisé non relu

LE F ET F A D’UNE SULTANE

mande par nos dix ans, et par notre Ninette, ce lien d’amour et de mort, par ce doux enfant perdu et qui dort là-bas si tranquille au bord de la mer italienne, quand celle qui l’eut de toi, délaissée par toi, se tord d’angoisse, aux âpres bords d’une autre mer ! Ryno, tu n’es pas encore père par Hermangarde. Tu l’as été par Vellini. C’est au nom de ce dernier avantage que j’ai sur elle, et qui va passer comme tous les autres, que je te demande de venir! »

Telle était cette lettre bizarre, digne de l’être qui l’avait écrite. Çà et là, elle était semée sur les marges d’emblèmes de passion tourmentée, d’hiéroglyphes de fidélité fauve et voluptueuse, comme les prisonniers, dépravés par l’ennui et la solitude, en tracent parfois sur les murs de leur prison. On a trouvé, à ce qu’il paraît, des lettres d'Henri VIII à sa maîtresse Anne de Boleyn, au bas desquelles il y avait de ces folles fantaisies d’une plume, éperdue de passion et d’ennui, dans l’absence. Par un caprice de cette tête heurtée qui rencontrait naturellement la poésie à force de sensations, Vellini avait brûlé les coins de sa lettre, comme les Klephtes brûlaient le bout de leurs fiers billets aux Pachas, quand ils voulaient les menacer d’incendie. Dans la lettre de Vellini, cette trace noire d’une -flamme éteinte était-elle aussi, une menace, ou l’expression symbolique d'une âme à moitié consumée?... Chaque mot, du reste, qu’elle avait tracé d’une main ivre d’ardeur solitaire, Marigny l’entendait dans son souvenir, animé des irrésistibles intonations de la voix connue; et la voix

réveillait en lui ces échos de sa vie qui ne dormaient jamais et qui grossissaient toujours. Épouvanté de la pensée que l’œil soupçonneux d’Hermangarde pouvait s’arrêter sur l’ardente supplique de Vellini, il l’avait cachée dans sa poitrine; mais son front qui disait les tortures du souvenir, il n’avait pas pu le cacher. Hermangarde l’avait vu. On sait si elle en fut touchée.

Elle était toujours devant lui dans le désordre du matin, de l’insomnie, des larmes et d’une grossesse dont les symptômes s’étaient précisés et qui menaçait d’être orageuse. Elle n’était lacée qu’à moitié. Sa robe grise, chiffonnée par toutes les poses de l’inquiétude, et désagrafée des épaules comme si elle n’eût pu résister à toutes les palpitations qui venaient gonfler son corsage; le chignon d’or de ses cheveux mêlés qui tombaient richement sur sa nuque aux reflets d’orange, ses grands yeux cernés d’outre-mer, ses bandeaux crevés sur ses joues d’une pâleur épaisse, tachés çà et là de plaques ardentes, révélaient en elle des souffrances d’âme et de corps qui l’avaient déjà trop mûrie. A travers ce fard terrible et meurtri que lui attachait la douleur, on devinait la fermentation d’organes malades et réchauffement fiévreux des tenaces pensées. Elle écoutait Ryno d’un air plus ivre que confiant, et le cœur enflammé de son sourire s’éteignait dans une espèce d’égarement sombre, comme un œillet rouge qu’on tremperait dans quelque âtre poison pour le faire mourir. Elle entendait la voix de son mari lui dire si tristement qu’elle était aimée, lui répéter

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