DÉNOUEMENT POUR L’UNE
'était un être fort queRyno de Marigny. Ses passions étaient grandes et le secouaient à tout faire craquer dans sa robuste nature, comme le vent fait tout craquer dans la ramure d’un chêne, mais son esprit les dominait. Il avait un de ces tempéraments mélangés de sang froid et de sang brûlant, privilège de naissance des grands joueurs et des hommes politiques; terrible duplicité qu’on expie, car la nature semble jalouse des dons qu’elle accorde à ses favoris. Dans les transes de l’émotion qui le foudroyait, Marignv était encore capable de réflexion et de calcul. Quand il vit sa femme évanouie, certes, il ressentit une atroce douleur. Il embrassait d’une seule vue l’effroyable série de tortures qu’elle avait traversées depuis dix heures du soir pour revenir là, à ce lit quitté dans l’angoisse et retrouvé dans l’agonie. Et pourtant, en présence de cette malheureuse, asphyxiée de froid, brisée par sa chute sur le bord de sa couche, il s’arrêta un moment et se demanda ce qu’il allait faire. Sonnerait-il, et se
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sauverait-il dans son appartement comme si c’eut été Hermangarde elle-même qui eût sonné avant de s’évanouir ? Laisserait-il seule la femme de chambre étonnée de voir sa maîtresse habillée à cette heure, les pieds trempés de neige, le front glacé? Et s’il se chargeait de rappeler lui-même Hermangarde à la vie, s’exposerait-il à la scène qui allait jaillir de cet affreux tête-à-tête?... De quel côté qu’il se retournât, la situation lui répondait toujours par le même mot : tragédie domestique, destinée perdue! Le bonheur d’Hermangarde était irrévocablement détruit. Menacé depuis quelque temps par tout un ensemble de circonstances, ce bonheur dont il se préoccupait, il n’y avait qu’un instant, chez Vellini, il était impossible de le sauver. Alors il pensa à sa femme, à la personne même de sa femme, si c’était fait de son bonheur.
Il se mit à genoux devant elle et lui arracha ses bottines imbibées de neige et ses bas humides. Il réchauffa ses pieds de son haleine. Ainsi qu’une mère déshabille un enfant qui dort, il lui ôta sa pelisse et sa robe; puis écartant les couvertures, et soulevant ce corps immobile qu’il n’avait vu jamais inanimé dans scs bras, il la coucha, et lui répandit sur les tempes de ces eaux pénétrantes et fortes qui dardent au cerveau engourdi la sensation de l’existence. Tout cela fut long, mais ce fut inutile. Hermangarde restait sans mouvement. La vie était suspendue en elle à une profondeur qui commença d’effrayer Ryno. Il était penché sur elle, étudiant à sa poitrine, à son front, à ses bras, n . 27
toutes les pulsations de son être. Spectacle étrange que cet homme dans cette chambre solitaire, au fond d’un château plein de domestiques endormis, qui veillait, botté, éperonné, et dans des anxiétés terribles, au bord du lit d’une femme évanouie ! Il attendit encore quelque temps avec des spasmes d’impatience, mais voyant que cette léthargie d’Hcrmangarde résistait à ses soins et à ses efforts, il eut l’idée d’appeler du secours. Seulement il entra dans son appartement pour rejeter ses bottes, accusatrices d’une course nocture. Ses nerfs étaient si ébranlés, il était sous l’empire de si funèbres sensations, qu’en marchant jusque-là, le bruit de ses éperons sur les parquets le faisait, malgré lui, tressaillir! Il avait les yeux pleins de la tête pâle de sa femme, qui lui rappelait une autre pâleur, étendue par lui sur un autre visage, celui de M me de Mendoze, oubliée dans les caresses de Vellini, mais dont le fantôme, évoqué par une imagination vengeresse, lui disait, le doigt tendu vers Hermangarde : « Hier, tu en as tué une ; demain, ferastu mourir l’autre?... » Et il frémissait. En revêtant sa robe de chambre, il lui sembla qu’il mettait un mensonge par-dessus ses remords. Ne fallait-il pas se préparer à une hypocrite comédie pour tromper l’œil espionnant des valets? II rentra donc dans la chambre de sa femme et sonna. Il ordonna qu’on allât chercher le médecin de.Barneville. Le délire venait de s’emparer d’Herman- ♦ garde, et ce délire, dès les premiers mots, prit un tel caractère, que le malheureux Marigny fut obligé de chasser la femme de chambre, venue au coup
