‹ Une Vielle MaitresseChapitre 5 sur 37 · II. io · texte numérisé non relu

II. io

taire, car il n’y a que nous dans les environs. »

Hermangarde demeura toute pensive. C’était une âme généreuse. La pitié autrefois ressentie la surprenait et la pénétrait avec une force nouvelle. Si ce n’avait pas été une sorte d’impiété envers Ryno lui-même, elle aurait eu regret de son bonheur à ce prix.

M me de Fiers, qui était la raison vivante de cette tête, adorablement romanesque comme tout ce qui est grand dans la vie, mit le doigt sur le front d’Hermangarde.

« A quelles choses impossibles rêve cette têtelà? lui dit-elle, comme si le même sang qui passait dans leurs cœurs l’eût avertie des sentiments de sa fille aimée, et comme si l’expérience de toute sa vie dût s'opposer à ces sentiments trop sublimes, inutiles toujours, quand ils ne sont pas dangereux.

— Oui, répondit Hermangarde, ce sont des choses impossibles. Je pensais à aller au-devant de cette femme qui a aimé Ryno, et qui en a été aimée. Je pensais à lui demander pardon de mon bonheur... Et si j’y allais cependant, il est bien probable que je la blesserais davantage.

— Vous êtes une noble et bonne femme, ma chère fille, dit la marquise, mais c’est une nécessité de la vie de ne pouvoir se livrer à ses meilleurs sentiments. Non-seulement le monde, qui met d’indignes motifs sous toutes choses, expliquerait de travers la moindre démarche que tu ferais vis-à-vis de M’“ e de Mendoze; mais peutêtre elle-même n’y comprendrait-elle rien non plus.

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Tu n’es plus pour elle qu’une rivale heureuse et ta pitié l’injurierait. Entre elle et toi il y a un mur plus haut que la muraille de la Chine. C’est ton mariage. Vous pouvez vous rencontrer dans le monde, puisque vous appartenez toutes deux à la même société, mais cette société vous fera un devoir à l’une et à l’autre, de par l’autorité de ses convenances, de vous envelopper dans cette indifférence polie sur laquelle l’observation la plus aiguë glisse comme sur une armure sans défaut.

— J’aurai bien de la peine, grand’mère, reprit naïvement Hermangarde, àregarder jamais comme une autre femme la femme qui aura été aimée de Ryno.

— Mais elle ne l’est plus, fit la marquise. Hélas ! on dit qu’elle a été bien imprudente ; qu’elle a malmené son bonheur. Il ne faut pas toujours, mon enfant, ajouta cette doctoresse de l’amour, se dodelinant dans sa cape noire comme un docteur dans ses hermines, et qui profitait de tout haçard pour professer à sa petite-fille une science qu’elle possédait à fond, il ne faut pas rejeter tous les torts sur les hommes, s’il vient un jour où ils se détachent. La faute en est aussi aux femmes qui abusent de leur puissance ou ne savent pas s’en servir. Je te le disais, il n’y a qu’un moment, mon beau cœur. Ce n’est pas tout que d’aimer et d’être aimée. Il y a l’amour, puis il y a la politique de l’amour. C’est une politique obligée. Les femmes qui n’entendent pas le gouvernement du cœur qui les aime perdent bientôt leur empire. On dit que c’est l’histoire de M n1e de Mendoze. C’est une

âme charmante, mais les âmes charmantes doivent être doublées d’habileté, si elles veulent tenir au mauvais vent de vie. Je ne la condamne point, la pauvre femme; je la plains. On raconte qu’elle a aimé Marigny avec une imprévoyance du lendemain et un esclavage de tout son être qui explique un peu l’abandon où elle est tombée. Nous ne sommes point à Constantinople, ma chère enfant. Quelque tendre qu’on soit, il faut rester personnelle. Il ne faut pas être uniquement une chose ornée de dentelles, comme l’oreiller sur lequel on est heureuse. »

