I.’ INFIDÉLITÉ DE LA FIDELITE
e village des Rivières, dont il a été si souvent question dans ce récit, est placé à une très-courte distance de Barneville, entre cette bourgade, un peu plus enfoncée dans les terres et les sables de ces vastes grèves. De la côte, on remonte aux Rivières par des petits chemins de sable mouvant, creusés au milieu des champs d’orge, de chanvre ou de froment, ou bien en suivant la lisière de ces champs fermés d’escaliers. Digne d’être chanté par un poète comme Burns, ce village ne ressemble pas plus à Carteret, la blanche marine, qu’une coquille de moule ne ressemble à une coquille de nacre. Il consiste en une rue mal pavée, à maisons basses, couvertes d’un chaume bruni par le temps ou verdi par la pluie ; éclairées d’une fenêtre en petit plomb, ou par une ouverture pratiquée dans le haut des portes cintrées. Si parmi ces chaumières d’une si humble égalité entre elles, vous en trouvez urfe ou deux qui se haussent jusqu’au luxe d’un premier étage, et dont les vitres renvoient les feux du soleil couchant à
travers les bras tordus et le feuillage jauni d’une maigre vigne, soyez sûr qu’elles appartiennent à quelque capitaine au long- cours qui a réussi dans ses pacotilles. Ce sont les suzeraines de l’endroit. Du reste, comme tous les villages dont l’agglomération est difficile et lente, les Rivières ne tiennent pas toutes dans ces deux lignes de maisons basses. Elles ont des dépendances éparses, groupées çà et là sur différents points, et l’une de ces dépendances est le hameau appelé Bas- Hamet par les riverains (parce qu’il est situé plus bas que les Rivières vers la côte), où s’était retirée Vellini.
A l’époque où se produisaient les événements de cette histoire, l’apparence de ce hameau était bien triste et bien chétive ; qui sait ce qu’il sera devenu depuis? On y comptait au plus cinq ou six cabanes, formant équerre dans un coin de haie ou de grève, abritées contre le vent de la mer par une butte revêtue d’herbe courte et semée de joncs. C’était dans ces chaumières et derrière cette butte, au sommet de laquelle on avait planté un bâton d’où pendait un bouquet de houx, pour dire aux promeneurs du dimanche et aux matelots en relâche sous Carteret qu’on vendait du cidre aussi bien au Bas-Hamet qu’à Barneville, que vivaient pêle-mêle plusieurs familles de poissonniers. Et comme ces familles ne frayaient guère qu’entre elles, il* y en avait deux du même nom, dont l’une, pour se distinguer de l’autre, avait pris le nom de ce hameau solitaire, et n’était plus connu à la t ronde, que sous la dénomination de Bas-Hamet. Ces Bas-Harnet étaient les hôtes de Vellini. Ils
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lui avaient cédé pour une faible somme une part de cabane séparée par un mur sous le même toit qu’eux, et porte à porte avec la leur. C’était là qu’elle vivait, la Vellini. Singulière dérive de la destinée! La fille des balcons voilés de Malaga n’avait plus, pour distraire la rêverie engourdie de ses longs yeux noirs, que la vue éternelle du varech accumulé devant les portes de ces chaumines, et qui, mêlé et trituré avec le sable, produit un engrais excellent, disent les laboureurs de ce pays. Quand le temps était beau, elle y voyait jouer de petits enfants aux jambes nues, pendant que leurs pères écaillaient et lavaient leurs poissons sur la pierre du seuil, et que les mères ou leurs sœurs aînées étendaient leur lessive à la haie du fossé