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de sonnette, pour qu’elle n’en entendît pas les révélations, fil voulait qu’elles mourussent en lui seul. Il voulait être le seul témoin de ces transports effrayants et de ces cris involontaires, sortis, comme des feux d’un souterrain, du silence de cette femme qui, d’ordinaire, concentrait tout dans les pures et fières profondeurs de son âme. Inintelligibles pour elle, mais clairs pour lui, ils montraient sous un jour accablant et cruel ce qu’il n’avait jusque-là qu’entrevu... « Ah! disait-elle, les joues pourprées, les yeux r’ouverts, mais égarés, et de cette voix entrecoupée, séchée par la fièvre, brève et rauque ; cette voix qui fait devenir les ongles bleus de terreur, quand elle vient d’une personne aimée, — Ryno ! Ryno ! c’est toujours la femme rouge... la femme de la Vigie! Dieu ! Elle! toujours! Chasse-la, Ryno, chasse-la. Ne la prends pas comme cela dans tes bras, car c’est moi que tu tuerais... Chasse-la! je ne la connais pas, cette horrible femme... Copime elle me regardait à travers le brouillard ! son regard brûlait le brouillard et mon coeur... Ah! mon Dieu! » Et après un silence d’épouvante, elle reprenait avec plus d’épouvante encore : « Eh quoi ! elle ne s’en ira pas, cette femme?... Elle est là, maintenant, assise sur de la paille... avec mon mari... avec Ryno. Là! criait-elle, là! » Et son doigt aveugle, comme son regard aveugle, malgré la dilatation de ses prunelles, indiquait un point de la chambre. Elle se dressait sur son séant, les cheveux défaits. « Mais je ne veux pas qu’elle t’embrasse ainsi devant moi, Ryno! chasse-la!... Il ne lâchasse pas! reprenait-
elle en se tordant les mains avec angoisse. Oh ! c’est lui qui l’embrasse maintenant. Ah ! malheureuse Hermangarde, regarde par le trou du volet, regarde, regarde ! » Et elle retombait pantelante sur son lit. Ryno, déchiré, souffrait d’une inconsolable pitié. Les larmes le gagnaient comme un enfant. « Ah î ne pleure pas, disait-elle, comme si elle avait vu ses larmes par une intuition supérieure à la raison et aux sens. Ne pleure pas. Est-ce que tu pleures parce que je te dis de la chasser? Garde-la dans tes bras, si tu l’aimes, mais bouche le trou de ce volet... que je ne vous voie plus et que je m’en aille!,.. J’ai eu bien froid en venant, mon pauvre Ryno, » reprenait-elle du ton d’une chose simplement racontée. Et elle se prenait à grelotter. Ses dents claquaient. Ryno souffrait de telles angoisses, qu’il aurait désiré que le délire le prît aussi et frappât de mort sa raison. « Ah ! si ma grand’mère le savait! ajoutait-elle rêveusement avec une atroce innocence de cruauté, mais n’aie pas peur, Ryno, je ne le dirai pas... Il ne faut pas le lui dire, n’est-ce pas, mon amour? C’est si facile de mourir sans parler!... » Et elle se taisait alors pour prouver qu’elle pouvait se taire, mais c’était Ryno qui mourait. Oui, il mourait puni, châtié, supplicié par ce délire dans lequel sa conscience épouvantée entendait comme la voix de Dieu.
Hermangarde resta toute une longue et horsible journée dans ce paroxysme violent. Le médecin craignit quelque temps une congestion mortelle. Mais des accidents d’une autre nature vinrent dégager le cerveau. Ryno qui ne l’avait pas quittée un