Hermangarde écoutait sa grand’mère avec l’attention qu’elle eût prêtée à un oracle, et, comme l’oracle est toujours un peu obscur, elle ne comprenait qu’à moitié cette politique de l’amour, nécessaire à toutes celles qui veulent être aimées. Il y avait dans les éléments de son être une fierté, disons mieux une pureté de fierté, qui la rendait bien différente de cette faible M me de Mendoze, perméable à un seul sentiment, l’amour. Mais elle lui ressemblait en ceci pourtant que la comtesse n’avait pas une plus généreuse, une plus entière manière de se livrer tout au bonheur de l’homme qu’elle aimait, et d’y sacrifier jusqu’à l’amour même. C’était là ce qui inquiétait la marquise au moment de quitter son manoir de Carteret. Elle était plus triste de cela que de son départ. Elle qui avait fait porter longtemps son doux joug, comme dit l’Imitation, au marquis de Fiers, elle qui avait toujours été, en amour, une Princesse des Ursins, sans disgrâce, désespérait de voir

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naître dans sa poitrine, tabernacle des choses les plus saintes, mais fermée par la Fierté et par la Pudeur, ce génie de l’intrigue du coeur qui n’empêche pas d’être bien éprise, mais qui empêche parfois d'être trop sincère. Elle sentait amèrement le danger que l’âme qu’elle avait créait à sa fille. Elle ne pouvait croire que la femme à qui appartenait un tel visage, se pliât jamais aux roueries innocentes qui sont à l’amour ce que sont à la dentelle les épingles avec lesquelles on la fait. N’y a-t-il pas des âmes qui par leur grandeur, leur simplicité et les plus adorables réserves, sont fatalement, en bonheur, des maladroites sublimes?

« Pourquoi es-tu toi? et pourquoi vaux-tu mieux que moi? » pensait-elle, en regardant Hermangarde dans l’ombre du jour qui tombait. La rafale langoureuse se mêlait à la pluie. La mer, désolée et méchante, y répondait des brisants. Il est des jours où tout est présage. De la fenêtre que la nuit commençait d’emplir, on voyait vaciller les feux des phares, penchés sous le vent. M me de Fiers comprenait mieux, devant ce spectacle, l’inflexibilité des choses créées, contre lesquelles le cœur se brise et ne peut rien. Elle embrassait vainement le front dans lequel elle eût voulu faire entrer toute l’expérience de sa vie, et l’expérience de toute sa vie lui rappelait tout bas quelle est, quand il s’agit de l’âme, la stérilité des conseils !

Heureusement Marigny, en rentrant au salon, les tira du silence et de la tristesse dans lesquelles elles allaient chavirer. Il rentra, un flambeau à la

main. La lumière de sa présence pénétra dans leurs âmes mieux que dans leurs yeux la lumière de son flambeau. O puissance de la vie intime, magie d’être ensemble, influence du rapprochement des cœurs qui s’aiment, dans les quatre pas d’un salon ! Elles redevinrent gaies et légères. L’une oublia M mc de Mendoze et l’autre ses pressentiments. Leur bonheur menacé, ce soir-là, par le je ne sais quoi qui est peut-être le commencement du malheur, resta inaltérable; ce bonheur qu’il n’est pas donné à l’homme de décrire autrement qu’en répétant mille fois son nom !

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eu de jours après cette soirée, la marquise de Fiers, accompagnée de son inséparable M m “ d’Artellcs , quitta Carteret et regagna Paris. Elles partirent toutes deux dans une bonne berline, par un temps vif, mais qui n’annonçait pas encore ces cruautés de la saison devant lesquelles elles fuyaient les engourdissantes frigidités de l’hiver. Les deux époux qu’elles laissaient dans leur nid d’alcyon, ainsi qu’ils aimaient à nommer le château presque marin qu’ils habitaient, les conduisirent jusqu’à la lande de la Haicd’Hectot, au delà de Barneville, cette bourgade normande, si remarquable par la tour carrée et crénelée de son clocher. Un domestique conduisait derrière la voiture deux fringants chevaux de main qui devaient ramener M. et M me de Marigny à Carteret.

La peine de quitter sa grand’mère, pour la première fois de sa vie, jetait un touchant reflet de mélancolie sur le visage sérieux d’Hermangarde. Cette grande personne avait, pour ce jour-là,

