‹ Une Vielle MaitresseChapitre 24 sur 37 · L* INFIDÉLITÉ DE LA FIDÉLITÉ · texte numérisé non relu

L* INFIDÉLITÉ DE LA FIDÉLITÉ

puissants d’Hermangarde. Je t’ai vue. Tu as remué toutes ces couches mortes qui se seraient dissoutes peu à peu dans ma mémoire, et, comme un enfant qui fait lever la peste pour toute une contrée, en remuant les boues d’un marais avec son pied, toi, avec un appel sans amour à la vie passée, tu as semé la contagion de ton âme dans mon âme et empoisonné mon bonheur !

— Je sais tout cela, fit-elle, tranquille. Elle avait posé sa tête sur la poitrine qui venait de rugir cette violente douleur et après que tout ce tonnerre eut grondé et éclaté sur ses cheveux : Je sais tout cela, répéta-t-elle. C’était écrit. Nous avions partagé la vie comme une pièce d’or qu’on coupe en deux pour - en emporter chacun la moitié, mais la vie n’est pas comme ce métal inerte ! ajouta-t-elle en rompant le peigne d’or qu’elle tenait à la main et dont elle envoya les deux bouts sur l’aire, comme s’ils avaient été les débris d’une baguette de coudrier. Il faut que tôt ou tard les deux bouts se rejoignent : il faut que le tronçon des coeurs se rapproche, ne fût-ce que pour mourir ensemble dans une impuissante crispation ! Tu as souffert de cette nécessité fatale, parce que tu croyais que le bonheur donné par Hermangarde t’enlèverait de terre et abolirait ta mémoire. Mais encore, Ryno, rappelle-toi ! n'as-tu pas vu un jour avec moi, dans les Cévennes, un aigle blessé qui emportait sa blessure dans le ciel et marquait de sang dans les airs le sillon tortueux de son vol ? Ryno, Ryno, voilà ton histoire! Dans les bras d’Hermangarde, en montant au

plus pur, au plus bleu de vos rêves, tu emportais les dix ans élargis de Vellini dans ta poitrine. Ni la félicité donnée par ta femme, ni l’éther, si l'aigle que je me rappelle a pu monter jusqu’à l’éther, ne devaient guérir, toi, ta blessure, ni lui la sienne! Ah! Ryno, c’est en vain que tu as combattu... Je sais que tu as combattu, reprit-elle avec un accent de mystère dans le regard et dans la voix, mon miroir me l’a dit ; je l’ai vu. Et elle lui montra la petite glace d’étain, pendue à son collier de corail. C’était une glace enchantée; un talisman que la Bohémienne du porche de l’église de Malaga avait donné à sa mère, en reconnaissance de son aumône. Tu as combattu contre moi, contre toi, contre le sort, contre le sang ! La glace s’est longtemps voilée. Tout y oscillait. Tout y était tourbillon, obscurité, fumée. Mais enfin elle s'est éclaircie. Ce soir, je t’y ai vu, sortant de la grande porte de ton manoir de Carteret, et venant à moi, comme si tu avais eu les deux ailes d’un archange aux épaules, et ton cheval, deux ailes d’hippogriffe! »

11 sourit en entendant ces folles paroles, mais il la connaissait. Si elle était folle, elle était sincère, et la sincérité, c’est la force de Dieu, confiée un instant à des mains humaines. Tout en souriant d’incrédulité, mais d’incrédulité émue, il se pencha pour regarder dans cette glace qu’elle lui tendait du bout de ses cinq doigts effilés. Il n’y vit rien que la lueur opaque et verdâtre du métal, mais en se penchant, sa joue toucha la joue veloutée de la Malagaise. Ah! cette chair connais-

L’I N Fl DÉL I TÉ DE LA FIDÉLITÉ. 1 9 J

sait cette chair. Le corps, comme l'âme, a ses ressouvenances. Si les lettres tracées avec du sang et figées sur un froid papier étaient entrées chaudes par les yeux de Ryno, pour tomber tièdes sur son cœur, ici le sang n’était plus séché. Il coulait, il circulait, carmin brûlant, derrière sa cloison transparente. Ce choc électrique de deux joues, ce fut l’étincelle à la poudre!

« Ah! je sais bien, reprit Ryno qui se débattait, je sais bien que j’aurai des remords demain, que j’emporterai tout à l’heure de tes côtés le morne dégoût de moi-même, mais pourquoi es-tu Vellini?... et déjà il la regardait ; il se perdait dans ces yeux agrandis, dont l’iris dilaté par la passion rallumée, semblait avoir envahi, absorbé la cornée bleuâtre, commeun feu violent qui lécherait le lait d’une coupe pleine et en montrerait le fond calciné et noirci.

— Ce n’est pas moi, Ryno ; c’est le sort, c’est le sang ! » reprit-elle lentement, obstinée, aveugle, et avec des intonations si pleines de sa belle voix de contralto, qu’elle réapparut à Ryno comme aux premiers jours de leur jeunesse, une créature mystérieuse, surnaturelle, ayant de l’ombre dans la voix comme elle en avait dans le regard et sur la lèvre ; provocante par ces ombres même, agaçante comme l’Androgyne d’une volupté qui n’a pas de nom.

On l’a vu déjà, c’était là une de ses toutes-puissanccs, et Ryno y avait toujours succombé. D’ailleurs, il espérait sans doute, tout en cédant à cet attrait irrésistible, qui la vengeait de sa laideur, II. 2J

qu’en s’y livrant sans nulle réserve, il parviendrait à le faire mourir. Le malheureux! il se disait que tout cela n’était qu’illusions décevantes de perspective, sensations du passé, avivées par la distance, feux-follets d’égarants souvenirs... et il la pressait sur son cœur avec une véritable furie, croyant ne tenir qu’un spectre ; croyant qu’à force de l’étreindre, ce speetre s’évanouirait dans ses bras, et que le charme dont il était victime serait enfin... enfin rompu! Ainsi ses transports s'accroissaient du désir de les épuiser. A ses propres yeux il était le Spartiate et l’Ilote. L’Ilote s’enivrait pour dégoûter le Spartiate d’une telle ivresse; mais cruauté du sort! au sein de ces bonheurs maudits, le charme ne se rompait pas. Le fantôme était une réalité vivante qui résistait à la fureur de l’étreinte, et qui y répondait, en la rendant, avec d’inextinguibles pâmoisons. L’ivresse croissait, mais la satiété ne se dressait pas du fond de l’ivresse, et l’Ilote ne dégoûtait pas le Spartiate. En vain à chaque baiser, à chaque morsure, il s’attendait à voir tomber morts ses désirs, le long de ses veines dégonflées ! son front froidir! sa poitrine s’apaiser! mais le Sort, comme disait la superstitieuse Vellini, trompait amèrement son espérance. Plus il se plongeait dans le lac enchanté des caresses d’autrefois, plus il descendait dans cette mer de douloureuses délices, moins il en touchait le fond, ce fond de sable auquel il aspirait comme à la fin de cette coupable volupté ! Il ressemblait au prêtre égyptien qui voulait voir le néant de l’Isis, longtemps adorée,

Page 1