‹ Une Vielle MaitresseChapitre 25 sur 37 · L’INFIDÉLITÉ DE LA FIDELITÉ. I · texte numérisé non relu

L’INFIDÉLITÉ DE LA FIDELITÉ. I

et qui lui déchirait, d’une main forcenée, ses voiles de lin et ses bandelettes. Hélas ! à chaque bandelette rompue, il trouvait un voile miraculeux, et sous chaque voile déchiré qui tombait, il reparaissait une bandelette; et la déesse toujours invisible, défiait et écrasait l’impie de sa mystérieuse divinité !

Vellini, du reste, apprenait au sein de ces désordres combien l’image d’Hermangarde était profondément gravée dans l’âme de - Marigny, car c'était Hermangarde qui se retrouvait au fond de cette expiatrice horreur que Ryno montrait dans ces plaisirs qu’il voulait tarir, pour que jamais il n’y en eût plus pour lui de pareils ! Seulement ses remyds qui ne diminuaient pas son délire, ce sacrifice d’une fidélité qu’il regrettait, tout en la perdant, devaient attacher au front de l’Espagnole la couronne de l’orgueil triomphant par-dessus l’autre couronne des désirs heureux. Il n’en était rien néanmoins. Une autre femme que Vellini aurait exprimé, comme un citron piquant, tous les sucs de la vanité satisfaite dans cette coupe où la Volupté leur versait la poussière d’émeraudes de ses plus brûlantes cantharides. Mais elle, cette fille d’un jet si franc, ne se repliait pas dans son orgueil vers Hermangarde, et ne se repaissait point, dans sa pensée, des humiliations de sa rivale. L’entraînement de Ryno, elle ne s’en parait point avec le faste de sa victoire. Elle l’expliquait par les superstitions de toute sa vie, comme le sauvage explique l’univers par le Manitou, qu’il emporte roulé dans son pagne. Elle

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croyait au philtre qu’ils avaient bu dans les veines l’un de l’autre, comme si on avait besoin d’un philtre pour expliquer les anciens abandons revenus, les vieux enivrements retrouvés ; comme si le souvenir de tous ces fruits, mangés dans la jeunesse, n’était pas assez pour tenter les lèvres assoiffées, malgré les meurtrissures du temps!

Mais si peu orgueilleuse qu’elle fût, elle savourait les transports de Ryno avec des dilatations infinies, et elle eût voulu les garder comme un trésor perdu qu’on retrouve. Ah! lui disait-elle, mon Rynetto, pourquoi donc as-tu l’air si triste en me regardant à présent? Ce n’est pas ta faute si tu es là. Ce n’est pas la mienne. Mais dis, n’y as-tu pas été heureux?... Ah! vois-tu! ce bonheur reviendra sans cesse; tu le retrouveras ici toujours. Le plus difficile est fait maintenant; c’était le premier pas vers moi qui t’attendais dans des anxiétés cruelles. Est-ce que je ne t’ai pas réappris le chemin qui conduit à moi? Ne te révolte pas, ajouta-t-elle, car il fit un mouvement à cette parole comme un cheval qui se cabrerait devant une. barrière, et refuserait de la franchir, ne te révolte pas, carino! et elle lui jeta un de ces regards qui contiendraient un lion; ne crois pas que je m’enivre de ma puissance. Si j’ai fait quelquefois des rêves, je les ai toujours brisés sur mon cœur. Tiens, ajouta-t-elle en baissant sa voix pleine, veux-tu que je te conte le rêve détruit de ces derniers jours, pauvre chose précieuse que j’ai écrasée comme j’écrasais, toute petite, entre deux cailloux, les perles que ma folle et bien-aimée

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mère détachait de ses oreilles pour me les donner?

Et il la laissa dire dans cette longue contemplation muette dont elle le frappait toujours. Naturelle et bizarre tout ensemble; enfant, femme,' animal, chimère, un composé de tant de choses divinement pétries; une statuette humaine, faite, comme la foudre des Anciens, de trois rayons, tordus par la main de Dieu !

Le feu s’éteignit dans l’âtre. La flamme de la lampe s’en allait, maigrissant, contre le mur. La chaumière trempait toute dans l’ombre. Il n’y avait plus d’éclairé par les charbons du foyer et la flamme vacillante que le groupe qu’ils formaient sur les gerbes. Groupe difficile à saisir dans l’ensemble de son contour, sous ces lueurs errantes, coupées d’obscurités, lignes brisées qu’on ne suivait pas d’un seul regard. Ce n’étaient plus les chastes poses de l’Amour conjugal que le séraphique Swedenborg a appelé le roi des Amours, et qu’il a symbolisé dans les cygnes, les oiseaux de Paradis et les tourterelles. C’étaient des attitudes lassées, échevelées; des reploicments de corps alourdis. Vellini,dont le pied crispé dans quelque pâmoison avait rejeté une de ses mules moresques, était plus que jamais, avec son miroir constellé, la sorcière au pied nud, qui vient de faire son charme, comme l’avait dit le vieux Prosny au commencement de cette histoire. Dans le désordre de la robe, étalée là, relevée ici, l’autre pied se retrouvait un peu plus loin sur les gerbes, chaussé de sa pantoufle écarlate, et l’autre

pantoufle avait roulé presque au bord du brasier dans lacendre, brillant là, vide et solitaire' comme le soulier de verre perdu jadis par Cendrillon.