revêtu une amazone de velours noir et placé sur ses bandeaux blonds et lisses comme de l’or en fusion coulant vers ses tempes, un chapeau de feutre à la Louis XIII, avec sa plume sombre, qui, à chaque mouvement, frissonnait. On eût dit qu’elle était sculptée dans cette mise équestre et sévère qui touche au costume de l’homme, mais qui ne l’est pas. Il fallait la voir, le corsage emprisonné sous les boutons de jais de cette amazone qui prenait le ferme contour de la poitrine comme une armure noire et dont la jupe ne pouvait cacher, dans le nombre bouffant de ses plis, ces formes opulentes qui alanguissent la démarche d’une femme, d’un poids si divin. Par l’expression, l’attitude, le port, le calme répandu en elle, comme elle dépassait les femmes de ce siècle et leurs morbidezzes! Elle avait la grave et romanesque grandeur de son nom et d’une figure d’histoire; elle ressemblait à un portrait d’un autre âge, détaché des lambris de quelque palais. Majestueuse comme une reine, idéale comme une héroïne, elle ne rappelait pourtant à la mémoire charmée aucune reine connue, aucune héroïne illustrée par sa beauté, son courage ou sa destinée. Elle n’était qu’elle; mais elle, c’était l’esprit de toute une race; c’était mieux encore, c’était l’Aristocratie elle-même, ce génie du commandement par le sang, renié comme Dieu, dans ces temps misérables, mais aussi visible que lui!

Placé près de sa femme, sur le devant de la voiture, M. de Marigny tenait la main droite de M me de Fiers, qui abandonnait la gauche à Her-

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mangarde. Ils causaient dans le bruit des roues, comme on cause quand on va se quitter pour être longtemps sans se voir. L’impression du départ enveloppait, comme d’une atmosphère chargée de pressentiments sinistres, ces quatre personnes dont les genoux se touchaient par les balancements de la voiture, mais dont les âmes se touchaient bien davantage. Ne formaient-elles pas une famille ? une famille qui se rompait, dans le cœur même de son faisceau vivant, par la séparation, aujourd’hui, demain et les autres jours, par l’absence?... Le déchirement sourd dont ils étaient victimes, ils le voilaient mal sous des sourires, sous des plaisanteries ou des observations, dues aux hasards et aux accidents de la route, mais ils le sentaient; ils en souffraient, Hermangarde surtout, l'Antigone de sa grand’mère, dont l'épaule avait toujours été là, moins pour appuyer que pour sentir la main maternelle; et Marigny, comme Hermangarde, Yaventuricr Marigny, qui n’avait jamais su, avant son mariage, ce que c’était que le refuge de la famille, que ces entrelacements d’affections, redoublées les unes dans les autres, qui lient un homme à son foyer. Ils allaient être seuls, maintenant dans le désert de leur bonheur... L’âge avancé de la marquise donnait à son départ la signification d’un autre, qui ne tarderait pas non plus... Y pensait-elle, comme eux ? Mais si elle y pensait, .stoïque par bonté, elle étouffait ses attendrissements et venait au secours de l’impression dont ils étaient pénétrés, pour en diminuer la tristesse. Elle animait de son n. ii

esprit l’esprit moins abattu de M m « d’Artelles, qui allait reprendre avec joie ses habitudes de Paris. L’âme payait cher ces efforts suprêmes d’un esprit qui régnait sur elle. Mais ce modèle des grand’mères folles aimait mieux se sevrer de ses larmes que d’en coûter à sa petite-fille; même de celles-là qui, pures, chaudes, et sans amertume, tombent si naturellement des yeux remplis, quand une fille quitte pour la première fois une mère que bientôt elle doit retrouver. Oui, même ces larmes-là, elle ne voulait pas les sentir rouler sur son vieux cœur , qui ne les valait pas, disait-elle. Ainsi, plus que toujours elle essayait de chasser jusqu’au moindre nuage, errant sur la superficie d’un bonheur qu’elle avait creusé si profond ; semblable au lapidaire, idolâtre d’un diamant taillé avec génie, qui passerait son temps à souffler les grains de poussière, tombés, par hasard, aux facettes de la pierre resplendissante. Femme inouïe, plus sybarite du bonheur de ses enfants qu’eux-mêmes! Dans le trajet de Carteret à la Haie-d’Hectot, elle exprima, en les variant, les plus suaves nuances du sentiment qui fait consoler ceux qui vous aiment, quand on s’en va à l’échafaud. La plus triste, au fond, c’était elle. Eux, ils étaient jeunes, heureux par l’amour. Ils avaient, pour oublier son absence, le lotus enivrant des caresses. Et elle, qui n’avait qu’eux, et qui les laissait l’un à l’autre, portant aux derniers confins de la vie sa vieillesse à la dévorante solitude, parce qu’elle voyait à leurs fronts une légitime tristesse, hommage d’affection qui, certes, lui

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