voisin. L’hiver, elle n’y voyait personne. Qui hante ce pays oublié? La mer le connaît mieux que les hommes. Deux fois par an, aux grandes marées, elle y vient, jetant ses écumes par-dessus la butte, comme une femme en colère qui jetterait ses coiffes autour d’elle ; battant aux volets, se coulant sous les portes, et comme le racontait cette langue de métal, la maigre Charline, la femme du vieux pilote Bas-Hamet, dépendant sa marmite de la crémaillère, et montant jusque dans le lit où dormait son homme, aussi tranquille que dans son hamac. Certainement des populations moins rudes auraient reculé devant ces invasions périodiques, et eussent abandonné un lieu exposé à des visites humides d’un caractère si dangereux, mais eux, non. Dès leur bas âge, ils s’étaient accoutumés à ces trains de la marée aux équinoxes. Leur ber-
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ceau, comme celui de Moïse sur le fleuve, avait été mis en branle par la lame qui avait joué avec, et qui l’avait respecté. Dès qu’ils avaient pu se tenir debout, on les avait poussés à la mer. C'était dans la mer qu’avaient grandi les cheveux ondés de leurs jeunes filles. C’était dans la mer que s’étaient lubréfiés les muscles durcis de leurs jeunes garçons. Leurs yeux perçants en avaient retenu l’éclat verdâtre, et leurs dents, cette blancheur d’écume dont elles éblouissent, mais qui ne dure guère plus qiie le temps mis par le flot à déferler. Comme les phoques, ils vivaient encore plus dans le flot que sur la terre. La mer, c’était l’âme de leur vie. Ils étaient hardis avec elle et ils en souffraient avec sourire, comme on souffre tout quand on aime, les terribles familiarités.
Le jour où Marigny avait reçu la lettre apportée par Carpelin au manoir, Vellini revenue de bonne heure de la Haie-d’Hectot, n’était pas ressortie. La neige qui tomba abondamment une grande partie de la journée l’avait traquée dans sa cabane. Elle y était restée, l’œil fixé sur une horloge grossière à poulie, qui sonnait les heures avec un bruit éclatant, et dont le balancier de cuivre, large et rond comme un disque antique, oscillait contre le mur, blanchi à la chaux. Les dandys du cercle de la rue Grammont ne se doutaient guère que la Vellini, cette fameuse muger del pcirtido de la rue de Provence, comptait alors misérablement les heures dans une chaumine de pêcheur, au bord le plus ignoré de l’Océan. Elle se demandait si Ryno céderait aux implorations
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de sa lettre? Viendrait-il le soir comme elle l’en priait? Avait-elle encore la voix qui persuade? Cette incertitude et la mort de M me de Mcndoze dont elle avait été témoin, et qui influait aussi sur elle, étendait à son front une courbe de pensées plus noire que la nuit. « Qu’est-il donc arrivé à la mauricaude ? avait dit à sa mère Charline, cette rieuse jeune fille, aux joues arrondies, Boniue, dont Vellini avait parlé dans sa lettre. Elle est rentrée ce matin, la figure renversée et l’air sournois, comme la mer quand elle va grincer aux brisans. » Cette mystérieuse étrangère dont le tein et les yeux annonçaient une origine lointaine, saisissait l’imagination naïve des filles de ce rivage. Bonine, qui remplaçait un peu Olivaauprès de Vellini, était en perpétuelle curiosité et observation , quand il s’agissait de cette maigre Espagnole, dont la vie oisive différait tant de tout ce qu’elle avait pu voir et observer jusque-là.