« Écoute donc mon rêve, reprit-elle après un silence. Tu as vu ce bâtiment espagnol qui est encore sur la plage et qui va mettre à la voile dans quelques jours. J’ai parlé au capitaine, aux matelots. Ils me connaissent tous. Ils sont de Malaga et ils y retournent. Ils m’ont proposé bien des fois de retourner avec eux au pays. Ils ne savent pas, Ryno, que je tiens par des racines à cette terre que tu foules, que je suis ton ombre sur cette terre, que la Vcllini a la chaîne d’un homme autour du cou. Us l’ignorent, mais moi, je le sais... et je me disais que puisque tu dois me revenir comme je te suis revenue, puisque ton mariage est la noble imposture d’un cœur épris, mais qui se trompe encore une fois, nous pourrions bien partir ensemble et nous en aller de ce pays glacé où les femmes ne croient pas aux sortilèges d’amour, mais à la puissance de leur beauté toujours trahie, pour vivre, libres et unis, comme nous avons vécu autrefois. Ah! «quel bonheur alors! quelle jeunesse ressuscitée! La présence de Ryno sur mes yeux, le soleil de Malaga sur mes bras, ce soleil qui m’a doré la peau toute petite, et me l'a faite comme tu la vois ! Ah ! cariflo, voilà l’idée qui m’est venue et que j’ai caressée dans mon sein comme un oiseau qu’il faut tuer! Car je me disais que c’était fou, ajoutait-elle, s’apercevant qu’il avait tressailli sous sa parole, comme si elle l’avait galvanisé, je me

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répétais, pour m’apaiser, que tu ne voudrais jamais quitter Hermangarde ; que tu ne consentirais jamais à lui briser le cœur... et alors, moi... je brisais mon rêve sur le mien. »

Éloquence singulière, farouche et tendre, hypocrite et vraie, dont les mots pressés sur ses lèvres, comme les gouttes d’un orageux fluide, pénétraient Marigny et se coulaient, dans son être ému, par torrents.

« Mais si nous ne partons pas, reprit-elle, incertaine, n’osant croire que le la\o invisible qu’elle lui jetait autour du cœur y fût bien noué, si le brick malagais va laisser la Vellini sur ce rivage, dis-moi au moins, Ryno, que nous pourrons toujours nous y rejoindre et nous y revoir, de temps en temps, pour quelques heures, comme nous l’avons fait aujourd’hui. Ah! cela, Ryno, n’est pas un rêve ! En est-ce un ? fit-elle avec des modulations d’amour soumis dans la voix, douces comme les sons renflés d’une flûte, et faut-il encore le briser? Va, ta Vellini n’est point méchante. Elle ne veut point t’arracher l’amour d’Hermangarde. Elle ne veut que toi, par moments, toi, ici, dans l’obscurité, sans qu’aucun être vivant le sache, ni Hermangarde, ni le monde, ni personne ! Que ta femme, Ryno, puisqu’elle est ta femme, ait ton amour et garde son bonheur, mais moi que je t’aie! que le passé revienne se poser entre nous, chaque nuit ou chaque jour, pour une heure! Cela sera assez pour Vellini.- Eh bien, tu prendras toutes les précautions de la tendresse. Tu surveilleras la confiante sécurité de ta femme, moi-même

je deviendrai prudente. Oui, moi, Ryno, ton impétueuse Vellini! Rien ne me coûtera. Je changerai mon caractère. Ah ! je voudrais bien qu’il me résistât! Nous nous cacherons. Pour la première fois de sa vie, Vellini se cachera, dût-elle en étouffer ! Elle se cachera comme si elle avait peur. Elle deviendra lâche pour sauver le bonheur d’Hermangarde. On est si bien sur cette côte écartée! J’en sais tous les coins depuis que je la parcours. L’hiver est dur, ta femme est délicate. Elle ne peut plus t’accompagner dans tes promenades. Tu pourras donc sans danger y rencontrer Vellini. La fille du Toréador, reprit-elle d’un accent plus haut et avec une fierté sauvage qui lui fit secouer ses bras au-dessus de sa tête, a les muscles de son père eX peut défier les éléments. Il n’y a point une dune, pas une anse, pas une grotte des falaises que je ne connaisse à présent, et où je ne puisse t’attendre, quand tu m’auras dit que tu y viendras. Peut-être, ajouta-t-elle avec rêverie, les femmes des contrebandiers sont-elles venues souvent aux mêmes lieux attendre ceux qu’elles aimaient et qui voguaient sur la mer. Je ferai voir à ces rochers une autre femme aussi intrépide, aussi patiente... Pendant qu’Hermangardc dormira en t’attendant sur la soie, moi, qui t’attendrai comme elle, je ne dormirai pas sur mon écueil. »

Elle s’arrêta. Ryno l’admirait, le visage tourné vers elle, esclavé par son charme qui eût fait croire à la magie. Il la regardait et l’écoutait, source de vie qui rejaillissait tout à coup quand on

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