Elle alluma un grand feu de fagots pour la sefiora, dans la grande cheminée de sa chaumière. Avec ses poutres mal taillées et ses murs blanchis, c’était une espèce de grange que cet appartement pauvre et nu. Pour tous meubles, il y avait la grosse horloge à poulie, et un bahut en chêne que le temps et la mer avaient poli comme un miroir. Vellini y avait renfermé toutes ses attiferies de femme, ses robes, son linge, d’inséparables bijoux qu’un jour on lui avait apportés de la Haie d’Hectot. On y voyait encore deux chaises grossières, un escabeau à trois pieds et un lit propre, mais dur, déployé à bas, sur l’aire, et c’était tout. Les
hôtes attentifs de Vcllini avaient voulu lui donner leur grand lit carré, à courtines de serge bleue, mais elle l’avait refusé, et le vieux pilote lui avait arrangé des rideaux avec d’anciennes voiles de vaisseau qui ne servaient plus. Du reste , elle avait suspendu dans un coin son hamac rose, aux cables desoie, dans lequel M. de Prosny l’avait si souvent trouvée (comme il l’avait écrit à M me d’Artelles), se balançant au nez des gens, avec les impertinentes langueurs d’une sultane. El le avait fait entasser, au coin du foyer, plusieurs gerbes de paille de froment et de colza qu’on lui renouvelait tous les jours, et elle aimait à s’y tenir couchée sous les réchauffantes influences de l’âtre embrasé ou flamboyant. Ainsi, des tuyaux luisants de blé égrené, et des tiges de colza défleuries, voilà comme cette Capouane de la vie parisienne avait remplacé le lit en satin et la peau de tigre aux griffes d’or !
Ce jour -là, elle avait renvoyé Bonine, qu’elle traitait doucement d’ordinaire, et à laquelle elle donnait toutes sortes de chiffons qui comblaient de joie la pauvre fille. La sirène joufflue de ces mers avait raison. LaMauricaude n’était pas dans son état habituel. « Quels pois lui a-t-on vendus qui n’ont pas cuit?... » dit la Charline, en se servant d’une expression proverbiale dans ces contrées. Ces simples femmes ne connaissaient rien de la vie de l’étrangère. Elles ne savaient pas l’homme qu’elle appelait son destin et qui pourrait bien ne pas venir, tant il s’était attaché, agrafé, rivé à la ceinture d’une autre femme, et tant il y avait
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d’honneur exalté dans son magnanime amour pour elle! C’est une si cruelle chose que d’attendre, que Bonine qui avait eu son fiancé Richard, matelot au long cours, séparé d’elle par des milliers de lieues sur les vagues, Bonine blessée et mécontente de l'air dur de la senora, en aurait été touchée de compatissance, si elle l’avait su, et le lui aurait pardonné !
Étonnées, curieuses, la mère et la fille vinrent plus d’une fois regarder à la nuit tombante, à travers une fente de volet, ce que faisait la Mauricaude. Elles la virent qui s’était habillée et restèrent aussi ébahies que ce fils du roi, dans les contes, qui regarda par la serrure de la chambre de Peau-d’Ane, et qui la vit s’illuminant de reflets changeants de sa robe, couleur de la lune. La sciiora avait allumé dans la cheminée une de ces petites lampes qui ont un bec, et qu’on suspend à la muraille avec un crochet, et elle lissait ses noirs bandeaux avec un petit peigne qui brillait dans sa main comme de l’or. Elle avait mis une robe singulière comme jamais Bonine et Charline n’en avaient vu aux baigneuses de l'été, et aux belles dames qui viennent prendre les eaux de la Taille au Prieuré. Cette robe était de satin chamois, avec des nœuds flottants de ruban noir. Les bras étaient nus avec trois ou quatre sortes de bracelets les uns sur les autres, mais ce qui frappa plus que le reste les deux curieuses, ce furent les pieds de la Mauricaude. Ils étaient chaussés de mules moresques d'écarlate, chaussure malagaise que la Vellini aimait à traîner en souvenance de son pays.
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Par la position qu’elle avait prise, renversée sur son banc d’épis vides, sa jupe était un peu soulevée, et on apercevait, par-dessus la soie du bas souple qui les couvrait, ses chevilles si fines et si rondes, emprisonnées dans les mêmes cercles, guillochés d’or que scs poignets. Telle elle était, peignant sa tempe soucieuse, et regardant de temps en temps dans une petite glace, pendue à son cou. Hélas! ce n’était pas la coquetterie qui la faisait regarder, d’un œil si grand ouvert, au fond de ce miroir presque grossier, encadré dans un étain vulgaire. On eût dit qu’elle y regardait un autre qu’elle. Ellene s’y souriait pas. Elle avait entre les sourcils la même nuée que le matin, les mêmes plis aux lèvres, les mûmes lourdeurs dans le regard. Sa joue de jonquille semblait peinte, tant le rouge de l’attente l’enflammait! Malgré sa parure et scs bijoux, elle avait sa laideur boudeuse, triste, rechignée; cette laideur de lionne qui se fronce et donne un coup de dent au serpent qui la mord au cœur. « Quel dommage qu’elle ne soit pas jolie avec de si beaux ajustements ! » dit tout bas Bonine à sa mère. Elle ignorait, la pauvre fille, qu’il y avait, en cette femme laide, une autre femme, belle entre les belles, qui allait tout à l’heure en jaillir !
Les deux pêcheuses se retirèrent du volet, ennuyées de regarder l’Espagnole immobile, à laquelle leur sens borné ne comprenait rien. D’ailleurs la nuit était glacée. Il ne neigeait plus, mais il gelait par dessus la neige, qui se durcissait et que les pieds crevaient avec bruit. Le ciel se mon-
trait par places bleues, entre des nuages fendus que le vent du nord dispersait. Ils passaient tour à tour sur le croissant de la lune qui semblait courir avec eux dans les airs, comme si, transis par ce temps d’hiver implacable, ils eussent jouté à qui courrait le mieux, dans l’espace immense pour se réchauffer ! Dix heures sonnèrent. Dans ce pays sauvage, c’est la fin de la veillée. Quand elles sonnent, on éteint la lampe et chacun de gagner son lit. Au timbre de plusieurs horloges qui se suivirent en retentissant, toutes les cabanes du Bas-Hamet perdirent les lueurs qui filtraient aux jointures des portes et des contrevents, et qui les bordaient de lumière. Le sommeil commença pour ces gens de peine. Seul, le volet de Vellini resta éclairé à sa fente. Qn’étaient dix heures, sinon l’aurore de la nuit pour cette habitante des grandes villes ? Elle avait les yeux toujours fixés sur le miroir d'étain. Tout-à-coup ce qu’elle y vit déplissa ses sourcils, et mit fun suave rayon d’espoir et de joie dans ses lèvres. « Il part, » dit-elle. Et après le silence d’un instant : « Le voilà au bout du pont ! » repritelle en essuyant du revers de sa main sa tempe où perlait une sueur légère. « Muy bien ! »
reprit-elle encore, les yeux pleins des flammes du triomphe. « Ah ! il vient à moi de toute la vitesse de son cheval. Pauvre Ryno ! comme il est pâle ! Est-ce à moi qu’il pense ou bien à elle?... » Elle fit une pause : « Où est-il maintenant?» se demanda-t-elle; et son regard aiguisé, avivé, entrait dans le miroir comme une sonde.
« Sous le chemin qui conduit à Barneville, se répondit-elle ; ah ! dans dix minutes il sera ici ! » s'écria-t-elle d’une voix timbrée , comme un cuivre sonné par les lèvres gonflées de la Victoire, et elle se leva radieuse, prit au bahut un plateau de cristal d’une forme orientale, et alluma des pastilles de rose et d’ambre dont l’enivrante vapeur se répandit dans cette chaumière, qui s’en serait étonnée, si elle avait respiré. Un cheval qui tournait entre la haie et la butte s’entendit sur la neige qui criait. Impétueuse, elle ouvrit la porte et siffla entre ses doigts, chargés de bagues, le nom de Ryno. Il l’avait vue ; il l’avait entendue ; il avait déjà vidé les étriers et attaché à l’anneau de fer, incrusté à côté de toutes les portes normandes, son cheval en sueur, sur le dos duquel il eut soin de jeter son manteau. Il vint à elle, et l’arrachant du seuil glacé où elle se tenait les bras nus, la tête nue : « Allons, encore une imprudence ! » dit-il, et il entra.
La porte s’était refermée, et ils s’assirent sur les gerbes vides. Ryno, qui tremblait d’une émotion sainte, car il savait qu’il avait tort d’être venu nuitamment à cette entrevue, pendant le sommeil confiant de sa femme , montrait une majesté de tristesse qui contrastait avec le feu de physionomie de la seiiora. Il portait contre le froid un bonnet de martre, poétique fantaisie d’Hermangarde , et une redingote d’un vert sombre, serrée à la taille et bordée de martre, comme le bonnet. La jupe de cette redingote , ondoyant comme la fustanelle d’un Grec, tombait au genou
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sur scs bottes à moitié plissées où reluisaient des éperons d’acier. Ainsi vêtu, il avait l’air de quelque mystérieux chasseur des Alpes ou d’un chevalier des temps anciens, étreint aux reins dans le tricot de sa flottante cotte de mailles. Il avait la beauté mûrie d’un homme qui touche au plus intense de sa force, de sa passion, de sa pensée, et qui monte lentement vers le midi de sa vie, dans un char de feu, comme le soleil. Vellini le parcourut tout entier d’un regard retrempé de jeunesse :
« Le temps ment comme ton mariage, dit-elle ; comme l’amour qui meurt et qui dit : « C’en est fait pour jamais! » parce qu’il meurt. Tu es venu, Ryno ! Ce soir, nous n’avons pas dix ans entassés sur nos têtes. Tu es plus beau que quand je te vis pour la première fois, et l’amour mort n’empêche pas que nous ne soyons ici les mains unies, tout prêts peut-être à recommencer le passé et notre amour !
— Tais-toi, dit-il, tais-toi !» Et son œil et son geste avaient un tel empire, qu’elle se tut, la capricieuse et lièrc Vellini !
Mais après un silence :
« Parle, si tu veux, reprit-il comme un homme lassé de lutter depuis longtemps. Dis ce que tu voudras. 11 n’est que trop vrai. Je suis venu. Je n’ai pu résister à ta lettre. Je n’ai pu résister à ce sentiment du passé, réveillé par toi dans mon cœur, depuis le jour de la Vigie. J’ai cherché à l’y étouffer. Je ne l’ai pu. Jamais dévot ne s’est jeté à l’autel comme je me suis jeté à Hcrman-
garde. J'ai embrassé cette aorable femme , belle comme le jour et noble comme une fille de roi ; je l’ai embrassée comme un homme qui sombre, qui sent qu’il s’enfonce dans la mer, embrasse sa planche de salut. Dieu m’est témoin que toi, près de qui je suis maintenant, tu as été cause de plus de baisers, de plus d’étreintes, de plus de tendresses pour Hermangarde que je ne lui en donnai jamais dans l’indépendance de mon amour ! Je me disais qu’elle était assez belle ; je sentais que je l’aimais assez pour engloutir dans toutes les ivresses qu’elle verse au cœur, l’inexorable sentiment du passé, cette magic à contre-sens de la vie, cet atroce mirage auquel la pensée fascinée s’en revient toujours ! Je me suis plongé dans son sein. Je me suis caché dans son âme, comme les damnés se plongent le front dans leurs mains, au fond de leur enfer, pour ne pas voir Dieu. C’est insensé, c’est inutile ! Il faut qu’ils le voient. Il faut qu’ils sentent sa main de braise sur leur cœur. De même, moi ! Le passé, ce dieu de ma vie, m’a pris à poignées les entrailles de mon être et ne les lâche plus! Voilà pourquoi je suis venu, Vellini ! J’ai ouï dire que, dans les batailles, quand les chevaux de noble race sont légèrement blessés au poitrail par les baïonnettes, un incompréhensible attrait de douleur les pousse à se précipiter plus avant sur les dards coupants où leur sang coula et à s’enferrer jusqu’au cœur. Un mouvement pareil me pousse à toi, Vellini, depuis le jour où je t’ai revue. Tous nos souvenirs dormaient en moi sous les souffles placides et tout-